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Full text of "Revue des études anciennes"

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Annales  de  la  Faculté  des  Lettres  de  Bordeaux 

et  des  Universités  du  Midi 

QUATRIÈME  SÉRIE 
Commune  aux  Universités  d'Aix,  Bordeaux,  Moulpellier,  Toulouse 


REVUE 

DES 


ÉTUDES    ANCIENNES 


Tome  5 
1903 


SWETS  &  ZEITLINGER  N.V. 
AMSTERDAM  -  1967 


Réimprimé  avec  le  consentement  des 
propriétaires  de  la  Revue 


IH£GETTYCENT£R 

U3P.\RY 


RECHERCHES  SUR  LA  GEOGRAPHIE  ANCIENNE 

DE  L'ASIE  MINEURE' 


SUR     U]\     POINT     DE     L  ITINERAIRE     D  ALEXANDRE     EN     LYCIE 

Nous  sommes  assez  mal  renseignés  sur  la  marche  qu'Alexan- 
dre effectua  en  Lycie,  durant  l'hiver  de  334  à  333.  Trois 
épisodes  seulement  nous  sont  connus  avec  quelque  détail  :  le 
séjour  à  Phasélis,  le  passage  du  Climax  et  la  lutte  contre  les 
Marmariens.  Les  ruines  de  Phasélis  subsistent  près  de  Tekir- 
Ova;  le  Climax  est  la  corniche  que  l'on  rencontre  à  mi-route 
sur  la  côte  en  allant  de  Kemer  à  Adalia;  quant  aux  Marma- 
riens, on  ne  sait  au  juste  où  se  trouve  le  district  qu'ils  occu- 
paient. C'est  ce  problème,  déjà  plus  d'une  fois  discuté,  que  je 
me  propose  de  traiter  à  nouveau  aujourd'hui. 

Diodore,  à  qui  nous  devons  le  récit  des  faits,  s'exprime  de  la 
sorte  :  «  Sur  les  confins  de  la  Lycie,  il  y  avait  un  vaste  rocher,  qui 
se  distinguait  par  sa  force.  Les  Marmariens  l'habitaient.  Ceux- 
ci,  tandis  qu'Alexandre  longeait  leur  territoire,  attaquèrent 
les  Macédoniens  de  l'arrière-garde,  tuèrent  un  bon  nombre 
d'hommes,  firent  des  prisonniers  en  quantité  et  enlevèrent 
beaucoup  de  bêtes  de  somme.  Irrité  de  cette  audace,  le  roi  se 
résolut  à  un  siège  et  mit  tout  en  œuvre  pour  emporter  la  place 
d'assaut.  Les  Marmariens,  confiants  dans  leur  valeur,  non 
moins  que  dans  la  difficulté  des  lieux,  résistèrent  intrépide- 

1.  Ces  Recherches,  commencées  dans  la  troisième  série  des  Annales  de  la  Faculté  des 
Lettres  de  Bordeaux  (Revue  des  Universités  du  Midi,  t.  II,  1896,  p.  1-2/i  et  ayS-ago; 
t.  III,  1897,  p.  1-6),  ont  été  interrompues  par  la  publication  de  mon  Histoire  de 
l'École  française  d'Athènes.  J'y  reviens  aujourd'hui. 

2.  Article  rédigé  pour  les  Mélanges  Perrot  (Paris,  Fontemoing,  igoS)  et  inséré 
d'abord  dans  ce  recueil  (p.  277-28.'t). 


2  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

ment.    Pendant  deux  jours,   les  attaques  se  succédèrent  sans 
relâche.  Comme  il  devenait  évident  qu'Alexandre  ne  se  retire- 
rait qu'après  s'être  emparé  de  la  citadelle,  les  Anciens  conseil- 
lèrent d'abord  aux   Jeunes  de  cesser   toute  résistance  et  de 
traiter  avec  le    roi  aux  meilleures  conditions  possible.  Puis, 
voyant  que  cet  avis  ne  leur  agréait  pas  et  qu'aucun  d'eux  ne 
voulait  survivre  à  la  liberté  de  la  patrie,  ils  les  exhortèrent  à 
tuer  les  enfants,  les  femmes,  les  vieillards,  après  quoi  ceux  à 
qui  leur  vigueur  physique  permettrait  d'espérer  le  salut  tente- 
raient de  nuit  une  sortie  à  travers  l'ennemi  et  se  réfugieraient 
sur  les  montagnes  voisines.  Cette  seconde  proposition  préva- 
lut. On  décida  que  chacun  périrait  dans  sa  maison,  avec  sa 
famille,  en   se  régalant   des  mets  et  des  breuvages  les  plus 
délicats.    Toutefois,    répugnant    à    l'idée    de    massacrer    leurs 
proches,  les  Jeunes,  au  nombre  d'environ  six  cents,  résolurent 
de  substituer   l'incendie  au  meurtre,  de  se  ruer  à  travers  les 
portes  et  de  gagner  ainsi  la  montagne.  Ce  dessein  s'accomplit. 
Les  Anciens   eurent  leurs    foyers  pour  tombeaux.  Quant  aux 
Jeunes,    comme  la    nuit   durait  encore,    ils  se   frayèrent  un 
chemin  à  travers  le  camp  ennemi  et  trouvèrent  un  asile  sur 
les  monts  du  voisinage'.  » 

Avant  de  chercher  à  situer  les  faits  relatés  par  Diodore,  il 
importe  de  voir  s'il  est  seul  à  les  mentionner.  Dans  le  cas,  en 
effet,  011  l'on  découvrirait  ailleurs  la  trace  de  celte  même 
entreprise,  il  est  à  supposer  que  le  rapprochement  des  textes 
aiderait  à  serrer  la  question. 

Or,  voici  comment  Arrien  résume  les  événements  de  cette 
période.  Maître  de  la  vallée  du  Xanthe,  Alexandre,  au  cœur  de 
l'hiver,  pénètre  en  Milyade.  Là,  il  reçoit  une  ambassade  des 
F^hasélites,  venue  pour  lui  offrir  une  couronne  d'or  et  solliciter 
son  .amitié.  La  plupart  des  habitants  de  la  Lycie  inférieure 
députent  également  auprès  de  lui  dans  le  même  but.  Aux  uns 
comme  aux  autres,  le  roi  ordonne  de  remettre  leurs  cités 
aux  gouverneurs  qu'il  délègue  à  cet  eflet.  Tous  obéissent. 
«  Peu  de  temps  après,  se  rendant  en  personne  à  Phasélis,  il 
;iid('  les  gens  de  cette  ville  à  détruire  une  place  forte  que  les 

I.   Diodore,  XVII,  28,  t-'>. 


SUR    UN    POINT    DE    L  ITINERAIRE    D  ALEXANDRE    EN    LYCIE  3 

Pisidiens  avaient  édifiée  sur  leur  territoire  et  d'où  ils  causaient, 
par  leurs  incursions,  de  grands  dommages  aux  cultivateurs».  » 

Le  récit  d'Arrien  et  celui  de  Diodore  se  réfèrent-ils  à  un 
seul  et  même  fait,  ou  bien  à  deux  opérations  distinctes?  C'est 
une  question  qu'on  se  posait  jadis  et  que,  par  une  singulière 
inadvertance,  on  ne  se  pose  plus  aujourd'hui.  En  iS/ja,  Spratt 
et  Forbes,  cherchant  avec  Daniell  le  site  du  château  des  Mar- 
mariens,  rapprochent  les  passages  d'Arrien  et  de  Diodore 
comme  une  chose  qui  va  de  soi^.  En  1849,  ^^  jugeant  pas  la 
concordance  démontrée  parce  que  d'autres  n'hésitaient  pas  à 
l'admettre,  Schônborn  se  donne  la  peine  de  l'établir  par  des 
arguments  solides,  qui  emportent  la  conviction  3,  Malgré  cela, 
Droysen  écrit  à  propos  de  la  lutte  contre  les  Marmariens  :  «  Les 
détails  très  précis  que  donne  Diodore  ne  s'appliquent  à  aucun 
des  engagements  signalés  par  Arrien  dans  cette  saison  d'hi- 
ver 4.»  Niese,  suivant  pas  à  pas  Droysen,  mentionne  séparé- 
ment les  deux  textes,  utilise  l'un  après  le  séjour  en  Milyade, 
l'autre  après  le  siège  de  Sagalassus,  et  déclare  qu'au  demeu- 
rant ces  Marmariens  sont  inconnus  s.  Le  dernier  savant  qui  se 
soit  occupé  du  passage  de  Diodore,  Kalinka,  répète  à  son  tour  : 
«  Marmara  n'apparaît  nulle  part  ailleurs,  ni  dans  les  sources 
littéraires,  ni  dans  les  inscriptions  6.  »  Voilà  donc  un  point  sur 
lequel  l'érudition  contemporaine  a  perdu  contact  avec  l'érudi- 
tion rétrospective.  Les  conscrits  ne  se  souviennent  plus  de 
leurs  vétérans. 

Il  me  semble  cependant  que  les  vétérans  ont  bien  vu. 
L'identité  de  la  place  forte  d'Arrien  et  du  rocher  fortifié  de 
Diodore  résulte  des  considérations  suivantes  : 

i"  C'est  sur  les  confins  de  la  Lycie,  -y;;  Au/.-x;  T,zp\  -:à;  hyx-z^ic, 
que  Diodore  localise  l'épisode.  Arrien  le  place  aux  environs 
de  Phasélis.   Or,   Phasélis  était  la  dernière  ville   de  la  côte 


I.  Arrien,  I,  2/1,  5-6. 

a.  Travels  in  Lycia,  Milyas  and  the  Cihyratis,  t.  I,  p.  3o3. 

3.  Beitrâge  zur  Géographie  Kleinasiens  :  der  Zug  Alexander's  durch  Lycien,  Posen,  Zu 
der  ôffentlichen  Priifung  dcr  Schiller,  1849,  p.  ii. 

4.  Histoire  de  l'Hellénisme,  traduction  française,  t.  I,  i883,  p.  aaS,  n.  3. 

5.  Geschichte  der  griechischen  und  makedonischen  Staaien,  t.  I,  iSgS,  p.  67  et  68,  n.  5. 

6.  Zar  historischen  Topographie  Lykiens,  dans  les  Jahreshefle  des  ôsterr.  archàolog. 
Institutes,  Wien,  t.  III,  1900,  Beiblatt,  col.  38. 


fi  REVUK    DES    ETUDES    ANCIENNES 

lycfenne  sur  la  frontière  de  la  Pamphylie  :  èa-ri  [i.h  o5v  y.a:  ay-rr)  -h, 
-:/.'.;  Ajy.iay.y;  kr::  tcjv  ipwv  '.opjy.Évr;  tîov  ttoc;  Oay.ç'JA'lav  » .  Arrien,  en 
disant  èç  tt;'  <î>a7Y;A';5a,  Diodorc,  en  disant  Au/.(aç  -epl  xiç  Ir/aTiâç, 
se  meuvent  dans  la  même  zone  géographique. 

2°  Entre  le  siège  d'Halicarnasse  et  la  bataille  d'Issus, 
Diodore,  parmi  les  nombreuses  citadelles  qu'attaqua  ou  rédui- 
sit Alexandre,  n'en  cite  qu'une,  et  ce  n'est  ni  Syllion,  ni 
Termesse,  ni  Sagalassus,  ni  Célènes  :  c'est  le  rocher  des  Mar- 
mariens.  La  raison  en  est  que  le  roi  s'en  empara  d'une  façon 
extraordinaire,  -apcîzwç,  et  que  l'incident  ne  pouvait  être 
passé  sous  silence  à  cause  de  sa  singularité,  c-.à  ty)v  lotsir^Ta  -.7,ç 
r.tp:-"v.x^^.  Est -il  vraisemblable  qu' Arrien  n'ait  pas  soufflé 
mot  de  cette  «péripétie»  marquante  de  la  vie  de  son  héros? 
En  bonne  logique,  on  est  fondé  à  croire  que  nos  deux  histo- 
riens, trouvant  l'aventure  consignée  dans  les  relations  contem- 
poraines, l'ont  rapportée  l'un  et  l'autre,  avec  plus  ou  moins  de 
détail,  chacun  selon  sa  nature  et  suivant  le  but  qu'il  se  proposait. 

3"  Qu'ils  l'aient  empruntée  à  la  même  source  ou  à  deux 
sources  parallèles,  ils  usent  d'expressions  dont  la  similitude  est 
remarquable.  Dans  Diodore,  le  rocher  des  Marmariens  figure 
au  nombre  des  fortes  citadelles,  çpcjp-.a  v.xp-.tpi,  qu'Alexandre 
enlève  d'assaut.  Arrien  définit  de  la  même  manière  le  château 
voisin  de  Phasélis  :  sp^jp-.cv  iyupôv.  Celte  dernière  épithète  n'est 
pas  employée  par  Diodore;  mais  il  se  sert  du  substantif  corres- 
pondant :  zÉ-pav  [j.t'fihr,^/  lyjpirr-,1  c-.a^îpijjav.  Où  Diodore  écrit  : 
tî;  |S'.à  y.xxz-y/TfZv/ ,  Arrien  dit  :  îJvsHa'.psT.  Les  termes  diffèrent  ici, 
parce  que  Diodore  dépeint  un  exploit  d'Alexandre,  tandis 
qu'Arrien  met  en  lumière  un  service  rendu  aux  Phasélites  ; 
mais  ce  sont  là  deux  aspects  d'une  même  question.  L'issue  de 
l'affaire  est  de  part  et  d'autre  identique. 

Ainsi,  raisons  géographiques,  historiques  et  philologiques, 
tout  concourt  à  prouver  que  les  deux  textes  s'appliquent, 
coinnu'  on  le  supposait  jadis,  à  un  seul  et  même  événement. 
Cela  étant,  il  ne  nous  reste  plus  qu'à  en  combiner  les  données 
pour  tâcher  d'arriver  à  la  détermination  du  site. 

I.  Straboii,  Xl\',  '<,  <).  —  CI.  Kalinka,  op.  cit.,  col.  45. 
a.  Diodore,  WII,  j-;,  7. 


SUR    UN    POIINT    DE    L  ITINEHAIRE    D  ALEXANDRE    EN    I.YCIE 

La  rég^ion  moderne  où  il  nous  est  permis  de  chercher  le 
château  des  Marmariens  doit  répondre  à  un  certain  nombre 
de  conditions  précises  : 

Premièrement,  elle  sera  sur  la  frontière  lycienne  et  dans  le 
voisinage  de  Phasélis. 

Secondement,  elle  sera  dans  la  montagne  et  non  sur  la  côte; 
elle  sera  le  long  de  la  ligne  de  marche  d'Alexandre  entre  la 
Milyade  et  phasélis,  et  non  sur  le  trajet  de  Phasélis  à  Pergé. 
Car  Arrien  est  formel  :  c'est  au  moment  où  le  roi  atteignait 
Phasélis,  kç  ty;v  <i>aTï]Xîoa  T.xpxyv)i\).v)oc,  que  le  siège  eut  lieu,  et 
c'est  seulement  après  l'avoir  relaté  que  l'historien  parle  du 
séjour  d'Alexandre  à  Phasélis  :  hi  oï  tj-îô  -spl  rr^v  <î>aay;X'5a  hv.. 
On  n'a  pas  le  droit  d'intervertir  l'ordre  des  faits. 

Troisièmement,  elle  sera  le  moins  possible  au  nord  du 
territoire  phasélite.  En  effet,  comme  l'a  judicieusement  observé 
Kalinka',  toute  localisation  par  trop  septentrionale  serait 
inconciliable  avec  l'extension  qu'avait  alors  le  pays  lycien. 
Mais,  d'autre  part,  elle  sera  le  moins  possible  au  midi,  attendu 
que  sa  population  était  pisidienne  et  que,  si  aventurée  qu'on 
suppose  cette  bande  d'avant-garde,  on  ne  peut  cependant  pas 
l'isoler  absolument  du  reste  de  la  Pisidie.  Une  conciliation 
devra  s'effectuer  entre  ces  deux  nécessités  contraires. 

Voilà  ce  que  nous  suggère  l'examen  des  textes.  Que  nous 
apprend  maintenant  l'examen  des  lieux  2? 

Pour  aller  de  la  Basse-Lycie  à  la  plaine  pamphylienne,  de  la 
baie  de  Finéka  au  golfe  d'Adalia,  il  y  a  deux  routes  :  l'une, 
celle  de  la  côte,  longue,  sinueuse,  difficile,  hérissée  de  caps  et 
de  rocs,  balayée  par  les  vents,  exposée  aux  tempêtes  du  large, 
en  somme  peu  praticable  et  peu  pratiquée,  du  moins  dans  son 
ensemble;  l'autre,  celle  de  la  montagne,  courte,  directe,  infi- 
niment plus  sûre,  malgré  les  obstacles  qu'y  pouvaient  semer 
les  éléments  ou  les  hommes.  Très  fréquentée  à  l'époque 
romaine,  comme  l'atteste  le  beau  pont  de  vingt-cinq  arches 

1.  Article  cité,  co).  38. 

2.  Pour  suivre  la  discussion,  le  lecteur  se  reportera  soit  à  Kiepert,  Speciqlkartc 
vom  westlichen  Kleinasien,  feuille  XV,  soit  à  la  Lykia  du  même  géographe  (t.  I"  des 
Reisen),  avec  indication  des  itinéraires  de  Spratt,  Schonborn  et  Benndorf,  soit  à  la 
carte  d'Heberdey  qui  est  jointe  au  tome  I  des  Tituli  Asiae  Minoris  (Lycie). 


6  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

qui  traverse  le  Limyros,  près  de  Limyra',  cette  seconde  route 
remonte  la  vallée  de  l'Alaghyr-Tchaï  jusqu'en  aval  de  Saradjik, 
franchit,  à  une  altitude  de  3,900  pieds,  le  seuil  de  Kosarasi,  et 
redescend  par  la  vallée  du  Tchandyr-Tchaï  vers  la  plaine  de 
Pamphylie.  Dans  la  haute  combe  de  Saradjik,  ellç  est  coupée 
par  une  route  transversale  qui  fait  communiquer  le  plateau 
d'Elmaly  avec  les  ports  de  Kemer  et  de  Tekir-Ova.  Saradjik  se 
trouve  ainsi  commander  un  nœud  de  routes  d'une  extrême 
importance,  autour  duquel  rayonnent  plusieurs  rivières,  et 
l'on  peut  dire  que  là  est  la  clef  stratégique  du  pays. 

Toute  cette  route  est  jalonnée  de  ruines.  Sur  la  crête 
médiane,  entre  les  deux  versants,  au-dessus  du  village  de 
Saradjik.  se  dresse  une  antique  place  forte,  dont  Spratt  a  levé 
le  plan,  que  Schonborn  a  décrite  et  dont  Benndorf  a  reproduit 
les  monuments  principaux  2.  Plus  loin,  en  aval  de  Tchandyr, 
d'autres  substructions  anciennes,  signalées  par  les  mêmes 
voyageurs  3,  se  font  face  sur  les  deux  berges  du  vallon.  Un 
dernier  ukaleh»,  situé  entre  Tchandyr  et  Gourma,  domine  le 
hameau  de  Ghéderler^. 

A  quel  groupe  de  ruines  assimilera-t-on  le  château  des 
Marmariens?  Se  prononcera- t-on  pour  Tchandyr  ou  pour 
Ghéderler,  dans  la  section  pamphylienne  de  la  route?  Se  déci- 
dera-t-on  plutôt  en  faveur  de  Saradjik,  là  où  la  route  pénétrait 
en  Lycie?  Les  deux  hypothèses  ont  eu  leurs  partisans.  Spratt 
et  Forbes  ont  défendu  la  première^.  Schonborn,  à  qui  se  rallia 
DaniellG,  soutint  et  développa  la  seconde.  Benndorf  hésite 
entre  les  divers  emplacements  ^. 

Je  ne  crois  pourtant  pas  que  l'hésitation  soit  possible.  Les 
ruines  des  cantons  de  Tchandyr  et  de  Ghéderler,  à  droite  ou  à 


1.  Je  ne  fais  ici  que  résumer  Benndorf,  Reisen  im  siidwestUchen  Kleinasien:  t.  II, 
Lykiin,  MUyas  und  Kihyratis,  p.   i5i. —  Cf.  Spratt  et  Forbes,   Travels   in  Lycia,  t.  I, 

p.     303. 

î.  Sprall,  Tracels  m  Lycia,  t.  I,  planche  accolée  à  la  page  2o3;  Schonborn,  op.  rit., 
p.  ia-i3;  Hcnndorf,  op.  cit.,  p.  i5i-i55. 

3.  Spralt  cl  Forbes,  t.  I,  p.  •jo()-ao7;  Schonborn,  op.  cit.,  p.   i3-i4',  Benndorf,  op. 
cit.,  p.  I '18-149. 

h.  Benndorf,  op.  cit.,  p.  i5o. 

!i.   Travels  in  Lycia,  t.  I,  p.  2o3-ao5. 

C.  Spratt  et  Forbes,  ibid.,  t.  II,  p.   11-12;  Schonborn,  op.  cit.,  p.   i4. 

'.  Reisen.  t.  Il,  p.   i5i  (cf.  p.   i5o). 


SUR    UN    POINT    DE    l/lTINÉRAÏRE    d'aI.EXANDRE    EN    I.\C1E  "j 

gauche  de  la  route  descendant  vers  Adalia,  ne  sont  ni  sur  la  fron- 
tière lycienne  ni  dans  le  voisinage  de  Phasélis.  Géographique 
ment,  elles  ressorlisscnt  au  territoire  pamphylien.  On  les  écar- 
tera du  débat,  comme  ne  répondant  pas  aux  conditions  requises. 
Je  ne  vois,  dans  toute  cette  contrée,  que  le  kaleh  de  Saradjik, 
dont  la  situation  et  la  physionomie  répondent  de  la  façon  la 
plus  étroite  à  ce  que  nous  savons  de  la  roche  des  Marmariens  : 
I"  La  haute  combe  de  Saradjik  forme  palier  entre  les  vallées 
du  Tchandyr-Tchaï  et  de  l'Alaghyr-Tchaï,  c'est-à-dire  entre 
la  section  pamphylienne  et  la  section  lycienne  de  la  route. 
Nous  sommes  bien  là  sur  les  frontières  de  la  Lycie,  -f,z  Aj/.û; 

2°  De  Saradjik,  par  la  route  qu'ont  suivie  Spratt  et  Forbes, 
on  descend  rapidement  vers  Kemer.  C'est  bien  là  le  nid 
d'aigle,  voisin  de  Phasélis,  d'où  il  était  facile  aux  monta- 
gnards de  razzier  les  cultivateurs  de  la  plaine. 

3°  Saradjik  est  à  l'angle  d'une  fourche  dont  la  pointe  est 
tournée  vers  le  sud,  tandis  que  les  branches  divergent  dans  la 
direction  du  nord.  Voilà  bien  le  point  d'équilibre  statique  que 
nous  cherchions  entre  deux  tractions  inverses,  la  halte  oii  l'in- 
filtration des  tribus  septentrionales  s'est  nécessairement  arrêtée, 
le  dernier  poste  d'avant-garde  des  envahisseurs  pisidiens. 

Les  dispositions  générales  concordent.  En  est- il  de  même 
des  traits  particuliers? 

Schônborn  dépeint  ainsi  le  kastro  de  Saradjik  :  «  Le  rocher 
sur  lequel  se  trouve  la  ville  est  à  une  faible  distance  du 
Kestep-Dagh.  Il  est  complètement  isolé  de  cette  montagne  et 
du  reste  de  la  chaîne.  Sa  hauteur,  au-dessus  du  fond  de  vallée 
environnant,  est  de  80  à  100  pieds.  La  chute  presque  verticale 
des  parois  et  leur  caractère  généralement  abrupt  font  que  l'es- 
carpement ne  peut  être  escaladé  qu'au  sud-ouest  et  encore 
avec  peine,  parmi  les  buissons  et  les  rocs'.  »  Benndorf  évalue  à 
i,3oo  mètres  l'altitude  de  la  place^.  S'il  est  une  citadelle  qui 
soit  défendue  par  la  nature,  r^  twv  -ézwv  ïp'j'^^ii~r,v.,  et  qui  mérite 
les    épithètes    de    œpoJp'.îv   /.ap-cepôv,    de    r.izpxf    [^.eva^vTjV   cy'jpsTYjT'. 

1.  Schônborn,  op.  cit.,  p.   12. 

2.  Reisen,  t.  II,  p.   i5i. 


8  nEVlE    DES    ÇTL'DES    ANCIENNES 

cia^Épojjav,  c'est  assurément  celle  de  Saradjik,  d'où  l'œil  domine 
un  enchevêtrement  sauvage  de  crêtes,  de  ravins  et  de  bois. 

Mais  le  rocher  des  Marmariens  n'est  pas  un  simple  fort  de 
refuge.  C'est  une  petite  ville.  Les  habitants  y  ont  leurs 
demeures.  On  y  vit  en  famille,  avec  femmes  et  enfants.  11  s'y 
trouvait  sans  doute  des  bâtiments  municipaux.  Quand  les 
Anciens  délibèrent  sur  les  mesures  à  prendre,  on  est  en  droit 
de  supposer  qu'ils  forment  une  sorte  de  gérousie  ayant  son 
lieu  de  réunion.  Les  Jeunes,  lorsqu'ils  fuient,  s'échappent 
à  travers  des  portes,  o:x  twv  zuàwv.  A  Saradjik,  précisément, 
l'enceinte  est  assez  vaste  pour  contenir  des  constructions 
variées,  des  maisons,  deux  basiliques  avec  absides,  les  ves- 
tiges probables  d'un  forum.  D'autres  monuments,  une  longue 
halle  rectangulaire,  un  édifice  public  formant  carré,  un 
héroon,  s'étagent  sur  les  pentes  extérieures". 

A  vrai  dire,  il  n'est  aucune  de  ces  bâtisses  qui  son  pit- 
romaine.  Tout  ce  qui  est  à  fleur  de  sol  porte  la  marque  du  Bas- 
Empire.  Cela  prouve  que  la  ville  a  été  habitée  jusqu'en  plein 
Moyen -Age;  cela  ne  prouve  nullement  qu'elle  ne  Lait  pas  été 
dès  l'époque  grecque.  Il  n'est  pas  inutile  d'observer  qu'une  des 
inscriptions  copiée^  à  Saradjik  révèle  l'existence  d'un  sanc- 
tuaire consacré  à  Sozon '.  La  mention  de  ce  dieu  pisidien^, 
là  où  nous  sommes  amenés  à  fixer  notre  tribu  pisidienne,  s'an- 
nexe heureusement  au  faisceau  des  indices  et  des  preuves. 

L'hypothèse  démontrée,  vérifions-la. 

En  quittant  la  Milyade,  Alexandre,  comme  l'indique  nette- 
ment Arrien,  est  allé  droit  à  Phasélis.  Par  quelle  route?  Nous 
l'ignorons.  Mais  il  n'a  pas  obliqué  jusque  vers  les  plages  du 
sud  :  c'est  à  ses  délégués,  zzX:  l-'-  t:jto  g~-.k\zivk'.ç,  que  se 
rendent  les  villes  de  la  Basse- Lycie;  il  ne  les  prend  pas  en  per- 
soniK'.  Il  a,  d'ailleurs,  toujours  procédé  de  même  au  cours  de  la 
campagne.  Sa  marche  n'est  pas  une  ligne  sinueuse  qui  s'égare 
et  s'oublie  ;  c'est  une  suite  logique  d'approches  foudroyantes, 

I.  Benndorf,  ibid.,  p.   iji  sqq.  —  Cf.  Scliônborn,  op.  cil.,  p.    la-i.'^. 

a.  fieisen,  l.  II,  p.   i5'j,  n°  i85. 

3.  Il  a  élc  étudie  par  Collignon,  B.  C.  H.,  t.  IV,  1880,  p.  291-295.  —  Cf.  Radet, 
rievue  archéologique,  l.  XXII,  1898,  p.  an;  Perdrizcl,  B.  C.  H.,  l.  XX,  1896,  p.  98; 
.Mcndcl,  ihid.,  t.   XXI\',    kjoo,  p.  05,  n.   2. 


SUR    UN    POINT    DE    L  ITINEUAIRE    D  ALEXANDRE    E>    LVCIE  9 

dont  chacune  s'abat  sur  une  position  stratégique.  Le  soin 
d'occuper  les  zones  intermédiaires  est  toujours  laissé  aux  lieu- 
tenants. Que  le  roi  ait  contourné  au  sud  le  massif  qui  sépare 
le  Limyros  de  l'Arycandos  ou  qu'il  l'ait  franchi  au  nord,  de 
toute  manière,  en  coupant  la  vallée  de  l'Âlaghyr-Tchaï  à  la 
hauteur  de  Phasélis,  il  s'est  trouvé  en  contact  avec  la  fourche 
de  Saradjik.  On  conçoit  qu'à  ce  moment  les  pillards  des  crêtes 
aient  attaqué  son  arrière -garde,  et  que  le  roi,  désireux  de 
venger  une  injure  personnelle  non  moins  que  d'être  utile 
à  ses  amis  les  Phasélites,  se  soit  arrêté  pour  réduire  le  château. 

On  le  voit,  dans  notre  système,  toutes  les  indications  fournies 
par  les  textes  se  coordonnent  simplement,  aisément,  avec  une 
souplesse  limpide,  sans  qu'il  soit  jamais  besoin  de  recourir  à 
ces  combinaisons  ingénieuses  qui  séduisent  l'imagination, 
mais  dont  la  raison  s'inquiète.  Au  contraire,  dès  qu'on  s'écarte 
de  Saradjik,  les  ditHcultés  s'accumulent.  Songe-ton  à  Ghéder 
ler.^  On  est  à  une  distance  considérable  de  Phasélis,  très  loin 
de  la  frontière  lycienne,  en  pleine  Pamphylie.  Songe  t- on  aux 
ruines  du  canton  de  Tchandyr?  Mêmes  objections,  auxquelles 
s'ajoute  une  impossibilité  nouvelle.  A  partir  de  Phasélis, 
l'armée  s'est  partagée  en  deux  corps,  dont  l'un,  dirigé  par  le 
roi,  suivit  la  côte,  tandis  que  l'autre,  sous  la  conduite  de 
guides  thraces,  s'avançait  par  le  haut  pays".  Puisque  le  roi  a 
commandé  en  personne  l'opération  contre  les  Marmariens, 
il  faut  admettre,  si  la  Marmarique  est  la  vallée  de  Tchandyr, 
qu'Alexandre,  le  Climax  franchi,  a  tout  à  coup  modifié  son 
plan,  qu'il  a  quitté  le  littoral,  escaladé  la  chaîne  qui  le  borde 
et  repris,  en  montagne,  la  tête  de  la  deuxième  division,  C'es-t 
là  une  supposition  gratuite  et  invraisemblable.  Le  mieux  est 
de  s'en  tenir  strictement  aux  données  d'Arrien. 

Assurément,  la  démonstration  la  plus  robuste  et  la  plus 
probante  ne  vaudra  jamais  le  témoignage  d'une  inscription. 
Mais,  en  attendant  que  la  découverte  d'une  dédicace  à  ethnique 
confirme  ou  infirme  notre  hypothèse,  on  est  fondé  à  répéter 
avec  Schônborn  :  «  La  citadelle  de  Saradjik  est  exactement  où 
l'on  s'attend  à  trouver  la  roche  des  Marmariens.  Tant  qu'on 

1 .  Arricu,  I,   aO    i. 


10  REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

n'aura  pas  produit,  contre  Tidentité  des  deux  sites,  des  argu- 
ments plus  forts  que  ceux  qui  militent  pour  l'assimilation,  on 
n'aura  pas  le  droit  de  refuser  aux  ruines  le  nom  de  Marmara».» 
Une  dernière  remarque.  Diodore  ne  dit  pas  que  la  place  se 
soit  appelée  Marmara;  il  dit  qu'elle  était  habitée  par  les 
Marmariens.  Il  est  assez  probable  que  le  chef-lieu  des  Marma- 
riens  s'est  appelé  Marmara;  mais  cela  n'est  pas  absolument  sûr. 

11  se  pourrait  donc,  si  jamais  les  monuments  de  Saradjik 
livraient  un  nom  de  ville,  que  ce  nom  ne  fût  pas  Marmara  a. 
Dans  le  cas  où  le  nom  serait  autre  en  effet,  on  devrait  encore 
y  regarder  à  deux  fois  avant  d'expulser  les  Marmariens  du 
grandiose  et  tragique  décor  qui  s'harmonise  si  naturellement 
avec  le  drame  farouche  de  leur  énergie  désespérée. 


II 


DIOSHIERON    ET    BONITA 

A  propos  des  inscriptions  de  la  plaine  du  Caystre,  recueillies 
par  M.  Jordanidès  et  récemment  publiées  par  M.  Fontrier^, 
nous  avons  reçu  deux  lettres  dont  nous  allons  mettre  les  pas- 
sages importants  sous  les  yeux  du  lecteur. 

La  première  est  de  M.  Bernard  Haussoullier  : 

J'ai  depuis  longtemps  dans  mes  papiers  les  copies  et  estampages 
de  la  plupart  de  ces  textes,  qui  me  viennent  soit  de  Gumont,  soit 
de  Jordanidès. 

P.  259,  n"  3,  1.  5-6,  ne  pensez-vous  pas  qu'il  faut  lire  :  xfj  YXuxuTaTY] 
\j.yj  Biove-.Twv  •/.x-.z'.yj.-'.'^  Mcij  ne  vous  semble-t-il  pas  suffisamment  jus- 
tifié par  l'emploi  de  la  première  personne  fàveOps'Hjj/ov,  èy.Xr, pwj a [jlt^v) 


I.  Article  cité,  p.  iC.  J'ai  traduit  librement,  afin  d'exprimer  l'idée  dans  toute  sa 
|)l('nilude.  —  On  s'étonnera  peut-être  que  je  n'aie  rien  dit,  dans  ma  discussion,  de 
l'hypothèse  de  Spratt,  d'après  laquelle  Saradjik  serait  Apollonia.  Mais  elle  repose 
sur  des  bases  si  fragiles  que  c'eût  été  perdre  son  temps  que  de  s'y  arrêter.  On  fixe 
d'ailleurs  aujourd'hui  ii  Sidjak,  dans  la  courbe  la  plus  méridionale  du  bastion  lycicn, 
le  site  d'Apollonia  (cf.  Kalitika,  op.  cit.,  col.  47;  Kiepert,  Forinae  orbis  anliqiii, 
feuille  IX;  Heberdey,  carte  jointe  aux  TiluU  Lyciae). 

3.  Le  cas  est  le  même  que  pour  les  Ormélicns  :  ils  ne  sont  connus,  eux  aussi,  que 
par  leur  ethnique,  ô  or.ixoc  'Opixr.XÉwv,  d'où  se  déduit  la  forme  Orméla  (cf.  Cronert, 
llfrmrs,  t.  XXXVll,  1902,  p.  i53). 

o.  Hcvnc  dci  lilailes  anciennes,  t.  I\',  190:2,  p.  25ë-2G(j. 


t>I0SHIERO?i    KT    ROMTA  1  î 

et  par  le  mot  vAjy.-jTâTv; ?  Le  mol  Bo)V£ÎTat  a  de  plus  un  sens  précis  :  il 
désigne  les  gens  de  la  montagne. 

P.  262,  n"  10,  1.  3-3,  «tivoj-y.ioç  me  semble  bien  peu  sur. 

P.  365,  n"  i5,  1.  A,  Zxx-'j  n'est-il  pas  l'abréviation  d'un  nom  de 
•/.xTOty.ix? 

La  seconde  lettre  est  de  M.  Franz  Cumont.  Elle  a  traita  cette 
même  inscription  n"  i5,  provenant  d'Adigumé,  dont  le  mot 
ïla—j  embarrasse  si  fort  : 

J'ai  transcrit  cette  épitaphe  en  1900.  Elle  est  gravée  sur  une  plaque 
de  marbre  blanc  (h.  o^ôA  ;  1.  o"()i  ;  ép.  o'"i2)  qui  se  trouve  en- 
castrée dans  le  pavement  du  portique  qui  précède  l'entrée  du  djami. 
Je  vous  adresse  la  feuille  de  mon  carnet  de  voyage  où  je  retrouve  ma 


/f  oYC-CTBTm-AooYO- 

/PHAIOIMENEKPATHCKAI 
rr^HTPoAQPoCKAlATTOAAfî 
NloColMHTPOAOpoYcATTV 

KATECKEYAC/        i  ÇOHAY 
TofrKAirYNIl      TEKNOIC 
KAirYHAlIlAY       KAI  E  KTO 
NOICKAIAOYAOICEIAETICE 

TEI  oceHCElTlNAATTOTEICEl 
THAloClgPElTONÏÏoAElXA<> 


copie.  11  semble  bien  qu'il  faille  lire,  1.  2  :  AjpYjX'.^'.,  1.  5  :  y.xreîxcjasav 
et  1.  8-9:  V.  oi  z\q  eiepoç  br,7v,  -ctvi,  aTzo-zi'Ji'.... 

J'ajouterai  que  ce  texte  me  paraît  avoir  plus  de  valeur  que  son 
éditeur,  M.  Fontrier,  ne  lui  en  accorde.  L'identification  de  A-.bç  icsiv 
avec  Birghé,  qui  a  été  admise  par  Karl  Buresch  (Aus  Lydien,  p.  187), 
est  fort  incertaine.  Elle  repose  surtout  sur  la  ressemblance  de  ITjpY'icv 
et  de  Birghé.  L'inscription  d'Adigumé  semble  indiquer  que  le  temple 
de  Zeus,  qui  a  donné  son  nom  à  la  ville,  ne  s'élevait  pas  sur  le  flanc 
du  Tmole,  mais  sur  quelque  éperon  de  la  Mésogide,  près  d'Adigumé. 


13  REVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 

Ce  qui  me  confirme  dans  cette  opinion,  c'est  que  le  village  contient 
d'autres  débris  antiques,  notamment  les  fragments  d'un  beau  sarco- 
phage de  marbre.  Dioshiéron  est  connu  par  sa  numismatique  (cf.  Head, 
Hisloria  numorum,  p.  549,  ^^  Imhoof-Blumer,  Revue  suisse  de  numis- 
matiijue,  t.  VI,  p.  35  du  tirage  à  part);  mais  il  ne  semble  pas  que 
celle-ci  puisse  nous  fournir  beaucoup  de  lumières.  Je  remarque 
cependant  que  le  Caystre  ligure  sur  les  monnaies  de  Dioshiéron  et 
que  ce  fleuve  coule  à  proximité  d'Adigumé,  mais  assez  loin  de  Birghé. 

L'hypothèse  de  M.  Cumont,  d'après  laquelle  Dioshiéron  serait 
Adigumé  et  non  Birghé,  est  extrêmement  séduisante.  Elle  sou- 
lève, néanmoins,  de  graves  difficultés.  A  un  certain  moment,  la 
ville,  cataloguée  encore  sous  son  nom  païen  de  Dioshiéron  dans 
les  Notices  ecclésiastiques,  reçut  l'appellation  de  «  Pyrgion  »  •. 
Or,  Ducas  place  P\  rgion  au  pied  du  Tmole  et  l'assimile  de  toute 
-évidence  à  Birghé  2.  Il  semble  donc  que  l'on  doive,  avec  Buresch, 
maintenir  à  Birghé  le  Dioshiéron  des  auteurs  byzantins  ^. 

D'autre  part,  comme  l'observait  Texier^,  après  un  examen 
personnel  des  lieu;.:,  «  ^a  ville  de  Birghé  ne  renferme  aucune 
construction  antique.  »  Tout  y  est  médiéval.  Les  débris  an- 
ciens qui  s'y  voient  sont  des  matériaux  de  remploi  et  pro- 
viennent, à  ce  qu'il  semble,  d"Hypa.'pa.  On  ne  peut  donc 
supposer  que  le  marbre  d'Adigumé,  stipulant  le  paiement 
dune  amende  à  la  ville  de  Dioshiéron,  y  fut  apporté  de  Birghé. 
11  a  été  découvert,  selon  toute  apparence,  sur  son  terrain  d'ori- 
gine. Faut-il  appliquer  à  celui-ci  l'un  des  deux  noms  que 
mentionne  l'épitaphe  :  ou  SaTxu,  si  ce  mot  est,  comme  le 
conjecture  M.  HaussouUier,  l'abréviation  d'un  ethnique;  ou 
Dioshiéron.^  Dans  le  cas  où  Sa—j  désignerait  une  /.x-zv/lx  ressor- 
tissant à  la  ville  de  Dioshiéron,  la  y.a-:'./.{a  serait  Adigumé 
et  la  ville   pourrait  être   Birghé.    Mais  ici  se  présentent    des 


1.  Mikiosich  et  Miiller,  Acta  el  diidomata  grxca,  t.  II,  p.  io4  (n°  GCC\CVII)  : 
«  TO  IIupY'lov,  oTxep  i'i  Tot;  xay.Ttxoîc  Aïo;  îcpôv  ovojxâ^îTX'..  » 

2.  Ducas,  Hist.  byzant.,  i8,  éd.  de  Bonn,  p.  83  :  «  to  TMiy-iKo-i  o  ll-jpyiov  y.a/.cliat, 
£v  TT  ■jTcoiç.i'.T.  ToO  TikûV.O'j  opoj;  ■/.dii.ziry/.  »  Cf.  rexcellcnte  monographie  de  G.  Weber, 
Birghi  (Pyrgion,  ChristopoUs,  Dios  Uiéron},  dans  la  Revae  des  Éludes  grecques,  t.  V, 
1893,  p.  i5-ai  (en  parliculier  la  page  19). 

3.  .Sur  Dioshiéron  d'Ionic,  mentionné  par  Thucydide,  Étieone  de  Byzanco  et 
les  rôles  du  tribut  altico-délicn,  cf.  Weljcr,  o/j.  cit.,  p.  ao-21. 

!>.  Asie  Mineure,  18G1,  p.  2J0. 


DIOSHIÉRO.N    ET    BONllA  l3 

difficultés  nouvelles.  Adigumé  n'est  guère  une  dépendance 
immédiate  de  Birghé.  Dix  huit  à  vingt  kilomètres  les  séparent. 
Le  sillon  du  Caystre  se  creuse,  de  toute  sa  largeur,  entre  les 
deux  places.  L'une  s'adosse  au  Tmole  et  l'autre  à  la  Mésogide. 
Dans  ce  pays  lydien  où  les  cités  sont  rapprochées  et  les  terri- 
toires exigus,  on  n'est  pas  très  tenté  de  faire  de  Birghé  le  centre 
d'une  ville  dont  le  rayon  s'étendrait  jusque  sur  Adigumé. 

Entre  ces  données  contradictoires,  le  choix  est  embarrassant. 
Faut- il  supposer  un  déplacement  de  site?  Dioshiéron  a  pu 
occuper  primitivement,  sur  la  rive  gauche  du  Caystre,  la 
position  d'Adigumé;  puis,  ultérieurement,  durant  les  temps 
si  troublés  du  Bas-Empire,  celle,  plus  retirée  et  mieux  abritée, 
de  Birghé,  sur  l'autre  versant  du  fleuve.  Je  ne  me  dissimule 
pas  ce  que  cette  hypothèse  a  de  fragile.  La  solution  définitive 
ne  peut  être  fournie  que  par  de  nouveaux  documents.  Recom- 
mandons à  M.  Jordanidès  une  exploration  attentive  du  district 
et  attendons-en  patiemment  le  résultat. 

Quant  à  la  lecture  de  M.  Haussoullier  :  BovcTTai,  au  lieu  de 
McjSwvsTxa'.,  elle  n'est  pas  douteuse  et  voici  ce  qui  la  confirme. 
De  l'ethnique  Bwvô-.-wv  se  déduit  le  nom  de  bourg  «  Boncita  »  ou 
«  Bonita  »  *,  qui  figure  dans  les  deux  vies  de  saint  Théodore 
Studite,  publiée»  par  Mignea,  et  dans  la  vie  de  saint  Nicolas 
Studite,  insérée  aux  Acta  Sanctorum^.  L'identité  de  la  Bwve-.Twv 
7.a-co'.y.'!a  de  l'inscription  de  Kutchuk-Kateflvhès  et  de  la  Bonita  des 
sources  hagiographiques  résulte  des  considérations  suivantes  : 

1°  Le  cube  de  marbre  portant  mention  des  BcovôTtx'.  semble  avoir 
été  trouvé  i/i  situ.  Par  suite,  Bonita  doit  correspondre  à  Kutchuk- 
Katefkhès  ou  à  Bélévi  i.  Dans  tous  les  cas,  ce  bloc,  de  dimensions 
considérables,  n'est  pas  de  ceux  qui  ont  voyagé  beaucoup,  et  la 
xa-cc'.x'a  qu'il  nous  fait  connaître  ne  peut  être  cherchée  ailleurs  qu'à 
proximité  du  lieu  de  découverte.  Cela  revient  à  dire  que  Bonita 
était  située  non  loin  du  Caystre,  vers  le  point  de  croisement  de 
la  route  de  Smyrne  à  Traites  avec  celle  d'Éphèse  à  Sardes. 

1.  M.  Haussoullier  m'écrit:  «  Je  crois  que  le  bourg  pouvait  s'appeler  BwvsÎTat, 
dont  on  a  fait  plus  tard  Boneita.  » 

2.  Patrologie  grecque,  t.  XCIX,  col.  ii3  à  828. 

3.  Réédition  Palmé,  Février  4,  t.  I,  p.  548,  S  17- 

.'1.  Sur  les  ruines  de  Bélévi, cf.  Pcrrot,//is<.  dcl'Arl,l.Yl,Y>.  280- 28/1  (d'après G. Webcr)- 

Heo.  Et.  une.  -i 


l4  HE\UL    l)KS    ÉTLDES    A.\C1EN>L> 

2"  C'est  précisément  dans  cette  région  que  nous  transporte 
le  biographe  de  Théodore  Studile.  D'abord  relégué  en  Mysie, 
sur  les  bords  du  lac  d'Apollonia,  le  saint  ne  larde  pas  à  être 
transféré  beaucoup  plus  loin  de  Gonstantinople,  dans  un  lieu 
appelé  Bonila'.  Il  >  reste  trois  ans;  puis,  sur  Tordre  de 
l'empereur,  il  est  interné  à  Sm\rne.  La  situation  de  Bonita 
se  déduit  avec  une  exactitude  suffisante  des  circonstances  du 
récit.  Théodore,  pendant  son  séjour,  \  reçoit  la  visite  d'un 
clerc  de  la  ville  de  Mastaura,  dans  le  thème  thracésien.  C'est 
une  promenade  de  voisinage  que  fait  cet  ecclésiastiques.  Par 
suite,  Bonita  n'était  pas  très  éloignée  de  Mastaura.  Elle  n'était 
pas  éloignée  non  plus  de  Smvrne;  car,  pour  s'y  rendre,  le 
«  Soleil  de  l'Évangile  »,  bien  que  ne  parcourant  que  de  faibles 
étapes,  ;j.'.y.cîv  o'.xîTY;;xa,  y  arrive  cependant  en  peu  de  jours, 
iv  z\i'^'x::  r,j.izx::^.  On  couche  le  premier  soir  dans  un  village 
on  repart  le  lendemain,  et  il  semble  que  le  troisième  jour  on 
soit  à  destination.  Comme  on  nous  dit  expressément  que 
Théodore  ne  pouvait  marcher  à  cause  du  mauvais  état  de  ses 
jambes,  s-.à  ty;v  y.a/.wj'.v  twv  r.oobyi,  il  est  à  présumer  que  la 
distance  de  Bonita  à  Smyrne  ne  dépassait  pas  celle  de  Bonita 
à  Mastaura.  Bélévi  se  trouve  précisément,  entre  Mastaura  et 
Smyrne,  dans  les  rapports  que  nous  supposons  :  un  peu  plus 
près  de  celle-ci,  un  peu  plus  loin  de  celle-là.  On  peut  donc 
assimiler  en  toute  assurance  la  IJwve-.tôjv  y,xT:zi/J.x  du  marbre  de 
Kutclîuk-Katefkhès  à  la  Bonita  byzantine  où  fut  martyrisée  la 
victime  de  Léon  V  l'Arménien  ^  Georges  RADET. 

1.  Première  vie  :  èv  iJLaxpoTipw  xô^to),  Ji  Ttpofjr^yopîa  Bôvira  (op.  cil.,  col.  189,  S  S3). 
Deuxième  vie  :  s-.;  êtcpov  o/Jç,tti\i.%,  tt,v  npo^royopiav  Bôvr;iav  (ihid.,  col.  a88,  S  37). 

2.  Deuxième  vie  :  xXrjptxô;  ii;,  iiito  xr,;  tôjv  OpaxTiiiVov  y/ôpoL;  ôç,iiiô\i.z^O!;,  izôlttôç  ye 
Ii/iV  Tjy/âvuv  .MaaTaOpa;,  àvr|),Q£v  èm  x'a.  7;>,r,at'ov  [lÉpri  xr,;  Ttapoixia;,  xobç  T'jyyevel; 
ÉXJTOJ  xxOô);  zliô'iti  à'{/ci|iEvo:  (op.  cit.,  col.  289,  S  Sg).  Première  vie:  xAïjptxô;  xtç  xtov 
aTt'  'Aiîa;  tt,/  Èxeio-e  fipo'jdav  otitôv  (ibid.,  col.  193,  S  87). 

.■?.   Deuxième  vie,  col.  297  et  3oo,  S  W- 

'i.  Une  autre  Bonita  existait  en  Paphiagonie,  comme  l'atteste  une  dédicace  à  Zeus 
Boniténos  transcrite  par  M.  Doublet  à  Meireh  (U.C. H.,  t.  XIII,  1889,  p.  3i  .-3i3),  non 
loin  des  ruines  d'un  temple.  Tomascliek,  '/aic  hislorisch.  Topographie  von  Klcinasien  iin 
ynurlallcriap.  Silzungsh.  Akad.  Wien,  i8yi,  t.  GXXIV,  Abh.  viii,  p.  77)  et  Uu{,'e(dans 
la  HcalEncyldopudic  de  Pauly-Wissowa,  g.  v.),  ont  dubitativement  proposé  l'assimila- 
lion  de  cette  Bonita,  voisine  d'Amastris,  à  la  Bonita  de  la  Vila  Thcodori.  L'élude  du 
'ontoxlc  démontre  l'impossibilité  de  celle  hypolhèse.  Bonila  de  Lydie  ne  doit  pas 
davantage  être  confondue  a\ec  Ikmyssa  (Vita  S.  Georgii  episc.  Amustreni.  iv,  12,  dans 
e-,  .Ici,  S.S.,  Kévrier  ji,  t.  111,  p.  375V 


ISIS 

TERRE  GLITE  i)L   MIjSÉE  BALVGLER,  A   VILLANUEVA  ^    GELTRl 

(Planche  1) 

J'ai  choisi  dans  les  vitrines  où  Victor  Balaguer  avait  réuni 
quelques  souvenirs,  trop  rares  à  son  gré,  de  l'Antiquité  clas- 
sique, un  curieux  fragment  de  figurine  en  terre  cuite  que  j'ai 
pu  étudier  à  loisir  et  photographier  grâce  à  l'amitié  de 
D.  Juan  Oliva-Mila,  notre  correspondant,  conservateur  du  Musée 
de  Villanueva.  L'originalité  même,  la  singularité,  devrais  je 
dire,  de  l'objet  prouve  combien  était  éveillée  la  curiosité  de 
D.  Victor,  et  quel  large  éclectisme  présidait  à  l'accroissement 
de  son  trésor. 

Par  malheur,  M.  Oliva,  malgré  ses  recherches,  na  pu  me 
dire  exactement  dans  quelles  conditions  ce  débris  est  entré  au 
Musée.  Il  est  probable  qu'il  a  fait  partie  de  la  collection  rap- 
portée d'Egypte  par  D.  Eduard  de  Toda,  et  libéralement  offerte 
à  l'Institut  Balaguer;  mais  cela  n'est  que  probable,  parce  que 
les  objets  provenant  de  ce  don  sont  exposés  dans  des  vitrines 
spéciales,  et  que,  d'ailleurs,  si  la  terre-cuite  a  certainement 
rapport  à  l'Egypte,  comme  cela  saute  aux  yeux,  rien  ne  prouve 
qu'elle  y  ait  été  trouvée,  ni  même  fabriquée. 

C'est  la  partie  supérieure,  haute  de  o'"  i5,  tête  cl  "torse,  d'une 
statuette  de  femme.  Encore  ai-je  quelque  hésitation  à  employer 
ce  mot  de  statuette,  n'étant  pas  sûr  qu'il  convînt  à  la 
figure,  s'il  était  possible  de  la  restituer  dans  son  état  primitif: 
car  le  cou  et  la  tête  émergent  d'une  sorte  de  gaine  très  serrée, 
sans  que  l'on  voie  se  dessiner,  sous  l'étofie  qui  enveloppe  les 
épaules  très  peu  larges  et  la  poitrine  très  peu  saillante,  la 
moindre  forme  de  bras.  Quoi  qu'il  en  soit,  si  l'on  admet  que 
l'on  a  devant  les  yeux  le  reste  d'une  image  de  femme  étroite- 
ment drapée,  voici  comme  il  convient  de  la  décrire. 


l6  KEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

Le  visage,  d'un  modelé  rond  et  mou,  où  les  yeux  se  voient 
à  peine  entre  de  grosses  paupières  mal  entr'ouvertes,  où  le  nez 
et  la  bouche  sont  dessinés  sans  finesse,  où  le  menton  s'empâte 
lourdement,  le  visage  a  vaguement  une  expression  de  dignité 
matronale,  et  sans  doute  la  maquette  qui  a  servi  de  modèle 
avait-elle  en  ce  sens  quelque  valeur.  Mais  Tépreuve  de  Yilla- 
nueva  y  Gellru  provient  d'un  moule  déjà  usé;  elle  est  sortie 
tloue,  et  le  coroplaste  n'a  pas  daigné  en  aviver  le  dessin  par 
(juelques  retouches. 

Les  cheveux  se  divisent  sur  le  haut  du  front,  qu'ils  rétré- 
cissent, en  deux  bandeaux  ondulés  qui  viennent  passer  derrière 
les  oreilles.  De  là  se  détache,  de  chaque  côté  du  cou,  et  pend 
presque  sur  l'épaule  une  épaisse  papillotte  en  torsade.  Les 
oreilles  portent  de  grosses  boules  en  pendants.  Au-dessus  de 
cette  chevelure,  dont  les  séries  régulières  montrent  le  soin 
élégant  du  peigne,  est  placée  une  Stéphane  en  forme  de  crois- 
sant renversé,  comme  celle  de  Junon  ou  de  Diane.  Cette 
Stéphane  est  surmontée  de  ce  haut  ornement  qu'on  est  convenu 
d'appeler  la  coifi'ure  isiaque,  et  qui  se  compose  de  divers  attri- 
buts diversement  choisis  et  groupés  selon  les  cas.  Ici  l'on  voit 
tout  juste  au  milieu  une  palmette  derrière  laquelle  se  dresse, 
comme  un  plumet  rigide,  une  gerbe  d'épis.  La  palmette  et  la 
gerbe  sont  flanquées  symétriquement  de  deux  touffes  rigides 
aussi,  où  je  crois,  sans  en  être  sur,  reconnaître  des  plumes. 
Ces  ornements  semblent  appliqués  sur  le  devant  d'une  haute 
tiare  arrondie  par  en  haut,  que  recouvre  un  voile  tombant  sur 
le  dos  et  les  épaules. 

La  description  est  plus  difficile  en  ce  qui  concerne  le  corps. 
La  femme  paraît  vêtue  d'une  robe  dont  on  voit  l'épaisseur  à  la 
naissance  de  la  gorge,  et  qui  est  serrée  à  la  taille  par  une  cein- 
ture; par-dessus  cette  robe  il  semble  que  le  voile  tombant  de  la 
tiare  vienne  s'appliquer  pour  envelopper  le  torse,  cachant  sans 
doute  les  bras  sous  son  étoffe.  Mais,  au  lieu  de  faire  des  plis 
libres  et  variés,  comme  il  convient  à  une  draperie  même  un 
peu  étroite  et  collante,  l'étoffe  plaque  sur  la  poitrine  en  dessi- 
rKint  une  très  régulière  volute  dont  l'œil  correspondrait  à  la 
pointe  du  sein.  Du  moins  est-ce  là  ce  que  l'on  distingue  très 


ISIS,    TERRE-CL'ITE    DU    MUSF.E    BALAflUEn  l~ 

clairement  du  coté  droit,  car  le  côté  gauche  est  détruit  depuis 
l'épaule  jusqu'à  la  taille;  mais  il  semble  sûr,  d'après  la  direc- 
tion et  la  forme  même  de  la  cassure,  que  la  figurine  était 
exactement  symétrique  des  deux  côtés.  Ce  qui  reste  à  droite 
do  la  taille,  amincie  un  peu,  semble  indiquer  une  ceinture. 

La  terre-cuite  est  plate  par  derrière;  des  stries  transversales, 
peu  profondes,  indiquent  seules  que  l'auteur  a  eu  l'intention 
de  représenter  une  étoffe  drapée  sur  le  dos.  L'objet,  d'ailleurs, 
est  creux  et  formé  de  deux  plaques  estampées  accolées  par 
les  bords  au  moyen  de  barbotine.  C'est  une  technique  bien 
connue,  sur  laquelle  il  est  inutile  d'insister. 

II  convient,  enfin,  de  noter  avec  soin  les  couleurs  dont  la 
figurine  est  couverte,  et  qui  sont  assez  bien  conservées.  Le  cou 
et  le  visage  sont  blancs;  aucune  teinte  noire  ou  brune  ne  vient 
aviver  les  yeux  ni  les  lèvres.  Mais  les  cheveux  autour  du  front 
et  la  Stéphane  sont  peints  en  jaune;  la  tunique,  y  compris  la 
ceinture,  est  rose,  tandis  que  les  volutes  du  voile  sont  d'un 
vert  tirant  sur  le  bleu  ;  cette  même  nuance  se  trouve  sur  l'épi 
dressé  en  aigrette. 

Pour  ma  part,  je  ne  connais  aucune  œuvre  antique  qui 
ressemble  à  cette  terre-cuite  et  permette,  par  rapproche- 
ment, de  la  compléter  ni  de  l'expliquer  de  façon  suflisante. 
Ln  fait  n'est  pas  douteux  :  c'est  là  une  figurine  isiaque, 
comme  le  dénotent  clairement  le  voile  et  l'aigrette  formée 
d'épis  et  de  plumes.  De  plus,  il  est  infiniment  probable  que 
cette  Isis  est  l'isis  si  souvent  assimilée  à  Déméter,  et  considé- 
rée comme  déesse  de  la  terre  et  déesse  des  moissons.  On 
a  plusieurs  fois  relevé  la  liste  des  représentations  de  cette 
déesse  égypto-grecque  ;  on  a  souvent  étudié  son  caractère ',  et 
je  n'ai  pas  à  refaire  ce  travail.  Mais  je  dois  remarquer  que 
l'on  n'a  pas  noté  encore,  que  je  sache,  une  représentation  de  la 
coiffure  isiaque  oij  le  symbole  lunaire  soit,  comme  ici,  une 
simple  Stéphane  (un  croissant  renversé),  ni  une  tête  d'Isis- 
Déméter,  oii  ces  attributs  spéciaux,  les  épis  et  les  plumes,  soient 
plaqués  sur  la  tiare  ou,  pour  mieux  dire,  sur  le  polos  de  la 

i.  Voyez  Lafaye,  Histoire  du  culte  des  divinités  d'Alexandrie.  —  Dictionnaire  des 
antiquités,  art.  Isis.  —  Roschcr,  Ausf.  Lcxicon  fiir  Gricrh.  und  Rœni.  MytÂologic,  arl.  Isis. 


iS  iiF.vi  \:  nr.s  Tri  ors   \\cjfn\es 

grande  déesse.  Toujours,  je  crois,  ces  ornements  symboliques 
se  dressent  comme  un  plumet  au-devant  du  front.  Donc  le 
<yncrt'lisme  est  ici  plus  complet  et  plus  significatif. 

Surtout,  je  n'ai  jamais  noté  de  figurine  où  le  corps  soit  ainsi 
transformé  en  ime  sorte  de  mannequin  habillé,  et  je  n'ai 
jamais  vu  d'exemple  de  cette  manière  de  stylisation  des  plis 
dune  draperie,  ni  des  plis  arrangés,  comme  ceux  du  voile 
de  cette  Isis,  en  spirale  ou  en  volute  purement  géométrique. 

Cette  étrange  disposition  du  corps  et  du  vêtement  porte 
à  se  demander  ce  qu'était  vraiment  l'objet,  que  je  n'ose  plus 
appeler  une  statuette.  Si  la  partie  inférieure  avait  été  conservée, 
sans  aucun  doute  la  destination  de  la  terre-cuite  aurait  nette- 
ment apparu;  mais,  actuellement,  j'avoue  n'avoir  trouvé 
aucune  explication  satisfaisante. 

Peut-être,  d'ailleurs,  neslil  pas  absolument  nécessaire  de 
s'arrêter  longuement  à  ce  problème.  Si  l'on  considère  le  type 
et  le  style  du  visage,  aussi  bien  que  la  combinaison  des  attri- 
buts symboliques,  si  l'on  remarque  l'empâtement  et  la  mol- 
lesse des  traits,  le  mélange  des  idées  grecques  et  des  idées 
égyptiennes  traduites  par  le  rapprochement  d'éléments  plasti- 
ques tout  à  fait  hétérogènes,  on  n'hésitera  pas  à  affirmer  que 
la  terre -cuite  du  Musée  Balaguer  est  une  œuvre  de  l'époque 
et  de  l'école  alexandrine.  On  sait  tout  ce  que  l'alexandrinisme 
a  tenté  et  osé  aussi  bien  en  art  qu'en  littérature,  et  les  fan- 
taisies pleines  de  hardiesse  auxquelles  il  se  complaisait.  Aucune 
création  mythologique  n'a  donné  lieu  à  plus  de  variantes  que 
celle  de  l'isis,  qui,  sim|)le  divinité  locale  à  l'origine,  est 
devenue  l'isis  Panlhea.  Il  n'est  donc  pas  surprenant  qu'appa- 
raissent de  temps  en  temps. des  images  encore  inconnues 
de  cette  déesse  polymorphe.  Celle  dont  je  viens  de  parler  me 
semble  des  plus  curieuses  et  non  des  moins  instructives. 

PiFiuu-   l'MUS 


NOTES   GALLO-ROMAINES 


XVII 


REMARQUES  SUR  LA  PLUS  ANCIENNE  RELIGION 

GAULOISE  fSnife)' 


RlTKS 

Sacrifices  humains  et  suicides.  —  Le  plus   célèbre  =«  des   rites 
gaulois,  et  en  réalité  le  plus  banal  de  tous,  fut  celui  des  sacri 
fices  humains  «pour  apaiser  les  dieux»  3.  Les  textes  le  men 
lionnent  dès  l'année  277^  chez  les  Galates  de  Grèce  et  d'Asie,  et 
nous  le  retrouverons  peu  à  peu  chez  toutes  les  hordes  de  la  race. 

De  toutes  les  variétés  du  sacrifice  humain  &,  nous  ne 
connaissons,  dans  les  temps  anciens,  que  ce  qu'on  peut 
appeler  le   sacrifice  de  guerre  pour  la  nation   tout  entière 0. 

1.  Voyez  Bévue  des  Études  anciennes,  les  trois  derniers  fascicules  de  i()oa,  I.  W, 
p.  ioi-ii4,  2i7-2??i  et  271-380. 

2.  C'est  le  gros  reproche  que  leur  fait  Cicéron,  Pro  Fonteio,  X,  ai  ;  mais  il  ne  faut 
pas  oublier  que  le  Pro  Fonteio  est  un  plaidoyer  contre  les  Gaulois. 

3.  Cicéron  :  Si  quando  aliquo  meta  addurti  dcos  placando.s  esse  arbitrantur...  Deos 
immortalcs  arbitrentur  hominum  scelere  et  sanguine  facillime  posse  placari.  —  Cf. 
Lucain,  1,  V'i4-o  :  Ininitis  plvcatlr  sanguine  diro  Tentâtes;  César,  VI,  iG,  ."?  :  Nisi... 
non  posse  deorum  immortalium  numen  placari  arbitrantur  (remarquez  la  ressemblance 
qui  existe  entre  le  texte  de  César  et  celui  de  Cicéron).  —  Jusqu'à  preuve  du  contraire, 
on  peut  penser  que  ces  victimes  humaines  étaient  destinées  seulement  aux  plus 
grands  dieux,  «  aux  dieux  communs  »  de  la  nation  (cf.  Revue,  1902,  p.,  320);  cl^cz  les 
Germains,  Tacite  ne  parle  que  de  sacrifices  à  Mercure  (Germanie,  IX),  ou  à  des  dieux 
fédéraux  (XXXIX). 

4.  Justin,  XXVI,  2.  On  remarquera  avec  quel  soin  la  tradition  du  Brennos  de 
l'Allia,  que  j'ai  toujours  soupçonnée  d'avoir  été  retouchée  par  un  Gaulois,  écarte  tout 
sacrifice  sanglant  des  détails  de  cette  geste. 

5.  Sacrifice  «pour  la  santé»  d'un  homme  (César,  VI,  lO,  2);  sacrifice  «judi 
ciaire»  de  condamnés  (VI,  16,  5;  Diodore,  V,  .^2);  sacrifice  «d'expiation»  pour 
sacrilège  (VI,  17,  5;  Strabon,  IV,  !>,  C);  etc. 

G.  Fiir  das  Volk,  comme  dit  Grimm  (p.  3G),  traduisant  le  caeso  pnl>lice  de  Tacite, 
Germanie,  XXXIX. 


20  KFVl'K    DES    ÉTl'DES    ANCIENNES 

Ce  sacrifice  lui-même  se  présente  sous  deux  formes  et  à  deux 
moments  difïerents.  — Avant  la  bataille,  si  les  présages  sont 
trop  menaçants,  les  Gaulois  égorgent  jusqu'à  leurs  femmes  et 
leurs  enfants,  «  pour  racheter  leur  vie  et  la  victoire^,  »  ce  qui 
n'exclut  pas,  sans  doute,  d'autres  victimes  humaines  d'im- 
portance moins  grande.  C'est  ce  que  firent  les  Galates  avant 
leur  grand  combat  contre  Antigone,  en  277.  Le  sacrifice  de 
ces  vies  était  donc  à  la  fois  un  rachat  d'autres  vies  que  les 
dieux  paraissaient  désirer,  et  un  achat  de  la  victoire.  —  Après 
la  bataille,  s'ils  sont  vainqueurs,  ils  sacrifient  leurs  prison- 
niers, comme  récompense  de  l'appui  que  les  dieux  leur  ont 
accordés. 

Si  les  Gaulois  sont  vaincus,  il  arrive  assez  fréquemment 
qu'ils  égorgent  les  blessés  et  s'égorgent  eux-mêmes  :  «  affaissé 
jusqu'à  la  mort,  »  dit  Diodore  du  vaincu  de  Delphes,  «  Brennos 
rassembla  ses  hommes,  et,  s'entretenant  avec  eux,  il  leur 
conseilla  de  le  tuer,  lui  et  les  blessés;  »  conseil  qui  fut  suivi 
en  ce  sens  que  Brennos  s'égorgea  et  que  son  successeur  fit 
mourir  les  blessés  et  les  éclopés,  au  nombre,  dit-on,  de  vingt 
mille ^.  Je  ne  doute  pas  que  ce  formidable  égorgement  et  que 
ce  suicide  du  chef  n'aient  été  parfois  une  manière  de  sacrifice. 
L'échec  était  une  preuve  que  les  victimes  d'avant  le  combat 

1.  Cf.  chez  les  Sicambrcs  (Flortis,!!,  80,  24):  Viyinli  ccnturinnibiis  in  crurem  actis 
hoc  velut  sacramento  sumpserunt  bellum.  C'est  pour  cela  que  les  supplices  ordonnés  par 
\  ercingélorix  avant  la  campagne  do  52  (César,  VII,  4  et  5)  doivent  être  regardés 
comme  des  sacridces. 

2.  Le  caractère  religieux  de  ce  massacre  est  indiqué  par  Justin  (XXVI,  2),  c'est-à- 
dire,  ne  l'oublions  pas,  par  le  Gaulois  Trogue- Pompée  :  Extis  ciim  rnaijna  caedcs 
inleritusqiie  omnium  praedicerelur,  non  in  timorcni,  scd  in  furorem  versi,  speranlesquc 
deorum  minas  expiaui  raedc  suoruni  possc,  conjuges  et  liberos  trucidant...  Ilaque  quasi 
scelere  vitam  victoriamquc  rcdcmissont...  Cf.  César,  VI,  lO,  .3  :  Pro  vita  liominis  nisi 
hominis  vHa  rcddilur.  —  Comme  sacrilicos  de  victimes  semblables,  c'esl-à-dirc  choisies, 
en  cas  de  grand  péril,  dans  la  parenté  même,  voyez  celui  de  Mésa  le  Moabite 
(//  liois,  III,  27);  celui  de  Ilakon  en  Norvège  (Golther,  p.  552).  Celui  de  Jcphté 
(Juges,  XI)  est  un  sacrifice  après  vœu,  ce  qui  n'est  pas  la  même  chose.  Tyior  (His- 
toire de  la  Civilisation,  trad.  Ir.,  t.  II,  p.  5i2  et  5i())  croit  que  «  les  plus  frappants 
de  ces  exemples  »  de  victimes  prises  dans  la  parenté  «  se  rencontrent  chez  les  peuples 
sémitiques  »;  mais  je  ne  suis  pas  si'ir  qu'il  n'y  ait  pas  là  ueie  illusion  de  tradition,  et 
que  les  .Sémites  aient  été  plus  enclins  q\ie  d'aulres  à  ce  genre  de  sacrifices.  —  Voyez,  à 
propos  de  ces  passages,  les  théories  nouvelles  de  MM.  Hubert  et  Mauss  sur  le  sacrifice 
(Année  sociologique,  t.  II,  1897-8,  nolamment  p.  i3/i). 

3.  Nous  verrons  plus  loin  les  différentes  catégories  de  ces  sacrifices  après  la  guerre. 
'(.  Diodore,  XXII,  9;  Pausanias,  X,  23,  G.  —  De  même  chez  les    Bretons,  vaincus 

par  ,\gricola,  conslabal  sacrissc  quosdnm  in  ronjuges  ne  liberos,  tanqiuiin  niiserercntur 
(Tari le,  Agrirobi.   \\\\  l|[) 


>OTES    GALLO-ROMAINES  2  1 

n'avaient  point  été  agréées  par  les  dieux»,  on  que  la  lutte  avait 
été  entachée  par  une  faute  religieuse  qu'il  fallait  expier 2.  La 
certitude  de  la  défaite,  du  désarmement  et  de  l'esclavage  était 
souvent,  chez  les  Gaulois,  le  signal  du  suicide  collectif,  con 
sommé  dans  une  sorte  de  délire  sacré ■^. 

Le  suicide,  même  en  temps  de  paix,  fut  un  acte  si  commun 
chez  les  Gaulois  qu'il  est  bien  difTicile  de  ne  pas  voir  en  lui 
une  variété  du  sacrifice,  soit  spontané,  soit  plutôt  provoqué  par 
la  conviction  que  les  dieux  l'exigeaient.  «  Ces  luttes  insensées 


1.  Les  premières  victimes  n'ayant  pas  plu  à  Odin,  Éric  le  Suédois  lui  promet,  en 
échange  de  la  victoire,  sa  propre  mort  ou  son  suicide  au  bout  de  dix  ans  (Golther, 
p.  553).  Comparez  la  dei'oh'o  de  Décius  en  3io  (Tite-Live,  VIII,  g):  les  victimes  ne 
sont  qu'à  moitié  favorables;  le  premier   engagement    est  un  échec,   alors  Décius 

«  se  dévoue  ». 

2.  Les  Grecs  paraissent  bien  avoir  attribué  au  suicide  de  Brennos  un  motif 
religieux,  «la  volonté  d'un  dieu»  outragé,  mais,  il  est  vrai,  d'un  dieu  grec.  Valère- 
Maxime,  I,  i,  g  :  Apollinis  tcmplum  ingrcssus,  dei  voliintate  in  se  maniis  veriil; 
Pausanias,  X,  28,  12  :  Tr]  alooî  iîXsov.  Cf.,  note  3,  le  suicide  des  Sénons,  regardé  comme 
une  3ixrj.  —  Il  est  possible,  cependant,  qu'il  y  ait  eu  souvent  un  motif  plus  hiunain 
à  ce  suicide  ou  à  cet  égorgement.  Je  remarque  que  Brennos  et  Cichorios  firent  mourir 
les  blessés  avant  de  si;  oixeta  STraveXÔelv  (Diodore,  XXII,  9),  et  que  les  Sénons  s'entr'é- 
gorgèrent  oùx  é'xovreç  sTt  irarptôa?  èç  âç  ôtaçûytDtn  (Appien,  Ccltira,  XI)  :  la  mort  fut 
donc  peut-être  pour  eux  soit  un  moyen  de  revivre,  mais  libres  et  en  armes,  dans  le 
séjour  des  morts,  soit  de  revenir  simplement  chez  eux  par  voie  de  migration  dans 
d'autres  corps,  comme  ces  nègres  esclaves  qui  se  suicidaient  pour  renaître  dans 
leur  propre  pays  (Tylor,  II,  p.  G). 

3.  J'emprunte  ces  expressions  à  Appien,  Celtica,  XI,  parlant  du  suicide  des  Sénons 
en  283  :  "rcrxepov  os  i^Évove;  oux  £-/ovt£ç  'ért  Ttarptoaç  s;  a;  oia^-jywac,  twéitetov  s; 
■/eîpaç  'jub  tÔàjjly)?  tw  AofAETÎw,  xai  riTTti|X£vot  dcpà;  a-jToùç'jTr  'ôpyr,;  oisyptovio  (xa- 
vixwç,  et  Appien  ajoute:  Kai  ôîx/i  (jiàv  tjôe  Ttapavofii'a?.  Le  récit  est  répété  dans  les 
mêmes  termes  Samnilica,  VI.  —  En  326,  en  Cisalpine,  'Avr)p6E(TTo;  si;  Ttva  tôtcov 
(TU[xçuYwv  fiET*  oXt'ywv  Ttpouriveyxe  ràç  "/^'P*'  a'JTw  xac  toÎ?  àvayxat'ot;  (Polybe,  II,  3i). 
—  Les  Galates  en  189  (Florus,  I,  27  =^  II,  11,  C):  Aliigati  miraculo  quidam  fuerc,  ciim 
catenas  morsibus  et  ore  Icmptassenl,  ciim  offocandas  invicem  fauces  praebuissent.  —  Les 
Gaulois  (ou  Ligures)  des  Alpes,  en  118  (Orose,  V,  iti,  5)  :  Cum  se...  bcllo  iinpares  fore 
intellegerent,  occisis  conjugibns  ac  liberis,  in  Jlainmas  sese  projecerunt;  qui  vero...  capti 
fuerant,  alii  ferro,  alii  suspcndio,  alii  abnegato  cibo,  sese  consunipserunt.  —  Des  Celti- 
bères  en  ig5  se  suicident,  parce  qu'on  leur  enlève  leurs  armes,  nullam  vitam  rali 
sine  armis  esse  (Tite-Live,  XXXIV,  17).  —  Silius  Italiens  dit  à  peu  près  de  même 
des  Cantabres  (III,  829-33 1)  :  Nec  viiarn  sine  Marte pati.  Il  s'agit,  dans  ce  cas,  du  suicide 
des  vieillards,  contraint  ou  spontané  (cf.  Schradcr,  p.  36).  —  Voyez  ce  que  dit  Nicolas 
de  Damas  des  Ombriens,  apud  Stobée,  VII,  89.  —  Suicide  collectif  des  Numantins 
en  i38:  Rhoecogene  duce...  in  ultiniam  rahiem  furorenique  conversi  (Florus,  l,  3'j  =  II, 
58,  i5;  Appien,  Hispanica,  XCVl). —  Suicide  des  Vénètes,  en  56:  Dion  Cassius, 
XXXIX,  43  (détail  qui  ne  se  trouve  pas  chez  César).  —  Suicide  de  Cantabres  au  temps 
d'Auguste  (Florus,  II,  33,  5o;  Strabon,  III,  U,  17)-  —  Suicide  de  Sacrovir  et  de  ses 
compagnons  en  21  ap.  J.-C.  (Tacite,  Annales,  III,  /|6)  :  lllic  sua  manu,  rcliqui  mutuis 
ictibas  occidere  :  incensa  super  villa  omnes  cremavit.  —  Suicides  individuels  de  Gaulois  : 
César,  I,  4,  4?;  VI,  3i,  5;  Hirtius,  VIII,  44,  2;  Plutarque,  Virtutes  mulierum,  XX; 
Amatorius,  XXII;  Tacite,  Annales,  III,  4a;  etc.  —  Strabon  fait  justement  remarquer 
(III,  4,  17),  à  propos  du  suicide  des  Cantabres,  que  cela  n'est  point  le  propre  d'une 
race  :  Koivà  Se  xa\  taÛTa  npo;  xà  K£).Tixà  ^6v/)  xai  xà  0pxxta  xai  ïxuôtxâ. 


:«a  i;r.\ii:   i>i:s  kiidf.s    wciewes 

([uils  soutenaient  contre  les  éléments  '  »  ne  sont  que  des 
modes  de  sacrifice  de  soi-même,  répondant  à  quelque  présage 
ou  à  quelque  désir  des  dieux.  Ce  n'est  pas  par  simple  bravade, 
comme  le  disaient  Aristote  et  d'autres,  que  les  Celtes  allaient 
en  armes  au-devant  des  flots  déchaînés  ^  :  les  écrivains  grecs  ne 
voyaient  qu'une  passade  de  folie ^  dans  ce  qui  était  un  acte  de 
loi.  Le  Gaulois  qui  se  laisse  engloutir,  tout  armé,  par  la  marée 
montante,  va  rejoindre,  dans  son  costume  solennel,  les  dieux 
ou  les  ancêtres^  qui  le  rappellent,  ou  il  s'immole  à  la  mer 
qui  le  demande^.  —  De  la  même  manière,  lorsque  les  Celtes 
refusaient  de  fuir  devant  une  muraille  qui  s'écroule,  ou  de 
quitter  une  maison  en  flammes  g,  c'est  qu'ils  pensaient  que  les 
dieux  voulaient  leur  mort  et  venaient  les  prendre"^.  Quv3  la  bra- 
voure gauloise  ait  multiplié  ces  actes  et  rendu  la  résignation 
facile  ou  joyeuse,  je  le  veux  bien,  mais  c'est  la  religion  qui  leur 
donne  leur  vrai  sens  cl,  si  je  peux  dire,  leur  formule  morale  ^. 

1.  C'est  le  mot  de  11.  do  Hcllofjuet,  p.   i<j. 

2.  Aristote,  Morale  à  Eiidî'inc,  111,  i,  tb:  Ot  K£).to\  ïcpô;  Ta  xii^axa  Su/.a  àîtavTwiri 
ÀaêôvTs;.  De  même,  Nicolas  de  Damas  (tpud  Slobée,  VII,  /|0  :  Ktlzoï...  it^r.atiypîôo;  5è 
îx  Tr,;  'iitii  Ôa/.txTrr,;  ÎTtsp/oixÉvr,;  jxîO'  07t).(<)v  ànavTÔjVTc;  'j-noiibjo-jnr/  É'w;  -/aTaxX-jsOVTat. 
Tvx  [iT|  ooxÔxTi  ÇE'jyovTc;  Tov  OivaTov  çoSstdOxt.  Elicn,  Historia  varia,  XII,  32  :  Ojtw: 
èï  aiT/pôv  -/oixiïo'jTi  tÔ  çE'jyeiv,  w;  (xr,ôà  £x  tô>v  otxuôv  xaTo),iaOatvo'j'Tô)v  xa\  sij.TrtiTTOudtjv 
7to>Xâxt;  à7:ooiopâTX£tv,  àX/.à  [x/joà  ■ni(A7tpa[j.fva)v  aOxwv,  Tî£pi),a[j.6avo!i.£vou;  ituo  toO 
Ti'jpô;.  lIoX>o\  oï  xat  ÈTrtx/.'jïo'jo'av  tt,v  OâXaaaav  u7to(j.£vou(riv.  Etai  Ô£  xai  ot  OTtXa 
/.oiiiSâvovrî;  ÈaTtÎTiToucri  toÎ;  X'j[iaTi  xat  Tr;v  çoçiv  avTwv  £!CTû£-/ovTai,  yj|jLvà  Ta  Eî;pr)  xa'i 
Ta  oôpaTï  Ttpo<T£iovT£:,  w<77r£po0v  yj  çoê/iiai  &yvo([j.£vot  r,  Tpcoaat.  Même  tradition  à  propos 
des  Cimbres  (Straboii,  VU,  h,  i)  :  'OuXa  aip£TÔat  Tipô;  Taç  irXrjjj.iiypîôa;  tou;  Ki'[jL6po'jç. 

.3.  Cf.  Jules  César,  Hevue  des  l'^tudex  ancwtincs,  p.  273,  n.  G. 

/(.  Que  le  suicide  soit  une  manière  de  rejoindre  ses  proches  défunts,  c'est  ce  que 
montre  la  Gauloise  (^amma  (Plularque,  Amatoriuft,  XXII;  l'irtiites  mulirrum,  XX). 

').  De  Bellojïuet  axait  peut-être  raison  (p.  20)  de  prononcer  à  ce  propos  le  mot  de 
Hcrserker ;  mais  je  crois  que  de  pareils  actes  n'étaient  pas  seulement  le  propre  de 
possédés,  d'autant  plus  que  les  lierserkcr  Scandinaves  ne  se  présentaient  pas,  ce  me 
semble,  avec  l'appareil  du  guerrier  ordinaire,  (^f.  (îolther,  p.  io.'{;  Schwally,  p.  ici, 
où  il  y  a  d'excellents  rapprochements. 

G.  L'incendie  de  la  maison  du  Gaulois,  qui,  dans  c(!  cas,  provoque  son  suicide, 
l'accompagne  dans  d'autres  circonstances  (Tacite,  Annales,  111,  4G;  Plutarque, 
Amntorius,  \\V  :  T£'Jv(ivat  |x£v  vttô  çapixoixwv,  'Tu[ji7t£^),É);0a'.  oï  |ji£Tà  toO  (TfôfiaTo;  Ty,v 
£7:x'j>.tv).  La  maison  sert  alors  de  bûcher  (il  semble  qu'on  ail  trouvé  des  traces  de  ces 
maisons  incendiées  a\ec  leurs  maîtres;  voyez  les  remarques  de  Flouest  et  de  Perron, 
Heviie  archéologique,  1882,  t.  XLIl,  p.  71).  Au  surplus,  la  destruction,  par  le  feu,  de  la 
rilla,  en  même  temps  que  celle  du  dominas,  s'('xplique,  chez  les  Gaulois,  par  le 
principe  des  funérailles  :  Omnia,  quai-  vivis  rordi  fuisse  arbitrantur,  in  ignem  inferuni 
(César,  VI,  i<|,  4). 

7.  Elicn  (voir  n.  2).  Nicolas  de  Damas  apiid  .Stobée,  \  II,  4o  :  KeXto\  01  t(Î)  't2x£av<o 
Y£iT"*iôivTc;  a'.T/pov  r,YoOvTai  toÎ/JOv  xaTa7rt'|i.T0vTa  t]  ocx;av  ç£'jy£iv. 

8.  Voyez  l'inxocation,  soit  à  sa  déesse  (Plutarque,  Virlutes  mulierum,  XX),  soit  à 
Kon  mari  défunt  (/lm«<orius,  XXII),  de  (Ranima  se  suicidant;  ici,  le  rituel  du  suicide 
\ient    'î'adaplcr,   en   quelque    sorte,   au  rituel    du    sacrifice  de    liançailles.  —  (^)u'ou 


NOTrs  (:\Li,o-ito\i\iNr:s  •>•> 

Les  procédés  d'immolalion,  dans  les  sacrifices  humains, 
paraissent  avoir  varié  suivant  les  cas':  les  flèches  servaient 
pour  les  massacres  en  masse  =•,  sans  doute  l'épée  de  guerre 
pour  les  égorgements  isolés-'-.  On  Irouve  aussi  la  pendaison 
avec  pal'',  la  pendaison  ordinaire^,  le  pal  pur  et  simple'',  le 
bûcher',  la  crucifixion^,  le  démcmbremenl'',  l'asphyxie  pai- 
immersion 'o,  etc.  —  On  remarquera  que,  chez  les  Bretons  dr 

n'objecte  pas,  pour  difTcrencicr  absolument  le  suicide  et  le  sacrifice,  qu'il  s'agit  ne 
victimes  d'origine  différente,  étrangères  dans  un  cas  et  nationales  dans  l'autre. 
D'abord,  les  Gaulois  prenaient  souvent  pour  victimes  leurs  compatriotes,  criminels 
condamnés  et  etiam  innocentes  (César,  VI,  lO).  D'autre  part,  il  semble  que  beaucoup  de 
peuples,  avant  de  sacrifier  leurs  prisonniers  de  guerre,  les  aient  d'abord,  par  une 
sorte  de  fiction,  transformés  en  compatriotes  (.ScliMally,  p.  ^j).  Le  sacrifice,  comme  je 
crois  que  MM.  Hubert  et  Mauss  l'ont  bien  mis  en  lumière  (p.  i3.S  en  particiilier). 
implique  une  communion  entre  la  victime,  le  dieu  et  le  sacrifiant,  et  cette  conuuu- 
nion  n'est  jamais  plus  complète  que  lorsque  le  sacrifice  est  volontaire  de  la  pari 
de  la  victime,  c'est-à-dire  dans  le  cas  du  suicide  :  ce  qui  explique  l'etlicacité  parli- 
culière,  dans  les  cas  de  bataille,  des  dcvotionex  comme  celle  de  Décius.  C'est  poui 
cela  encore  que,  malgré  toutes  les  objections  qui  m'ont  été  faites,  je  maintiens 
fermement  que,  dans  sa  pensée,  Vercingétorix  se  rendit  à  César  comme  une  victime 
destinée  à  la  mort,  à  être  immolée  «  pour  son  peuple  »,  piaciiluin  oinnix  deortim  iroe, 
comme  dit  Tite-Live  de  Décius  (\  111,  9). 

1.  Tacite,  Germanie,  Xll  :  Distinct io  pnenarum  e.r  delicto. 

2.  Diodore,  XXXI,  i3;  cf.  Strabon,  IV,  6,  5. 

3.  Strabon,  IV,  It,  5;  Diodore,  V,  3i,  qui  ne  parlent,  il  est  vrai,  que  de  victimes 
destinées  à  l'exlispicine. 

!i.  Dion  Cassius,  LXII,  G  :  il  s'agit  des  femmes  prises  par  les  guerriers  de  Houdicca, 
t't  auxquelles,  en  outre,  on  coupe  les  mamelles  pour  les  leur  coudre  sur  la  bouche; 
cela,  £v  loXz  lepoî;.  La  coml)inaison  de  ces  trois  supplices  s'expliquerait  bien  si  ces 
captives  étaient  des  transfuges  de  la  liberté,  Bretonnes  passées  aux  Romains,  crimi- 
nelles et  prisonnières  à  la  fois. —  Tacite  nous  dit  des  Germains  (XX)  :  Proditorcs  et 
Iransfugas  arboribus  suspendant.  —  De  même,  à  Home,  Tite-Live,  I,  stj.  —  Etc. 

5.  Après  la  défaite  de  Mallius,  en  io5,  par  les  Cimbres  et  les  Teutons  et  G(dliirnni 
(lentes  :  Homincs  laqueis  collo  inditis  ex  arboribus  suspensi  sunt...  nova  quadani  aiquc 
insolita  cxsecratione  (Orose,  V,  i6,  (j  et  5).  Orose  dit  que  tous  les  prisonniers  romains 
subirent  ce  sort.  Les  arbres,  et  la  pendaison  comme  conséquence,  interviennent,  dans 
ce  cas,  en  tant  que  choses  divines;  de  la  même  manière,  la  pendaison  des  captives  de 
Houdicca  (cf.  la  note  précédente)  eut  lieu  èv  tw  xr,;  'AvopdtT-/,;  tiàÀiaTa  oiïoti.  —  \  oyez 
encore,  sur  la  pendaison  chez  les  Celtes,  le  texte  des  scholies  de  Lucain  cité  p.  sV  Ce 
genre  de  supplice  se  rattaclio  à  la  dendrolàtrie,  et  il  a  été  beaucoup  plus  répandu 
chez  les  peuples  primitifs  qu'on  ne  le  croit  d'ordinaire;  cf.  Schrader,  p.  (ioo  et  8.'<'i. 

r>.  Pour  les  malfaiteurs  (Diodore,  V,  o-i),  pal  suivi  du  bûcher. 

7.  Diodore,  V,  3^;  César,  VI,  iG;  Strabon,  IV,  /i,  n.  Cf.  César,  VII,  i.  10. 

S.    Strabon,  IV,  [,,  :>.  Cf.  chez  les  Germains,  Florus,  II,  3o,  a.'i. 

9.  Strabon,  IV,  !^,  G  (certainement  un  acte  religieux,  bien  que  cela  ne  soit  pas  dit 
formellement).  —  Le  rite  du  démembrement  des  prisonniers  de  guerre  est  indiqué 
chez  les  Ligures,  à  la  date  de  177  (Tite-Live,  XLI,  18)  :  Capticos  cuni  foeda  lacerationr 
interficiunt. 

10.  Ce  genre  de  supplice  est  attesté  par  la  soholic  de  Lucain  sur  les  sacrifices 
humains  à  Mercure-Teulatès;  voyez  ce  texte  dans  la  note  suivante.  Un  exemple  de 
sacrifice  de  ce  genre  est  sans  doute  celui  de  sainte  Reine  à  Alésia  :  Jussit  impius 
praefectus  adferri  vas  quoddain  magnum  et  impleri  aqua  et  deponi  eam  (la  jeune  lille) 
de  ligno  et  alligari  manus  ejas  et  pedes,  et  mitti  ibi  ut  suffocaretur  {Acta  Sanctorum. 
Passio  Reginae,  n.  éd.,  7  sept.,  t.  III,  p.  Sg),  et  cette  dernière  partie  du  texte  res- 
semble à  celui  du  scholiastp.  —  Au  semicupium  (sur  le  sens  de  ce  mot.  cf.  Tourneur, 


a^  HEVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

Boudicca,  ce  sont  ((  les  captives  les  plus  distinguées  »  que  l'on 
offre  à  la  déesse  :  victimes  femelles  à  déesse- femme  '. 

On  regardera  comme  des  compléments  de  l'acte  du  sacrifice 
l'usage  de  goiîter  de  la  chair  de  la  victime  humaine  %  et  celui  de 
boire  de  son  sang  dans  un  crâne  fourni  par  quelque  autre  victime  ^. 

De  ces  sacrifices,  nous  voyons  que  les  uns  étaient  faits 
«  dans  des  lieux  sacrés  »,  mais  que  la  plupart  avaient  lieu  au 
cours  des  expéditions  militaires,  au  hasard  des  théâtres  de 
guerre;  nous  ignorons  si,  dans  ce  cas,  l'endroit  d'immolation 
avait  été  consacré  au  préalable. 

Autres  sacrifices ■> .  —  Les  Gaulois  ont  connu,  sans  doute  dès 
les  plus  anciens  temps,  des  sacrifices  moins  horribles.  Après 

Musée  belge,  1902,  p.  78)  dont  parle  ce  dernier,  comparez  également  la  cupa  deWuotan 
dans  la  Vie  de  saint  Colomban  (Grimm,  I,  p.  'lô);  et,  dussé-je  me  tromper,  je  ne  peux 
me  dispenser  de  songer,  à  propos  de  tous  ces  vases  sacrés,  à  celui  que  tient  le  dieu 
gaulois  au  maillet  :  ne  serait-ce  pas,  réduit  et  stylisé,  le  vase  destiné  à  l'immersion 
des  victimes?  la  transformation  iconographique  de  l'objet  ne  serait  pas  plus  grande 
que  celle  qu'on  a  fait  subir  à  la  hache,  devenue,  dans  la  main  de  ce  dieu,  une  sorte 
de  marteau  (cf.  Reinach,  Bronzes,  p.  1C7)  :  dans  l'un  et  l'autre  cas,  l'instrument  du 
sacrifice  serait  passé  au  rôle  d'attribut  du  dieu. 

Il  semble  bien,  d'après  les  scholies  de  Lucain  (Usener,  p.  3»),  que  chaque  dievi 
préférait,  pour  sa  victime,  tel  genre  déterminé  de  supplice  :  Tcutatès,  la  suffocation  : 
Teulales  .Mercuriiis  sic  apud  Galles  placatur  ;  in  plénum  semicupiuni  homn  incapul  demiltitur 
ut  ibi  suffocetur;  Esus,  la  pendaison  :  Mars  sic  placatnr  :  homo  in  arbore  suspendilur 
usquc  donec  per  cruorem  membra  digcsserit,  et  ce  texte  est  d'autant  plus  remarquable 
que  le  culte  d'Esus  paraît  avoir  été  lié  à  celui  de  l'arbre  (voyez  l'autel  de  Paris). 
Taranis  Diiis  paler  hoc  modo  apud  eos  placalur  :  in  alveo  ligneo  nliquot  homines  rre- 
;nan<(/r,  ce  qui  s'explique  peut-être  parce  que  Taranis  représentait  le  feu  du  soleil, 
'l'ous  ces  textes  sont  beaucoup  plus  importants  et  plus  significatifs  qu'on  ne  le  croit. 

1.  Dion  Cassius,  L\1I,  7.  —  Chez  les  Germains,  lors  du  désastre  de  Varus  (Tacite, 
Annales,  I,  Oi):  Lucis  propinquis  barbarae  arae,  apud  quas  tribunos  ac  primoruni  ordi- 
num  centuriones  mactaverant;  ailleurs  (Florus,  11,  3o,  2/1):  Viijinli  cenlurionibus  in 
crucem  aclis.  Ce  sont  là,  également,  viclimae  cximiae. 

2.  Pausanias,  X,  2  2,3:  To-jtwv  'îè  xa\  Ta  'jnh  toO  yotÀav.To;  TiiÔTEpa  àTTO-xTeivovis:, 
k'îrivôv  -£  01  PaÀirai  xoO  aVpLaTo;,  -/.ai  TJTtTovxo  twv  orapx(7)v  (il  s'agit  des  Galates  qui  ont 
envahi  la  Grèce).  Ce  choix  du  sang  et  de  la  chair  des  victimes,  cximiae  et  laclentcs, 
doit  être  rituel.  Nous  voyons  là  toujours  le  procédé  liabituel  des  écrivains  grecs  et  latins 
lorsqu'ils  parlent  des  Barbares,  généralisant  et  transformant  en  faits  profanes,  ridicules 
ou  coupables,  des  actes  épars  de  ritualisme. 

3.  Ammien,  XXVII,  /i,  !^  (.Scordisques)  :  ]Iostiis  captivoruni  Bellonac  litanies  et 
Marti,  humanumque  sanguincm  in  ossibus  capilum  cavis  bibentes.  De  même,  Orosc,  V, 
23,  18.  Le  capitc  quo  solemnia  libarent,  des  Boiens,  en  21G  (Tite-Live,  XXIII,  2/1),  peut 
s'entendre  des  libations  de  sang  humain.  Ce  sont  là,  encore,  autant  de  preuves  que 
l'idée  de  communion,  par  l'intermédiaire  de  la  victime,  est  inséparable  de  celle  du 
sacrifice.  Cf.  également,  dans  ce  sens,  le  rite  des  Irlandais  (Solin,  XXII,  3)  :  Sanguine 
inleremptorum  hauslo  prias  viclores  vultus  suos  oblinunt.  —  Je  voudrais  savoir  si,  lorsque 
les  Gaulois  coupaient  les  oreilles  aux  condamnés  (Vil,  >,,  10),  ils  ne  les  offraient  pas 
aux  dieux,  comme  les  Lusilans  leur  offraient  les  mains  des  captifs  (Strabon,  III,  3,  G). 

/i.  Je  ne  puis  rattacher  le  ver  sacrum  des  Gaulois  aux  sacrifices  humains  (Ju.stin, 
XXIV,  !,,  i);  même  chez  les  Italiotcs,  il  ne  semble  pas  qu'il  y  ail  eu  un  lien  entre  les 
deux  choses  (Wissowa,  lieligion  und  Kullur  der  lUJmer,  i<jo2,  p.  3û/i). 


NOTKS    GALLO-ROMAINES  2  0 

la  défaite  de  Mallius,  en  io5,  les  vainqueurs,  Cimbres,  Teu 
tons  et  Gaulois,  oflVirent  aux  dieux  les  chevaux  pris  dans  le 
combat,  en  les  précipitant  dans  les  eaux  du  Rhône'. 

Ce  ne  pouvaient  être  non  plus  des  victimes  humaines  que 
les  Gaulois  présentaient  au  départ  de  leurs  hôtes  2;  et  ce  n'était 
pas  assurément  par  des  sacrifices  d'hommes  que  les  Galates 
attiraient  les  oiseaux  qui  devaient  les  délivrer  des  sauterelles 3. 
A  l'Artémis  chasseresse,  ces  mêmes  Galates  offraient,  chaque 
année,  une  victime,  brebis,  chèvre  ou  veau''. 

Repas  sacrés.  —  Le  sacrifice  est,  d'ordinaire,  accompagné 
d'un  repas  sacré,  au  moins  en  dehors  des  expéditions  mili- 
taires. Pendant  les  sacrifices  humains  qui  suivirent  la  victoire 
de  Boudicca,  les  Bretons  festoyaient  dans  leurs  sanctuaires  et 
dans  le  bois  de  leur  déesse;  il  n'est  pas  dit  qu'ils  mangeassent 
de  la  chair  des  victimes^.  Ce  sont,  au  contraire,  les  restes  du 
sacrifice  (fait,  il  est  vrai,  de  menu  bétail)  que  se  partagent, 
un  jour  de  fête  d'Artémis,  les  chasseurs  galates,  eux  et  leurs 
chiens;  les  prémices  sont  offertes,  bien  entendu,  à  la  déesse tj. 

Libations.  —  L'usage  des  libations  était  fort  connu  des  Gau- 
lois; les  plus  solennelles,  et  sans  doute  de  sang  humain, 
étaient  faites  dans  des  crânes  de  vaincus^;  mais  il  y  en  avait 

1.  Orosc,  V,  16,  G  :  Eqai  ipsi  gunjilibns  inmersi.  Orosc  emploie  gunjites  à  propos  de 
llcuvc  (IV,  20,  35).  Il  est  possible  que  c'ait  été  simplement  une  manière  de  les 
sacrifier;  il  est  possible  aussi  qu'ils  aient  été  offerts  spécialement  au  Rhône  comme 
à  un  dieu,  les  fleuves  ayant  toujours  aimé  les  sacrifices  de  chevaux.  Au  sujet  de 
l'importance  du  cheval  comme  victime  chez  les  peuples  primitifs,  cf.  Hehn,  Kultur- 
pflan:cn,p.  /|2,etc.  Et,  en  Gaule,  rappelons  les  squelettes  de  tètes  de  cheval  du  Mané-Lud 
(Bertrand,  La  Gaule  avant  les  Gaulois,  p.  i34).  —  On  immole,  lors  de  la  cueillette  du 
gui  de  chêne,  duos  candidi  coloris  tauros  (Pline,  XVI,  25o).  —  Chez  les  Ligures  (Tite- 
Livc,  XLI,  18,  en  175)  :  Pecora  infanis  Irucidanl  verlas  passiin  quam  rite  sacrifîcant. 

2.  Parthénios,  Erolica,  VllI  :  Kat  xopLcaOévco;  hpzio-j,  tyiv  'HpiTtTiov  x£>,evît  àvTi- 
>,ao£<T6at.  T?,;  oï  xaTaaxoûao?  wî  '^a'  à'UoTS  crûv/jOe;  aOtTi,  èitavatsivâfjisvo;  rb  ^tçio; 
(c'était  donc  sans  doute  une  brebis,  en  tout  cas  du  petit  bétail).  La  scène  se  passe  à  la 
frontière  de  la  Celtique  et  de  la  terre  marseillaise.  Le  rite  indiqué  est  le  rite 
classique,  soit  que  Parthénios  ait  hellénisé  son  récit,  soit  que  les  Gaulois  aient  copié 
le  rite  marseillais  ou  aient  eu  un  rite  semblable  :  rien,  par  conséquent,  à  en  conclure. 

3.  'lepo'jpyîa;  xaTaQûoydiv  (mais  est-il  bien  sur  qu'il  s'agisse  de  sacrifices?),  Eudoxe 
chez  Elien,  Natnra  animalium,  XVII,  19.  Plutarque  mentionne,  chez  les  Galates,  des 
Oyfft'a;  à  Artémis  cù  apparaît  la  prêtresse  {Virtutes  mulicrum,  \X). 

4.  Arrien,  Cynégétique,  XXXIII. 

5.  Dion  Cassius,  LXII,  7  :  Ojovté;  t£  a[xa  xai  ïdTitôjxevoi. 

6.  Arrien,  Cynégétique, \WUl  :  GûaavtE;  6k  xbt\  tô)v  lepsîwv  à7iap$o((i£voi  Tr,  'AypoTlpa:, 
(i>;  îxâdToi;  vôfxo;,  e'ja))(oOvTai  T£  xai  oc  xûv;;. 

7.  Cf.  p.  j'i,  n.  3. 


•j(»  KEVUf    DES    KTUDKS    ANCIENNES 

(le    moins    sanglantes,    comme    celles    d'hydromel    dans    les 
liançailles  galates  '. 

l'rih'cs  et  chanls.  —  Le  sacrilice  est  accompagné,  d'ordinaire, 
de  prières  qui  en  déiinissent  le  sens 2,  quel  que  soit  l'être  divin 
au(|uel  on  s'adresse.  Chez  les  Galates  d'Asie,  Gamma  invoque 
Vrlômis  en  l'adorant  et  après  avoir  l'ait  la  libation  d'hydromel  j. 
Kt,  chez  ces  mêmes  Galates,  on  appelle  les  oiseaux  protecteurs 
par  des  prières,  tout  en  les  attirant  par  des  sacriiices'». 

Les  vœux,  les  consultations  de  la  divinité  sont  également 
accompagnés  de  prières  verbales  :  en  Bretagne,  c'est  par  des 
prières  que  les  druides  de  Mona^  et  que  la  reine  Boudicca<J 
appellent  la  protection  divine   sur  leurs   armées,   et   ils  pro 
rèrent  leur  long  appel  les  mains  dirigées  vers  le  ciel. 

La  plupart  de  ces  prières  étaient  sans  doute  de  véritables 
cann'ma,  et  nous  verrons,  à  propos  du  rituel  militaire,  l'impor- 
tance que  les  chants  ont  eue  dans  la  vie  religieuse  des  armées. 

Danses.  —  C'est  également  à  ce  propos  que  nous  parlerons 
des  ilanses,  qui  jouaient  un  rôle  aussi  bien  dans  la  religion 
«les  Gaulois  que  dans  celle  des  autres  peuples.  Nous  ne  connais 
sons  qu'un  exemple  de  danses  sacrées  en  dehors  de  la  guerre  : 
celui  que  nous  offrent  les  Celtibères,  dansant  la  nuit  enj,ière, 
(Il  riionneur  de  leur  dieu,  au  moment  de  la  pleine  lune7. 

Musique.  —  Le  r«Me  religieuv  de  la  musique  n'est  attesté 
chez  les  Gaulois  par  aucun  texte  formel.  Mais  il  ne  paraît 
pas  j)ouvoir  être  mis  en  doute^. 

I.  Plularque,  Amatorius,  WII;  Virilités  mulicruin,  \\. 

■j.  Mùndlichc  ErlduruiKj,  dit  avec  raison  Wissowa  (p.  333),  parlant  des  Koniains. 

3.  Plularque,  Virlutes  miilicrum,  XX. 

'i.  Eudoxe  de  Cyziquc  apud  Elicu,  XVII,  kj  :  E-jytxz  ~r/yt;  EJ'/ovTat. 

■>.  Tacite,  Annales,  \IV,  3o. 

•).  Dion  Cassius,  LXII,  C  :  'II  IJoy^ouîxa  tY|V  ytipa.  È;  tov  oOpavov  àvaT£iva(7a  eîtie. 

7.  Cf.  Hevue,  iç)03,  p.  10/4.  La  danse  est  ligurée,  sur  les  ujonnaics  franloises,  le  plus 
souvent  sous  forme  de  danse  devant  l'épée  (Cyfu-iS),  U'  personnage  tenant  parfois  le 
torriucs  à  la  main  (.OfjU-iô);  quelquefois  il  danse  sur  la  croupe  d'un  clicval  (t)o33-45, 
7«f).j,  7897);  danse  simple  (10339).  ^"^r  '^  (Janse  sacrée  chez  les  CalUiici  d'Espagne, 
Silius  Ilalicus,  III,  347-ij  : 

JS'unc,  pedis  allenio  i/erriissa  verhere  terra. 

Ad  numeruin  resonas  gaudenleni  plaudere  cactras. 

Ilacr  rcifiiies  Indusquc  viris,  ca  sacra  voluptas. 

>•.  l'>eudo-.Sc>mnus,  188,  dit  des  Celtes:  lùv  [AiydixiQ  o'  à'^ovri  th;  È/./.Ar.aïa.r. 
MhI-  il  |)etil  s'aj;irdes  Li^'urcs,riir  l'antiunlu  périple  parle  de>  peuples  di»  rivages  de  Ih 


NOTES    (iALLO-KO.MAlNKS  ri* 

Vœux  et  dons.  —  Les  divinités  gauloises,  comme  toutes  les 
autres,  recevaient  des  dons  en  nature  et  en  espèces,  et  nous 
avons  vu  l'importance  du  trésor  qu'ils  constituaient'.  Ces 
dons  pouvaient  être  soit  spontanés,  soit  le  résultat  de  vœux, 
c'est-à-dire  de  promesses  faites  à  la  divinité  par  le  dévot 
en  échange  d'un  service  qu'il  lui  demandait. 

Gestes  de  prière  et  d'adoration.  —  Nous  avons  parlé  du 
geste  des  Bretons  invoquant  leurs  dieux  ou  déesses  les  mains 
tendues  vers  le  ciel-,  survivance,  je  crois,  du  temps  où  les 
dieux  principaux  y  séjournaient. 

Les  Gaulois  connaissaient  le  geste  de  l'adoration  par  incli- 
naison du  corps,  adorare,  zpor/.uvîtv  ^  ;  il  semble  qu'à  la  diffé- 
rence des  Romains,  ils  se  tournassent  de  préférence ',  dans  ce 

geste,  de  droite  à  gauche  •">. 

CvNJtiJE  JLLLIA.N. 

(A  suivre.) 


Vfédilcrranûc.  El  il  nous  cslditdes  LijjurosclK'/  le  Sclioliaslc  de  PlaUm  au  Phèdre,  MU 
(L)idot,  l.  III,  p.  3iO)  :  "EOvo;  xi  ïinccpionxôv  tiôv  iamçÂM'i  10  Atyjwv  o-jtw  [AO'jaixwTatciv 
îîvat  çaat'v,  (o;  xat  ii-qo  £v  xoî;  TroXljiot;  navffTpaTtà  (xâ/ETOai,  àWk  to  (aév  xi  toO 
'jTpateûjj.aTo;  àytovî^EffOai,  ih  5ï  aostv  7to),î[j(.o0vTo;  toO  ÀotTioO.  Ka  lyre  (cl'.  Diodorc,  V, 
.M,  :>.;  Timagènc  chez  Ammieii,  XV,  (j.  8)  est  un  des  symboles  fréquents  dans  les 
nn)nnaics  gauloises  (de  La  Tour,  p.  291);  j'ai  à  peine  besoin  de  rappeler  la  trompette 
de  guerre.  Une  étude  attentive  des  monnaies  ferait  découvriir  d'autres  instruments  : 
mais  ces  deux-là  ont  été  essentiels  chez  les  Gaulois,  comme,  du  reste,  chez  tous  les 
anciens  peuples,  et  chacun  des  deux  avait  son  rôle  propre. 

I.  Heviie  des  Études  anciennes,  1902,  p.  loo. 

!.  Jbid.,  190?,  p.  281. 

3.  Gamma  devant  .Artémis,  Tipocrxuvriaacra  -rriv  6éov  (Plutarque,  Virt.  niuL.  X\). 

'(.  Je  dis  de  préférence,  car  nous  avons  un  témoignage  de  Posidonius  (IV,  Sd)  iiui 
dit  précisément  le  contraire  :  riepiçépst  0  o  Ttai;  Itz\  rà  ôehà  xai  xà  Aaiâ.  0'jt(o;  ôiaxo- 
voûvTaf  xat  tqÙ;  Osoù;  îipoirx-jvoOirtv,  ItzX  ta  ôeEtà  ffTpz^ôpLsvoi.  Je  ne  suis  cependant  pas 
sûr  qu'il  n'y  ait  pas  im  lapsus  dans  le  texte  de  Posidonius  :  pourquoi  aurait-il  mcu- 
tionné  la  direction  du  service  religieux  si  ce  n'eitt  pas  été  pour  l'opposer  au  service 
de  table.»* —  L^ans  cet  ordre  d'idées,  il  est  bon  de  remarquer  que,  tandis  que  Jupiter 
lient  toujours  le  foudre  de  la  main  droite,  de  même  Mars^la  lance,  le  grand  dieu 
gaulois  au  maillet  tient  son  marteau  de  la  main  gauotic,  autres  peu  d'exceptions  près 
(remarque  de  M.  Mowat,  HiiUelin  épigraphiqiie,  t.  I,  p.  0(5).  Sur  cette  opposition  reli- 
gieuse entre  les  rapports  de  la  droite  et  de  la  gaucho,  cf.  encore  Cicéntn,  De  divina- 
tione,  IF,  89:  Ita  iiobis  sinistra*videntiir,  Gratis  et  harharis  de.iira,  meliora...  Sed  cerle 
nostri  sinistrum  notninaverunt,  exlernique  dextrum.  quia  plerumque  nieliiis  id  videbatur  : 
harbari  et  externi  désignent  peut-être  les  Gaulois,  de  la  divination  "desquels  Ciccron 
dit  quelques  mots  dans  ce  Irailé. 

5.  Pline,  Histoire  naturelle,  XWIII,  2.")  :  In  udorandti  dextrani  ad  vsciiUun  rcferiinus 
lotutnque  corpus  circuniaginius,  quod  in  lacvuni  ferisse  Galliac  rcligiosius  credunt.  Mar- 
quardt  (III,  p.  179),  citant  cet  usage,  montre,  par  une  inscription  relative  au  culte 
(l'Esculapo  à  Rome  (C.  1.  G..  ."miRi.  =  Kai!)el.  i)M\).  que  l'àTi?*  toO  oîç-.oO  n'était  xioinl 
particulier  aux  (iauhHs. 


A  PROPOS  DES  «  SUESSIONES  » 


La  thèse  de  M.  Dubuc  sur  les  Suessionest  suggère  quelques 
remarques  qui  peuvent  être  utiles  à  l'histoire  de  la  Gaule. 

1.  —  Comme  dans  toutes  les  régions  de  la  Gaule,  ce  sont  les 
noms  des  cours  d'eau  qui  nous  font  connaître  la  plus  ancienne 
l)opulalion  du  Soissonnais\  M.  Dubuc  a  fait  le  relevé  de  ces 
noms,  et  il  serait  à  souhaiter  que,  désormais,  tout  travail  sur 
les  origines  d'un  pays  de  France  commençât  de  même  par 
la  statistique  des  appellations  des  accidents  du  sol,  sources 
ou  montagnes^. 

Or,  les  mots  qui  désignent  les  rivières,  dans  la  contrée  sois 
sonnaise,  me  paraissent  presque  tous  étrangers  à  la  langue 
celtique  :  Isara  (Oise),  Axona  (Aisne),  Autumnus  (Autonne),  Sara 
(Serre),  Aquila  (Ailette),  Clinio  (Clignon),  Urcum  (Ourcq)i,  etc., 
ne  sont  pas  des  dénominations  données  par  les  Gaulois.  On 
les  trouve  comme  noms  de  fleuves  dans  des  régions  où  les 
Gaulois  n'ont  jamais  pénétré;  on  les  rencontre  un  peu  partout 
dans  la  Gaule  et  hors  de  la  Gaule.  On  est  convenu,  aujour- 
d'hui, de  dire  que  ces  noms  sont  les  vestiges  de  la  langue 

1.  De  Suessionum  civitate,  Paris,  F"ontemoing,  1902,  in-8°  de  300  pages,  avec  i  carte. 

2.  J'entends  ici  ce  mot  comme  M.  Dubuc,  en  y  comprenant  la  Thicrache,  le 
Laonnais,  le  Noyonnais,  les  diocèses  de  Senlis  et  de  Meaux. 

3.  Peut-être  aussi  les  noms  des  fori-ts  et  des  bois,  qui  sont,  dans  le  nord-est  de  la 
France,  particulièrement  intéressants  (Vosagus,  Cotia,  Daula,  etc.,  dans  cette  région). 
Qu'un  nom  de  forêt  se  conserve  alors  que  changent  le  caractère  et  l'essence  de 
la  forêt  elle-même,  c'est  ce  dont  on  peut  trouver  maints  exemples  :  le  bois  de 
Fagossou,  près  de  Saint- Jean -de- Luz,  n'est  plus  aujourd'hui  qu'un  bois  de  chênes. 

'1.  Il  importe  d'y  joindre  ceux  des  noms  de  localité»  habitées  qui  semblent  dériver 
d'un  accident  du  sol.  —  D'où  vient  le  nom  du  bourg  de  Doue,  en  Seine-et-Marne,  bourg 
si  curieux  par  son  mamelon  isolé?  Les  textes  du  Moyen-Age  (xi"  et  xii' siècle),  que 
me  communique  M.  Gassies,  donnent  f)uensis,  Dova,  Dtiva,  mons  Duina,  ce  qui  me  fait 
songer  à  un  nom  de  source.  La  localité  est  ancienne.  On  y  a  trouvé  une  amphore 
avec  les  lettres  AVC  ou  .\VG,  tracées  après  la  cuisson  et  fort  belles;  une  poterie 
samicnne  marquée  DIVIMAN.  J'ai  vu  les  deux  chez  M.  Thévenot.  instituteur.  Cf.,  de 
ce  dernier.  Le  Briard,  Almanacfi,  if^^fi,  p.  178,  où  ces  objets  sont  décrits;  mais  je  crois 
que  M.  Thévenot  a  tort  ilc  voir  dans  la  signature  DIVI  «  un  ancien  nom  de  Doue  ». 


A    PROPOS    DES    «   SLESSIONES  »  jn 

qui  était  parlée  par  les  Ligures»  ;  et  je  ne  fais  aucune  difficulté, 
pour  ma  part,  à  appeler  ligure  la  population  antérieure  à  l'in- 
vasion celtique.  Le  Soissonnais  n'était  ni  plus  ni  moins  ligure 
que  le  reste  de  la  France  avant  cette  invasions. 

IL  —  M.  Dubuc  a,  dans  la  carte  qui  accompagne  son  livre, 
essayé  de  reconstituer  l'état  forestier  du  pays  à  l'époque 
romaine,  d'après  les  chartes  et  les  noms  de  lieux.  Il  a  tenté  de 
rétablir  également  les  étendues  palustres.  Le  simple  aspect  de 
cette  carte  permet  de  nous  rendre  compte  de  quelle  manière  les 
populations  primitives  du  pays,  et  les  pagi  gaulois  qui  se  sont 
alliés  ou  substitués  à  elles,  ont  découpé  et  réparti  leurs  domaines. 

Un  groupe  de  population  est  avant  tout  une  association 
pour  cultiver  un  coin  de  terre  fertile,  tracé  le  long  d'une 
rivière,  entre  des  forêts  ou  des  marécages  3.  Voici,  par  exemple, 
le  pays  des  Suessiones  proprement  dits,  ou  le  Soissonnais  :  le 
centre  de  leurs  demeures  est  la  contrée  qui  avoisine  Soissons, 
sur  les  deux  rives  de  l'Aisne  ;  c'est  là  que  se  trouvent  ces  opu- 
lentes terres  à  blé  qui  faisaient  le  renom  des  Suessiones  dès  le 
temps  de  Jules  César i,  et  qui  sont  encore  aujourd'hui,  avec 
les  linières  et  les  cultures  maraîchères,  la  grande  richesse 
agricole   du  départements.    Mais,   tout  autour    de    ces  vastes 


1.  M.  Dubuc  cite  un  affluent  de  la  rive  droite  do  l'Oise  appelé  Diva  (Divctte, 
Dives).  Je  suis  beaucoup  moins  convaincu  qu'autrefois  que  celte  catégorie  de  noms 
soit  d'origine  celtique,  et  il  y  a  des  motifs  pour  croire  qu'elle  remonte,  en  partie,  aux 
temps  ligures.  Mais,  alors,  la  langue  ligure  ne  différerait  pas  sensiblement  du  cel. 
tique  ou  de  l'indo-européen?  C'est  ce  que  viennent,  chacun  de  son  côté,  de  permettre 
de  croire  M.  Kretschmcr  :  Ëin  xelbslàndiges  GUedd'^s  indg.  Sprachstammes  (Die  Inschriften 
von  Ornavasso  uiid  die  liguriscke  Sprarhe,  dans  la  Zeitschrift  de  Kuhn,  t  XX.XVII!,  1903) 
et  Pauli  :  Sind  die  Ligurer  Indo-Germaiien?  (Beilage  ziir  Ailgeineinen  Zeilung,  Munich, 
12  juillet  1900,  n°  157).  Cf.  page  36,  note  i. 

2.  Toutes  les  thèses  nouvelles,  même  en  érudition,  ont  eu  leurs  exaltés.  11  a  paru, 
sur  la  région  qui  nous  occupe,  un  livre  extraordinaire  (Pelitot,  La  sépulture  dolmé- 
iiique  de  Mareuil-lès-MeauT,  Paris,  1892),  dont  l'auteur  est  évidemment  atteint  de  ce 
que  j'appellerai  furor  ligaslicus.  Il  sait  la  date  exacte  de  l'arrivée  des  Ligures  dans 
le  bassin  de  la  Marne,  tout  ce  qu'ils  y  ont  fait,  tout  ce  qu'ils  y  ont  laissé;  il  suit 
«  à  la  piste  (c'est  lui  qui  parle)  cette  grande  famille  humaine  et  pélasgique,  qui 
produisit  les  plus  grands  voyageurs,  les  navigateurs  les  plus  célèbres  et  de  non 
moins  valeureux  capitaines»  (p.   1G7). 

.■).  De  ce  que  César  dit  (1,  i,  ■!)  :  Gallos...  a  Belgis  Malrona...  dividit,  il  ne  faut  pas 
croire  que  la  Marne  formât,  la  limite  méridionale  des  Suessions  ou  des  Meldes  et  les 
séparât  des  Sénons.  Ce  n'est,  chez  César,  qu'une  indication  de  direction  :  la  limite 
était  parallèle  au  fleuve,  mais  beaucoup  plus  au  sud. 

i.  De  bello  Gallico,  H,  i,  6  :  Feracissimos  agros  possidere. 

5.  Le  Beuf  publia,  en  1735,  sur  le  Soissonnais,  un  de  ces  mémoires  où  l'on  retrouve 
la  logique  et  l'ingéniosité  habituelles  de  son  esprit,  mémoire  qui  remporta  «le  prix 

llev.  El.  une.  o 


3o  REVLE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

domaines  arables,  riiorizon  est  borné  par  des  marécages  ou 
des  forets  qui  les  enserrent  et  les  protègent.  A  l'ouest  ou  en 
aval,  ce  sont  les  forêts  de  Laigue  et  de  Compiègne  (L'isga 
Sylva,  Cotia  sylva),  qui  bloquent  l'Aisne  sur  ses  deux  rives; 
à  l'est,  la  A  esle  (Vidula)  était  obstruée  par  les  marais  du 
Tardenois;  ceux  de  lAilette,  enchevêtrés  de  bois  (forêts  de 
Mortier,  de  Pinon,  etc.),  fermaient  les  routes  du  nord,  comme 
ceux  de  Longpont,  le  bois  de  Dôle  et  la  forêt  de  Villers- 
Cotterets  fermaient  les  chemins  du  sud^ 

Sur  un  point,  cependant,  il  semble  que  la  route  fût  assez 
libre,  et  que  ni  forêts  ni  marécages  ne  séparassent  sérieuse 
ment  le  pays  des  Suessiones  du  pays  voisin  :  c'était  le  long  de 
la  vallée  supérieure  de  l'Aisne,  par  où  l'on  pénétrait  chez  les 
liemi.  César  ne  rencontra  sur  cette  ligne  de  l'Aisne  aucune 
difficulté  de  la  part  de  la  nature,  et  c'est  sans  doute  pour  cela 
qu'il  la  choisit  comme  voie  d'accès  dans  la  campagne  de  67. 
C'est  sans  doute  aussi  la  commodité  de  cette  route  et  la  faci- 
lité du  voisinage  qui  expliquent  à  la  fois  les  relations  intimes 
et  fraternelles  entre  Rèmes  et  Suessions,  et  la  haine  réciproque 
qui  les  divisa  plus  tard-. 

III.  —  César  nous  dit  des  Suessions  qu'ils  possédaient  un 
territoire  fort  étendu,  fines  latissimos,  et  pouvaient  lever 
cinquante  mille  hommes-^. 

Or,  le  Soissonnais  proprement  dit  ou  encore  l'ancienne  cité 
gallo-romaine  des  Suessiones,  de  l'Autonne  à  l'Ailette,  n'est 
guère  que  le   cinquième  du  département  de  l'Aisne,  c'est-à- 

dans  l'Académie  française  de  Soissons  »  :  il  y  avait,  en  ce  temps-là,  une  vie  scienti- 
fique singulièrement  active  en  province.  Plaçant  à  Noyant  le  Noviodunum  de  César 
(II,  12),  il  dit  à  ce  propos  :  «Le  mont  de  Noyan...  se  trouve  entre  les  plus  beaux  biens 
qu'avoicnt  à  leur  porte  les  Chefs  de  la  Nation  Soissonnaise,  sçavoir  le  Mont  de 
Soissons  d'un  côté  qui  estoit  pour  le  bled,  et  le  Vau  de  Soissons  de  l'autre  qui  estoit 
pour  le  pâturage.  »  Le  IJeuf,  Dissertation  sur  l'état  des  anciens  habilans  du  Soissonnois 
nvant  la  conquête  des  Gaules  par  les  Francs,  i735,  p.  30;  cf.  p.  3o.  Voyez,  comme  suite 
à  cette  dissertation,  la  Dissertation  sur  l'époque  de  l'établissement  de  la  religion  chrétienne 
dans  le  Soissonnois,  couronnée  l'année  suivante,  publiée  en  1737. 

I.  Il  serait  très  facile  de  faire  des  remarques  semblables  pour  les  Silvanectes  et 
les  Mcldes.  La  Diane  adorée  par  les  Silvanectes  (Ricci,  Inscriptions  de  l'Oise,  dans 
1?  Kcvue  archéologique,   i()oi,  p.   28)  doit  être  la  Diane  des  forêts. 

a.  César,  II,  5-i2.  Bibrax  des  llùmes  est  une  sorte  d'oppidum  de  frontière  (cf. 
neuuc  des  Éludes  anciennes,  1901,  p.  3uj),  et  comme  la  tète,  lointaine  il  est  vrai,  du 
pont  qu'ils  possèdent  sur  l'Aisne.  De  la  même  manière,  je  crois,  Gorgobina  des 
Boiens-Éducns  protégeait  contre  les  Bituriges  les  passages  de  l'Allier. 

3.  II,  '.,  7. 


A   PROPOS   HES    «  SUESSIONES  «  3i 

dire  un  territoire  de  beaucoup  inférieur  à  la  moyenne  des  cités 
gauloises'. 

Il  semblerait  donc  qu'il  y  ait  contradiction  entre  le  texte  de 
César  et  les  autres  données  géographiques  sur  le  Soissonnais  : 
d'autant  plus  que  César  attribue  douze  oppida  aux  Suessiones^ 
et  qu'il  semble  difficile  de  les  retrouver  dans  la  région  qui 
a  proprement  conservé  leur  nom. 

Tous  les  érudits  du  pays  et  d'ailleurs  qui  se  sont  occupés  de 
la  région,  depuis  le  xvii"  siècle  jusqu'à  nos  jours,  ont  relevé 
cette  contradiction  et  ont  cherché  à  la  faire  disparaître.  Le  seul 
moyen  qu'ils  ont  trouvé  est  le  suivant^  :  les  Suessiones  de  César 
comprenaient  un  ensemble  de  pagi  dont  plusieurs  ont  été 
plus  tard  (comme  le  Valois,  les  Meldi  ou  le  Laonnais)  rattachés 
à  des  cités  voisines  ou  transformés  en  cités  indépendantes. 

C'est  ainsi  que,  suivant  ses  devanciers,  M.  Dubuc  considère 
la  cité  celtique  des  Suessiones  comme  formée  des  douze  pagi 
suivants,  que  lui  fournissent  les  textes  du  Moyen-Age:  i.Pagus 
Suessionicus  (Soissonnais);  2.  Pagiis  Urcisus  (Orceois);  3.  Pagiis 
Tardinisus  (Tardenois);  /j.  Pagus  Otmensis  (Otmois);  5.  Pagus 
Bagensonisus  (Port-à-Bainson);  6.  Pagus  Melliarius  (Mulcien)  ; 
7.  Pagus  Silvanectensis  (Sellentois,  Senlis);  8.  Pagus  Vadisus 
(Valois);  9.  Pagus  Rossoniensis  (Ressons);  10.  Pagus  Novio- 
mensis  (^omois,  Noyon);  11.  Pagus  Lugdunensis  (Laonnais); 
12.  Pagus  Teoracensis  (Thiérache). 

J'hésite,  pour  mon  compte,  à  croire  qu'il  y  avait  chez  les 
Suessionnes  autant  de  pagi  que  d'oppida^  :  la  corrélation  de  ces 
deux  termes  ne  m'est  point  prouvée.  Il  serait  possible  qu'il  y 
ait  eu  dans  le  Soissonnais  de  l'Aisne,  c'est-à-dire  dans  un  seul 
pagus,  plusieurs  oppida:  Soissons,  Noyant,  Chandun,  le  mont  de 
Pommiers,  bien  d'autres  de  ces  promontoires  dominant  de  fer- 
tiles vallées,  ont  pu  servir  de  places  fortes  à  l'époque  gauloise^. 
Mais,  d'autre  part,  il  est   probable  que  le   Soissonnais  de 

1.  C'est,  grosso  modo,  l'arrondissement  actuel  de   Soissons,  qui  renferme  70,000 
à  75,000  habitants. 

2.  Oppida  habere  numéro  XII  (II,  4,  7). 

3.  Ils  n'ont  varié  que  dans  le   nombre   des   ((pays»   qu'ils   ont  rattachés  aux 
Suessiones. 

4-  César,  I,  12,  4  [à  conserver,  malgré  l'opinion  de  Paul],  comparé  à  1,  5,  2. 
5.  Nous  suivons,  sur  ce  point,  l'avis  de  Le  Beuf,  État,  p.  2o-33. 


3j  revue    des    ETUDES    ANC1EN>'ES 

César  fut  plus  ^rand  que  la  cité  gallo-romaine.  Dans  quelle 
mesure?  nous  ne  le  savons  pas.  César,  en  effet,  par  ce  mot  de 
Siiessiones,  peut  désigner  à  la  fois  deux  choses'  :  i°  d'abord, 
le  domaine  propre  des  Suessions,  qui  sera,  si  l'on  veut, 
la  future  cité  gallo-romaine 2;  2°  ensuite,  l'ensemble  de  peu- 
plades qui  étaient  dans  la  dépendance  étroite  des  Suessions, 
et  Ion  pourra  y  comprendre  les  Meldi  de  Meaux,  les  Silva- 
nccles  de  Sentis 3,  peut-être  aussi  les  pagi  de  Laon  et  de  la 
Thiérache;  il  est  possible  que  les  Rémi  aient  été,  jadis,  incor- 
porés dans  cet  empire''.  —  De  ces  deux  territoires,  il  est  visible 
([ue  c'est  au  second  que  s'applique  le  latissimos  fines  de  Jules 
César,  et  sur  ce  point  Je  suis  d'accord  avec  M.  Dubuc^  et 
avec  ses  précurseurs.  Mais  où  je  préfère  ne  pas  le  suivre 
encore,  c'est  dans  son  hypothèse  que  les  douze  pays  qu'il 
retrouve  au  Moyen -Age  sont  tous  d'origine  ancienne,  et 
répondent  aux  douze  oppida  de  l'empire  soissonnais. 

n  .  —  L'histoire  des  Suessions  pendant  les  guerres  de  l'indé- 
pendance nous  fournit  de  fort  utiles  indications  sur  la  manière 
dont  les  ligues  gauloises  se  faisaient  et  se  défaisaient. 

Aidés  par  la  fertilité  de  leurs  domaines  et  la  multiplicité  des 
routes  qui  s'y  croisent,  de  l'est  à  l'ouest  et  du  nord  au  sud, 
les  Suessions  acquirent  le  principal  sur  une  bonne  partie  de 
la  Belgique  et  sur  une  partie  de  la  Bretagne.  Nul  doute  que 
si  César  ne  fût  point  venu,  ils  auraient  fait  de  leurs  voisins 
immédiats,  Meldes,  Silvanectes  et  peut-être  Rèmes,  une  seule 
et  même  civitas,  uno  nomine,  grande  comme  celle  des  Arvernes 
ou  celle  des  Éduens^J. 

I.  De  la  même  manière,  /Iruerrii  désigne,  cliez  César,  tantôt  les  i47'uerHt  proprement 
dits  (VII,  70,  s),  tantôt  les  Arvcrni  y  compris  les  Vellavi,  leurs  sujets  (VII,  8,  i  ;  7^,  6). 

•j.  C'est  peut-être  le  cas  II,  12  et  i3;  et,  sans  doute,  aussi  VIII,  0. 

•î.  C'est  peut-être  le  cas  II,  3,5;  /|,  0. 

'1.  Les  Rèmes  se  disent /rw/res  consanguineiquc  des  Suessions,  comme  les  Ambarres, 
clients  des  Ëduens  (cf.  VII,  75,  2),  sont  les  ncccssarii  et  consanguinei  de  ces  derniers 
(I,  II,  h).  Déplus,  ils  avaient  avec  eux  iiniiin  imperium,  c'est  àdirc  le  même  chef  eu 
cas  de  guerre;  mais  aussi  unum  magistratum,  idem  jus,  easdem  leges,  ce  qui  doit 
signifier  que  les  pays  des  Rèmes  et  des  Suessions  étaient  fédérés  en  une  seule  civitas 
(II,  3,  I}),  comme  le  furent  plus  lard  luluens  cl  Hoicns  (I,  i-S,  5). 

5.  Leferacissimosagrospossiderc  tout  eu  s'appliquant  surtout  aux  terres  du  Sois- 
sonnais peut  aussi  s'entendre  des  terres  à  blé  de  la  Bric  et  du  Valois  (cf.  Lcbeuf, 
p.  3,). 

6.  César,  I,  3  et  '4.  César,  dans  sa  liste  des  peuples  belyes  lois  de  la  guerre  de  '>';, 
n-  nomme,  en  <l!'et,  ni  les  Meldes  ni  les  Silvanectes. 


V     PK(H>OS    DKS    ((   SLESSIONFS  i)  33 

L'arrivée  de  César  nempcclia  pas  cette  évolution.  Mais  elle 
la  lit  sachever  d'une  autre  manière.  Les  Rèmes  lurent  compté 
tement  séparés  des  Suessions ;  peut-être  leur  annexa-ton  le 
pays  de  Laon  et  la  Thiérache;  peut-être  aussi  les  Silvanectes  et 
les  Meldes'  furent  ils  placés  d'abord  dans  leur  dépendance;  les 
Suessions  le  furent  eux-mêmes  également^.  La  cité  des  Rèmes, 
avec  ses  pagi,  tributaires  à  divers  degrés,  devint  la  grande  cité 
politique  du  nord.  Et  cette  fédération  avait  la  même  étendue 
que  celle  des  Suessions.  Mais  elle  avait  un  autre  nom,  comme 
elle  avait  une  autre  tribu  pour  souveraine. 

Quand  les  Romains  eurent  moins  besoin  des.  Rèmes,  ils 
mutilèrent  la  cité  qu'ils  avaient  créée;  les  Meldes,  les  Sil- 
vanectes, les  Suessions  formèrent  autant  de  cités  particu- 
lières 3. 

V.  —  Le  problème  le  plus  intéressant  que  soulève  l'histoire 
de  cette  région  à  l'époque  romaine  est  peut-être  l'organisation 
des  grands  rendez-vous  de  fêtes  populaires  et  de  plaisir  :  je  dis 
organisation,  car  je  crois  que  l'administration  romaine  n'a  pas 
laissé  bâtir  à  l'aventure  théâtres,  amphithéâtres,  thermes  et 
temples, et  il  est  probable  que  les  emplacements  des  uns  el 
des  autres  répondirent  à  des  conditions  déterminées  :  sanc- 
tuaires traditionnels,  pèlerinages  de  pagi,  fréries  de  cité, 
cultes  de  frontière. 

La  cité  des  Silvanectes,  par  exemple,  avait  son  amphithéâtre, 
situé  au  centre  même  de  l'agglomération,  à  Senlis.  Senlis  ne 
devait  pas  être  une  ville,  peut-être  même  pas  une  bourgade  ;  elle 
n'a  laissé  que  fort  peu  de  tombes  romaines,  et  cependant  elle 
a  des  arènes  considérables,  fort  bien  conservées,  qui,  malgré 
la  rusticité  de  l'appareil,  datent  du  i^'  siècle  (Jlg.  i).  Presque 
toute  la  population  de  la  cité  pouvait  sans  doute  y  prendre 


1.  Les  Meldes  ne  sont  mentionnés  qu'une  fois  (V,  5,  s,)  et,  semble-t-il,  comme 
territoire  ami  de  César. 

2.  Ni  les  Meldes  ni  les  Suessions  ne  prennent  part  à  la  ligue  de  02,  et,  d'autrt» 
part,  César  ne  les  mentionne  pas  comme  amis.  Donc  ils  devaient,  dans  sa  pensée, 
être  compris  par  l'appellation  de  Rèmes.  D'autre  part,  en  5i,  Hirtius  dit  (VIII,  6,  i5)  : 
Saessionum,  qui  Remis  erant  atlribuli. 

3.  Remarque  intelligente  du  chanoine  d'Auxerre  (État,  p.  34):  «Si  les  peuples 
Silvanectes  et  Meldi  furent  laissés  libres  et  sui  Jiiris,  ce  fut  en  conséquence  de  leur 
ancienne  liaison,  et  peut-être  dépendance  de  la  Nation  Snissonnaise.  >i 


34 


REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 


place  aux  jours  de  fête.  L'amphithéâtre  était  peut-être  le  prin- 
cipal lieu  de  rendez-vous  du  peuple  entier  des  Silvanectcs'. 

Il  n'y  a  pas.  à  ma  connais- 
sance, de  théâtre  chez  ce  peuple. 
Mais,  à  la  frontière  même  de  la 
cité  des  Silvanectes,  à  l'endroit 
où  elle  confinait  à  celle  des 
Suessions,  s'élève  le  groupe  des 
ruines  de  Champlieu,  théâtre, 
thermes,  faniim.  Nous  avons 
affaire  ici  à  des  rendez-vous  de 
prières  et  de  plaisirs  communs 
et  limitrophes  à  deux  peu- 
ples^. Ils  s'y  rencontraient,  ils  Senlis  :  porte  donnant  sur  un  des  deux 
*^  '  grands  corridors  intérieurs  des  arènes. 

y  campaient,  dans  cette  vaste  es- 
planade qui  domine  la  vallée  de  l'Autonne  et  qui  finit  à  la 
lisière  de  la  forêt  de  Compiègné.  Et  le  nom  même  du  pays, 
Champlieu,  rappelle,  je  crois,  le  campus  ou  champ  de  rendez- 
vous.  Mi  l'appareil  de  ces  édifices,  ni  le  style  des  bas-reliefs 
religieux  du  temple,  n'autorisent  à  placer  ces  constructions 
à  une  date  postérieure  au  i"  siècle  3. 


FlG.     1. 


1.  M.  Mûller  (Sen/js  et  ses  environs,  Senlis,  1896,  p.  97)  a  lu,  dans  les  arènes  de 
Senlis,  sur  «  une  pierre  aujourd'hui  otTritée  »,  l'inscription  «  en  belles  majuscules  III 
GRAD  POD  ».  M.  Seymour  de  Ricci  {Inscriptions  de  l'Oise,  p.  3i)  paraît  inquiet  (et  je 
l'ai  été  aussi)  sur  cette  inscription.  Mais,  interrogé,  sur  ma  demande,  par  M.  Gassies, 
M.  Mûller,  qui  est  le  plus  consciencieux  et  le  plus  droit  des  chercheurs  senlisiens, 
lui  a  écrit  (de  Chantilly,  19  octobre  1902)  :  «  Je  suis  si'ir  d'avoir  lu  les  lettres  en  ques- 
tion; M.  Cullru  se  souvient  aussi  de  les  avoir  vues.  Je  vois  encore  la  place  de  la  pierre 
dans  le  couloir  descendant  qui  vient  de  la  cité  vers  l'arène  et  qui  semble  avoir  reçu 
une  sorte  de  barrage  glissant  sur  rainure.  » 

2.  Sur  un  fragment  du  rebord  «de  la  spina  du  proscenium»  (Peigné-Delacourt, 
VHypocauste,  p.  82),  on  peut  lire  encore,»  en  cursives  qui  ne  sont  pas  des  derniers 
temps  de  l'Empire  : 


\oc  v//// 

Nil 
DCV<NXOVII 


locu[s 


Il  ne  serait  pas  impossible  que  la  dernière  ligne  fût  le  nom  d'un  pagus  ou  d'une 
cité  du  voisinage,  admise  à  ces  fêtes.  .\  rapprocher  celte  inscription  de  la  découverte, 
en  182C,  dans  les  ruines  de  Champlieu,  d'une  coupe  qui  portait  l'inscription  AMBIANI 
(cf.  VVoilIcz,  hvpertoire  archéologique  du  département  de  l'Oise,  p.  179). 

3.  J'ai  peine  à  comprendre  que  Peigné-Delacourt  (qui  mérite,  à  tant  d'égards,  de 
ne  pa-  r-lre  oublié)  ait  <'lé  obligé  de  défendre  contre  \  iollet-le-Duc  la  thèse  qu'il  n'y 


A    PROPOS    DES    «   SUESSIONES  » 


35 


Voilà  donc,  un  siècle  et  demi  après  la  bataille  de  l'Aisne, 
celte  région  de  bois  et  de  marais  pourvue  des  organes  de 
plaisir  inhérents  à  la  chose  romaine.  Que  les  édifices  de 
Champlieu  soient  la  conséquence  d'une  tradition  indigène, 
fédération   religieuse   ou   pèlerinage    sacré   de   deux    peuples 


FiG.     9.. 


voisins,  je  le  crois  :  aussi  bien  sonfanum  sur  plan  carré  paraît 
être  de  type  celtique  plutôt  que  gréco-romain.  Mais,  dans  les 
bas-reliefs  du  temple,  Prométhée,  Iphigénie,  Léda,  etc.,  il  n'y 
a  que  les  banales  légendes  du  monde  classique  ;  et  parmi  ceux 
du  théâtre  il  me  semble  reconnaître  la  figure  de  Rome 
casquée,  avec  l'inscription  ROM...  fjîg.  3).  C'est  par  sa  reli- 
gion, ses  symboles  et  ses  plaisirs  que  Rome  prenait  pied  dans 
ce  pays. 

VI.  —  Les  œuvres  militaires  ne  vinrent  qu'après.  Dans 
la  vallée  de  l'Oise,  comme  ailleurs,  elles  datent  de  la  fin  du 
ni*  siècle,  et  nous  les  retrouvons  à  Sentis  i  (fig.  2),  à  Meaux  et  à 

a  pas,  dans  les  ruines  du  théâtre,  à  Champlieu,  «  une  seule  pierre  qui  appartienne 
à  une  époque  postérieure  à  la  domination  romaine»  {Un  dernier  mol  mr  le  Ihéâtre  de 
Champlieu,  Noyon,  1860,  p.  21  ;  cf.  encore  son  mémoire  sur  VHypocauste  de  Champlieu, 
Beauvais,  1867,  p.  8  et  82). 

I.  Nous  donnons  ici,  à  titre  de  document,  le  plan  du  rempart  romain  de 
Senlis,  tel  que  M.  Dupuis  a  bien  vouki  le  dresser  lui-même  pour  notre  Hevue 
(Jig.  1).  —  Sur  ce  rempart  de  Senlis,  cf.   Dupuis,  Senlis,  1900,  p.  itj;  Petit,  Congrès 


3(')  UKVUE  DES  ÉTIDF.S  ANCIFANES 

Soissons,  avec  les  caractères  traditionnels  des  castra  de  cette 
époque. 

Jusqu'à  plus  ample  informé,  je  ne  trouve  que  ces  trois  villes 
qui  aient  été  fortifiées  vers  l'an  3oo.  Elles  l'ont  été  parce 
qu'elles  étaient  chefs-lieux  de  cités.  Mais  elles  étaient  chefs- 
lieux  de  cités  parce  qu'elles  se  trouvaient  aux  carrefours  les 
plus  importants  de  la  contrée  :  Senlis,  au 
centre  de  la  principale  vallée  qui  fut  avant 
le  confluent  de  la  Seine  et  de  l'Oise;  Meaux, 
au  point  de  croisement  des  derniers  grands 
aflluents  de  la  Marne;  Soissons  surtout,  au 
centre  de  la  vallée  de  l'Aisne,  là  où  viennent 
se  rencontrer,  aux  abords  de  Paris,  les  routes 

FiG.  .!. 

du  nord  et  de  l'est.  Et  par  là  encore  s'expli- 
queront les  destinées  de  ces  villes  et  leurs  rapports  avec  Paris 
dans  les  derniers  temps  de  l'Empire  romain  et  les  premiers  du 

Moyen-Age^. 

Camille  JULLIAN2. 


archéologique,  XXXIII  (1866),  1867,  p.  3i  et  s.  Le  périmètre  en  est  de  8io  mètres;  il 
embrasse  une  superficie  de  6  hectares  38  ares.  Les  murs  sont  flanqués  de  28  tours.  A 
la  différence  de  la  plupart  des  enceintes  de  ce  temps,  chez  lesquelles  domine  le  qua- 
drilatère, celle  de  Senlis  présente  une  sorte  d'ovale  déterminée  par  les  lignes  brisées 
des  courtines.  —  On  a  discuté  un  peu  partout  la  question  de  la  hauteur  des  tours  : 
s'élevaient-clles  ou  non  au-dessus  du  parapet  des  murs?  Il  n'y  a  pas  de  doute  quand 
on  voit  à  Senlis  les  deux  tours  romaines  du  château  :  elles  dépassent  actuellement  de 
0  à  7  mètres  la  hauteur  du  rempart.  C'est  également  à  Senlis  qu'on  peut  le  mieux 
étudier,  et  sur  le  même  point,  la  forme  et  la  disposition  des  tours  gallo-romaines; 
saillant  eu  demi-cercle  à  l'extérieur,  en  carré  à  l'extérieur,  à  cheval  sur  la  muraille, 
un  étage  de  niveau  avec  le  terre-plein  du  rempart,  ce  même  étage  pourvu  de  six 
ouvertures,  deux  portes  ouvrant  sur  le  chemin  de  ronde,  quatre  fenêtres,  une  sur 
l'intérieur,  deux  sur  l'extérieur. 

1.  Cf.,  sur  Paris,  Hevue  des  Études  anciennes,  1902,  p.  45. 

2.  P.-S.  —  J'^ii  plus  haut  (p.  2g,  n.  i)  émis  l'hypothèse  que  beaucoup  de  noms 
en  di'u-,  qui  s'appliquent  en  Occident  à  des  sources  ou  à  des  rivières,  sont  d'origine 
précellique  ou  ligure.  On  trouve,  en  effet,  deux  Deva  en  Espagne,  dans  les  pays  du 
Nord,  voisins  de  l'Océan,  où  je  doute  que  les  Celtes  se  soient  établis  (Ptolémée,  II,  6,  8  ; 
Mêla,  m,  1;  cf.  la  note  de  l'édition  Didot  de  Ptolémée,  p.  147);  on  en  trouve  en 
Ecosse,  en  dehors  de  la  zone  celtique  (Ptolémée,  II,  3,  2,  la  Dec  d'Aberdeen).  J'ouvre 
ici,  du  reste,  la  question  de  ces  noms  en  div-,  capitale  pour  l'étude  du  caractère  do 
l'idiome  ligure. 


LA 

FABRIQUE  DE  LA   GRAUFESENQUE 

(AVEYRON) 

NOUVELLE    KTUDE    SUR    LES    ORIGINES    DE    LA    POTERIE 
SIGILLÉE    GALLO-ROMAINE 


A  deux  kilomètres  à  l'est  de  Millau,  dans  un  de  ces  sites 
pittoresques  qui  sont  l'orgueil  des  montagnes  du  Rouergue, 
les  eaux  limpides  du  Tarn,  débouchant  du  Gausse  noir,  opè- 
rent leur  jonction  avec  la  Dourbie.  C'est  là,  dans  une  vallée  au 
sol  argileux,  fermée  par  de  hautes  murailles  rocheuses,  que  la 
voie  romaine  allant  de  Segodunum  à  Lodève  rencontrait  une 
des  trois  localités  connues  des  Butènes,  le  Condaiomagus  ou 
«  champ  du  confluent  »  de  la  Table  de  Peutinger.  Ces  lieux, 
qui  portent  le  nom  de  la  Graufesenque,  sont  aujourd'hui 
déserts.  Autour  d'une  habitation  isolée,  perdue  dans  les  terres, 
aucun  vestige  apparent  de  construction  ne  marque  l'empla 
cernent  de  la  ville  antique.  Mais  sur  un  de  ses  murs  de  clôture 
se  dresse  un  chenet  gaulois  à  tête  de  bélier,  bloc  de  pierre 
fruste,  d'un  travail  rudimentaire.  Deux  autres  chenets  sem- 
blables, mutilés  mais  très  reconnaissables,  gisent  dans  le 
gazon  auprès  du  premier  :  seules  épaves  des  foyers  d'une 
population  laborieuse  qui,  moins  d'un  siècle  après  la  con- 
quête de  César,  réussit  à  conquérir  elle-même,  aux  dépens  des 
vainqueurs,  la  suprématie  d'une  grande  industrie,  et  à  subs- 
tituer, sur  les  principaux  marchés  de  l'empire,  ses  propres 
produits  à  ceux  de  la  vieille  Etrurie. 

Si    clairsemées    que     soient    les    informations    des    auteurs 
anciens  sur  l'histoire  du  travail  en  Gaule,  nous  avons  cepeii 
dant.  en  ce  qui  concerne  les  Butènes,  quelques   témoignages 


38  RF.vrr:  des  étides  anciennes 

précis.  Strabon  parle  des  mines  d'argent  qu'ils  exploitaient  de 
concert  avec  leurs  voisins  du  Nord,  les  Gabales».  Ils  figurent 
parmi  les  cinq  cités  gauloises  dont  on  appréciait,  au  dire  de 
Pline,  les  tissus  de  lin  2.  Mais  une  autre  industrie,  très  prospère, 
florissait  à  Condatomagus  :  c'est  celle  de  la  céramique  que 
nous  appelons  sigillée.  Pline  n'en  a  point  fait  mention,  bien 
qu'il  ait  eu  l'occasion  d'énumérer  les  ateliers  provinciaux  qui 
entraient,  de  son  temps,  en  concurrence  avec  Arezzo^.  Cet 
oubli  pourrait  sembler  étrange.  Le  même  écrivain  cite  les 
officines  de  Sagonte  qui  ne  paraissent  pas  avoir  jamais  été 
dotées  d'une  large  clientèle,  alors  qu'avant  la  date  de  sa  mort, 
comme  nous  le  verrons,  celles  de  la  Gaule  méridionale  expor- 
taient déjà  dans  les  ports  de  la  Méditerranée  et  de  l'Océan 
britannique.  Bien  plus,  tandis  qu'il  commandait  la  flotte  de 
Misène,  Pline  a  dû  voir  des  bateaux  venant  de  Narbonne 
apporter  en  Campanie  des  cargaisons  de  vases  ornés  de 
fabrique  gauloise  :  spectacle  nouveau  et  bien  digne  de  cap- 
tiver l'attention  d'un  observateur  curieux.  Mais  ce  mouve 
ment  d'importation  était  de  date  récente  à  la  mort  du  Natura- 
liste et  sans  doute  à  peine  commencé  lorsque  ce  chapitre  de 
son  grand  ouvrage  fut  composé. 

Je  me  propose  de  démontrer  qu'antérieurement  à  l'enseve- 
lissement de  Pompéi,  les  marchés  de  la  Campanie,  de  la  cote 
d'Afrique,  mais  principalement  ceux  de  la  Gaule,  de  la  Pénin- 
sule ibérique  et  de  la  Bretagne,  recevaient  des  Butènes  une 
partie  de  leurs  approvisionnements  de  vases  sigillés,  et  que 
les  ateliers  de  Condatomagus  étaient  alors  le  siège  principal 
de  celte  industrie. 

Je  dois,  au  préalable,  définir  les  caractères  distinctifs  de  la 
céramique  ruténique,  en  résumant  succinctement  quelques 
chapitres  d'un  ouvrage  auquel  je  travaille  depuis  plusieurs 
années  et  qui  a  pour  objet  l'étude  des  vases  ornés  de  la  Gaule 
romaine. 

1.  strabon,  IV,  2,  2.  Une  inscription  trouvée  eu  1890  à  Villefranche-de-UouerKue 
(Aveyron)  nous  apprend  que  ces  mines  étaient  la  propriété  de  l'empereur  (C.  /.  L.. 
\III,  I,  II,   1.ÎJ0). 

2.  Pline,  XIX,  8. 

3.  Pline.  XXXV,  46. 


LA    FABRIQUE    DE    L\    OUAUFESENQIJE  3f) 

En  1899,  dans  un  article  de  celte  Revue,  M.  Camille  JiiUian, 
suggérant  des  vues  intéressantes  sur  l'archéologie  céiaino- 
graphique  de  la  Gaule,  entrevoyait  déjà  l'importance  des 
officines  de  la  Graufesenque.  «  Cette  fabrique,  »  ajoutait-il, 
«  devrait  être  étudiée  de  très  près  et  scientifiquement.  De 
même,  celle  de  Banassac,  un  des  centres  possibles  de  l'imi- 
tation des  poteries  arétines  en  Gaule.  Peut-être  est-ce  sur 
ces  deux  points  que  l'on  trouvera  le  mieux  la  solution  des 
problèmes  qui  nous  préoccupent'.»  J'ai  la  conviction  que 
M.  Jullian  avait  vu  très  juste  et  je  souhaite  que  le  résultat  de 
mes  recherches  réponde  à  son  desideratum. 

Vers  1882,  un  archéologue  zélé  de  l'Aveyron,  l'abbé  Cérès, 
conservateur  du  Musée  de  Rodez,  découvrait  à  la  Graufesenque 
un  important  gisement  de  débris  céramiques  appartenant  à  la 
série  des  vases  sigillés.  Il  retira  du  sol  non  seulement  une 
grande  quantité  de  fragments  de  vases,  mais  encore  des 
moules  assez  nombreux  pour  révéler  l'existence  d'un  centre 
important  de  fabrication.  Malheureusement,  l'abbé  Cérès, 
comme  beaucoup  de  fouilleurs  passionnés,  ne  sut  pas  trouver 
le  loisir  de  publier  les  procès-verbaux  détaillés  de  ses  décou- 
vertes. On  les  cherche  vainement  dans  les  publications  de  la 
Société  archéologique  de  l'Aveyron.  Une  moisson  abondante 
de  marques  de  potiers  avait  été  recueillie.  Après  la  mort  de 
l'inventeur,  une  partie  de  ses  récoltes  fut  jetée  sur  la  voie 
publique  et  peu  s'en  fallut  que  ses  efforts  restassent  sans  profit 
pour  la  science.  L'abbé  Gérés  avait  du  moins  dressé  le  relevé 
des  marques.  Complétée  et  revisée,  la  liste  fut  publiée  sommai- 
rement par  M.  l'abbé  Yialettes  en  18943.  Le  champ  de  fouilles 
de  la  Graufesenque  était  depuis  lors  abandonné,  lorsque, 
en  1901,  quelques  habitants  de  Millau,  accessibles  au  culte 
désintéressé  de  nos  antiquités  nationales,  eurent  l'heureuse 
pensée  d'ouvrir  de  nouvelles  tranchées.  Les  travaux,  conduits 

I.  Camille  Jullian,  Remarques  sur  un  essai  d'inventaire  des  «  Figlinae  »  gallo-romaines 
{Hevue  des  Éludes  anciennes,  t.  I,  1899,  p.   i52  n.  2). 

2  Mém.  de  la  Soc.  des  Lettres,  Sciences  et  Arts  de  l'Aveyron,  t.  XV,  189'»  •  1899,  p.  â 
et  suiv.  —  Voir  aussi  dans  le  mcme  recueil  (t.  XIV,  1887  - 1898,  p.  448-458)  une  noie 
très  sommaire  de  l'abbé  Cérès  sur  les  Poteries  celtiques,  gauloises  et  romaines  du  dépar- 
tement de  l'Aveyron. —  Du  même.  Poteries  avec  grafjites  (Ibidem,  t.  XIII,  i88i-i886, 
p.  82).  —  Cf.   Bull,  de  la  Soc.  des  Antiq.  de  France.   i884.  p.  8.H,  85. 


'|0  HEVC  F.    OFS    KTIDFS    WCIENN'FS 

avec  méthode  par  M.  l'abbé  Hermet  et  M.  de  Garlshausen. 
et  poursuivis  en  1902  durant  une  nouvelle  campagne,  n'ont 
encore  porté  que  sur  une  étendue  de  terrain  relativement 
restreinte.  Ils  ont  suffi  pour  mettre  au  jour  une  récolte 
considérable  d'échantillons  céramiques  de  toute  nature, 
moules,  débris  de  fours,  cales  et  supports  de  vases,  mêlés 
à  une  grande  quantité  de  poterie  rouge  unie  et  ornée'. 

J'ai  pu  assister  moi-même  pendant  une  journée  à  ces  inté- 
ressantes explorations  et,  grâce  à  l'obligeance  des  inventeurs, 
en  étudier  ensuite  tout  à  loisir  le  produit.  Cet  examen  m'a  con- 
firmé en  tout  point  dans  l'opinion,  —  que  l'étude  des  noms  de 
potiers  précédemment  connus  et  le  style  des  vases  ornés  du 
Musée  de  Rodez  m'avaient  déjà  suggérée,  —  à  savoir  que  les 
ateliers  du  Condatomagus  des  Rutènes  constituaient,  durant  la 
seconde  moitié  du  premier  siècle  de  notre  ère,  le  centre  de 
fabrication  céramique  le  plus  important  non  seulement  de  la 
Gaule,  mais  de  tout  l'empire  romain. 

Pour  le  démontrer,  j'aurai  recours  de  préférence  aux  vases 
ornés,  leur  témoignage  étant  beaucoup  plus  significatif  que 
celui  des  vases  unis.  Je  suppose  que  trois  assiettes  semblables 
et  signées  de  la  même  marque,  d'un  nom  peu  répandu  tel  que 
celui  de  MOMMO,  se  soient  rencontrées  l'une  à  Londres, 
l'autre  en  Campanie,  la  troisième  dans  les  ateliers  de  la  Grau- 
fesenque.  Il  est  tout  naturel  de  penser  que  les  deux  pre- 
mières ont  été  exportées  de  la  fabrique  où  l'on  a  recueilli  la 
troisième.  Mais  depuis  un  demi-siècle  que  l'on  discute  sur  ces 
problèmes  de  céramographie,  on  a  proposé  tant  de  solutions 
diverses  qu'il  semble  difficile  de  produire  une  opinion  sans  se 
heurter  à  des  contradicteurs.  Il  y  aura  certainement  des 
archéologues  pour  défendre  encore   la   théorie  des    «  potiers 

I.  Sur  les  fouilles  de  icjoi,  exécutées  par  M.  l'abbé  Hermet,  avec  le  concours 
de  MM.  de  Garlshausen,  Arlières  et  Rey,  voir  une  note  de  M.  Hermet  dans 
les  Mémoires  de  la  Société  des  /.étires,  Sciences  et  Arts  de  l'Aveyron,  séance  du 
ai  février  1903,  p.  i33-  i3C).  On  avait  tout  d'abord  cru  reconnaître  l'existence  de  trois 
couches  de  poteries  sigillées,  superposées  et  séparées  par  de  fortes  assises  dalluvion. 
Mais  la  continuation  des  travaux  a  démontré  qu'il  n'y  avait  pas,  en  réalité,  de  strati-' 
fications  archéologiques.  Les  fragments  de  moules,  de  poteries  et  de  fours  gisent 
pèle- mêle  dans  des  l'osses  oij  se  sont  accumulés  les  débris  de  fabrication.  Les  sub- 
•«Iructions  d'un  bâtiment  maçonné,  construit  sur  un  plan  régulier,  ont  été  partielle 
nient  déblavi'-es. 


LA   FABRIQUE    DE    LA    GUAUFESE^QL'E  4l 

nomades».  Depuis  longtemps,  les  épigraphistes  ont  constaté 
la  diffusion  des  mêmes  marques  sur  une  grande  partie  du 
territoire  romain.  Mais  la  plupart  ont  toujours  eu  une  tendance 
à  admettre  que  les  potiers  avaient  dû  voyager  beaucoup  plus 
que  leurs  propres  produits.  En  i884,  dans  le  Bulletin  des 
Antiquaires  de  France,  M.  Lièvre  développait  cette  thèse, 
expliquant,  non  sans  quelques  réserves,  il  est  vrai,  que  les 
chefs  d'ateliers  avaient  sans  doute  à  leur  service  des  ouvriers 
allant  d'une  province  à  l'autre,  comme  les  compagnons 
du  Moyen -Age,  et  «  portant  avec  eux  leurs  moules  et  leurs 
usages,  parmi  lesquels  celui  de  signer  leurs  œuvres»!. 
M.  Allmer  lui-même  incline  vers  cette  hypothèse  que  beaucoup 
d'autres  ont  acceptée 2.  On  pourra  donc  prétendre  que  notre 
potier  Mommo,  après  avoir  exercé  son  industrie  en  Italie, 
aurait  gagné  de  là  les  ateliers  de  la  Gaule  pour  passer 
plus  tard  en  Bretagne.  D'autres  se  demanderont  si  les  potiers 
gaulois,  à  la  fois  industriels  et  négociants,  n'auraient  pas 
ajouté  à  la  vente  de  leurs  propres  produits  le  commerce  de 
certaines  catégories  de  poteries  importées  d'Italie.  Mais  avec  les 
vases  ornés  toutes  les  difficultés  s'aplanissent.  Les  hypothèses 
se  changent  en  certitude,  et  cela,  pour  cette  seule  raison  que  la 
fabrication  de  ces  vases  comportait  l'usage  du  moule.  C'est  là 

1.  Lièvre,  Communication  sur  les  fours  de 'potiers  de  Jarnac  (Bull,  de  la  Soc.  des 
Antiq.  de  France,  i884,  p-  21 3).  On  a  trouvé  à  Jarnac  quelques  fours  ne  contenant  que 
des  débris  de  poterie  commune  et  pas  de  terre  sigillée.  Dans  le  voisinage,  des  fosses 
ou  «  puisards  »  renfermaient  —  avec  des  déchets  et  des  débris  de  cuisine  —  des 
poteries  communes  de  la  même  espèce  que  celles  des  fours  et  des  fragments  à  pâte 
rouge  vernissée.  Mais  j'estime  que  M.  Lièvre  a  fait  erreur  en  admettant,  dubitati- 
vement il  est  vrai,  que  les  vases  sigillés  sortaient  des  fours  voisins.  On  recueille 
toujours  des  débris  de  moules  dans  les  officines  de  poterie  sigillée  et  les  fosses 
de  Jarnac  n'en  contenaient  aucun.  Les  marques  de  potiers  lues  par  M.  Lièvre  sont 
rutènes  pour  la  plupart.  Il  pouvait  se  trouver  à  côté  des  officines  un  magasin  de 
vente  de  poteries  fines  de  fabrique  étrangère.  Encore  cette  hypothèse  est -elle 
inutile  pour  expliquer  la  présence  de  ces  poteries  rouges  dans  un  lieu  d'habitation. 
Les  centres  de  production  céramique  abondaient  dans  la  Gaule  romaine,  comme  le 
démontre  l'intéressante  statistique  dressée  par  M.  A.  Blanchct  (Les  ateliers  céramiques 
de  la  Gaule  romaine,  Mélanges  d'archéologie  gallo-romaine,  p.  88-117).  Mais  les 
fabriques  de  vases  sigillés  étaient  localisées  dans  quelques  régions.  Aussi  bien  pour 
les  poteries  communes  que  pour  les  vases  sigillés,  il  arrive  souvent  que  des  préten- 
dues découvertes  d'ateliers  ne  reposent  que  sur  des  observations  insuffisantes  ou  sur 
des  déductions  erronées  et  ne  résistent  pas  à  une  enquête  méthodique. 

2.  Allmer  et  Dissard,  Trion,  II,  p.  34 1.  Tout  en  n'admettant  pas  l'hypothèse  des 
«  potiers  nomades  »,  il  faut  nécessairement  reconnaître  que  quelques  ouvriers  ou 
chefs  d'ateliers  "ont  parfois  émigré  d'une  fabrique  à  l'autre.  Il  est  probable  que  celles 
de  la  Graufesenque  ont  été  fondées  par  des  potiers  d'.'Vrezzo. 


X.1  l\KVLr    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

une  bonne  fortune  pour  raichéologie  gallo-romaine.  Si  nous 
prêtons  à  Mommo  une  vie  plus  ou  moins  nomade,  dans  tous 
les  ateliers  où  il  se  sera  livré  à  la  fabrication  des  vases  moulés, 
nous  devrons  trouver  des  débris  de  ses  moules.  Les  potiers  en 
faisaient  alors  une  grande  consommation,  la  confection  d'un 
creux  n'étant  guère  plus  dispendieuse  que  celle  d'un  vase.  Mais 
si,  en  fait,  les  moules  de  Mommo  se  rencontrent  exclusivement 
dans  la  seule  fabrique  de  la  Graufesenque,  il  sera  démontré 
que  ce  potier  n'a  jamais  eu  qu'une  seule  résidence  et  que  îa 
dispersion  de  ses  produits  est  bien  le  résultat  d'un  commerce 
d'exportation.  Or,  j'ai  relevé  moi-même  plusieurs  centaines  de 
marques  sur  les  moules  provenant  des  officines  de  la  Gaule  et 
j'ai  complété  mes  fiches  par  les  inventaires  du  Corpus.  Le 
résultat  de  cette  enquête  est  tout  à  fait  significatif:  les  moules 
portant  une  même  signature  sont  localisés  dans  une  même 
région.  Toutefois,  autour  des  grands  centres  de  fabrication  se 
créaient  des  ateliers  de  moindre  importance.  C'est  ainsi  que 
Montans  dépendait  de  la  Graufesenque  et  Lubié  de  Lezoux, 
pour  ne  citer  que  quelques  exemples;  de  même  qu'en  Étrurie, 
Gincelli  relevait  d'Arezzo.  Il  se  peut  donc  que  des  moules  aient 
passé  d'un  atelier  à  un  autre  atelier  voisin,  soit  par  échange 
commercial,  soit  par  suite  de  l'établissement  d'une  succursale. 
Mais  les  moules  des  Rutènes  n'ont  jamais  circulé  en  Auvergne 
et  vice  versa.  A  plus  forte  raison  ne  rencontre-t-on  pas  en  Gaule 
ceux  d'Arezzo. 

De  plus,  avec  les  vases  ornés,  nous  avons,  outre  la  forme 
et  la  marque  de  fabrique,  un  troisième  élément  de  comparaison 
très  utile  :  c'est  la  décoration.  De  même  que  les  marques,  elle 
varie  liabituellement  suivant  les  régions  et  sufTit  dans  bien 
des  cas,  même  en  l'absence  de  toute  estampille,  à  déterminer 
la  nationalité  d'une  poterie. 

Pour  procéder  avec  méthode  à  l'examen  des  vases  ornés 
de  la  Graufesenque,  j'étudierai  successivement  la  technique 
de  leur  fabrication,  leurs  formes  et  leur  décoration.  J'abor- 
derai ensuite  la  question  de  leur  classification  chronolo- 
gique et  celle  de  leur  diffusion  dans  les  diverses  provinces  de 
l'empire  romain. 


La  fabuiqLe  de  la.  gralkesenqle  43 

I.  Techmquk 

Au  temps  de  la  conquête  de  la  Narbonnaisc,  l'industrie 
céramique  des  Gaulois  était  déjà  en  possession  d'une  technique 
très  avancée.  A  côté  d'un  assez  grand  nombre  de  vases  de 
fabrication  commune  et  parfois  grossière,  quelques-uns  se 
distinguaient  par  l'élégance  recherchée  et  la  pureté  presque 
hellénique  du  galbe,  la  finesse  de  la  pâte  et  l'homogénéité  de 
la  cuisson.  La  décoration,  toujours  linéaire  et  géométrique, 
d'un  caractère  sobre,  consistait  généralement  en  rubans 
ondulés,  tracés  en  creux  dans  la  pâte  à  l'aide  dune  sorte  de 
peigne,  ou  était  encore  obtenue  par  d'autres  procédés  qu'il 
serait  trop  long  de  décrire  ici.  Mais  le  groupe  le  plus  original 
et  le  plus  intéressant  des  poteries  gauloises  était  constitué  par 
les  vases  peints  à  décoration  géométrique,  que  j'ai  déjà  eu 
l'occasion  d'étudier  à  diverses  reprises.  Ces  vases  peuvent  être 
classés  parmi  les  meilleurs  produits  industriels  de  la  Gaule 
indépendante.  Dans  le  courant  du  i'^'  siècle  avant  l'ère  chré- 
tienne leur  fabrication  se  trouvait  en  pleine  prospérité;  déjà, 
ils  commençaient  à  rayonner  à  l'est  jusqu'aux  confins  du 
territoire  celtique  et  à  s'exporter  dans  les  montagnes  de  la 
Bohême',  lorsque  la  brusque  irruption  de  la  technique  italique 
arrêta  leur  essor. 

La  romanisation  de  l'industrie  céramique  s'accomplit  en 
Gaule  avec  une  étonnante  rapidité.  Le  beau  vase  noir  ovoïde, 
dépourvu  d'anses,  fit  place  à  la  cruche  blanche  ansée,  à  panse 
renflée.  Les  bols  peints  disparurent  devant  les  potiches 
sigillées,  qui,  grâce  à  leur  éclat  et  leur  brillante  couleur  rouge, 
eurent  bientôt  achevé  la  conquête  des  Gaules. 

Durant  une  période  dont  je  chercherai  plus  loin  à  pré- 
ciser la  durée,  la  Gaule  fut  tributaire  de  l'industrie  italique. 
J'ai  essayé  de  démontrer  dans  une  étude  sur  l'officine  de  Saint. 
Rémy-en-Rollat  que  deux  sortes  de  poteries  ornées  étaient 
alors  importées  sur  le  champ  de  foire  de  Bibracte  :  une 
série  de  petits  vases  à  pâte  blanchâtre,  peut-être  originaires 

I.  Joseph  Décheletlc,  Le  HraJischt  de  Stradonic  en  Bohème  et  les  fouilles  de  liibracle, 
p.  34  et  suiv. 


l^!^  HICVLE    des    ÉTLDES    ANCIEJNiNES 

de  la  Cisalpine,  mais  dont  la  fabrique  est  encore  inconnue, 
et  les  coupes  à  vernis  rouge  d'Arezzo».  Le  génie  assimilateur 
des  artisans  gaulois  ne  tarda  pas  à  manifester  sa  souplesse  : 
chez  les  Arvernes,  quelques  fabriques.  Saint- Rémy-en-Rollat 
et  Gannat,  imitent  les  paies  claires,  tandis  que  des  fours  se 
construisent  chez  les  llutènes  pour  la  fabrication  exclusive 
des  vases  rouges.  Presque  à  la  même  date,  vraisemblable 
ment,  se  placent  les  débuts,  tout  d'abord  modestes,  d'une 
fabrique  qui  prendra  plus  tard  une  importance  sans  égale, 
celle  de  Lezoux,  en  pays  arverne. 

On  se  contente  tout  d'abord  d'employer  exclusivement  la 
technique  arétine,  puis  peu  à  peu,  à  mesure  que  s'opère 
le  développement  de  cette  industrie  gallo-romaine,  que  les 
oflîcines  se  multiplient,  que  la  clientèle  extérieure  s'élargit, 
les  potiers  transforment  leur  matériel  et  inventent  de  nou- 
veaux procédés.  Très  inférieures  sous  le  rapport  du  décor 
plastique  aux  vases  d'Arezzo  de  la  belle  époque,  vases  que  le 
génie  artistique  de  la  Grèce  a  marqués  de  son  empreinte,  les 
poteries  de  la  Gaule  se  recommandent  par  la  variété  de  leur 
technique.  Si  l'on  cherche  à  établir  un  classement  dans  les 
séries  multiples  dont  nos  musées  possèdent  d'innombrables 
spécimens,  entiers  ou  fragmentés,  on  ne  tarde  pas  à  distinguer 
quatre  groupes  distincts  : 

1°  Les  va.'ies  moulés.  Cette  série,  qui  est  de  beaucoup  la  plus 
nombreuse,  se  compose  de  vases  fabriqués  à  l'aide  de  moules, 
sauf  le  pied  et  les  lèvres  façonnés  à  part  sur  le  tour. 

2°  Les  vases  à  reliefs  d'applique.  Les  poteries  de  cette  famille 
étaient  fabriquées  au  tour  et  ornées  ensuite  de  reliefs  d'appli- 
que obtenus  à  l'aide  de  moules  le  plus  souvent  en  forme  de 
médaillons  et  soudés  à  la  barbotine.  Ce  procédé,  qui  rappelle 
celui  des  toreuticiens  gréco-romains,  décorant  d'enibleniata  les 
vases  métalliques,  permettait  d'orner  de  reliefs  les  vases  de 
forme  ovoïde  sans  avoir  recours  à  des  moules  d'assemblage  en 
plusieurs  pièces,  moules  dont  les  potiers  de  la  Gaule  ne  se  sont 


I.  JJofjicine  de  Sainl-Rémy  (Allier)  et  les  origines  de  la  poterie  sigillée  gallo-romaine, 
Kxlniil  de  la   Hev.  nrchéol.,   kjoi,   I,  p.  3Go-;<y'i. 


I.A  FABRIQUE  DE  LA  GKAL  EESKNQtE  45 

jamais  servis.   Aussi  est-ce  précisément  pour  les  poteries   de 
cette  forme  qu'il  a  été  employé. 

3°  Les  vases  ornés  à  la  bavboline.  Ici  l'emploi  du  moule  est 
abandonné  et  le  décor,  toujours  en  relief,  obtenu  par  un  pro- 
cédé tout  à  fait  semblable  à  celui  de  nos  confiseurs  coulant 
sur  un  gâteau  des  enjolivures  en  sucre  fondu.  La  matière 
employée  par  les  céramistes  était  une  pâte  argileuse  assez 
fluide  et  qui  porte  actuellement  le  nom  de  barboline.  Au 
début,  on  n'en  faisait  usage  que  pour  agrémenter  d'une  bor- 
dure de  feuilles  d'eau  les  lèvres  de  certains  petits  vases  en 
forme  de  soucoupes.  Plus  tard,  on  rencontre  des  oiseaux,  des 
animaux  divers  et  même  des  personnages  exécutés  par  ce 
procédé. 

Je  dois  ajouter  que  quelques  vases  de  la  série  précédente 
présentent,  en  même  temps  que  des  reliefs  d'applique,  une 
décoration  accessoire  et  complémentaire  à  la  barboline. 

4°  Les  vases  à  décor  incisé.  Presque  toujours  linéaire  et  non 
figurée,  la  décoration  consiste  ici  en  de  simples  incisions  ou 
enlevages,  pratiquées  dans  la  pâte  crue,  à  l'aide  d'instruments 
analogues  aux  gouges  de  nos  sculpteurs.  Ces  enlevages 
dessinent  le  plus  souvent  des  étoiles  et  divers  motifs  rayon- 
nants; ils  sont  exécutés  avec  une  adresse  et  une  sûreté  de 
main  qui  provoquent  l'étonnement  des  céramistes. 

A  côté  de  ces  quatre  groupes  principaux,  rentrant  tous  par 
la  couleur  du  vernis,  habituellement  rouge,  dans  la  grande 
famille  de  la  poterie  dite  sigillée,  une  statistique  complète 
aurait  encore  à  mentionner  quelques  autres  catégories,  repré- 
sentées par  un  petit  nombre  d'exemplaires  et  que  l'on  peut 
réunir  sous  la  rubrique  de  vases  ornés  à  l'aide  dé  procédés 
divers;  tels  sont  les  vases  de  forme  anthropoïde  ou  zoomor- 
phique  et  certaines  poteries  peintes  de  basse  époque. 

J'ai  tenu  à  tracer  cette  esquisse  d'une  classification  générale 
des  vases  ornés  de  la  Gaule  romaine  afin  de  faire  mieux 
comprendre  quel  a  été  le  rôle  des  potiers  de  la  Graufesenque 
dans  le  développement  de  l'industrie  ficlile. 

Des  quatre  techniques  que  je  viens  de  décrire,  Arezzo  n'en 
a  connu  que  deux,  la  première  et  la  troisième.  Je  m'en  suis 

Hev.  El.  (tnc.  't 


46  REVt'E    DES    ETUDES    ANCIENNES 

assuré  en  examinant  de  très  près  les  riches  collections  du 
musée  de  cette  ville'.  Il  en  est  de  même  pour  la  Graufesenque 
où  les  reliefs  d'applique  et  le  décor  à  incision  font  complè- 
tement défaut,  du  moins  dans  Tétai  actuel  des  découvertes. 
Je  serais  surpris  si  les  recherches  ultérieures  modifiaient 
sensiblement  ces  constatations.  Il  apparaît  clairement,  comme 
nous  le  verrons  tout  à  l'heure,  que  la  Graufesenque,  après  de 
brillants  débuts,  a  vu  abandonner  ses  fours  vers  le  commen- 
cement du  II'  siècle.  C'est  alors,  au  contraire,  que  Lezoux  va 
atteindre  Tapogée  de  son  développement  et  introduire  dans 
la  fabrication  des  procédés  nouveaux  que  les  Rutèncs  n'ont 
pas  connus. 

Une  question  se  pose  ici  à  propos  de  la  technique.  Les  vases 
sigillés  des  principaux  centres  de  fabrication  de  la  Gaule  pré- 
sentent-ils, au  point  de  vue  du  lustre  et  de  la  nuance  du  vernis 
rouge,  des  caractères  assez  distincts  pour  servir  de  base 
à  une  classification  géographique?  Est- il  possible,  au  seul 
aspect  de  la  couverte,  de  déterminer  la  provenance  d'une 
poterie  dite  samienne?  Avant  de  répondre  à  cette  question, 
il  ne  sera  pas  inutile  de  définir  ce  que  l'on  doit  entendre  par 
ces  mots  :  principaux  centres  de  Jahrication. 

II  y  a  eu  sur  tous  les  points  de  la  Gaule  et  à  toutes  les 
époques  des  fabriques  de  poterie  commune,  mais  les  centres  de 
production  des  vases  sigillés  sont  en  petit  nombre.  Ce  genre 
d'industrie  exigeait  un  ensemble  de  conditions  difficiles  à 
réunir  :  argile  de  qualité  exceptionnelle,  outillage  relativement 
compliqué,  personnel  d'ouvriers  expérimentés,  comprenant 
de  véritables  artistes  capables  de  modeler  des  poinçons 
figurés. 

Les  seules  régions  oii  l'on  connaisse  actuellement  des  ateliers 
importants  de  vases  sigillés  sont  les  suivantes  : 

1°  Région  du  Sud.  Officines  situées  sur  le  territoire  des 
Rutènes  (La  Graufesenque  et  Montans)  et  des  Gabales 
(Banassac). 

2°  Région  du   Centre.   Officines  arvernes  de  Lezoux  et  des 

I.  Je  n'ai  vu  au  musée  d'Arezzo  (juc  deux  échantillons  di'  poterie  ornée  à  la 
harbotinc;  co  sont  des  llacori'*  décon's  <ie  palnietles. 


L\    rAbltlQtE    M:    LA    GRAUFËSENQUl,  ^7 

localités  voisines  de  la  vallée  de  l'Allier  (Vichy,  Clerinont. 
Saint-Rémy,  Lubié  et  d'autres  encore).  Officines  de  la  vallée  du 
Rhône  (Vienne?)  fabriquant  des  vases  à  reliefs  d'applique. 

3°  Région  rhénane.  Ateliers  de  Rheinzabern',  auxquels  on 
peut  rattacher  ceux  de  Westerndorf  dans  la  Vindélicie^. 

Les  autres  localités  oîi  l'on  a  rencontré  quelques  fragments 
de  moules  sont  sans  importance,  dans  l'état  actuel  des  décou- 
vertes. Les  trouvailles  ultérieures  pourront  nous  apporter  sans 
doute  des  informations  complémentaires,  mais  on  peut  affirmer 
hardiment  que,  parmi  les  ateliers  de  la  Gaule,  les  premiers 
rangs  seront  toujours  occupés  par  Lezoux  et  la  Graufesenque. 
Je  ne  crois  pas  que  ce  pronostic  soit  téméraire.  En  effet,  si 
l'on  entreprenait  un  classement  général,  par  fabriques  connues, 
des  innombrables  vases  ou  tessons  de  vases  ornés,  de  terre 
sigillée,  conservés  dans  les  Musées  d'Europe,  une  fois  l'opéra- 
tion terminée,  quand  la  part  respective  de  l'Italie,  de  l'Au- 
vergne, des  officines  rutènes  et  gabales,  de  Rheinzabern  et  de 
Westerndorf  aurait  été  prélevée,  le  résidu,  c'est-à-dire  les 
échantillons  d'origine  inconnue,  ne  formeraient  qu'un  lot 
relativement  minime  et  peu  homogène  3.  On  peut  donc  affirmer 
que  les  officines  encore  inexplorées  n'ont  jamais  atteint  l'im- 
portance de  celles  que  nous  connaissons,  au  point  de  vue  du 
moins  de  la  diffusion  des  produits. 

Je  reviens  après  ces  explications  à  la  question  qui  les  a  pro 
voquées  :  celle  des  caractères  distinctifs  du  vernis  rouge  dans 
chacun  des  centres  de  fabrication. 


I.  Rheinzabern  (Tabernae  Rhenanaej  est  situé  entre  Spire  et  Lauterbourg.  Le 
musée  de  Spire  conserve  un  grand  nombre  de  moules  et  de  vases  provenant  de  cette 
officine  et  qui  sont  décrits  dans  un  important  travail  de  M.  Harster,  Die  Terra 
sigillata-  Gefàsse  (Fcslchrift  :ur  Begriissung  der  deuts.  anthr.  GeselL,  Spire,  1896).  En 
consultant  le  catalogue  des  marques  de  poteries  du  musée  de  Spire,  p.  Gif)''  '^^ 
constate  que  celles  de  la  Graufesenque  sont  en  assez  grand  nombre.  On  peut  relever 
entre  autres  les  suivantes:  AVLLVS  FE;  OF  BA[SSI]?;  OF  CALVI;  CASTVS  FE; 
CELAD.  FE;  IVCVNDVS  F;  OF  MACARR;  MARCVS  F;  OF  MODES;  OF  MO; 
OF  VITAL.  Ces  poteries  rutènes  ont  été  exportées  dans  les  environs  de  Tabernae 
Phenanae  à  une  époque  où  cette  localité  ne  possédait  encore  aucune  fabrique  de  vases 
sigillés. 

3.  V.  J.  von  Hefner,  Die  rômische  Tôpferei  in  Westerndorf,  Munich,  1862.  Extrait 
de  YOberbair.  Archiv,  t.  XXII. 

3.  Je  parle  ici  des  vases  ornés.  Pour  les  vases  unis,  il  y  a  encore  tout  un 
groupe  important,  celui  des  «vases  belges  »  dont  les  différents  centres  de  fabrication 
restent  encore  inconnus. 


AS  HEVUE    DES    ÉTUDES    AMCIE>>ÎES 

II  convient  de  remarquer  que  ces  caractères  ne  sauraient 
constituer  un  critérium  absolument  sur  de  classification  géogra- 
phique. Il  faut  tenir  compte  notamment  des  accidents  de 
cuisson  qui  ont  souvent  modifié  le  lustre  et  la  nuance  de  ce 
vernis. 

Sous  ces  réserves,  on  peut  néanmoins  noter  les  observations 
suivantes  : 

i"  Le  vernis  des  vases  du  Midi  diffère  nettement  de  celui  des 
vases  arvernes  durant  la  première  période  de  fabrication, 
période  caractérisée  comme  nous  le  verrons  tout  à  l'heure  par 
le  bol  à  profil  caréné.  A  Lezoux,  le  vernis  de  ce  vase  caréné  est 
d'une  nuance  orange  clair  et  presque  mat.  A  la  Graufesenque 
et  dans  les  officines  voisines,  il  est,  au  contraire,  d'un  rouge 
plus  foncé  et  très  brillant.  Peu  à  peu  les  potiers  de  Lezoux  ont 
adopté  une  nuance  se  rapprochant  de  celle  des  vases  rutènes. 
2"  La  Graufesenque  a  eu  la  spécialité  exclusive  d'un  vernis 
particulier,  d'ailleurs  assez  rare;  il  s'agit  de  ce  vernis  jaune  à 
veines  rouges,  imitant  l'aspect  du  marbre,  et  employé  tant 
pour  les  vases  unis  que  pour  les  bols  ornés.  Il  ne  s'est  pas 
rencontré  ailleurs  que  sur  les  produits  des  Rutènes'. 

II.   Étude  des  formes 

Je  ne  parlerai  que  des  formes  les  plus  répandues,  de  celles 
qui  figurent  dans  toutes  les  collections  et  constituent  plus  des 
neuf  dixièmes  de  la  production  des  officines,  me  réservant  de 
donner  dans  l'ouvrage  que  je  prépare  le  tableau  des  formes 
moins  communes. 

I.  M.  Dragendorff  (Terra  sigillala,  p.  98)  avait  déjà  conjecture  avec  raison  que  les 
vases  à  glaçure  jaune  veinée  de  rouge  provenaient  des  ateliers  du  sud  de  la  Gaule; 
mais  ce  n'est  pas  à  Arles  qu'il  faut  en  placer  la  fabrication,  comme  on  l'a  proposé 
(Bull,  monumental,  t.  XLI,  p.  600),  c'est  à  la  Graufesenque.  Non  seulement  ce  genre  de 
vernis  ne  se  rencontre  pas  dans  d'autres  ateliers,  mais  les  marques  relevées  sur  ces 
vases,  en  Gaule  et  en  Italie,  sont  rutènes.  Voici,  d'après  M.  DragentJorlT,  la  liste  des 
marques  lisibles  relevées  à  Arles  :  SILVAM;  FKLICEN-TE(;');  CELEHOS;  OFVTIALI 
(lircOF  VITALI);  au  Musée  de  Trêves:  BOLLVS  FlC;  PHIMI;  à  Naplcs,  provenant 
de  Pompéi:  OF  IMIIMI;  OF  PllIMV;  à  Naples  :  APRIA  (lire,  sans  doute,  A PRI  M); 
b  Cagliari  (Sardalgne)  :  CAtJTVSFE.  Toutes  ces  marques,  sauf  Celeros  et  Felicente,  se 
rclrou\ent  sous  les  mêmes  formes  ou  avec  des  variantes  insijînifianlcs  sur  la  liste  de 
M.  l'abbé  Vialcttes.  On  n'a  pas  encore  trouvé  BOLLVS  à  la  Graufesenque  même, 
mais  HOLVS  F  s'est  rencontré  dans  le  département  de  l'Aveyron  (Vialettes,  ihid., 
p.  .'<ii.   If  parlerai  phi-  loin  <\c  l'oxpcirtation  des  vases  rutènes  à   Pompéi. 


FiG. 


l''iM'mo  n"    M)  (Ir  |)r,ii:T"Mil(ii'(r. 


I,\    F\1UUQI'F    DE    l.\    eu  M  KF.SFNQIF.  'iÇ) 

Les  figures  i,  2  et  3  reproduisent  les  trois  i'oruies  classi 
ques  des  vases  moulés  de   la  Gaule.   Ce  sont  les  formes  29, 
3o  et  37  de   M.    Dragendorfl'.  On  les  retrouve  identiquement 
semblables    dans    tous    les    ateliers.    M.    Dragendorff    a    déjà 
démontré  que 
le  bol  caréné, 
aux  lèvres  guil- 
lochées,  orné 
de    moulures 
intérieures  et 
d'une    exécu- 
tion générale- 
ment très  soi- 
gnée    (forme 
29  =  fig.  i),  a 
devancé  le  bol 
hémisphéri- 
que aux  bords 

lisses  dont  le  décor  est  délimité  dans  le  haut  par  un  rang  d'oves 
(forme  o'j  =  fig,  3). 

On  savait  déjà,  et  cela  surtout  depuis  la  publication  du 
même  auteur,  que  les  formes  des  vases  ornés  d'Arezzo  et  notam- 
ment la  plus  commune  (fig.  h), 
sont  absolument  différentes  de 
celles  de  la  Gaule,  et  celte  seule 
constatation  nous  est  d'un  grand 
secours  pour  reconnaître  les 
produits  italiques  disséminés  à 
travers  les  provinces  de  l'em- 
pire. Mais  elle  nous  mettait  en 
présence  d'une  sorte  de  hiatus 
dont  l'explication  était  malaisée. 
L'industrie  des  vases  sigillés  étant 
chez  nous  une  industrie  d'impor- 
tation, comment  expliquer  que  ses  premiers  importateurs 
n'aient  point,  durant  la  période  initiale,  reproduit  ou  du  moins 
tenté    de  reproduire   les  prototypes   italiques  P  Le  hiatus  des 


Fig.  2.  —  Forme  n°  3o. 


5o  IIEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

formes  semblait  indiquer  une  lacune  dans  nos  connaissances. 
Grâce  à  des  découvertes  toutes  récentes,  cette  solution  de 
continuité  se  trouve  aujourd'hui  comblée.  Il  y  a  eu  effecli- 


Fic.  3.  —  Forme  n"  87. 

vement  une  période  durant  laquelle  une  des  formes  de  vases 

ornés  a  été  commune  aux  ateliers  d'Arezzo  et  aux  officines  de 

la  Gaule.  Je  l'ai  constaté  en 
recueillant  cette  année  même 
à  Roanne,  dar^s  un  cimetière 
du  temps  d'Auguste  et  de  ses 
premiers  successeurs,  le  beau 
vase  presque  entier  que  repro- 
duit la  figure  5  ' .  La  forme 
répondait  entièrement  au  type 
classiqued'Arezzo,  maisle  style 
des  animaux  figurés  ressem- 
blait singulièrement  à  ceux  des 
poteries  de  la  Graufesenque.  Il 
ne  me  resta  aucun  doute  sur  sa 
provenance  ruténique,  lorsque 
je  lus  sur  la  panse  le  nom  du 

potier  VOLVS,  écrit  en  lettres  saillantes  parmi  les  ornements. 

Ce  nom  figure  sur  les  relevés  dressés  d'après  les  récoltes  de 

I.  Celte  nécropole,  située  au  cœur  de  la  ville  de  Roanne,  dans  le  quartier  Saint- 
Jean,  n'a  cessé  de  livrer  depuis  un  demi-siècle  un  grand  nombre  de  vases  antiques, 
de  types  variés.  Le  bol  signe  Volus  contient  des  ossements  incinérés.  Le  pied  était 
brisé,  mais  il  en  restait  une  portion  suffisante  pour  permettre  d'en  reconstituer  le 
proiil  avec  certitude, 


) 

liiottuLiuinn 

> 

s^^^ 

( 

\'^W''l 

F'iG.  'i.  —  Forme  italique  (n°  ii 
de  Dragcndorfl). 

Les  dimensions  Oc  cette  ilijure  et 
«•elles  de  la  figure  2  doivent  être  un  peu 
augmentées  pour  se  trouver  en  propnr- 
tion  avec  celles  des  figures  1  et  3.  qui 
représentent  environ  le  tiers  de  la  gran- 
deur moyenne  de  rexècution. 


LA    FABRIQUE    DE    1.\    fîRAUFESENQUE  f)  I 

l'abbé  Cérès  à  la  Graufesenque.  \u  moment  des  dernières 
explorations  entreprises  par  MM.  l'abbé  Hcrmet  et  de  Carls- 
hausen,  j'appelais  sur  cette  question  l'attention  des  fouilleurs. 
On  a  précisément  retrouvé,  à  travers  la  masse  des  débris  des 
vases  29,  ,*>oet  87,  un  échantillon  de  la  même  forme  arétine,  de 


FiG.  5.  —  Vaso  cinéraire  trouvé  à  Roanne. 


très  grand  diamètre  :  témoin  encore  unique,  mais  dont  lim- 
portance  n'est  point  négligeable.  Le  sol  du  Condatorrtagus  des 
Rutènes  garde  encore  une  partie  de  ses  secrets,  et  les  recher- 
ches ultérieures  ne  manqueront  pas  de  projeter  un  nouveau 
jour  sur  cette  période  si  attachante  durant  laquelle  vient  se 
grefl'er,  sur  une  souche  pleine  de  sève,  le  rejeton  d'une  vieille 
industrie  italique  qui  louche  à  sa  ruine. 

Il  paraît  assez  vraisemblable  que  la  marque  VOLVS  soit 
une  abréviation  de  Volusenus  et  que  nous  nous  trouvions  en 
présence  d'un  descendant  ou  dun  affranchi  de  C.  Volusenus, 


HF.Vt  E    PF.S    KTUDES    AMCIENNKS 


potier  d'Arezzo  bien  connu,  que  Gamurrini  place  aux  derniers 
temps  de  la  République  (Ao/.  d.  Scavi,  1889,  p.  58.  —  Max 
Ihm,  Die  arrêt.  Tôpfer,  in  Donner  Jahrb.,  1898,  p.  106). 
C.  Yolusenus  abrégeait  son  nom  de  la  même  façon,  mais  il 
le  faisait  toujours  précéder  de  l'initiale  de  son  prénom.  On 
lui  connaît  huit  à  dix  esclaves  (voir  les  marques  du  Corpus, 

FELIX   C.  VOLYS 
'^"^^  ^^^  •   C.  YOLVS   ENYS   ^-  ^^L^^'  '^'' 

Il  est  donc  probable  que  le  fabricant  du  vase  de  Roanne 
doit  compter  parmi  les  potiers  arétins  qui  ont  importé  dans 
la  Narbonnaise  l'industrie  de  la  céramique  sigillée,  hypothèse 
que  la  forme  proprement  italique  de  ce  bol  vient  encore 
fortifier. 

A  la  forme  29  appartiennent  la  grande  majorité  des  vases  de 
la  Graufesenque.  La  forme  3o  y  est  aussi  plus  abondante  qu'à 
Lezoux,  où  le  bol  Sy  constitue  peut-être  plus  des  neuf  dixièmes 
des  récoltes  totales  de  vases  moulés. 

En  traitant  du  classement  chronologique  des  vases  de  la 
Graufesenque,  nous  verrons  quelle  date  on  peut  assigner 
à  l'apparition  de  ces  diverses  formes. 

III.  Ornementation 

Je  dois  me  borner,  dans  cet  article,  à  quelques  indications 
générales  sur  la  décoration  des  vases  ornés  de  la  Graufesenque. 
On  trouvera  dans  l'ouvrage  que  je  prépare  la  reproduction 
intégrale  des  types  figurés  et  des  motifs  d'ornements.  En 
dresser  ici  un  catalogue  descriptif  serait,  en  l'absence  de 
figures,  un  travail  aride  et  san^  profit. 

Les  trois  quarts  au  moins  des  vases  ornés  de  cette  fabrique, 
c'est-à-dire  presque  tous  les  bols  carénés  (forme  29)  et  une 
partie  des  bols  hémisphériques  (forme  87)  et  des  vases  cylin- 
driques (forme  3o),  présentent  une  décoration  ornementale. 
Des  rinceaux  et  des  feuillages  variés  développent  leur  tige 
flexucuse  sur  la  partie  cylindrique  du  bol  29  et  parfois  aussi 
sur  sa  panse,  mais  celle-ci  porte  très  souvent  de  simples 
cannolurcs.  D'autres  fois,  les  feuillages  font  place  à  de  petites 


I.A    F\BKIQUF.    I>i:    LA    OU  \  ll'KSI'.NQrr.  .).1 

représentations  animées,  quadrupèdes,  oiseaux,  gladiateurs, 
encadrées  dans  des  compartiments  rectangulaires  ou  métopes 
qui  alternent  avec  des  combinaisons  géométriques.  Les  types 
mythologiques  n'apparaissent  guère  que  sur  les  formes  3o 
et  37,  en  même  temps  que  certains  sujets  de  genre.  Au  total, 
l'ensemble  des  figures  que  j'ai  relevées  à  la  Graufesenque,  \ 
compris  les  animaux,  se  compose  d'environ  cent  cinquante 
sujets,  nombre  relativement  faible  si  on  le  compare  à  celui  des 
poinçons  de  Lezoux.  Sans  doute  les  découvertes  ultérieures  ne 
manqueront  pas  d'augmenter  cet  appoint,  mais  il  n'en  est  pas 
moins  certain  que  le  répertoire  des  types  en  usage  chez  les 
potiers  rutènes  ne  présentait  pas  la  richesse  de  celui  des  potiers 
arvernes.  La  répétition  fréquente  d'un  certain  nombre  de 
sujets  sur  de  très  nombreux  exemplaires  ne  provenant  pas  des 
mêmes  moules  nous  indique  que  l'assortiment  des  poinçons 
était  peu  varié. 

L'exécution  artistique  est  très  inégale.  On  reconnaît  dans 
quelques  figures  des  copies  assez  fidèles  de  sujets  populaires. 
D'autres,  en  plus  grand  nombre,  trahissent  l'inexpérience 
complète  et  la  naïveté  du  modeleur. 

Un  fait  essentiel  doit  être  retenu.  Il  n'y  a  pas  la  moindre 
ressemblance  entre  les  types  d'Arezzo  et  ceux  de  la  Graufe- 
senque ou  de  toute  autre  fabrique  gauloise.  Parmi  les  onze 
cents  sujets  dont  se  compose  mon  album  de  reliefs  céramiques, 
constitué  d'après  les  vases  fabriqués  en  Narbonnaise,  en  Aqui- 
taine et  en  Lyonnaise,  je  n'en  ai  pas  retrouvé  un  seul  sur  les 
vases  si  nombreux  du  musée  d'Arezzo,  non  plus  que  sur  les 
poteries  indigènes  des  diverses  collections  de  l'Italie.  Le  réper- 
toire des  types  céramiques  de  la  Gaule  s'est  donc  constitué  en 
dehors  de  toute  influence  imputable  aux  fabriques  de  la  Pénin- 
sule. Ce  fait  s'explique  aisément  si  l'on  observe  que  la  déco- 
ration figurée  — j'entends  par  là  celle  dont  la  figure  humaine 
constitue  le  thème  principal  —  n'a  été  adoptée  par  les  potiers 
rutènes  qu'un  demi- siècle  environ  après  leurs  premiers  débuts 
dans  la  fabrication  de  vases  sigillés. 

Quelles  furent  alors  ses  sources  d'inspiration?  On  ne  saurait 
y  découvrir  la  moindre  trace  d'un  élément  gaulois.   Aucune 


5^  RtVim    DES    KTL'DES    ANCIENNES 

des  divinités  celtiques  ne  se  mêle  aux  Olympiens.  Dans  la 
vallée  de  l'Allier  et  près  du  Rhin,  les  fabricants  de  figurines 
blanches  n'ont  pas  entièrement  renié  les  dieux  indigènes. 
Quelques  Eponas,  quelques  Dispaters,  de  nombreuses  déesses- 
mères,  qui  correspondaient  peut-être  à  d'anciennes  concep- 
tions religieuses  de  la  Gaule  indépendante,  se  rencontrent 
auprès  de  Vénus.  d'Apollon,  de  Jupiter  et  de  Junon.  Mais  ces 
figurines  étaient  appelées  à  meubler  les  laraires  et  les  tom- 
beaux. Leur  destination  religieuse  ou  funéraire  difîère  entière- 
ment de  celle  des  vases,  ustensiles  domestiques,  dont  l'orne- 
mentation dépendait  beaucoup  moins  des  traditions  religieuses 
que  des  tendances  générales  qui  s'exerçaient  alors  dans  l'art 
industriel. 

Le  répertoire  des  types  céramiques  de  la  Gaule  s'est  cons- 
titué surtout  à  l'aide  d'emprunts  gréco- romains.  A  l'exemple 
de  tous  les  artistes  de  leur  temps,  les  modeleurs  de  ces  matrices 
sont  allés  puiser  sans  cesse  au  vieux  fonds  des  créations  hellé- 
nistiques. Ils  ont  pris  parfois  pour  modèles  les  beaux  ouvrages 
de  la  toreutique.  Les  modestes  poteries  d'argile  ont  tenté  de 
rivaliser  avec  la  somptueuse  vaisselle  en  métal  précieux  des 
tables  romaines  ;  mais  il  faut  se  garder  de  croire  que  les  pote- 
ries ornées  aient  jamais  été  fabriquées  à  l'aide  du  surmoulage 
des  pièces  d'argenterie.  On  doit  encore  accorder  une  part  d'in- 
fluence aux  productions  originales,  souvent  peu  recomman 
dables,  de  l'art  provincial.  De  même  que  pour  les  petits 
bronzes,  les  figurines  et  les  bas-reliefs  décoratifs  ou  funéraires, 
on  rencontre  sur  les  vases  de  la  Graufesenque  un  assez  grand 
nombre  de  types,  mythologiques  et  autres,  dont  l'origine  ne  se 
rattache  pas  à  l'imitation  d'un  modèle  classique.  Les  éléments 
constitutifs  de  ce  Typenschatz  céramique  ne  sont  donc  pas 
homogènes.  Ils  varient,  d'ailleurs,  avec  les  différents  centres 
et  les  diverses  périodes  de  fabrication.  Chaque  région  possède 
ses  sujets  favoris,  souvent  reproduits  simultanément  ou  succes- 
sivement par  plusieurs  potiers  du  même  groupe.  Neuf  fois  sur 
dix  le  lieu  de  fabrication  des  vases  ornés,  même  anépigraphes, 
peut  être  déterminé  avec  certitude  par  le  simple  examen  des 
sujets  qui   le  décorent.  Le  nombre  des  types  communs  aux 


LA    FABRIQUE    DE    L\    GUAUFESEÎiQLfc  55 

fabriques  du  Midi  et  à  celles  du  Centre  de  la  Gaule  est  très 
restreint.  Quelques-uns  reproduisent  avec  une  remarquable 
habileté  d'exécution  des  modèles  empruntés  à  la  statuaire  et 
aux  bas-reliefs.  Une  Diane  à  la  biche  au  geste  archaïque, 
motif  très  répandu  aussi  bien  sur  les  vases  de  la  Graufesenque 
que  sur  ceux  de  Lezoux,  est  une  réplique  contaminée  de  l'un 
des  types  des  bas -reliefs  néo-attiques'.  L'influence  de  l'art 
hellénistique  se  manifeste  dans  certains  sujets  de  genre,  quelles 
que  soient  les  maladresses  de  l'interprétation.  Voici,  à  titre 
d'exemple,   deux  scènes  de  pêche  de    styles   différents,    mais 


Fir..   C). 


procédant  de  l'imitation  des  mêmes  modèles.  Sur  le  premier 
fragment  (fig.  6),  signé  du  nom  de  Germanus%  nous  rencon- 
trons le  pêcheur  classique  des  fresques  de  Pompéi  et  de 
certains  vases  d'argent,  assis  sur  un  tertre,  à  l'ombre  d'un 
arbre.  Son  compagnon,  qui  s'apprête  à  se  jeter  à  l'eau,  se 
débarrasse  de  son  pagne.  Aux  branches  de  l'arbre  sont 
suspendus    trois   énormes   poissons,  dont   l'empreinte   a   été 


1.  F.  Hauser,  Die  neu-atlischen  Reliefs,  pi.  I,  fig.  g. 

2.  Il  est  certain  que  ce  Germanus,  dont  la  production  en  vases  ornés  a  été  consi- 
dérable, travaillait  à  la  Graufesenque.  Sa  marque  a  été  recueillie  souvent  par  l'abbé 
Gérés  (GERMANIM;  GERMANI  O;  GERMAN;  GERM;  OF  GERMA,  etc.)  et  par 
MM.  Hermet  et  de  Carlshaus^n,  en  1901.  Il  vivait  avant  l'an  79  puisqu'un  de  ses 
vases  s'est  rencontré  à  Pompéi.  Au  reste,  on  retrouve  sur  d'autres  poteries  ornées  de 
la  Graufesenque  le  personnage  nu  figuré  ici  derrière  le  pêcheur.  Ce  fragment,  recueilli 
à  Clermont,  fait  partie  de  la  collection  céramique  de  M.  Kuhn.  de  Marciilat  (Allier), 
qui  me  l'a  obligeamment  communiqué. 


nFvuF,  nrs  ictldks  anciennes 


obtenue  à  l'aide  de  la  même  matrice.  La  seconde  scène  (lig.  7), 
empruntée  à  un  moule  cylindrique  (forme  3o),  trouvé  à  la 
Graufesenque  en  1902,  trahit,  par  la  naïveté  du  dessin,  l'inex- 
périence de  l'artiste.  L'indigence  de  la  collection  de  sujets 
dont  dispose  le  potier  est  manifeste.  Le  personnage  principal, 
auprès  duquel  une  ligne  est  plantée  dans  le  sol  n'est  qu'un 
pêcheur   d'occasion.   On   le    retrouve   sur    d'autres    vases    se 

,^_ 

Fio.  7. 

livrant  à  une  tout  autre  occupation  :  de  ses  deux  mains  tendues 
en  avant,  il  retire  des  flancs  d'un  quadrupède  les  entrailles 
destinées  à  quelque  sacrifice.  Même  à  Lezoux  nous  rencon- 
trerons quelques  exemples  de  cette  multiplicité  des  rôles 
donnés  à  un  même  personnage  dont  on  se  borne  à  modifier 
les  attributs.  Mais  les  potiers  arvernes  se  sont  rarement 
montrés  parcimonieux  dans  la  confection  des  matrices  figu- 
rées. Ils  ont,  au  contraire,  multiplié  à  profusion  les  types 
mythologiques.  L'un  d'entre  eux,  Libertus,  celui  qui  mérite 
d'occuper  le  premier  rang  parmi  les  potiers  modeleurs  de  la 
Gaule  romaine,  exerça  à  n'en  pas  douter  une  influence  pré- 
pondérante sur  le  style  décoratif  des  potiers  de  Lezoux.  C'est 
à  lui  que,  dans  cette  importante  fabrique,  le  répertoire  des 
types  est  redevable  de  la  variété  et  de  la  valeur  artistique  de 
SCS  éléments.  Avec  les  admirables  produits  de  ce  céramiste 
encore  nourri  des  saines  traditions  classiques,  les  créalioris 
de  l'art  gréco -romain  se  sont  répandues  dans  toute  la  Gaule, 
contribuant  à  la  ditTusion  des  mythes  de  la  religion  nouvelle 
parmi  la  vaste  clientèle  populaire  des  officines  arvernes. 
La  fabrique  de  la  Graufesenque,   au    temps    où    travaillait 


!A    FABRIQUE    DE    LA    fiRVUFESENQUE  07 

Libertus,  vers  le  commencement  du  n"  siècle,  se  trouvait 
en  pleine  décadence,  comme  nous  le  verrons  plus  loin.  La 
période  de  fabrication  durant  laquelle  l'ornementation  figurée 
se  substitua  généralement  à  l'ornementation  décorative  n'eut 
dans  les  officines  rutènes  qu'une  durée  assez  courte',  et  c'est 
dans  les  ateliers  de  l'Auvergne  et  de  la  Germanie  qu'il  faut 
en  étudier  le  développement. 

IV.    L'ÉPOQUE    DE    LA    FABRICATION    ET    LA    DIFFUSION 
DES    VASES    RUTÈNES 

J'arrive  à  la  question  la  plus  importante  et  la  plus  délicate 
de  toutes  celles  que  soulève  létude  du  gisement  céramique  de 
La  Graufesenque.  A  quelle  date  peut- on  placer  le  début  et  la 
fin  de  la  période  d'activité  de  cette  fabrique? 

De  grands  pfforts  ont  été  faits  depuis  quelques  années,  dans 
les  provinces  rhénanes,  pour  jeter  les  bases  d'une  classifi 
cation  chronologique  des  diverses  poteries  gallo-romaines. 
Tout  le  monde  s'accorde  à  reconnaître  l'extrême  utilité  de 
cette  tâche.  Le  jour  où  le  but  aura  été  pleinement  atteint,  les 
moindres  débris  de  vases  gallo-romains  guideront  l'archéo- 
logue dans  ses  recherches  et  constitueront  d'excellents  chro- 
nomètres pour  déterminer  la  date  de  l'occupation  des  stations 
antiques.  11  y  a  déjà  beaucoup  à  prendre,  pour  la  poterie 
sigillée,  dans  le  travail  de  M.  Dragendorff,  et  pour  la  céra- 
mique en  général  dans  l'ouvrage  de  M.  Kœnen.  Mais  M.  Dra- 
gendorff, en  raison  du  plan  et  de  l'objet  même  de  son  étude 
embrassant  tout  le  développement  de  l'industrie  sigillée,  ne 
pouvait  que  s'en  tenir  à  des  généralités  en  ce  qui  concerne  la 
Gaule.  Au  reste,  presque  toute  la  masse  des  matériaux  utilisables 
est  encore  inédite.  De  tous  côtés  on  a  dressé  des  listes  de  noms, 
mais  combien  sont  rares  dans  nos  publications  les  reproduc- 
tions des  types  figurés  et  des  différentes  formes  !  C'est  à  l'aide 
de  documents  dispersés  dans  toutes  les  collections  françaises  et 
étrangères,  qu'il  faut  tenter  de  pénétrer  dans  le  détail  des  faits. 

Tous  les  types  de  l'industrie  gallo-romaine,  objets  de  bronze, 
verres,  poleries  et  autres  objets,  n'ont  cessé  de  se  transformer 


58  RLVLE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

durant  les  quatre  premiers  siècles.  Il  appartient  aux  archéo- 
logues de  la  génération  présente,  aujourd'hui  que  l'étude  des 
petites  antiquités,  longtemps  abandonnées  aux  amateurs  de 
curiosités,  fait  l'objet  de  recherches  scientifiques,  de  déter- 
miner les  phases  de  cette  évolution  industrielle.  Il  s'agit  donc 
de  rechercher  avec  soin  les  gisements  céramiques  à  date 
certaine,  et  de  constituer  une  série  de  types  correspondant  à 
autant  de  périodes  déterminées.  Les  limites  de  cet  article  m'obli- 
gent à  m'en  tenir  à  l'indication  sommaire  des  faits  essentiels. 

La  poterie  sigillée  se  rencontre  dans  les  officines,  parmi  les 
vestiges  des  habitations  et  dans  les  sépultures.  Théoriquement, 
il  semblerait  qu'en  notant  avec  soin  l'ordre  de  succession  des 
débris  avoisinant  les  fours,  on  se  procurerait  déjà  les  éléments 
d'une  classification  relative.  En  fait,  ceux  qui  ont  dirigé  ou 
visité  les  fouilles  de  quelque  fabrique  savent  que  c'est  là  une 
tâche  difficile  et  le  plus  souvent  stérile.  Ces  débris  ne  se  pré- 
sentent pas  ordinairement  comme  des  sédiments  stratifiés. 
On  les  rencontre  le  plus  souvent  dans  des  sortes  de  fosses 
dont  les  couches  ont  été  remuées  et  mêlées.  Les  monnaies, 
associées  aux  récoltes  céramiques,  procurent  parfois  de  pré- 
cieux indices.  Il  est  regrettable  que  nous  n'ayons  pas  l'inven- 
taire de  celles  que  l'abbé  Cérès  avait  recueillies  à  la  Graufe- 
senque.  Au  cours  des  fouilles  récentes  (1901-1902),  il  n'en  a  été 
trouvé  que  deux  dont  le  type  soit  distinct.  L'une  est  à  l'effigie 
de  Néron;  l'autre,  frappée  sous  Auguste  ou  Tibère,  porte  au 
revers    la   représentation    de  l'autel   de  Rome  et   d'Auguste. 

Pour  l'extrême  début  de  l'époque  impériale,  nous  n'avons 
en  Gaule  qu'une  seule  ville  antique  dont  la  date  de  l'abandon 
soit  exactement  déterminée,  c'est  Bibructc,  désertée  au  milieu 
du  principat  d'Auguste.  Mais  voici  que  des  découvertes 
récentes  viennent  de  mettre  au  jour,  dans  la  Germanie  indé 
pendante,  en  Westphalie,  les  ruines  d'un  castetlwn  qui  paraît 
bien  être  celui  d'Aliso,  mentionné  par  Tacite  dans  son  récit 
sur  l'expédition  de  Germanicus  en  l'an  16  après  ,I.-C.  Sans 
entrer  dans  la  discussion  d'une  identification  géographique 
que  les  archéologues  allemands  ont  adoptée,  on  peut  affirmer, 
avec  M.  Hitlcrling.  que  roccupalion  des  établissements  romains 


LA    FABRIQUE    T)E    tA    r.RAUFESÈ>QtE  5f) 

de  Hallern  —  c'est  le  nom  acliiel  de  celte  localité  —  est  cir- 
conscrite dans  une  étroite  limite  de  vingt  à  trente  années,  entre 
la  première  campagne  de  Drusus  et  le  rappel  de  Germanicus  '. 
A  ce  moment,  à  partir  de  l'an  i6  après  J.-C,  lorsque  les 
légions  romaines,  sur  un  ordre  de  Tibère,  abandonnèrent 
définitivement  l'espoir  de  reculer  jusqu'à  l'Elbe  la  frontière 
de  l'empire,  les  traces  de  la  civilisation  romaine  disparaissent 
complètement  dans  le  Hanovre  et  la  Westphalie.  Les  anti 
quités  découvertes  à  Haltern  constituent,  dans  ces  conditions, 
une  source  précieuse  d'inforraalions  archéologiques  pour  la 
durée  du  principal  d'Auguste.  Ainsi  que  l'a  fait  ressortir 
M.  Rilterling,  il  y  a  un  remarquable  parallélisme  entre  ces 
fouilles  et  celles  du  Mont  Beuvray.  De  l'étude  des  vases  sigillés 
recueillis  dans  ces  deux  stations,  il  ressort  clairement  qu'à 
cette  époque  la  fabrique  de  Graufesenque  n'existait  pas  encore, 
tout  au  moins  comme  centre  important  de  fabrication.  Les 
échantillons  de  poterie  rouge  sont  nombreux  tant  à  Bibracte 
qu'à  Haltern.  A  Bibracte,  ils  appartiennent  tous  aux  fabriques 
italiques.  Dans  les  récoltes  de  Haltern,  dont  l'abandon  est 
postérieur  de  vingt  ans  environ  à  celui  de  Bibracte,  on  voit 
déjà  apparaître,  à  côté  des  mêmes  noms  arétins,  d'autres 
marques  nouvelles  qui  pourraient  être  originaires  non  plus  de 
l'Italie,  mais  du  sud  de  la  Gaule,  notamment  les  estampilles 
si  connues  d'Ateius  et  de  ses  esclaves.  Ces  marques  ne  peuvent 
pas  encore  être  localisées  ^  Mais  un  fait  essentiel  subsiste, 
à  savoir  que  vers  l'an  20  après  l'ère  chrétienne,  les  poteries 
des  Butènes  ne  font  pas  encore  parler  d'elles  dans  l'empire 
romain.  Aucune  des  marques  de  la  Graufesenque  n'apparaît 
ni  au  Mont  Beuvray  ni  à  Haltern. 

On  ne  saurait  objecter  l'éloignement  de  Haltern  et  prétendre 
que  les  potiers  rutènes  pouvaient  posséder  déjà  une  clientèle 


!.  Haltern  und  die  Altertumsforscliung  an  der  Lippe.  Munster,  ujoi,  m  Mitteil.  der 
Alterthums  ■  Kommission  fiir  W'est/alen,  II  (voir  surtout  le  chapitre  B,  Die  Fundstiicke, 
par  M.  Rilterling). 

2.  M.  Osé,  un  des  archéologues  allemands  qui  se  sont  l'ait  une  spécialité  de 
l'étude  des  noms  de  potiers  de  l'époque  romaine,  incline  à  croire  que  le  polier  italien 
Ateius  aurait  eu  quelque  part  une  succursale  dans  la  Narbonnaise.  (Bon.  Jahr.,  lor, 
p.  27).  Celte  hypothèse  n'a  pas  encore  été  confirmée  par  les  découvertes.  Les  marques 
d'Aloius  ne  se  sont  pas  encore  rencontrées  dans  aucune  des  officines  de  la  Gaule. 


(>0  KKVUE    DKS    ETUDES    A>CIE>NES 

d'exportation  sans  trafiquer  avec  la  région  du  Rhin.  C'est  là, 
au  contraire,  qu'ils  ont  trouvé  leurs  plus  larges  débouchés. 
Il  suffît  d'ouvrir  le  tome  XIII  (3"  partie,  fasc.  i)  du  Corpus 
pour  constater  combien  les  marques  de  la  Graufesenque  sont 
exlraordinairement  abondantes  à  Vechten,  dans  le  pays  des 
Bataves,  à  Xanten  et  à  Neuss.  Nulle  part,  ni  dans  la  Celtique 
ni  même  dans  la  iNarbonnaise,  nous  ne  rencontrerons  en  aussi 
grande  quantité  qu'à  Vechten  les  marques  de  la  Graufesenque. 
Le  Mont  Beuvray  et  Haltern  ne  nous  ont  procuré  que  des 
conclusions  négatives.  11  n'en  sera  plus  de  même  avec  le 
cimetière  d'Andernach,  situé  dans  la  vallée  du  Rhin  et  exploré 
en  1879  (musée  de  Bonn).  Des  deux  groupes  de  sépultures 
qu'il  renferme,  le  plus  récent  ne  remonte  qu'au  m"  siècle, 
le  plus  ancien  au  temps  d'Auguste,  de  Tibère,  de  Claude  et  de 
Néron.  Les  dernières  monnaies  sont  celles  de  Néron.  Or,  dans 
l'inventaire  par  tombes  dressé  par  M.  Koenen  {Bonner  Jahrbii- 
cher,  1888,  page  ôoetsuiv.),  à  côté  d'un  grand  nombre  d'estam 
pilles  données  par  des  «  vases  belges  »,  je  relève  les  suivantes  : 

I .  BASSI,  dans  les  cendres  des  bûchers  d'incinération,  p.  175. 

•i.  OF   ARDACI,  ibid.,  p.  174. 

3.  BALBUS    F,  tombe  n^  7,  p.   16:2,  et  pi.  VI,  fig.  16.  Bol 

orné,  forme  29.  Avec  une  monnaie  d'Auguste. 
/».  OF   CRESTIO,  dans  les  restes  des  bûchers,  p.  176. 

5.  MACGARI,  tombe  n"  11,  p.   i65,  pi.  VII,  fig.  43.  Monnaie 

d'Antonia  Augusta  (Coh.,  6),  frappée  sous  Claude. 

6.  OF   MOU,  restes  des  bûchers,  p.  176. 

7.  OF    SABI,  ibid. 

Reportons-nous  à  la  liste  de  M.  Vialettes.  Nous  trouvons  : 

1.  BASSI. 

■2.  VRDACl;  OF    VRDA. 

3.  BALBl    M. 

4.  OF    CRESTIO. 

5.  OF  MACAR  (M  et  A  liés). 

6.  OF   MOI  (M  et  0  liés). 

7.  0    SABI;    OF    SABI  M. 


L\    FABRIQUE    DE    LA    GRAUFESENQUE  6l 

Le  n"  3  d'Andernach  est  un  vase  orné,  de  la  forme  29.  Son 
décor  à  rinceau  se  rencontre  sur  des  centaines  de  débris  de 
moules  et  de  vases  à  la  Graufesenque.  Enfin,  pour  plus  de 
certitude  encore,  les  qualificatifs  que  M.  Koenen  applique 
au  vernis  de  ces  vases  d'Andernach,  festgebrannte,  glanzend 
tiefrolhe,  suffiraient  presque  à  désigner  des  produits  de 
fabrique  rutène. 

Voilà  donc  un  second  fait  acquis.  Rapproché  des  observa- 
tions précédentes,  il  nous  permet  d'affirmer  que  Vexporlation 
des  poteries  de  la  Graufesenque  a  débuté  entre  la  fin  du  principal 
de  Tibère  et  l'avènement  des  Flaviens. 

Retournons  maintenant  aux  Instrumenta doniestica  du  Corpus, 
et  tout  d'abord  à  celui  qui  est  appelé  à  rendre  de  grands  services 
à  l'archéologie  gallo-romaine,  à  ce  premier  fascicule  de  la 
troisième  partie  du  tome  XIII,  récemment  paru,  où  MM.  Hirsch- 
feld,  Zangemeister  et  Bohn,  ce  dernier  seul  chargé  de  la 
rédaction,  ont  réussi  à  grouper,  au  prix  de  laborieux  efforts, 
la  masse  énorme  des  estampilles  des  Trois  Gaules  et  des  Ger- 
manies.  A  chacun  des  noms  précités,  l'énumération  des 
trouvailles  remplit  les  longues  colonnes  du  texte,  nous  per- 
mettant de  mesurer  d'un  coup  d'œil  la  prodigieuse  diffusion 
des  poteries  sorties  des  ateliers  rutènes.  Presque  toutes  les 
grandes  villes  gauloises  se  retrouvent  sur  chacune  de  ces 
listes,  et  comme  je  l'ai  déjà  indiqué,  Vechten,  l'ancienne 
Fictio,  au  pays  lointain  des  Bataves,  constitue,  dans  cette 
région  germanique,  une  sorte  de  grand  entrepôt  de  produits 
de  notre  Condatomagus. 

Si  nous  passons  en  Bretagne,  bien  mieux  encore  que  le 
tome  VII  du  Corpus,  dont  V Instrumentum  est  devenu  très 
incomplet,  une  visite  aux  musées  de  Londres  et  de  Reading 
(fouilles  de  Silchester),  et  surtout  à  celui  du  Guild  Hall,  le 
Carnavalet  de  la  Cité,  nous  réserve  les  mêmes  surprises.  L'île 
de  Bretagne  —  à  part  l'officine  de  Castor  (Northampton),  qui 
n'a  fabriqué  que  des  vases  barbotinés,  mais  en  grande  abon- 
dance —  n'a  jamais  eu  de  fabriques  de  poteries  sigillées- 
Elle  en  faisait  néanmoins  une  grande  consommation.  La 
Graufesenque    au   début,    Lezoux    et   même    Rheinzabern,  au 

Rev.  Et.  anc.  j 


62  REVL'E    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

ji''  siècle,  ont  trouvé  là  des  débouchés  importants  et  réguliers. 

Voici  un  exemple  : 

Les  vitrines  du  Musée  de  Reading  (fouilles  de  Silchester) 
contiennent,  à  côté  de  nombreux  débris,  environ  3/|  vases 
ornés,  à  vernis  rouge,  à  peu  près  complets.  Soit  à  l'aide  de 
leur  décor,  soit  au  moyen  de  leurs  marques,  j'ai  pu  reconnaître 
leur  origine.  Ils  se  répartissent  de  la  façon  suivante  : 


La 
Graufesenque 

Lezoux 

Fabrication 
incertaine 

Totaux 

Forme  29.    .    .    . 
Forme  3o.    .   .    . 

9 
3 

/| 

I 

=     9 

=     8 

Forme  87  ...    . 
Totaux.    . 

5 
17 

12 
16 

I 

=  '7 
=  3/, 

Dans  l'ensemble,  les  vases  de  la  Graufesenque  représentent 
le  1"  siècle  et  ceux  de  Lezoux  le  siècle  suivant.  Je  ne  puis 
entrer  ici  dans  le  détail  de  cette  classification. 

Quittons  les  régions  du  Nord  pour  redescendre  dans  la 
Péninsule  italique.  Là  encore,  et  avant  l'an  79,  les  bols  ornés, 
aussi  bien  que  les  simples  assiettes  de  la  Graufesenque  avaient 
pénétré.  Au  cours  d'un  voyage  en  Italie,  durant  les  derniers 
mois  de  1901,  j'ai  constaté  l'importance  de  cette  exportation. 
Les  rédacteurs  du  Corpus  avaient  déjà  observé  le  caractère 
exotique  de  certaines  marques  de  la  Péninsule,  d'ailleurs  fré- 
quentes dans  la  Narbonnaisc.  Est  ou  videtur  originis  exlernae, 
écrit  M.  Dressel  au  sujet  de  ces  estampilles.  Presque  toujours 
—  car  l'importation  de  Lezoux  a  été  minime  et  celle  de  Rhein- 
zabern  nulle  dans  l'Italie  centrale  et  méridionale,  —  presque 
toujours  on  peut  remplacer  avec  certitude  exlernae  par  rutenae. 

Depuis  quelques  années,  on  recueille  à  Rome  ces  fragments 
de  poterie  antique  jadis  trop  dédaignés.  Au  Forum,  M.  Boni 
fait  étudier  avec  soin  les  moindres  tessons,  considérant  avec 
raison  que  la  céramique  est  le  meilleur  chronomètre  lorsqu'il 
s'agit  du  classement  de  stratifications  archéologiques.  Au 
Musée  national,  j'ai  pu  passer  en  revue  une  grande  quantité 
de  débris  de  poterie  rouge  vernissée  dont  beaucoup  ont  été 
retirés  du  lit  du  Tibre.  Les  produits  de  la  Graufesenque  sont 
en  minorité  par  rapport  à  ceux  des  fabriques  italiques,  mais 


LA    FABRIQUE    DE    LA    GRAUFESENQIJE  63 

néanmoins  assez  abondamment  représentés.  Et  si,  comme  je 
le  crois,  l'exportation  des  vases  rutènes  n'a  eu  qu'une  courte 
durée,  il  faut  nécessairement  admettre  qu'elle  a  été  importante 
puisqu'elle  a  laissé  après  elle  de  nombreux  vestiges. 

Les  débris  de  vases  carénés  (forme  29)  sont  les  plus  com- 
muns. On  les  reconnaît  facilement  au  lustre  brillant  du  vernis 
rouge  et  au  style  du  décor.  Beaucoup  de  ces  fragments  pour 
raient  en  quelque  sorte  se  compléter  avec  ceux  de  la  Graufe- 
senque,  les  uns  et  les  autres  provenant  des  mêmes  moules. 
Lorsqu'une  marque  apparaît  sur  le  fond  intérieur  d'un  de  ces 
vases,  c'est  celle  d'un  potier  rutène.  Voici,  notamment,  les 
estampilles  de  cette  fabrique  que  je  relève  dans  le  tome  XV 
du  Corpus.  Elles  appartiennent  à  des  vases  unis  et  à  des  vases 
ornés  : 


Ci.  L.,  XV,  11,  fasc.  1. 


Fouilles  de  l'abbé  Cérè». 
Liste  publiée  par  l'abbé  Vialcltes. 


ATTICI 
OF-  BASSI 
CRESTI 
DAMONVS 
OF  FELICIS 
GALLICANI 
OF  COCI 
IVCV 


ATTICI 
OF-  BASSI 
OF  CRESTI 
DAMONI 
OF  FELIC 
GALLICANI 
OFCOCI 
IVCV 


NDVS 
IVCVNDI 
OF-  IVCVND 
MACAR 
MARC 

MRTIALIS  FE 
MOMMONI(s) 
OFPRIM 
SABINVS  F 
OF-  SARR 

OF  SECVND  fexlernaeorù 
OF  SILVANI 
s)VLPICI 
OF  VITAL 


5o:<o  b 

5069 

6096  a 

.5170 

J2Ï1  q  vase  orné 

5222  vase  orné 

5 108 

'  NDVS 
5273  b,  c.  (b  vase  orné)  IVCVNDI 

5273  d  vase  orné  OF-  IVCVND 

53o5  MACAR 

5321  a  MARCI 

:V626  MARTI  A  LIS  OF 

5355  '-=*  MOMMONIS 

5462  a  OF-  PRIMI 

554i  OF  SABINI 

55',4  OF  SARRI 

.)556oa  OF  SECVND 

.-,598  SILVANI 

56ii  SVLPICl 

5765a  vase  orné  OF  VITA-  VITALIS 


Il  est  très  remarquable  que  les  vases  arvernes  font  presque 
entièrement  défaut  dans  l'Italie  centrale  et  méridionale.  Parmi 
les  noms  de  potiers  étrangers  qui  figurent  dans  Vlnslrumentuni 


6'|  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

domeslicum  de  la  ville  de  Rome,  je  ne  reconnais  comme  arverne 
que  celui  d'Albucius',  sur  un  vase  orné  fabriqué  très  certaine 
nient  à  Lezoux.  Je  n'ai  rencontré,  d'ailleurs,  dans  les  collec- 
tions romaines,  aucun  des  types  figurés  des  officines  de  la 
vallée  de  l'Allier,  si  répandus  en  Gaule  et  en  Bretagne  au 
n'  siècle  de  notre  ère.  Et  pourtant  le  nombre  de  ces  types 
arvernes,  les  motifs  d'ornements  non  compris,  dépasse  six 
cents.  Sur  les  cent  cinquante  sujets  des  fabriques  rutènes, 
jen  ai  reconnu  une  vingtaine  dans  les  collections  de  la  ville 
de  Rome. 

Gagnons  maintenant  la  Campanie.  En  1866,  Overbeck 
publiait  dans  son  livre  sur  Pompéi»  un  bol  rouge  portant 
sur  sa  panse  la  légende  circulaire  BIBE  DE  MEO,  en  grandes 
lettres  décoratives  séparées  par  des  ornements.  Personne  ne 
soupçonnait  alors  son  origine  gauloise  sur  laquelle  M.  Dragen- 
dorll'  appela  l'attention.  Non  seulement  l'opinion  de  M.  Dra- 
gendorir  était  pleinement  justifiée,  mais  le  vase  pouvait  être 
attribué  avec  certitude  à  une  fabrique  de  la  Gauje,  celle  de 
Banassac,  dans  la  cité  des  Gabales.  Le  Musée  de  Mende  ren- 
ferme, en  efl'et,  plusieurs  débris  de  vases  absolument  sembla- 
bles, avec  des  fragments  de  la  même  légende:  BIBE EO... 

Ces  débris  proviennent  des  officines  de  Banassac.  Les  lettres, 
d'égalôs  dimensions,  sont  séparées  par  les  mêmes  motifs 
d'ornements.  Entre  la  première  et  la  dernière  lettre  de  la 
légende  circulaire,  un  buste  viril,  couronné,  tourné  de  profil 
à  droite. 

La  fabrication  de  ces  bols  à  légendes  décoratives,  ordinai- 
rement bachiques  ou  ethniques,  était  la  spécialité  des  potiers 
gabales.  On  ne  les  a  rencontrés  encore  dans  aucune  autre 
fabrifjue.  Mais  il  pouvait  rester  quelque  incertitude  sur  le  lieu 
de  la  découverte.  L'information  d'Overbeck  n'était- elle  pas 
erronée;'  Je  ne  doute  plus  de  son  exactitude  depuis  que  j'ai  vu, 
dans  les  musées  de  Naples  et  de  Pompéi,  une  belle  série  de 
bols  rouges  ornés,   retrouvés  sous  les  cendres  du  \ésuve  et 

I .  Je  connais  environ  cinquante  vases  ornés  portant  le  nom  de  ce  potier,  dont 
la  moitié  trouvés  à  Lezoux  où  l'on  a  encore  recueilli  cinq  moules  au  même  nom. 
1.  0\crbcck,  Pnrupéi,  ]i.   -h,  fij^.   uOg. 


^  \    FABRIQUE    DE    LK    GRAUFESENQl'E  (».") 

provenant    certainement   des    officines    de    la    Graufesenque. 
En  voici  l'inventaire  sommaire  : 


yi)  Musée  de  Pompéi 

I.  OF  BASSl  CO.  Hauteur  des  lettres,  .'>  millinièlres;  lon- 
gueur, 93  millimètres,  l'orme  99.  Un  rinceau  de  l'euillage  coui;t 
sur  la  frise  supérieure  du  vase.  Un  second  rinceau,  encadrant 
des  médaillons,  orne  la  panse.  Pour  ce  bol  et  pour  ceux  qui 
sont  décrits  ci-après,  sauf  indication  contraire,  l'estampille  se 
trouve  sur  le  fond  du  vase  à  l'intérieur. 

9.  SABINVS.  Hauteur  des  lettres,  A  millimètres;  longueur, 
90  millimètres.  Numéro  de  l'inventaire,  B/iS-Gyi.  Même  forme. 
Frise  divisée  en  métopes  renfermant  alternativement  un  sys- 
tème de  traits  verticaux  parallèles  et  un  ornement  cruciforme. 
Sur  la  panse  un  rinceau  de  feuillage  encadrant  dans  ses  lobes 
des  médaillons  avec  représentation  de  cygnes,  C.I.L.,  X,  2, 
8o55,  39  a. 

3.  SABINVS  F.  N"  5G2-663,  Même  forme  et  décor  analogue, 
sauf  que  les  métopes  de  la  frise  sont  remplies  par  des  demi- 
cercles  et  des  ornements  en  volutes.  C.I.L.,  X,  9,  8o55,  39  b. 

4.  Marque  illisible.  C/7//VGA////I.  N"  445.  Aleme  forme.  Sur 
la  frise  et  sur  la  panse,  décor  à  métopes  encadrant  des  motifs 
d'ornements  floraux. 

5.  Marque  illisible.  Même  forme.  N"  676.  Frise  à  rtiétopes 
avec  divers  quadrupèdes  dont  les  groupes  alternent  avec  des 
imbrications  de  flèches.  Sur  la  panse,  un  rinceau  de  feuillage. 

G.  Marque  illisible  et  incomplète.  Même  forme.  N"  5/16-674. 
Frise  dont  les  métopes  inscrivent  chacune  un  demi-cercle  qui 
sert  d'encadrement  tantôt  à  un  lapin,  tantôt  à  des  imbrications 
de  flèches.  Ces  motifs  alternent  de  deux  en  deux  comparti- 
ments. Sur  !a  panse,  métopes  à  médaillons  et  ornements. 

7.  Marque  illisible.  N"  551-679.  Même  forme.  Décor  simi- 
laire à  celui  du  n"  i. 

8.  Pas  de  marque.  Forme  37.  Par  le  style  de  son  décor,  ce 
spécimen  d'une  forme  nouvelle  est  encore  très  apparenté 
avec  certains  vases  de  la  forme  29.    Vu-dessous  des  oves  qui 


CiG  KEVUF    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

ici  font  leur  apparition,  on  voit,  disposés  en  bandes  hori- 
zontales, un  rang  de  grosses  perles,  un  rang  de  godrons,  une 
guirlande  de  feuilles  et,  enfin,  près  de  la  base,  un  large 
rinceau  encadrant  dans  ses  lobes  un  système  de  flèches 
imbriquées. 

B)  MrsKE  DE  \aples 

9.  GER-V\M.  \°  II 1623.  Forme  29.  Décor  à  rinceaux.  C.I.L., 
X,  2,  8o55,  20a. 

10.  OF  MOMMO.  N°  1 16995.  Même  forme.  Frise  à  rinceau. 
Panse  ornée  de  godrons.  C.I.L.,  \,  2,  8o55,  27  a. 

11.  OF  MOMMO.  N°  758/j.  Second  exemplaire  exactement 
semblable  au  précédent.  C.I.L.,  X,  2,  8o55,  276. 

12.  Double  marque  :  1°  sur  le  fond  à  l'intérieur  :  OF  MOM; 
2"  parmi  les  ornements  de  la  panse  :  MOM.  \°  ii3oo8.  Même 
forme.  Décor  similaire, 

i3.  SASMONOS.  N°  Il 71 12.  Même  forme.  Sur  la  frise,  un 
rinceau  dont  les  lobes  sont  remplis  d'imTaricalions  de  fers  de 
flèches.  Sur  la  panse,  rinceau  et  médaillons  à  animaux.  Cf. 
C.I.L.,  X,  2,  8o55,  36,  mauvaise  lecture  :   SONOIIDVS. 

i4.  PAVLLYS.  >"  1 16990.  Vase  de  petite  dimension.  Même 
forme.  Sur  la  frise,  guirlande  rectilinéaire  composée  de  têtes  de 
pavots.  Sur  la  panse,  un  rinceau  de  feuillages  encadrant  des 
médaillons  à  animaux.  C.I.L.,  X,  2,  8o55,  3o. 

i5.  Pas  de  marque.  N°  (?).  Même  forme.  Sur  la  panse  et  sur 
la  frise,  décor  à  métopes,  avec  animaux  (chiens,  lions,  etc.). 

16.  Pas  de  marque.  N"  11 2991.  Forme  37.  Décor  à  métopes. 
Ornements  cruciformes  et  médaillons.  Bacchus,  Vmour  ou 
Victoire,  gladiateurs. 

17.  N"  1 16989.  Même  forme.  Décor  similaire.  Médaillons 
remplacés  par  des  compartiments  en  demi -cercles,  renfer- 
mant des  ornements  cruciformes. 

18.  Pas  de  marque.  N°  1 12898.  Même  forme.  Sur  la  panse,  au- 
dessous  des  oves,  quatre  bandes  horizontales  présentent  la  pre- 
mière une  guirlande  de  feuilles,  la  seconde  et  la  quatrième  une  frise 
dOriioments  en  forme  d'S,  la  troisième  un  rinceau  de  feuillages. 

19.  Pas   de    marque.     N"    .3710.    Même    forme.    Ce    vase   est 


FiG.  8. 


I.A    FABRIQUn    DE    I.A    fiRAUFESENQUF,  {')- 

incomplet.  Sur  la  partie  lisse  étaient  fixées  deux  petites  anses 
plates.  Tandis  que  tous  les  exemplaires  précédents  sont  recou 
verts  d'un  vernis  rouge,  celui-ci  porte  un  vernis  jaune  brillant, 
veiné  de  rouge.  Décor  à  métopes  encadrant  alternativement 
un  double  médaillon  avec  un  petit  génie  entre  deux  lapins  et 
un  ornement  cruciforme  à  imbrications. 

Voilà  donc  au  total  dix -neuf  vases  ornés  de  la  Graufesenque 
retrouvés  à  Pompéi  et  dont  l'origine  est  nettement  indiquée 
par  les  diverses  particularités 
de  leurs  formes,  de  leur  déco- 
ration, de  leur  vernis  et  de 
leurs  marques.  Nous  trouvons 
même  sur  un  exemplaire  ce 
vernis  jaune,  veiné  de  rouge,  qui  ne  s'est  rencontré,  comme 
nous  l'avons  dit,  dans  aucune  autre  fabrique.  Les  marques  de 

Mommo  sont  particulièrement 
caractéristiques.  Dans  les  fouil- 
les de  1 901,  MM.  Hermetetde 
Carlshausen  ont  recueilli  sur 
des  fragments  de  vases  ornés 
plus  de  soixante  exemplaires 
de  la  marque  de  ce  potier, 
avec   toutes  ses   variantes  : 

vase  (le  Mommo,  trouvé  à  Pompei.  MOAMONIS,    OF   MOMMO,    OF 

MOMMO,  OF  MOM,  OF  MO.  Elle  n'est  pas  moins  abondante  sur 

les  vases  unis.  De  plus  quatre  fragments  de  moules  (fîg.  8  et  9) 

présentent  la  marque  OF  MOM 

tracée   sur   la    panse,   comme 

celle  du  bol  n°  12.  Parmi  les 

nombreux  vases  retrouvés  en 

fabrique,    quelques-uns    sont 

exactement  semblables  à  ceux 

de  Pompéi  ou  n'en  diffèrent 

que  par  de   légères  variantes 

dans  l'ornementation.  Je  me  borne  à  mettre  ici  en  parallèle 

deux  bols  signés  OF  MOMMO,  l'un  (fig.  10)  du  musée  de  Naples 

(n"  10  de  l'inventaire  qui  précède),  l'autre  (fig.  1 1)  de  la  coUec- 


fiM''! 


FlG. 


CST-  —' 

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Fig.  II. 

Vase  do  Miiimuo.  trouvé  à  la  Graufesenque. 

08  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

tion  Hermet,  trouvé  en  1901  à  la  Graufesenque.  Chacun  des 
autres  bols  gaulois  de  Pompéi  se  prêterait  à  un  rapproche- 
ment aussi  caractéristique. 

Il  est  regrettable  que  nous  ne  puissions  savoir  exactement 
ians  quelles  habitations  et  dans  quelles  conditions  ces  vases 
ont  été  trouvés.  Mais,  à  l'avenir,  grâce  à  la  méthode  scienti- 
fique qu'apporte  dans  la  conduite  des  fouilles  l'éminent  direc- 
teur actuel  de  ce  service,  M.  Pais,  les  récoltes  céramiques, 
autrefois  négligées,  nous  procureront,  sans  doute,  une  moisson 
nouvelle  d'observations  intéressantes. 

11  serait  superflu  de  faire  ressortir  l'importance  de  ces  trou- 
vailles. Non  seulement  la  présence  des  poteries  ornées  de  la 
Gaule  en  Campanie  nous  procure  une  preuve  matérielle  du 
développement  imprévu  que  l'industrie  ficiile  avait  atteint  au 
nord  des  Alpes  quelques  années  après  le  milieu  du  i"  siècle, 
mais  elle  nous  livre,  pour  le  classement  chronologique  des 
vases  rutènes,  un  point  de  repère  extrêmement  utile. 

De  ces  découvertes,  on  peut,  en  eflet,  conclure  : 

r  Qu'antérieurement  à  l'an  79,  le  décor  du  bol  29  avait 
achevé  son  évolution,  toutes  ses  variétés,  rinceaux  et  godrons, 
rinceaux  et  médaillons,  métopes  à  figures  d'animaux,  se  ren- 
contrant déjà  à  Pompéi. 

2"  Que  le  bol  87  avait  déjà  commencé  à  paraître,  mais  qu'il 
devait  être  alors  de  date  récente  puisqu'on  ne  compte  que 
cinq  modèles  de  ce  vase  sur  dix-neuf  et  que  leur  décoration 
est  encore  apparentée  de  près  à  celle  du  type  précédent. 

3°  Que  le  bol  à  inscriptions  décoratives,  de  la  fabrique  de 
Banassac,  était  déjà  connu  et  exporté. 

f\°  Que  les  ateliers  rutènes  de  Bassus  Coeli,  de  Germanus, 
de  Mommo,  de  Paullus,  de  Sabinus  et  de  Sasmonos  étaient 
déjà  en  pleine  activité  avant  cette  date  de  l'an  79. 

Une  curieuse  découverte  de  la  Graufesenque  va  nous  per- 
mettre d'ajouter  d'autres  noms  h  celte  liste.  Les  fouilles  de 
1901  et  de  1902  ont  ramené  à  la  lumière  de  précieux  graffiles 
écrits  après  cuisson,  avec  la  pointe  d'un  style,  sur  des  fragments 
de  plateaux  en  terre  sigillée.  Déjà  deux  spécimens  de  graflîtes 
similaires  avaient  été  trouvés  au  même  endroit  et  publiés  par 


l.K    FABRIQUE    DE    LA    GRALFESENQUE  fiq 

l'abbé  Céiès.  Un  antre  s'était  rencontré  dans  les  ateliers  de 
Montans.  Or,  ces  graifites  ne  sont  pas  autre  chose  que  des 
notes  de  comptabilité  rédigées  dans  les  officines  elles-mêmes. 
Il  semble  difficile,  il  est  vrai,  d'en  fixer  exactement  la  nature. 
S'agit-il  de  bordereaux  de  commande,  de  livraison  ou  d'une 
autre  opération  commerciale?  Ce  problème  sera  examiné 
lorsque  les  trois  nouveaux  exemplaires  découverts  par 
MM.  Hermet  et  de  Carlshausen  auront  été  livrés  à  la  publicité. 
On  devra  comparer  ces  graffites  des  officines  gauloises  avec 
ceux  d'Arezzo  reproduits  dans  l'Instrument  uni  dômes  tic  um  de 
l'Étrurie,  récemment  paru  (C.  I.  L.,  XI,  6702  et  suiv.).  Mais  nous 
pouvons  déjà  puiser  une  indication  précieuse  dans  un  de  ceux 
qui  proviennent  des  fouilles  de  1901.  L'un  des  inventeurs  en 
a  déjà  publié  une  description  sommaire  : 

((  Ce  graffîte,  écrit  M.  l'abbé  Hermet,  comprend  trois  colon- 
nes: la  première  donne  le  nom  des  potiers,  la  seconde  le  nom 
des  vases,  la  troisième  la  quantité  des  produits  fabriqués 
ou  livrés.  Les  noms  de  potiers  sont  :  FVSCVS,  MARCIO, 
FEUX,  MOMO,  LOVSIVS,  COSOJVS,  CORNVTVS  et  VACACA. 
Plusieurs  de  ces  noms  ont  été  trouvés,  par  M.  Cérès  et  par 
nous,  estampillés  sur  les  poteries.  Les  noms  de  vases  sont 
indiqués  en  abrégé,  ce  qui  en  rend  l'interprétation  un  peu 
problématique.  Voici  cependant  celle  qui  est  proposée,  sous 
toutes  réserves,  par  M.  Héron  de  Villefosse,  qui  a  bien  voulu 
nous  aider  de  ses  lumières  : 

»  CA(nnas),  vases  à  mettre  l'huile; 

»  VINAR(ia),  vases  à  mettre  du  vin  ; 

»  ACET(abula),  vases  à  mettre  le  vinaigre  ou  des  condi- 
ments au  vinaigre; 

»  TAR(ichos),  vases  à  mettre  des  salaisons  ou  du  poisson 
salé; 

»  Par  suite  d'une  cassure,  il  ne  reste  que  quelques  vestiges 
de  la  colonne  indiquant  la  quantité  des  vases'.  » 

La  présence  du  nom  de  Mommo  suffît  à  dater  ce  bordereau, 
puisque  nous  avons  rencontré  ses   produits   à   Pompéi.    Les 

I.  Mémoires  de  la  Société  des  Lettres  de  l'Aveyron.  Procès  -  verbal  de  la  séance  du 
21  février  1903,  p.   i33-i3C. 


Hr.VLE    DES    ETUDES    ANCIENNES 


sept  potiers  dont  les  noms  figurent  à  côté  du  sien  appar- 
tiennent eux  aussi  à  la  génération  contemporaine  de  l'éruption 
du  Vésuve.  En  effet,  nous  avons  vu  qu'en  l'an  20  de  notre  ère 
on  ne  trouve  pas  encore  la  moindre  trace  d'une  exportation 
des  poteries  rntènes.  Voilà  donc,  au  total,  treize  potiers  dont  la 
période  d'activité  nous  est  connue  à  trente  années  près  environ. 
Reportons -nous  maintenant  aux  Instrumenta  du  Corpus.  Nous 
constatons  que  sur  ces  treize  noms  deux  ne  se  sont  pas  encore 
rencontrés  ailleurs  que  sur  ce  graffite,  ceux  de  Lousius  et  de 
Vacaca  (il  y  aura  lieu  d'examiner  si  la  lecture  en  est  certaine). 
Sasmonos  n'apparaît  qu'à  la  Graufesenque  et  à  Pompéi.  Deux 
autres,  Cornutus  et  Cosoius  ne  se  trouvent  pas  en  dehors  de  la 
Gaule.  Les  huit  autres  sont,  au  contraire,  connus  par  un  très 
grand  nombre  d'estampilles  trouvées  notamment  en  Gaule  et 
dans  les  Iles  Britanniques.  Il  ny  a  pas  de  marque  plus  com- 
mune et  en  même  temps  d'une  individualité  plus  caractéris- 
tique que  celle  de  BASSI  CO,  abréviation  de  BASSI  COELIi. 
Elle  remplit  à  elle  seule  deux  pages  de  VInstrumentum  de  la 
Gaule.  On  peut  encore  remarquer,  d'après  les  relevés  du 
(Corpus,  que  ces  estampilles,  comme  beaucoup  de  celles  de  la 
Graufesenque,  se  trouvent  presque  toujours  groupées  dans 
certaines  localités  déjà  signalées  de  la  Belgique  et  de  la  Ger- 
manie, telles  que  Vechten,  Xanten,  ÎNeuss  et  Heddernheim. 

En  parcourant  les  collections  publiques  de  la  Sicile,  à 
Palerme  et  à  Syracuse,  je  n'y  ai  reconnu  que  de  très  rares  et 
très  menus  fragments  de  vases  rutènes.  Mais  la  limite  de 
leur  exportation  touchait  à  la  côte  d'Afrique.  En  1898,  le 
R.  P.  Delattre  a  publié  dans  la  Revue  archéologique^  le  dessin 
d'un  beau  vase  sigillé  à  vernis  brillant,  qui  porte  sur  le  fond 
extérieur  la  marque  OF  VITA.  Son  décor  se  compose  de  ces 
rinceaux  de  feuillages  que  j'ai  plusieurs  fois  décrits  et  qui 
sont  tout  à  fait  analogues  à  ceux  dos  bols  de  Mommo  figurés 


1.  On  trouve,  en  effet,  la  marque  complète  DP  BASSI  COELI  et,  d'autre  part,  les 
marques  OF  BASSI  et  OF  COELI.  (C.  /.  L.,  XIIII,  3,  i,  looio,  376,  i-j-j,  Go4).  M.  Bohn 
incline  à  penser  que  celte  marque  double  indique  une  association  entre  deux  potiers, 
plutôt  qu'une  liliation  ou  une  relation  de  maître  h  esclave  {ibid.,  p.   i-^o). 

2.  A.  L.  Delattre,  Les  cimetières  romains  superposés  de  Carthage.  dans  la  ïiev. 
arcliéol..   i8ç)K.   II.   p.    100.   lig.    11. 


I.A    FAimiQUE    DE    l.  V    GKAUrESENQUE  7I 

ci-dessus.  A  la  Graufesenque,  toutes  les  variantes  des  estam- 
pilles de  ce  potier  sont  communes  :  MTALIS  —  OF  VITA  — 
VITAL  —  YITALI  —  VITA. 

J'ai  vu  encore  au  musée  des  Pères  Blancs  de  Carlhage  deux 
ou  trois  autres  fragments  de  même  origine,  et  au  musée  de 
Tunis  un  second  bol  29  trouvé  à  Carlhage  en  1900  et  portant 
la  marque  du  potier  Celadius  :  [CEJLADIAV.  MM.  Hermet  et  de 
Carlshauscn  ont  découvert  un  bol  semblable  dans  les  fouilles 
de  1901  avec  la  marque  CELADI  M  AN. 

On  peut  espérer  qu'à  l'avenir,  l'attention  des  archéologues 
étant  attirée  sur  cette  question  intéressante  de  la  diffusion  des 
vases  gaulois,  nous  saurons  dans  quelle  mesure  chacune  des 
régions  de  l'empire  a  négocié  avec  les  fabriques  de  la  vallée 
du  Tarn.  En  Afrique,  il  semble  que  cette  importation  n'a 
laissé  que  de  rares  vestiges  i. 

Je  n'ai  pas  visité  les  collections  publiques  de  l'Espagne. 
Mais  en  consultant  le  volume  II  du  Corpus  on  reconnaît  que 
les  marchés  ibériques  se  sont  successivement  approvisionnés 
de  vases  sigillés  à  /Vrezzo  et  à  la  Graufçscnque.  Sur  la  côte 
orientale  se  rencontrent  en  abondance  les  marques  des  potiers 
rutènes  déjà  cités,  Atticus,  Cornutus,  Crestus,  Bassus  Coeli, 
Coelius,  Félix,  Fuscus,  Gallicanus,  Germanus,  Jucundus,  Mac- 
carius,  Mommo,  Vitalis  et  beaucoup  d'autres. 

Quant  aux  vases  de  Sagonte,  mentionnés  par  Pline,  Juvénal 
et  Martial,  ils  demeurent  encore  inconnus  à  l'archéologie. 
Tout  récemment,  dans  le  dernier  numéro  de  cette  Revue  (t.  IV, 
1902,  p.  25o),  M.  Quintero  publiait  un  vase  orné  trouvé  dans  un 
columbarium,  à  Cabeza  del  Griego,  province  de  Cuenca,  et  le 
classait  parmi  les  produits  de  Sagonte.  En  réalité,  il  n'est  point 
douteux  que  là  encore  nous  sommes  en  présence  d'un  produit 
des  manufactures  rutènes.   On  a  recueilli,  dans  les  dernières 


I.  Il  ne  faut  pas  oublier  qu'elle  n'a  eu  partout  qu'une  courte  durée.  Dans  les 
quatre  notices  du  P.  Delattre  sur  les  inscriptions  céramiques  de  Carthage  publiées  de 
1894  à  igoi,  je  n'ai  pas  relevé  d'autre  marque  sûrement  rutène  que  celle  de  Vitalis. 
Le  musée  de  Philippeville  conserve  quelques  tessons  de  bols  29  certainement  ori- 
ginaires de  la  Gaule  méridionale.  Les  fouilles  de  ïimgad  n'en  ont  procuré  aucun 
spécimen,  ce  qui  ne  saurait  surprendre,  puisque  la  fondation  de  Thamugadi,  sous  le 
principal  de  Trajan,  est  postérieure  à  l'époque  de  cette  exportation. 


REVUE  DES  ÉTUnES  ANCIENNES 


FiG.  !•?.  —  Fragment  de  vases 

cylindriques  (forme  3o), 
trouvés  à  la  Graufesenque. 


fouilles   de    la    Graufesenque,   plusieurs    fragments    de    vases 

cylindriques   de   même   forme   (forme   3o),   avec    les   mêmes 

figures  sous  des  arcatures  semblables  et  associées  à  des  orne- 
ments cruciformes  similaires.  Il  suffit 

de    comparer    nos    figures    12    et    i3 

empruntées  à  des  fragments  trouvés 

en  fabrique  avec  le  dessin  du  vase  de 

Cabeza  del  Griego   pour    reconnaître 

une  communauté  d'origine.  Les  deux 

types  représentés,  l'un  féminin,  l'autre 

masculin,    ne    s'expliquent    d'ailleurs 

pas  aisément.  Le  premier  personnage 

est  une  femme  drapée  dont  le  geste  et 

l'attitude  semblent  exprimer  la  tristesse 

et  le  deuil  (peut-être  Pénélope?).  11  ne 

faut  pas  rechercher  une  relation  entre 

les    différents  poinçons    figurés    d'un 

même  vase.  Les  potiers  de  la  Gaule  ne 

se  préoccupaient  pas  de  composer  des 

scènes  d'ensemble.  Ils  groupaient  arbi- 
trairement les  types  variés  dont  ils  dis- 
posaient, sans  tenir  compte  des  mythes 
et  des  légendes. 
C'est  ainsi  que 
sur  le  vase  de 
Cabeza  del  Grie- 
go, aucune  con- 
nexité  ne  doit 
exister  entre  les 
deux  poinçons 
figurés  qui  s'y 
trouvent  par  ha- 
sard juxtaposés. 
Sur  les  nom- 
breuses voies  de 

communication,  terrestres  ou  maritimes,  que  fréquentaient  les 

caravane»  et  les  bateaux  chargés  des  poteries  de  la  Graufesen- 


FiG.  i3.  —  Fragment  de  vases  cylindriques  (forme  3o), 
trouvés  à  la  Graufesenque. 


LA    FABRIQUE    DE    LA    GRAUFESBNQUE  78 

que,  je  me  suis  borné  à  placer  quelques  jalons,  recherchant 
de  préférence  les  points  extrêmes  de  ce  commerce  extérieur 
et  les  découvertes  de  nature  à  nous  éclairer  sur  la  chrono- 
logie de  son  développement.  Pour  la  Gaule  et  la  Germanie,  on 
constate,  en  parcourant  les  collections  céramiques  ou  simple- 
ment en  consultant  les  colonnes  du  Corpus,  qu'il  n'y  a  pour 
ainsi  dire  pas  une  seule  station  importante,  pas  une  nécropole 
riche  en  poteries  datant  de  la  seconde  moitié  du  i"  siècle,  où 
les  vases  rouges  de  la  Graufesenque  fassent  défaut.  L'ensemble 
de  ces  constatations  autorise  donc  à  affirmer  qu'aucune  autre 
région  de  l'empire,  ni  en  Gaule  ni  en  Italie,  n'a  possédé  durant 
cette  période  un  centre  de  fabrication  d'une  telle  importance. 

Ce  magnifique  développement  des  ateliers  rutènes  n'avait 
pu  se  réaliser  qu'à  une  double  condition.  Pour  que  leurs 
produits  aient  réussi  à  entrer  en  concurrence  avec  les  vases 
italiques  sur  les  marchés  mêmes  de  la  Péninsule,  il  fallait 
nécessairement  que  les  fabriques  d'Arezzo,  de  Modène  et 
de  Pouzzoles,  jadis  si  renommées,  fussent  déjà  tombées  en 
pleine  décadence.  D'autre  part,  ces  mêmes  vases  de  la  Graufe- 
senque n'auraient  pas  pu  pénétrer  abondamment  dans  la 
Gaule  centrale  si  les  ateliers  de  l'Auvergne  s'étaient  déjà 
trouvés  en  pleine  activité.  Or  il  n'est  pas  difficile  de  démontrer 
que  les  Rutènes,  à  l'époque  des  Flaviens,  devaient  aisément 
triompher  de  la  concurrence  italique,  tandis  qu'en  Gaule 
la  fabrique  de  Lezoux,  si  elle  était  appelée  à  conquérir  bientôt 
le  premier  rang  dans  l'industrie  fictile,  en  était  alors  à  sa 
période  initiale. 

L'apogée  de  la  prospérité  des  ateliers  d'Arezzo  se  place  -au 
i"  siècle  avant  l'ère  chrétienne.  Les  symptômes  d'un  déclin 
déjà  sensible  apparaissent  sur  les  vases  ornés  de  l'époque 
d'Auguste.  Le  style  du  décor  s'altère,  le  modelé  des  figures  ne 
se  recommande  plus  par  la  même  élégance  de  facture.  Xu 
temps  de  Pline,  les  poteries  d'Arezzo  auraient  été  encore  en 
faveur,  si  nous  en  croyons  le  témoignage  de  cet  écrivain. 
Mais  nous  avons  vu  que  parmi  les  fabriques  «provinciales 
il  mentionne  seulement  Sagonte,  où  l'on  n'a  pas  réussi  à 
retrouver   les    traces    d'une    production   importçinle   de  vases 


-^  RKVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

sigillés,  tandis  qu'il  passe  sous  silence  les  ateliers  de  la  Gaule 
méridionale.  Il  est  permis  de  penser  que  la  mention  élogieuse 
accordée  par  Pline  et  Martial  aux  fabriques  d'Arezzo  n'était 
motivée  que  par  leur  antique  renommée. 

Nous  avons,  en  effet,  à  notre  disposition  une  source  directe 
d'informations.  11  suffit  de  passer  en  revue  avec  attention 
les  récoltes  de  vases  sigillés  conservés  dans  les  musées 
et  chez  les  antiquaires  de  Rome,  pour  constater  que  les 
bols  ornés  de  la  Graufesenque  ont  été  l'objet,  sur  le  sol 
italique,  d'une  véritable  contrefaçon.  J'entends  par  là  des 
tentatives  maladroites  d'imitation  qui  n'ont  abouti  qu'à  la 
reproduction  grossière  de  la  forme  et  du  décor  des  originaux, 
sans  réussir  à  égaler  la  finesse  de  la  pâte,  l'éclat  et  le  brillant 
du  vernis,  l'élégance  du  décor.  Les  échantillons  de  cette 
curieuse  série  abondent  notamment  dans  les  magasins  du 
Musée  national  de  Rome.  Le  profil  est  bien  celui  du  bol  29 
gaulois,  avec  le  même  guillochis  autour  des  lèvres,  mais  ce 
profil  est  abâtardi  et  les  proportions  des  diverses  parties  du 
vase  ont  perdu  toute  harmonie.  Le  vernis  est  le  plus  souvent 
sans  éclat  et  d'un  rouge  éteint.  C'est  surtout  dans  l'exécution 
des  ornements  que  se  manifeste  tout  à  la  fois  la  servilité  et  la 
maladresse  ou  plutôt  l'extrême  négligence  du  copiste.  Plusieurs 
des  motifs  les  plus  caractéristiques  de  l'ornementation  des 
bols  rutènes,  les  imbrications  de  flèches,  les  rinceaux  de 
feuillages,  se  retrouvent,  plus  ou  moins  dénaturés,  sur  ces 
mauvais  pastiches. 

Ce  n'est  pas  sans  une  vive  surprise  que  l'on  est  bientôt 
amené  à  reconnaître  là  les  produits  des  successeurs  dégénérés 
des  anciens  potiers  arétins  !  Et  cependant  la  certitude  de  ce 
fail  résulte  clairement  de  l'étude  des  marques.  Voici  celles  que 
j'ai  relevées,  au  Musée  national,  sur  des  fragments  de  cette  série  : 

L.  RASIM  PISAM.  Trois  exemplaires.  Cachet  en  forme  de 
croissant.  —  L.R.  PL  Cachet  rectangulaire.  —  SEX-  M*  F.  Cachet 
en  forme  de  croissant.  —  V0////N0N1.  Cachet  en  forme  de  crois- 
sant. Lecture  douteuse. 

L'époque  approximative  de  L.  Rasinius  Pisanus  et  de  Sextus 
M(     )  Fes(tusl>)  nous  est  indiquée  par  la  présence  de  plusieurs 


LA    FABRIQUE    DE    LA    GRAUFESENQUE  70 

de  leurs  marques  à  Pompéi  (C.  /.  L.,  X,  8o56,  196,  3o2,  3o3). 
De  plus,  il  est  certain  que  le  premier  de  ces  potiers  était  fixé 
à  Arezzo,  où  l'on  a  découvert  plusieurs  fois  son  estampille, 
non  seulement  sur  des  débris  de  vases,  mais  sur  un  fragment 
de  moule  (C.  /.  L.,  XI,  ôig).  Quant  à  Sextus  M.  Festus,  si 
l'on  ne  peut  placer  sa  fabrique  dans  la  même  ville,  la  statis- 
tique des  trouvailles  tend  du  moins  à  la  localiser  en  Étrurie. 

Ainsi,  avant  l'an  79  de  notre  ère,  les  potiers  italiques  que 
nous  connaissons  ne  livraient  plus  au  commerce  que  des  pro- 
duits tout  à  fait  indignes  du  grand  renom  de  leurs  fabriques. 
Bien  plus,  ils  en  étaient  réduits  à  imiter  les  ouvrages  de  leurs 
concurrents  gaulois.  La  mauvaise  qualité  de  leurs  œuvres 
résultait  surtout  d'une  exécution  trop  hâtive.  Le  développe 
ment  de  l'industrie  sigillée  dans  les  provinces  de  l'empire 
avait  créé  aux  fabriques  de  l'Italie  une  redoutable  concurrence, 
et  nécessairement  entraîné  l'avilissement  des  prix.  Il  fallait 
désormais  obtenir  une  production  intensive  et  économique.  La 
renommée  et  la  prospérité  des  produits  arétins  sombrèrent 
dans  cette  lutte  industrielle  où  la  Gaule  triompha. 

Les  Arvernes  seront  appelés,  au  ir  siècle,  à  recueillir  le 
bénéfice  d'un  succès  dont  les  potiers  rutènes  ne  profitèrent  pas 
longtemps.  A  partir  de  l'époque  des  Antonins,  ce  sont  les- 
ateliers  de  Lezoux,  en  même  temps  que  ceux  de  la  Germanie, 
qui  répandent  de  tous  côtés  leurs  produits.  Je  suis  porté 
à  croire  que,  dès  le  commencement  du  u'^  siècle,  les  manufac- 
tures rutènes  avaient,  en  effet,  atteint  le  terme  de  leur  exis- 
tence. Les  récoltes  de  la  Graufesenque  se  composent  en  grande 
majorité  d'échantillons  appartenant  à  la  première  période  de 
la  fabrication  sigillée,  c'est-à-dire  antérieurs  à  l'an  80  environ. 
A  côté  des  bols  29,  qui  sont  les  plus  nombreux,  et  des  vases 
cylindriques  de  la  forme  3o,  il  y  a  un  certain  nombre  de 
bols  37,  mais  le  décor  de  ces  derniers  appartient  au  style 
à  métopes  que  l'on  sait  être  celui  du  commencement  du 
n"^  siècle  ou  de  la  fin  du  siècle  précédent. 

En  outre,  les  noms  de  potiers  de  cette  fabrique  ne  se 
rencontrent  plus  dans  les  sépultures  du  11*  siècle. 

Comment  expliquer  la  décadence  prématurée  et  sans  doute 


76 


REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 


la  disparition  brusque  de  ces  fabriques,  jusque-là  si  actives 
et  si  prospères?  C'est  un  problème  (jue  je  n'aborderai  pas  ici. 
Il  se  rattache  à  la  question  des  origines  de  Lezoux  et  m'entraî- 
nerait hors  des  limites  de  ce  mémoire.  Je  me  borne  à  faire 
observer  qu'à  lépoque  do  la  grande  diffusion  des  poteries 
rutènes  les  ateliers  de  Lezoux  ne  constituaient  encore  qu'un 
centre  de  fabrication  de  faible  importance.  En  effet,  les  vases 
de  la  forme  29  y  sont  relativement  rares  et  je  ne  connais  que 
quatre  potiers  qui  aient  fabriqué  ce  modèle  de  bol  :  Atepo 
marus,  Iliomarus,  Cobnertus  et  Petrecus,  tous  les  quatre  d'ori 
ginc  gauloise.  Ils  ont  livré  au  commerce  des  vases  2g  à  vernis 
orangé,  d'un  travail  extrêmement  soigné.  Le  musée  de  Moulins 
possède,  notamment,  un  bol  d'Atepomarus  dont  l'exécution  est 
un  chef-d'œuvre  de  finesse.  Leurs  produits  ne  se  rencontrent 
que  rarement  en  dehors  de  la  Gaule. 

Une  autre  considération  nous  fournit  une  preuve  de  l'infé- 
riorité des  ateliers  de  Lezoux  vers  l'an  70.  On  peut  constater, 
en  effet,  que  plusieurs  des  potiers  rutènes  que  nous  savons 
appartenir  à  cette  époque,  Mommo,  Paullus,  Sabinus,  Fuscus, 
Bassus  Coeli,  Marcus  et  Félix,  trouvaient  des  débouchés  dans 
la  vallée  de  l'Allier  et  à  Augustonemetum,  c'est-à-dire  sur  le 
territoire  même  de  leurs  concurrents. 

Le  tableau  suivant,  dressé  à  l'aide  des  indications  du  Corpus, 
suffit  à  le  démontrer  : 


1 

>3 

.S 
> 

a 

"5 
0 

Toulon- 

sur- 

Allier 

•i!  ^  1;. 
1    ^ 

Paullus 

3 

I 
I 

5 
1 

[lo] 
(.14-, 

^ 

I 

Moniiiio 

'    Félix 

Fuscus 

!    Marcus 

Bassus  Codi 

i\OTA.  —  Les  cliiff 
dont  on  connaît  le  lieu 
nombre  appartiennent 
a  recueillis. 

•es  entre  crochets  se  rapportent  à  c 
de  dépôt,  mais  non  la  provenance, 
à  la  région  voisine  de  la  collection  f 

es  exemplaires 
Le  plus  grand 
ublique  qui  les 

LA.    FABRIQUE    DE    LA    GKAUFESENQUE  "jn 

Si  l'on  objectait  que  des  potiers  portant  ces  mêmes  noms 
ont  pu  travailler  dans  les  officines  de  l'Auvergne,  je  répondrais 
que  les  caractères  et  le  style  des  vases  ornés  de  la  forme  29 
conservés  dans  les  musées  de  Clermont  et  de  Moulins  ne  lais- 
sent aucun  doute  sur  leur  provenance  ruténique. 

J'ai  dit  plus  haut  que  dans  la  vallée  du  Tarn,  de  même 
qu'en  Auvergne,  des  ateliers  secondaires  avaient  été  établis 
près  des  grands  centres  de  fabrication.  En  descendant  le 
Tarn,  slir  la  rive  gauche  de  ce  fleuve  et  à  quatre  kilomètres 
de  Gaillac,  on  rencontre  le  village  de  Montans',  où  les  fouilles 
de  M.  Rossignol,  vers  1860,  ont  démontré  l'existence  d'une 
fabrique  de  poterie  sigillée  qui  paraît  importante.  Je  n'en- 
trerai pas  dans  un  commentaire  détaillé  de  ces  trouvailles, 
conservées  actuellement  aux  musées  de  Toulouse  et  d'Albi. 
Les  officines  de  Montans,  situées  probablement  sur  le  territoire 
des  Ruteni  provinciales^  aux  confins  de  la  Narbonnaise  et  de 
l'Aquitaine,  ne  paraissent  pas  de  fondation  moins  ancienne 
que  celles  de  la  Graufesenque.  Elles  ont  livré  au  commerce 
des  produits  similaires.  Plusieurs  marques  de  la  Graufesenque 
se  retrouvent  dans  les  récoltes  de  M.  Rossignol.  Quant  à  celles 
qui  appartiennent  en  propre  aux  ateliers  de  Montans,  on  les 
rencontre  surtout  dans  le  sud -ouest  de  la  Gaule.  La  distance 
qui  sépare  Montans  du  confluent  du  Tarn  et  de  la  Garonne 
se  franchissait  aisément.  Ses  fabriques  utilisèrent  la  grande 
voie  fluviale  qui  lui  ouvrait  en  Aquitaine  de  larges  débouchés. 
De  là,  l'abondance  des  produits  de  Montans  à  Lectoure  et 
à  Bordeaux  2. 

1.  Élie  Rossignol,  Poterie  romaine  trouvée  à  Montans,  près  Gaillac.  Extrait  du 
Bulletin  monumental,  i85o,  p.  692;  1861,  p.  Sga;  1862,  p.  701. 

2.  Je  ne  peux  accepter  l'iiypothèse  d'une  fabrique  de  poterie  sigillée  à  Bordeaux 
(Cam.  Jullian,  Inscripl.  rom..  I,  p.  484)  tant  qu'elle  ne  reposera  que  sur  les  décou- 
vertes de  la  rue  de  Grassi  et  sur  la  prétendue  trouvaille  de  poinçons  ■  matrices  ayant 
servi  à  décorer  des  moules  de  vases  ornés.  M.  Lafaye  a  dû  être  trompé  sur  la  prove- 
nance de  ces  objets,  qu'il  a  communiqués  à  la  Société  des  Antiquaires  de  France 
en  1899  (Bull.,  p.  281).  «  Ces  poinçons,  »  dit  le  procès-verbal,  «  proviennent  de  Bordeaux, 
comme  des  moules  de  monnaies  présentés  par  M.  Lafaye  dans  une  séance  antérieure. 
Us  passent  pour  avoir  été  trouvés  dans  la  même  fouille  [rue  de  Grassi] ;  on  peut 
également  les  attribuer  au  iv°  siècle  de  notre  ère.  »  Cette  attribution  est  ceitainement 
fausse:  au  iv"  siècle,  on  ne  fabriquait  plus  de  vases  moulés.  En  outre,  ces  poinçons 
ont- ils  été  vraiment  trouvés  à  Bordeaux?  Cela  est  invraisemblable  Le  potier  qui 
signait  ses  vases  LWTVCIS  F  était  établi  à  Lezoux.  Un  moule  recueilli  dans  cette 
ville  arverne  et  conservé  à  Saint-Cicrmain  (n'.lz'i^i)  porte  la  même  marque.  Quant 

Rev.  Et.  anc.  tj 


■^8  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

Tel  paraît  être,  dans  l'état  actuel  de  nos  connaissances,  This- 
torique  des  origines  de  la  poterie  rouge  sigillée  dans  la  Gaule 
méridionale.  J'ai  essayé  de  démontrer  précédemment  que  la 
fabrication  gallo-romaine  de  la  céramique  à  pâte  blanche, 
également  dérivée  des  prototypes  italiques,  avait  débuté  dans 
la  vallée  de  l'Allier  avant  le  milieu  du  r'  siècle  de  notre  ère. 
C'est  à  peu  près  à  la  même  époque  que  se  place,  dans  les 
oflîcines  des  provinces  narbonnaise  et  aquitanique,  le  com- 
mencement de  la  fabrication  des  vases  rouges. 

11  n'est  guère  douteux  que  la  fondation  des  manufactures  de 
la  Graufesenque  fut  l'œuvre  de  potiers  d'Arezzo,  attirés  dans  la 
Gaule  méridionale  par  l'espoir  d'accaparer  la  grande  clientèle 
celtique  récemment  conquise  à  la  civilisation  romaine.  Grâce 
à  la  laborieuse  activité  des  artisans  gaulois,  dont  de  si  nom- 
breuses estampilles  nous  ont  conservé  les  noms,  le  rejeton  de 
la  souche  italique  eut  une  croissance  rapide,  tandis  que  le 
vieux  tronc  qui  lui  avait  donné  naissance  ne  tardait  pas 
à  dépérir.  L'industrie  fictile  des  vases  sigillés,  dès  ses  origines, 
sétait  développée  en  s'avançant  du  sud  au  nord.  De  la  Grèce, 
elle  avait  gagné  lÉtrurie,  et  de  l'Étrurie  la  Narbonnaise.  Elle 
suivait  les  traces  de  la  culture  gréco -romaine,  et  ses  dernières 
étapes  devaient  la  conduire  dans  la  Celtique  et  la  Germanie. 

Joseph  DÊCHELETTE. 

aux  di'couverlos  de  la  rue  de  Grassi,  je  ne  crois  pas  qu'elles  aient  livré  aucun  des 
objets  qui  sont  la  caractéristique  d'une  manufacture  de  poterie  sigillée. 

Une  des  stations  du  Sud -Ouest  où  la  poterie  des  Rulènes  est  le  plus  abondante, 
c'est  le  cimetière  de  Saint-Martin,  près  du  Mas-d'Agenais,  commune  de  Gaumont 
(Lot-et-Garonne).  L'auteur  d'un  bon  mémoire  publié  à  Bordeaux  sur  cette  nécro- 
pole (A.  Nicolai,  Le  Mas-d'Agenais  et  le  cimeli'crc  gallo-romain  de  Saint- Martin, 
Bordeaux,  189G)  fait  une  grave  erreur  lorsqu'il  atlribue  au  111°  siècle  une  partie  des 
vases  ornés.  I,e  motif  cruciforme  que  reproduit  la  figure  l'i  de  la  planche  X,  bien 
loin  d'être  un  emblème  ctirélien,  constitue  un  des  motifs  de  décoration  céramique 
les  plus  répandus  à  l'époque  des  Flavicns.  On  le  rencontre  sur  les  vases  de  Pompéi 
Cn°"  iiKjgi  et  11G989).  Tous  les  spécimens  de  vases  ornés  reproduits  sur  les  plan- 
ches \  il-\  (iva  mémoire  de  M.  Nicolaï  apparti(!nnent  à  la  seconde  moitié  du  i"  siècle. 


VÉNUS  ET  ADONIS 

SUR  UN  MONUMENT  TROUVÉ  A  MEAUX 


Le  bas-relief  inédit  que  nous  publions  a  été  découvert  en 
1899,  lors  du  nivellement  de  la  nouvelle  place  de  l'Hôtel-dc- 
Ville.  Il  faisait  partie  des 
soubassements  de  la 
muraille  gallo  -  romaine , 
comme  les  autres  pierres 
sculptées  que  nous  avons 
déjà  signalées',  et  qui  se 
trouvaient  à  peu  près  au 
même  endroit,  c'est-à-dire 
dans  la  partie  formant  l'an- 
gle sud-ouest  de  l'enceinte 
où  s'élevait  le  château  des 
comtes  de  Champagne, 
démoli  en  1888. 

La  muraille  de  Meaux 
datant  du  ni*  siècle,  selon 
toute  probabilité,  les  bas- 
reliefs  sont,  par  suite,  anté- 
rieurs à  celte  époque.  Les 
dimensions  de  la  pierre 
sont  modestes.  La  plupart 
de  ces  stèles  gallo-romaines 
n'excèdent  guère  un  mètre 
de  haut.  Les  musées  de 
Trêves  3,  de  Cluny,  en  pos 
sèdent  d'analogues;  mais  nulle  part  je  ne  connais  encore  la 
figuration  du  groupe  représenté  à  Meaux. 

I.  Revue  des  Études  anciennes,  t.  III,  1 901,  p.  34  sqq.  (figures). 

•j.  La  perspective  de  notre  dessin,  fait  de  trop  près,  donne  à  la  figure  d'homme  dei> 
proportionsqui  semblent  exagérées.  En  réalité,  les  deux  figures  sont  de  même  grandeur, 
o.  Calalugue  Hettner,  p.  i4  à  33. 


Vénus  et  Adonis' 


8o  REME    DES    ÉTUDES    A>C1E>.NES 

D'un  colé,  N  onus  debout,  nue  et  sexuée,  tient  de  la  main 
droite  relevée  un  miroir  rond  i  ;  le  bras  gauche  disparaît 
derrière  le  second  personnage.  Celui-ci,  également  nu,  repré- 
sente un  homme  dans  une  attitude  alanguie  et  nonchalante. 
Les  jambes  sont  exactement  dans  la  position  de  celles  de  la 
fameuse  statue  du  Louvre  dite  «Génie  du  repos  éternel  »,  qui 
pourrait  bien,  d'ailleurs,  être  un  Adonis.  Le  personnage  de 
Meaux  nous  semble,  en  effet,  se  rattacher  à  la  série  des  pré- 
tendus Hyllas,  Narcisse  et  Adonis  classés  par  M.  Salomon 
Reinach  dans  son  Répertoire  de  la  sculpture,  aux  pages  loo-ioi 
du  tome  II.  Nous  l'appellerons  donc  Adonis. 

On  sait  que  Vénus  a  été  souvent  représentée,  à  l'époque 
romaine,  groupée  avec  son  jeune  amant-.  Voyez,  par  exemple, 
le  groupe  de  Dresde  {Répertoire  cité,  t.  1,  p.  346,  pi.  634). 
On  connaît,  d'autre  part,  la  vogue  dont  jouirent  les  cultes 
d'origine  syrienne  au  temps  de  l'Empire.  La  Gaule  n'échappa 
pas  à  cette  influence.  Vénus  et  Adonis  étaient  surtout  repré- 
sentés sur  des  monuments  funèbres.  «Ce  sujet,  »  dit  Frôhner^, 
«  devait  surtout  convenir  aux  sarcophages  destinés  à  de  jeunes 
époux.  »  Le  groupe  de  Meaux  nous  semble  donc  avoir  décoré 
une  des  faces  d'un  mausolée,  analogue  peut-être  à  celui  d'Igel. 

Georges  GASSIES. 


I.  Vénus  tenant  un  miroir  ne  se  trouve  (ju'une  fois,  dans  le  néperloire  de 
M.  S.  Reinacl),  avec  l'altitude  de  la  figure  de  Meaux  (t.  H,  p.  36i,  fig.  6.  B.  Vienne, 
Sacken,  XXXV,  5). 

3.  Cf.  Daremberg  et  Saglio,  Dicl.  des  Antiquités,  article  Adonis,  par  M.  Saglio; 
M.  Collignon,  Mythologie  figurée,  p.  i53i.  Cf.  Frohner,  Catalogue  des  antiques  du 
Louvre,  n°  173. 

3.  Op.  cit.  Cf.  0.  Jahn,  Archœologisclic  Beitrœge,  p.  /|5  et  suiv. 


BIBLIOGRAPHIE 


Victor  Bérard,  Les  Phéniciens  el  rOdyssée,  tome  I.  Paris, 
Armand  Colin,  1902;  i  vol.  in-8°  grand  Jésus  de  vii-592 
pages,  avec  98  cartes  et  gravures. 

Il  y  a  dans  le  livre  de  M.  Bérard  deux  choses  fondamentales,  inti- 
mement liées  l'une  à  l'autre  et  qui  méritent  le  plus  sérieux  examen  : 
une  thèse  et  une  méthode. 

Sa  thèse  est  la  suivante  :  L'Odyssée  «  n'est  pas  l'assemblage  de  contes 
à  dormir  debout  que  les  vains  littérateurs  nous  présentent.  C'est  un 
document  géographique.  C'est  la  peinture  poétique,  mais  non  défor- 
mée, d'une  certaine  Méditerranée  avec  ses  habitudes  de  navigation,  ses 
théories  du  monde  et  de  la  vie  navale,  sa  langue,  ses  Instructions  nau- 
tiques et  son  commerce»  (p.  62),  Contemporaine  de  l'hégémonie 
maritime  des  Sidoniens,  elle  reflète  partout  l'activité  de  ce  peuple. 
Strabon  le  disait:  u  Homère  tient  sa  science  des  Phéniciens.  Les  Phéni- 
ciens ont  été  ses  maîtres.  »  A  l'exemple  de  Strabon  et  des  Plus  homé- 
riques ('0[j.Y]pt7.(.Kepst),  M.  Bérard  soutient  que  la  géographie  d'Homère 
n'est  pas  inventée  et  que  le  poète  est  bien  «  le  chef  de  la  science  géo- 
graphique, àsy-f,Yi~Y;;  'r,ç  ^;eiiiyp7.'sv/,fiq  èjxre'.pfaç  ».  L'Odyssée  n'est  que 
l'adaptation  au  génie  grec  et  la  transcription  suivant  le  mode  épique 
d'un  périple  phénicien. 

Pour  démontrer  sa  proposition,  M.  Bérard  se  sert  d'une  science  qui 
n'est  pas  nouvelle,  mais  dont  il  s'efforce  de  préciser  le  sens,  la  méthode 
et  les  lois  :  c'est  ce  qu'il  appelle  tour  à  tour,  selon  qu'il  envisage  la  des- 
tination des  sites  ou  la  dénomination  des  lieux,  la  «  topologie  »  et  la 
«  toponymie».  Disons,  pour  résumer  en  une  seule  expression  les  deux 
parties  d'un  même  ensemble:  la  «science  des  habitats  humains». 

Celte  science,  d'après  lui,  est  la  seule  qui  permette  vraiment  de 
résoudre  le  problème  des  origines  grecques.  L'archéologie,  réduite  à 
ses  propres  forces,  est  impuissante  à  le  faire,  parce  qu'elle  néghge,  nous 
dit-il,  la  connaissance  des  lois  générales  du  monde,  ignore  de  parti 
pris  les  nécessités  quotidiennes  et  n'est  qu'un  mélange  enfantin  de 
romanesque  et  de  superstition.  En  un  mot,  ses  adeptes  sont  des  collec- 
tionneurs de  bric-à-brac,  et  M.  Bérard,  emporté  par  une  verve  aussi 
injuste  qu'amusante  (p.  19-2/1),  nous.représente  à  peu  près  MM.  Georges 
Perrot,  Salomon  Reinach  et  consorts  comme  ces  griots  du  Soudan  qui 
dansent,  avec  un  diadème  de  plumes  et  une  ceinture  de  verroteries, 


Sa  REVUE    DES    ÉTUDES     \>CIENNES 

devant  d'informes  amulettes,  tapent  rituellement  sur  leur  ventre  tatoué 
de  signes  cabalistiques  et  tirent  de  leur  nez  une  pointe  de  porc-épic  pour 
en  grifTonner  des  grimoires  saugrenus.  Au  fond,  l'auteur  sait  très  bien 
qu'il  trace  une  caricature,  et  c'est  ce  que  prouvent  les  aveux  ou  tempé- 
raments contenus  dans  le  dernier  paragraphe  de  son  premier  volume. 
Mais,  lorsqu'on  veut  lancer  une  marque,  ne  faut-il,  au  préalable,  dépré- 
cier celle  du  voisin?  Le  procédé  est  classique.  Je  me  figure  que  les 
héros  de  M.  Bérard,  ces  Phéniciens  si  habiles  dans  l'art  de  débiter  les 
pacotilles,  n'ont  pas  seulement  inventé  ou  propagé  l'alphabet.  Peut-être 
ont-ils  aussi  créé  la  réclame.  Quand  ils  abordaient  sur  la  plage  de 
Syria  ou  à  l'échelle  de  Mégare,  leur  premier  soin,  après  avoir  disposé 
sur  une  estrade  le  chatoyant  étalage  des  àOJpy.aTa,  était  sans  doute 
d'emboucher  la  trompette.  M.  Bérard  a  trop  vécu  dans  leur  compagnie 
pour  ne  pas  les  imiter  un  peu. 

Laissons  donc  de  côté  les  insuffisances  de  la  «  paléontologie 
humaine»,  —  toutes  les  disciplines  ont  les  leurs,  —  et  voyons  plutôt 
ce  que  la  science  des  habitats  humains  nous  offre  pour  y  suppléer. 
Des  lois  générales  président  à  la  formation  et  à  la  durée  des  agglomé- 
rations d'hommes.  Les  groupes  sociaux  font  choix  de  tel  ou  tel  domi- 
cile suivant  le  milieu  oîi  ils  vivent,  l'idéal  d'activité  auquel  ils  tendent, 
les  conditions  de  sécurité  qui  les  régit.  Il  y  a  toujours  concordance 
entre  le  type  d'habitat  et  la  forme  de  civilisation.  Un  site  étant  donné, 
on  peut  facilement  arriver  à  comprendre  pourquoi  il  a  été  florissant  en 
tel  siècle,  désert  en  tel  autre.  Inversement,  étant  donnée  une  époque 
historique,  avec  ses  courants  politiques  et  commerciaux,  il  est  aisé 
d'en  induire  le  genre  de  résidence  qui  s'imposera  aux  générations  dont 
elle  se  compose.  Cette  science  des  sites,  M.  Bérard  l'appelle  «  topo- 
logie».  En  créant  le  mot,  il  ne  prétend  pas  avoir  créé  la  chose.  Thu- 
cydide, expliquant  dans  quelles  conditions  les  acropoles  éloignées  des 
côtes  furent  à  un  certain  moment  abandonnées  pour  les  isthmes  et  les 
ports  (1,  7),  faisait  de  la  topologie.  Quand,  étudiant  le  régime  des  com- 
munications en  Asie  Mineure  au  temps  des  Mermnades,  je  rapprochais 
Tavernier  d'Hérodote  et  comparais  à  la  Route  royale  décrite  par  l'un  la 
route  de  caravanes  suivie  par  l'autre,  j'en  faisais  également.  Bien  d'au- 
tres ont  fait  de  la  topologie,  comme  M.  Jourdain  faisait  de  la  prose, 
sans  le  savoir.  Ernest  Curtius  et  Gustave  Hirschfeld  ont  vu  et  montré 
l'importance  de  la  topologie,  pour  ainsi  dire  avant  la  lettre.  M.  Bérard 
a  raison  de  les  citer  comme  des  précurseurs.  La  topologie  est  donc  une 
science  assez  vieille.  Mais  elle  restait  anonyme,  éparse  et  comme 
latente.  M.  Bérard  a  eu  le  grand  mérite  de  la  tirer  de  ses  limbes,  de  la 
produire  en  pleine  lumière,  de  lui  trouver  son  nom  de  baptême,  de 
lui  conquérir  son  droit  de  cité. 

En  innovant,  on  se  passionne.  C'est  dans  ses  aperçus  de  topologie 
(|ue  l'auteur  a  rencontré  ses  inspirations  les  plus  heureuses.  La  besogne 


Bim.lOOKAl'HIE  <S3 

topologique  est  la  parlie  forte  du  livre.  On  ne  saurait  être  plus  vigou- 
reusement ingénieux  que  ne  l'est  M.  Bérard,  quand,  pour  montrer  la 
réalité  de  la  prépondérance  maritime  des  Phéniciens  à  l'époque  homé- 
rique, il  évoque  les  traits  originaux  de  cette  thalassocratie  et  met,  en 
regard,  des  faits  identiques  empruntés  aux  thalassocratics  modernes, 
vénitienne,  turque  ou  franque.  Il  possède  à  fond  toute  la  bibliothèque 
des  voyages  au  LeNant.  Buondelmonte,  Pierre  Belon,  Thévenot,  d'Ar- 
vieux,  Le  Bruyn,  Paul  Lucas,  ïournefort,  Chandler,  Olivier  n'ont  pas 
de  secrets  pour  lui.  Quant  aux  Instructions  nautiques,  illes  sait  comme 
un  loup  de  mer.  En  vue  d'une  côte,  il  établit  immédiatement  le  point. 
Dans  un  détroit,  il  détermine  aussitôt  le  régime  des  vents.  Grâce 
à  ces  connaissances  techniques,  servies  par  une  érudition  gréco- 
sémitique  des  plus  riches  et  par  un  sens  géographique  des  plus  déliés, 
il  retrouve,  à  travers  vingt-cinq  ou  trente  siècles  d'intervalle,  la  parenté 
des  paysages  et  l'identité  des  lieux.  De  Phasélis  à  Tartesse  et  du  Mout- 
aux-Singes  à  Corfou,  il  navigue  avec  la  verve  d'un  Marseillais  et  l'œil 
aigu  d'un  Sidonien.  Rien  ne  lui  échappe.  Cette  roche  âpre  et  nue  qui 
ressemble  à  un  caïque  en  marche  et  à  laquelle  les  Grecs  modernes  ont 
donné  le  nom  de  Karavi  «  Bateau  » ,  c'est  le  vaisseau  pétrifié  d'Ulysse 
(p.  A94-/i95).  Cette  caverne,  dont  l'entrée  est  tapissée  de  fenouil,  c'est 
celle  de  Calypso  (p.  273).  Toute  la  Méditerranée  primitive  ressuscite  à 
nos  yeux,  avec  ses  relâches  et  ses  débarcadères,  ses  aiguades  et  ses 
sources,  ses  plages  de  sable  où  l'on  haie  le  navire,  ses  grottes  où  on 
le  cache,  ses  îlots  parasitaires  dominés  par  un  mamelon,  «  nombril  de 
la  mer,  »  qui  sert  de  guette  aux  vigies  pour  observer  l'apparition  des 
pirates  ou  le  va-et-vient  des  indigènes.  Sur  la  côte,  de  l'autre  côté  du 
chenal,  voici  le  bazar  en  plein  vent  qu'on  dresse  le  matin  et  qu'on 
disloque  le  soir.  Tout  près,  s'élève  un  sanctuaire  de  Melkart  ou  d'As- 
tarté.  Le  long  des  rampes  qui  cernent  la  baie,  grimpe  en  lacet  une  piste 
blanche.  C'est  le  sentier  qui  mène  à  la  Haute  Ville. 

Dans  la  reconstitution  de  ce  mystérieux  passé,  il  y  a  plus  que  des 
hypothèses.  M.  Bérard  a  fait  des  trouvailles  qui  resteront.  Les  raisons 
pour  lesquelles  la  capitale  de  la  Béotie  fut  tour  à  tour  Orchomène, 
Thèbes  et  Livadie,  selon  que  les  gens  du  pays  étaient  les  maîtres  ou 
qu'ils  subissaient  la  domination  des  étrangers,  soit  Levantins,  soit 
Occidentaux,  sont  présentées  avec  autant  de  finesse  que  de  plénitude 
(p.  225-227).  C'est  également  un  modèle  de  discussion  topologique  que 
le  passage  où  l'auteur,  disséquant  la  structure  intime  de  l'Archipel, 
mettant  à  nu  l'épine  dorsale  insulaire  tendue  contre  l'effort  des  vents 
du  nord  et  des  courants  de  l'Hellespont,  nous  montre,  à  l'abri  de  cette 
échine  médiane,  trois  ports,  Délos,  Myconos  et  Syra,  jouant,  à  des 
siècles  de  distance,  un  rôle  identique,  s'épanouissant,  s'éclipsant, 
renaissant,  selon  que  l'hégémonie  à  laquelle  obéit  la  Grèce  est  interne 
ou  externe  (p.  Sio-SaS).  M.  Bérard  ne  justifie  pas  avec  moins  de  force 


84  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

l'apparente  singularité  en  vertu  de  laquelle  les  premiers  colons  de  la 
Propontide  préférèrent  le  site  de  Ghalcédoine  à  celui  de  Byzance  et  de 
la  Corne  d'Or,  préférence  qui  valut  plus  tard  à  leur  établissement  le 
surnom  de  ville  des  Aveugles  (p.  43,  i8i,  459).  Il  y  a,  dans  Les  Phéni- 
ciens et  l'Odyssée,  une  infinité  d'observations  de  même  ordre,  qui 
sont  des  merveilles  d'intelligence  et  de  pénétration.  Si  l'auteur  s'en  était 
tenu  à  ces  faits  décisifs  de  topologie,  s'il  les  avait  réduits  et  condensés, 
en  élaguant  tout  le  reste,  son  livre,  mieux  synthétisé  et  plus  homogène, 
erit,  je  crois,  marqué  une  date. 

Mais  à  la  topologie  il  a  joint  la  toponymie.  Non  pas  qu'il  ignore  les 
dangers  de  la  méthode  étymologique.  Il  les  indique  nettement  (p.  44-45). 
Si  cependant  il  les  affronte,  c'est  qu'il  espère  s'en  préserver.  Il  a  pour 
le  conduire  dans  ce  labyrinthe,  où  s'égara  Bochart,  un  fil  d'Ariane  :  le 
système  des  doublets  gréco-sémitiques.  Beaucoup  de  sites,  dit-il,  nous 
sont  connus  par  deux  noms,  l'un  d'origine  sémitique,  l'autre  d'origine 
grecque.  Qudnd  nous  sommes  ainsi  en  présence  de  deux  vocables,  il 
faut  se  demander  si,  premièrement,  ils  signifient  la  même  chose,  si, 
deuxièmement,  ils  s'accordent  bien  avec  les  caractères  physiques  du 
lieu.  Dans  les  cas  où  il  y  a  concordance,  on  est  en  droit  d'en  conclure 
que  le  plus  ancien  terme  a  influé  sur  le  plus  jeune,  autrement  dit  que 
les  Grecs,  par  transcription,  traduction  ou  interprétation,  se  sont  ins- 
pirés des  Phéniciens.  Nous  retrouvons  ainsi  les  uns  et  les  autres  dans 
leurs  rapports  connus  de  précurseurs  à  héritiers.  La  théorie  est  sédui- 
sante. Elle  a  du  vrai,  La  règle,  formulée  par  M.  Bérard,  que  la 
science  toponymique  ne  doit  jamais  étudier  des  noms  isolés,  mais 
seulement  des  listes,  des  couples,  des  attelages  de  noms,  est  prudente. 
De  là  à  concéder  que  le  recours  aux  doublets  gréco- sémitiques  est 
en  soi  un  palladium  contre  l'erreur,  il  y  a  loin.  En  pareille  matière, 
une  méthode  ne  vaut  que  par  l'application.  L'auteur  a-t-il  pratiqué 
son  système  avec  toutes  les  réserves  et  précautions  nécessaires?  Je  suis 
trop  incompétent  pour  le  dire.  C'est  aux  spécialistes  versés  dans  l'hé- 
breu, l'araméen  ou  l'arabe  d'en  décider.  Je  ne  puis,  simple  profane, 
que  juger  d'instinct  et  consigner  une  impression  tout  intuitive. 

Cette  impression,  la  voici  :  les  combinaisons  étymologiques  de 
M.  Bérard,  par  la  richesse  de  leurs  rouages  et  le  brillant  de  leurs 
ressorts,  inspirent  souvent  de  la  méfiance.  On  se  dit  vingt  fois  : 
u  C'est  trop  joli  pour  être  vrai.  »  Certaines  pages  ressemblent  à  un 
exercice  de  prestidigitation.  Exemple:  M.  Bérard,  retrouvant  Atlas, 
l'homme  aux  colonnes,  le  piher  du  ciel,  dans  le  Mont-au.\-Singes,  sur 
le  détroit  de  Gibraltar,  est  obligé  de  situer  à  ses  pieds  sa  fille  Calypso. 
L'île  de  Calypso  est  donc  celle  que  les  Espagnols  ont  appelée  Perejil, 
((  Persil,  ))  du  nom  de  la  plante  qui  en  tapisse  les  grèves.  Perejil  ren- 
ferme précisément  une  vaste  caverne  :  c'est  la  grotte  de  Calypso.  Mais, 
puisque  les  Phéniciens  ont  précédé  les  Grecs,  l'île,  avant  d'être  dite 


BIBLIOGRAPHIE  85 

((  lie  de  la  cachette  »  (Galypso,  de  /aXûxTw,  cacher),  a  porté  un  nom 
sémitique.  Or,  comment  s'appelle  la  péninsule  qui  borde  l'autre  côlé 
du  détroit?  L'Espagne,  'hzavia.  On  a  expliqué  ce  terme  de  bien  des 
manières.  L'étymologie  la  plus  acceptable  est  celle  qui  ferait  dériver 
le  mot  du  radical  sémitique  Sapan,  équivalent  exact  du  grec  y.oCkùizzM. 
Appliquons  maintenant  ce  radical  à  l'île  du  Persil,  nous  obtenons 
ainsi  I-Spania,  «  l'île  de  la  cachette,  »  prototype  phénicien  de  vf;!Joç 
KaXin{^oî>ç,  «  l'île  de  Galypso.  »  Du  rocher  de  Perejil,  le  nom  est  passé 
ensuite  au  continent  voisin  (p.  286).  L'explication  est  ingénieuse. 
Mais  elle  rappelle  trop  les  tours  de  force  des  bouts  rimes. 

Non  moins  inquiétante  me  paraît  être  l'interprétation  du  doublet 
gréco-sémitique  Syep (r;-Corcyre.  Schérie,  l'île  des  Phéaciens,  c'est 
Corfou.  Son  nom  grec,  Corcyre,  vient  de  yipy.oupoç,  mot  qui  désigne 
un  type  de  navire  rapide,  un  vaisseau  de  course,  un  croiseur.  Quant 
au  mot  lyepir,,  on  y  retrouve  le  radical  sémitique  S.  kh.  r.,  «  être 
noir».  Donc,  Schérie- Corcyre,  c'est  Kerkura-Skhéra,  l'île  du  Croi- 
seur noir.  Si  je  ne  craignais  de  plaisanter,  je  dirais  que  M.  Bérard 
nous  monte  un  bateau. 

Il  est  bien  possible  que  mon  scepticisme  ne  soit  qu'ignorance.  Mais 
ce  kaléidoscope  de  doublets  gréco-sémitiques  m'a  ébloui  sans  me 
convaincre.  La  vérité  n*a  pas,  en  général,  ces  allures  protéiformes. 
Elle  est  plus  simple.  Ainsi,  de  ce  que  le  chiffre  7  et  la  numération 
par  6  apparaissent  dans  VOdyssée  toutes  les  fois  qu'il  est  question 
des  Phéniciens,  faut- il  en  conclure  que  ces  chiffres  et  leurs  multiples 
sont  là  en  vertu  de  préoccupations  rituelles?  M.  Bérard  emploie  tout 
un  chapitre,  «  Rhythmes  et  Nombres  »  (p.  461-477),  à  le  démontrer. 
Je  conserve  des  doutes.  Ces  chiffres  n'ont,  je  crois,  rien  de  hiératique 
et  désignent  peut-être  tout  bonnement  la  pluralité.  Lorsqu'on  voyage 
en  pays  turc,  si,  devant  certaines  expressions  géographiques  comme 
Yédi-Kouleh,  Kirk-Agatch  ou  Bin-Bir-Kilisseh,  on  s'avisait  de  vérifier 
s'il  y  a  bien  sept  tours,  quarante  arbres  ou  mille  et  une  églises,  on  en 
serait  pour  ses  frais  de  calcul.  «  Yédi  »  désigne  la  pluralité  mineure, 
«  kirk  »  la  pluralité  moyenne  et  «  bin-bir  »  la  pluralité  majeure.  Le 
divin  chantre  d'Ulysse  pourrait  bien  n'avoir  pas  mis  plus  de  malice 
dans  son  arithmétique  que  les  «  banabaqs  »  dans  la  leur. 

En  résumé,  mon  sentiment  est  qu'il  y  a  deux  parts  à  faire  dans 
le  livre  de  M.  Bérard  :  la  topologie,  construite  en  blocs  résistants  sur 
des  bases  fermes;  la  toponymie,  brillamment  échafaudée  sur  des 
pointes  d'aiguille.  Pour  ce  qui  est  du  fond  de  la  thèse,  à  savoir  que 
l'aède  homérique  a  eu  sous  les  yeux  un  périple  phénicien,  il  appelle 
aussi  des  réserves.  Là  encore,  il  faut  s'entendre  et  il  serait  téméraire 
de  trop  appuyer.  On  sait  avec  quel  soin  jaloux  les  Phéniciens  gar- 
daient le  secret  des  routes  de  l'argent,  de  l'ambre  et  de  l'étain. 
M.   Bérard  le  répète  à  propos  des  Carthaginois   (p.   56o).  Voit-on, 


8(i  IlEMF,    DES    KTLDES    ANCIENNES 

à  l'origine,  ces  marins  sournois  et  félins  publiant  leurs  Flambeaux  ou 
Miroirs  de  la  mer?  S'il  existait  chez  eux  des  périples  écrits,  ces  Ins- 
tructions nautiques,  conservées  loin  des  regards  indiscrets,  devaient 
être  le  patrimoine  exclusif  des  oligarchies  marchandes.  Je  ne  me 
figure  pas  les  exemplaires  d'un  de  ces  guides  de  pilotes  vendus  dans 
les  bazars  d'Ionie. 

Qu'il  y  ait  eu  contact  entre  la  thalassocratie  phénicienne,  qui  finis- 
sait, et  la  thalassocratie  grecque,  qui  naissait  :  d'accord.  Qu'il  y  ait  eu 
action  de  celle-là  sur  celle-ci,  comme  le  soutiennent,  avec  autant  de 
sagacité  que  de  mesure,  les  Heuzey,  les  Pottier,  les  Helbig  :  j'en  suis  plus 
que  persuadé.  Mais  comment  se  sont  effectués  les  emprunts?  Moins, 
sans  doute,  par  communication  précise  que  par  capillarité  diffuse.  Dire 
que  les  Hellènes  furent  les  élèves  des  Orientaux,  cela  signifie  que 
la  culture  encore  rudimentaire  des  uns  s'est  alimentée  à  la  civilisation 
plus  avancée  des  autres.  Cela  ne  signifie  pas  qu'il  y  ait  eu  ensei- 
gnement positif  et  direct.  Les  archéologues,  que  M.  Bérard  crible  de 
ses  flèches,  ont  ici  sur  lui  un  singulier  avantage.  Ils  peuvent  dire  : 
«  Voici  des  vestiges  de  l'art  phénicien  et  voilà  des  débris  de  la  primi- 
tive industrie  de  la  Grèce.  Voyez,  touchez,  comparez.  Ceci  dérive  de 
cela.  »  Et  il  leur  est  loisible,  pièces  en  main,  d'entrer  dans  le  détail,  de 
caractériser  le  degré  d'influence  et  le  mode  d'imitation.  A  ce  titre,- 
((  le  moindre  fragment  de  pierre  ou  de  terre  cuite,  de  bois,  de  verre, 
d'ambre  ou  de  métal»  (p.  19),  mérite  le  respect  «un  peu  dévot»  dont 
M.  Bérard  se  moque.  En  ce  qui  le  concerne,  est- il  aussi  bien  armé? 
Peut-il  produire  le  moindre  lambeau  de  périple  ou  de  portulan?  Il 
n'a  que  ses  «témoins»  topologiques  et  toponymiques.  Ces  témoins -là 
n'ont  tout  de  même  pas  la  réalité  d'un  tesson.  Ce  sont  des  témoins 
avec  lesquels  il  faut  se  résigner  à  rester  dans  le  brouillard,  à  ne  serrer 
qu'imparfaitement  le  relief  des  ombres  millénaires,  à  ne  pas  toujours 
distinguer  l'atmosphère  et  l'objet. 

On  reprochait  au  vieil  Homère  de  sommeiller  quelquefois.  C'est  une 
critique  qu'on  n'adressera  pas  à  son  dernier  commentateur.  Il  a  su, 
jusque  dans  les  discussions  les  plus  arides,  répandre  un  intérêt  pro- 
digieux. Son  immense  grève  de  sables  gréco- sémitiques  est  semée 
de  bien  jolies  perles.  J'en  signalerai  au  moins  deux  :  l'histoire  du 
cordonnier  du  bey  de  Constantine  (p.  875-370),  l'aventure  à  la  Boccace 
dont  Paul  Lucas  fut  le  héros  (p.  379-3(S3).  M.  Bérard,  ce  n'est  pas 
d'aujourd'hui  que  nous  le  savons,  est  un  délicieux  conteur.  Mais  les 
digressions,  même  les  plus  spirituelles,  ne  vont  pas  sans  inconvénient. 
On  souhaiterait  à  cet  ouvrage,  qui  atteint  les  proportions  d'une  épopée 
hindoue,  une  composition  plus  serrée  et  plus  sobre.  Le  plan  on  est 
souvent  un  peu  lâche. 

Tel  quel,  c'est  un  livre  original,  qui  dénote  un  talent  très  personnel, 
une  intelligence  ardente  et  souple,  une  curiosité  perpétuellement  en 


RIBLIOGnAPHlR  8- 


éveil,  de  rares  facultés  d'invention  verbale,  des  dons  de  polémiste 
et  des  audaces  de  conquistador.  Par  bien  des  côtés,  il  appartient  à  la 
science;  par  d'autres,  à  la  littérature  d'imagination.  Ses  défauts  plairont 
autant  que  ses  qualités.  Il  est  appelé  à  un  légitime  retentissement'. 


Georges  RADET. 


Albert  Mayr,  Die  vorgeschichtUchen  Denkmiiler  von  Malta,  extrait 
des  Abhandliingen  der  k.  bayer.  Akademie  der  Wiss.  (I  Cl., 
XXI.  Bd.,  III  Abth.),  avec  12  cartes  et  7  plans. 

Sur  le  conseil  de  son  maître  M.  Oberhûmmer,  dont  on  a  d'utiles 
monographies  de  géographie  antique,  sur  l'Acarnanie,  Chypre, 
Imbros,  etc.,  M.  Albert  Mayr  a  entrepris  d'écrire  l'histoire  des  îles  de 
Malte  et  de  Gozzo  dans  l'Antiquité.  Malte  et  son  petit  archipel  offrent 
à  l'ethnographe,  au  linguiste,  à  l'historien,  un  sujet  d'une  richesse  et 
d'un  attrait  vraiment  extraordinaires,  sans  rien  dire  de  l'intérêt  poli- 
tique, sur  lequel  cette  année  même  l'attention  a  été  ramenée.  M.  Mayr 
n'a  pas  encore  publié  le  grand  ouvrage  qu'il  promet;  mais  il  a  déjà 
donné  quelques  travaux  préliminaires,  qui  montrent  avec  quelle 
conscience  il  entend  traiter  son  sujet  :  dissertation  sur  la  numisma- 
tique antique  de  Malte,  Gozzo  et  Pantellaria  (Munich,  1895,  thèse), 
mémoire  sur  la  primitive  église  chrétienne  de  Malte  (Histor.  Jahrh., 
1896),  mémoire  sur  Pantellaria  dans  les  Mittheilungen  de  Rome,  1899. 
Le  travail  que  nous  annonçons  est  le  résultat  de  trois  mois  de 
recherches  poursuivies  à  Malte  et  à  Gozzo  dans  l'hiver  de  1897-1898. 
La  description  y  est  d'une  minutie  et  d'un  soin  extrêmes  ;  l'auteur  a  lu 
entièrement  non  seulement  la  a  littérature  »  qui  s'est  amoncelée 
autour  de  ces   énigmatiques  monuments  maltais,  mais  tout  ce  qui 

I.  L'exécution  matérielle,  dont  il  serait  injuste  de  no  pas  dire  un  mot,  est  splen- 
dide.  Elle  n'est  cependant  pas  absolument  irréprochable.  Si  les  gravures,  faites  d'après 
des  photographies  de  M"*  Victor  Bérard,  sont  charmantes  et  pittoresques,  en  revanche 
certaines  cartes  sont  grises,  à  une  échelle  trop  réduite,  pas  toujours  assez  étroitement 
appropriées  au  texte.  En  dehors  des  lettres  cassées  au  tirage  ou  non  venues,  j'ai  relevé 
plusieurs  fautes  d'impression.  P.  67,  1.  G  :  tous  (au  lieu  de  tour);  p.  i/iz,  1-  28  :  enrn- 
péenne;  p.  167,  1.  30  :  isnpection;  p.  178,  1.  26:  asprè  (pour  après);  p.  282,  1.  2(j  : 
Abyla  (pour  Abila);  p.  082,  1.  1  :  Sinbad  (pour  Sindbad).  P.  23C,  les  notes  2  cl  3  sont 
indiquées  i  et  ?..  P.  l)\8,  1.  28-29  •  ^^i  répétition  du  mol  «  avec»  forme  un  doublon  qui 
n'est  pas  gréco-sémitique.  P.  5i8,  1.  6,  l'orthographe  «chesnaies»  est-elle  intention- 
nelle? P.  586,  1.  33,  il  y  a  «l'an  mil»,  et  p.  587,  1.  4,  «l'an  mille».  P.  /191,  I.  ao,  un 
mol  paraît  avoir  été  sauté  :  entre  «quatre»  et  «  siècles  »,  on  s'attend  à  un  qualificatif 
comme  «derniers».  P.  3C3,  1.  iG,  ((dix-huit»  kilomètres  n'est  pas,  même  <(  à  peu 
près»,  la  distance  d'Athènes  au  Pirée.  P.  5i'i,  note  i,  le  passage  cité  d'Hérodote  (I,  17) 
se  rapporte  non  à  Phocéc,  mais  à  Milet;  rectifier  le  renvoi:  I,  iG3.  Dans  le  grec, 
j'ai  aperçu  au  vol  des  accents  pour  des  esprits  (p.  i/i4,  1.  3;  p.  4G7,  1.  n),  ainsi  que 
des  mots  accentués  deux  fois  (p.  490,  1.  22  :  vîçi>,Y)).  Ce  sont  là  des  taches  inévitables. 
Dans  l'ensemble,  ce  volume  de  près  de  six  cents  pages  est  d'une  correction  notable- 
ment supérieure  à  la  moyenne. 


88  REVCE    DFS    ÉTIDES    ANCIENNES 

a  été  publié  au  sujet  des  monuments  préhistoriques  du  monde  médi- 
terranéen occidental.  L'illustration  est  fort  abondante. 

D'après  les  dimensions  des  matériaux  dont  elles  sont  bâties,  les 
ruines  préhistoriques  maltaises,  comme  tant  d'autres  ruines  mégali- 
thiques en  divers  pays,  Allemagne,  Scandinavie,  etc.,  sont  attribuées 
aux  Géants  par  la  tradition  populaire.  Une  autre  tradition,  pas  beaucoup 
moins  absurde,  les  attribuait  aux  Phéniciens  :  c'est  la  tradition  acceptée 
par  beaucoup  de  savants,  notamment  par  M.  Choisy,  dans  son- Histoire 
de  V Archilecturc ,  t.  1,  p.  218,  et  par  l'auteur- de  l'Histoire  de  FArt  dans 
l'Antiquité,  dans  ce  tome  IV  qui  est,  lui  aussi,  une  ruine,  tant  les 
chapitres  sur  la  Phénicie,  sur  Malte,  sur  Carthage  ont  été  démentis 
par  les  recherches  ultérieures  (cf.  encore  t.  111,  p.  245,  oii  les  monu- 
ments de  Gaulos  et  de  Malte  sont  rapprochés  du  maabed  d'Amrith). 
Déjà  M.  Arthur  Evans,  qui  avait  été  à  Malte,  avant  M.  Mavr,  pour 
y  étudier  les  monuments  mégalithiques,  s'était  inscrit  en  faux 
contre  l'hypothèse  de  l'origine  phénicienne;  de  même  M.  Hôrnes. 
M.  Mayr  a  pris  la  peine  de  discuter  cette  hypothèse,  et  il  en  est 
venu  à  bout  aisément  :  c'était  une  victoire  facile,  promise  au  premier 
archéologue  qui  ferait  de  la  question  une  étude  sérieuse,  car  la 
théorie  de  l'origine  phénicienne  des  monuments  mégalithiques 
maltais,  comme  beaucoup  des  théories  des  phénicolâtres,  ne  s'ap- 
puyait sur  aucune  preuve  qu'un  esprit  rigoureux  diit  tenir  pour 
valable.  Les  sanctuaires  phéniciens  connus,  Baetocécé  en  Phénicie, 
Dougga,  le  temple  de  Saturne  Baalcaranien  en  terre  carthaginoise, 
datent  en  gros  de  deux  mille  ans  plus  tard  que  les  monuments 
maltais.  Le  sanctuaire  phénicien  est  un  grand  hârani  clos  de 
murs,  an  fond  duquel  est  bâti  le  temple  où  le  dieu  habile.  On  donne- 
rait une  idée  du  plan  des  sanctuaires  maltais  en  le  comparant  à  un 
rayon  de  miel  dont  les  alvéoles  seraient  ovales  ;  chaque  alvéole  est 
une  chambre,  longue  de  5  à  10  mètres;  elles  communiquent  généra- 
lement deux  à  deux,  par  des  portes  à  linteaux  énormes;  les  parois 
sont  formées  d'orthostates  sur  lesquelles  s'étagent  quelques  rangées 
horizontales  de  blocs;  les  salles  étaient  à  ciel  ouvert,  ombragées 
peut-être  par  des  tentes;  quelques  blocs  épars  dans  les  chambres 
sont,  en  effet,  creusés  de  trous  où  devaient  se  dresser  des  piquets 
de  tentes.  Il  reste  peu  de  chose  des  objets  de  culte;  d'anciennes 
fouilles,  faites  dans  les  sanctuaires  d'Hadjar-Kim  et  de  Gigantia,  ont 
donné  :  i"  un  autel  calcaire,  carré,  orné  de  piliers  aux  angles  et  d'une 
sorte  de  branchage  incisé  sur  les  faces  verticales;  3°  un  «  bétyle  » 
conique  en  calcaire,  d'un  mètre  de  haut  (tout  à  fait  analogue  au 
«  bétyle  »  trouvé  à  Delphes,  près  du  trésor  d'Athènes).  Des  pierres 
coniques  de  même  genre  ont  été  trouvées  en  divers  endroits  de  Malte, 
en  dehors  des  sanctuaires;  il  se  peut  bien  qu'elles  fussent  adorées 
comme   demeures   de   la  divinité.    M.    Mayr   signale  aussi   quelques 


BIBLIOGRAPHIE  So 

menhirs  isolés,  et  dans  une  des  chambres  de  Gigantia  un  pilier  percé 
d'un  trou  :  ce  pilier  lui  rappelle  les  curieux  menhirs  percés,  que  j'ai 
eu  l'occasion,  après  Hogarth  (Dévia  Cypriajet  Deschamps,  d'étudier  en 
Chypre;  M.  Mayr  aurait  pu,  à  ce  propos,  rappeler  la  théorie  de 
M.  Gaidoz  sur  la  destination  probable  du  trou  dont  sont  percés  ces 
menhirs  (cf.  Mélusine,  mai-juin  1897,  col.  201).  Il  faut  mentionner, 
enfin,  à  cause  de  leur  ressemblance  avec  des  statuettes  primitives  de 
l'Archipel  et  d'ailleurs,  sept  statuettes  «  stéatopyges  »  assises,  trouvées 
à  Hadjar-Kim. 

P.  PERDRIZET. 

Mélanges  Perrot  :  Recueil  de  mémoires  concernant  l'archéologie 
classique,  la  littérature  et  l'histoire  anciennes.  Paris,  Fonte- 
moing,  1908;  I  vol.  in-4"  de  343  pages,  avec  un  portrait 
en  héliogravure,  5  planches  en  phototypie  et  36  illustrations 
dans  le  texte. 

Les  services  qu'a  rendus  M.  Georges  Perrot,  comme  voyageur,  historien 
de  l'art  et  administrateur,  sont  trop  connus  pour  qu'il  soit  utile  de  les 
rappeler.  Né  le  13  novembre  i832,  il  porte  avec  une  robuste  aisance  le 
poids  de  ses  soixante-dix  ans.  Pour  fêter  le  cinquantième  anniversaire 
de  son  entrée  à  l'École  normale  supérieure,  un  volume  de  mélanges, 
rédigé,  sur  l'initiative  de  M.  Maxime  Collignon,  par  les  confrères,  les 
amis,  les  élèves  du  maître,  lui  a  été  offert.  Ce  recueil,  par  le  nombre 
et  la  qualité  des  articles  qui  le  composent,  est  digne  du  savant  auquel 
il  s'adresse.  Mais  la  variété  des  travaux,  rangés  alphabétiquement 
d'après  le  nom  des  auteurs,  rend  difficile  un  compte  rendu  méthodique. 
Essayons  d'apparier  de  notre  mieux  les  multiples  couleurs  de  la  gerbe. 

Archéologie  orientale  et  classique.  —  Avec  sa  merveilleuse 
pénétration  du  détail  unie  au  sens  très  large  et  très  sûr  des  faits  géné- 
raux, M.  Heuzey,  mettant  l'ordre  où  régnait  la  fantaisie,  établit  les 
règles  qui  permettent  d'identifier  et  de  classer  les  créations  de  la  plas- 
tique assyrienne.  On  doit  à  M.  Gsell  une  note  sur  deux  antiquités 
puniques  trouvées  en  Algérie;  à  M.  Paris,  des  observations  sur  une 
pendeloque  phénicienne  provenant  de  Malaga  en  Espagne;  àM.  Michon, 
des  remarques  sur  un  vase  et  des  bijoux  d'argent  découverts  près 
d'Aléria  en  Corse;  à  M.  Helbig,  quelques  pages,  fines  et  substantielles, 
sur  le  char  du  roi  romain  primitif,  d'abord  insigne  d'imperiuni  mili- 
taire et  bientôt  aussi  d'imperium  civil  ;  à  M.  Gardner,  une  étude  sur 
une  terre  cuite  de  Gela  représentant  une  Aphrodite  au  bouc  dont  le 
culte  semble  issu  de  Babylone.  C'est  également  de  céramique 
archaïque  (jarres  béotiennes  à  reliefs)  que  s'occupe  M.  de  Ridder.  La 
publication  d'un  petit  vase  à  tête  de  femme,  datant  du  vi"  siècle,  four- 
nit à  M.  Pottier  l'occasion  de  nous  exposer  ses  vues  sur  le  peu  de 


fjU  HEVUE    DES    ÉTUDES    ANC1E.N>ES 

iondement  qu'offre  la  subdivision  à  outrance  des  écoles  et  des  styles. 
Ln  alabastos  atlique,  commenté  par  M.  Murray,  suggère  des  rappro- 
chements avec  la  frise  du  Parthénon.  D'après  M.  Furtwaengler,  il 
\  a  survivance  du  type  du  Zeus  de  Phidias  dans  l'iconographie 
actuelle  du  Christ.  M.  Treu  nous  restitue  la  Ménade  de  Scopas.  Le 
front  de  VHermès  de  Praxitèle,  par  la  saillie  accusée  des  muscles, 
dénote  un  front  d'athlète  :  M.  Lechat  montre  comment  un  souci  crois- 
sant de  réalisme  amena  les  sculpteurs  grecs  à  rendre  ces  déforma- 
tions professionnelles.  De  la  Vénus  de  Médicis,  il  n'y  a  d'authentique, 
comme  le  prouve  M.  Salomon  Reinach,  que  le  torse  et  l'amorce  des 
bras  :  la  tête  est  antique,  mais  retouchée,  et  il  n'est  pas  sûr  que  la 
base  signée  Gléomène  appartienne  à  la  statue.  Après  les  œuvres 
attribuées,  les  monuments  anonymes  :  M.  HomoUe  analyse  un  bronze 
du  v' siècle,  originaire  de  la  région  phocidienne;  M.  Sludniczka,  un 
bas-relief  du  Pirée,  avec  attributs  scéniques;  M.  Joubin,  une  statuette 
on  marbre  de  la  collection  Paul  Arndt;  M.  Jamot,  une  plaque  de 
Thespie»  et  une  terre  cuite  de  Thèbes  relatives  au  culte  de  Déméter  ; 
M-  Perdrizet,  des  figurations  et  dédicaces  en  l'honneur  d'Athéna  Ergané. 
En  Asie-Mineure,  M.  Lœwy  revient  au  monument  des  Harpyes; 
M.  Gollignon  rattache  une  tête  féminine  de  Tralles  à  la  série  des  imita- 
tions de  l'art  attique  «  qui  trouve  dans  la  Déméter  de  Cnide  sa  plus 
haute  expression  »  ;  M.  Benndorf  édite  une  stèle  funéraire  d'Arsada  en 
Lycie  et  M.  Graillot  un  médaillon  en  bronze  au  type  de  Cybèle.  Pour 
M.  Michaelis,  les  deux  grandes  variétés  de  basiliques  des  temps  romains 
dérivent  des  ^x'zi'k'.xci.''.  îioai  si  répandues,  à  l'époque  hellénistique, 
non  seulement  dans  les  résidences  royales,  mais  dans  les  villes  libres. 

GÉOGRAPHIE  ET  TOPOGRAPHIE.  —  M.  Dœrpfcld,  qui  s'est  voué  à  la 
question  d'Ithaque,  admet  ou  rejette,  suivant  le  temps  où  l'on  se  place, 
les  assimilations  reçues  pour  l'archipel  ionien.  Avant  de  s'appeler 
Pyla3a,  le  faubourg  de  Delphes  d'où  partit  le  signal  de  la  dernière 
guerre  sacrée  porta,  comme  l'indique  M.  Bourguet,  le  nom  de  0uta'. 
(Les  Thyades)  ou  de  Oûs-t'ov  (Le  Thyadion).  Reprenant  une  hypothèse 
de  Schœnborn,  M.  Radet  identifie  à  Saradjik  le  château  des  Marma- 
ricns  forcé  durant  l'hiver  de  33/i  à  333  par  Alexandre.  M.  Vidal  de  la 
Blachc  fixe  à  Mogador  les  Purpurariae  du  roi  Juba.  La  comtesse  Lova- 
lolli  esquisse  une  irwnographie  de  l'île  du  Tibre,  à  Rome. 

Histoire  et  Institutions. —  M.  Bloch  étabUt  que  la  diflusion  gra- 
duelle du  nom  d'Hellènes  correspondit  à  la  marche  progressive  des 
conquérants  doriens.  Le  mémoire  de  M.  Wolters  est  une  contribution 
importante  à  la  ditficile  question  de  la  sigillographie  antique. 
M.  Decharme  explique  dans  quelles  circonstances  fut  votée  la  loi  de 
Diopeilhès  visant  les  «  météorologues  ».  Mais  les  Athéniens  avaient 
beau  se  défendre  contre  les  nouveautés,  des  superstitions  étrangères 
non  pénétraient  pas  moins  chez  eux.  G'est  ce  que  M.  Foucart  expose  à 


BIBLIOGRAPHIE  »)  1 

propos  de  Bendis,  déesse  Thrace.  dont  le  culte  prit  place  dans  la  reli- 
gion officielle  sur  l'ordre  de  l'oracle  de  Dodonc.  L'oracle  rendu  par  la 
Pythie  à  Chairéphon  sur  le  compte  de  Socrate  est-il  authentique? 
M.  Legrand  développe  toutes  les  bonnes  raisons  qu'on  a  de  le  croire. 
Une  nouvelle  stèle  d'Épidaurc  fait  penser  à  M.  Cavvadias  que  les 
malades  du  sanctuaire  demandaient  leur  guérison,  primitivement, 
non  à  l'art  des  médecins,  mais  à  l'intervention  céleste.  M.  Haussoullier 
publie  divers  textes  relatifs  à  la  colonisation  sélcucide  dans  la  Haulc 
Vsie  et  assimile  à  Suse  la  Séleucie  de  l'Eulœos  dont  parle  une  inscrip- 
tion de  Magnésie  du  Méandre.  Un  passage  de  Polybe  avait  fait  croire 
que  i4o  ans  avant  l'année  167,  c'est-à-dire  en  3o6,  les  Rhodiens  et  les 
Romains  avaient  conclu  un  traité:  M.  Holleaux,  pour  qui  cette  opinion 
est  une  bévue,  lit  dans  Polybe  4o  au  lieu  de  i/io  et  rapporte  la  phrase 
ainsi  corrigée  aux  débuts  de  la  seconde  guerre  de  Macédoine.  Les 
'/AxzyzK  qui,  à  l'époque  ptolémaïque,  entraient  en  religion  dans  le  Séra- 
péum  de  Memphis,  étaient-ils  des  «reclus»  ou  des  «possédés»? 
M.  Bouché -Leclercq  montre  spirituellement  qu'ils  pouvaient  bien  être 
en  commerce  psychologique  avec  les  Dieux,  comme  tous  ceux  qui 
pratiquent  l'incubation,  mais  que  leur  originalité  propre  consistait 
dans  la  claustration  volontaire.  C'étaient  donc  essentiellement  des 
cénobites.  M.  Fougères  distinguait  jadis  le  lyciarque  de  l'archiprêtre 
des  Augustes.  Converti  par  Mommsen,  il  pense  aujourd'hui  que  les 
deux  titres  se  confondent. 

Philologie  et  Littérature.  —  Les  phénomènes  d'autosuggestion 
ont  leur  équivalent  dans  l'invention  verbale  :  M.  Bréal  propose  d'ap- 
peler a!jT0[j.{[jL*/3Jti;  (autoimitation),  cette  sorte  de  tyrannie  en  vertu  de 
laquelle  l'esprit,  ayant  une  première  fois  employé  certaines  formes  ou 
désinences,  coule  dans  un  moule  similaire  celles  dont  il  use  ensuite  :  les 
poèmes  homériques  offrent  de  nombreux  exemples  d'automimèsc.  La 
note  philosophique  est  donnée  par  M.  Bréal,  la  note  gaie  par  M.  Bérard. 
Plante  se  sert^souvent  de  l'exclamation  gerrae !  Quel  en  est  le  sens? 
Sornettes.  Mais  l'étymologie?  Il  faudrait  la  liberté  de  langage  des  héros 
de  Zola  pour  le  dire.  Le  mot  dérive  du  radical  sémitique  par  lequel 
Hébreux,  Syriens  et  Arabes  désignent  les  parties  sexuelles  (atccTa).  En 
Allemagne,  on  dit  kujonniren  sans  trop  penser  à  mal.  Nous  n'avons  pas 
la  même  ressource  en  France.  Traduisons  donc  gerrae  !  par . . .  aidoiades  ! 
Se  fondant  sur  certaines  particularités  grammaticales,  M.  Martha  exclut 
l'étrusque  du  groupe  des  langues  indo-européennes  et  le  rattache 
plutôt  à  la  catégorie  des  idiomes  ouralo-altaïques.  Tel  vers  de 
l'Iliade,  où  il  est  question  des  chevaux  d'Hector,  a  paru  interpolé: 
M.  Cari  Robert  prouve  que  les  peintres  de  vases  corinthiens  le  lisaient 
déjà  comme  nous;  il  prouve  également  qu'Euripide,  dans  un  passage 
d'Electre,  suspecté  à  tort,  ((  a\ail  sous  les  yeux  une  lame  de  la  même 
structure  et  de  la  même  décoration  que  les  poignards  mycéniens  ». 


92  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

Pindaie  s'est  quelquefois  souvenu  d'Archiloque  :  M.  Hauvette  éclaire  à 
l'aide  de  ces  réminiscences  les  obscurités  de  la  Deuxième  Pylhiquc.  Au 
vers  6o5  des  Chevaliers,  M.  Paul  Girard  corrige  7-:sw;j.a":a  en  tjp(û[j.a-:a  et 
il  débrouille,  dans  un  passage  du  Pliitus,  la  confusion  de  deux  rédac- 
tions enchevêtrées.  Le  Ménexène  de  Platon  est  antérieur  au  Panégyrique 
d'isocrate.  Il  a  été  composé,  un  peu  après  la  paix  d'Antalcidas,  dans 
le  but  d'opposer  à  la  rhétorique  des  purs  rhéteurs  une  rhétorique  nou- 
velle, capable  d'élever  et  de  former  la  démocratie.  Le  Panégyrique  imite 
le  Ménexène  :  Platon  a  donc  contribué  à  l'évolution  de  l'esprit  d'iso- 
crate. Tel  est  le  point  que  met  en  lumière  (l'expression  a  ici  toute  sa 
xaleur)  M.  Alfred  Croiset.  D'après  M.  Maurice  Croiset,  dont  l'argu- 
mentation est  convaincante,  les  trois  Olynthienncs  ont  été  prononcées 
coup  sur  coup,  en  juillet  S^g.  Ces  trois  discours,  u  bien  que  corres- 
pondant à  trois  moments  psychologiques  distincts,  »  ne  s'espacent  pa« 
sur  plusieurs  mois,  comme  l'ont  cru  Schœfer,  Weil  et  Blass,  mais  se 
ftont  succédé  à  fort  peu  d'intervalle,  suivant  les  sursauts  de  fièvre  de 
l'opinion.  Une  connaissance  approfondie  du  droite  grec  suggère  à 
M.  Paul  Guiraud  de  nouveaux  arguments  contre  l'authenticité  de  la 
constitution  de  Dracon,  dans  l"A6r;vaî(i)v  TrcXt-eta  d'Aristote.  M.  Théo- 
dore Reinach  dégage,  d'après  un  «  ostrakon  »  découvert  par  lui  à 
Louksor,  les  procédés  du  mime  erotique.  Enfin,  M.  Henri  Weil  corrige 
une  dictée  faite,  il  y  a  quinze  à  dix-huit  siècles,  par  des  écoliers  grecs 
d'Egypte  et  il  remet  d'aplomb  les  distiques  qu'ont  estropiés  ces  cancres. 
Amiquité  latine.  —  La  rhétorique  grecque  ne  s'est  pas  introduite  à 
Home  sans  difficulté:  M.  Boissier,  avec  sa  délicate  aperception  des 
nuances,  concilie  les  textes  qui  semblent  se  contredire  là-dessus.  Dans 
le  récit  de  la  bataille  que  livra  Brutus  aux  Marseillais  devant  Tauroen- 
tum,  Lucain  doit  être  cru  de  préférence  à  César  :  u  Lucain,  »  dit 
M.  Clerc  reprenant  pour  son  compte  des  idées  chères  à  M.  JulUan, 
«  nous  apparaît  de  plus  en  plus  comme  ayant  eu  un  véritable  souci  de 
la  vérité  historique  et  comme  ayant  fait  de  ses  sources,  qui  étaient 
excellentes,  l'emploi  le  plus  judicieux.  »  Une  inscription  nouvelle 
permet  à  M.  Cagnat  d'établir  dans  quelles  circonstances  le  bourg  for- 
tifié de  Kherbet-Ksar-Tir  (Vanarzana)  fut  réparé  et  agrandi.  Ces  sortes 
de  châteaux  abondaient  dans  la  province  d'Afrique.  Conmie  le  montre 
M.  Gaucklcr,  le  fortin  ou  harqus  de  frontière  lirait  du  grade  de  roffi- 
cier  qui  y  présidait  à  la  défense  le  qualificatif  de  centenariiis,  sur 
lequel  on  s'est  longtemps  mépris". 

Georges  RADET. 

I.  L'impression  du  livre  est  généralement  bonne.  Il  y  a  cependant  une  négligence 
qui  se  répète  trop  :  dans  presque  tous  les  articles  où  se  trouvent  des  citations  grec- 
ques, les  lettres  élidées  sont  représentées  par  des  accents  et  non  par  des  apostrophes 
(voyez,  pour  ne  citer  que  les  endroits  les  plus  fautifs,  p.  lo,  1.  i5,  iG.  ai,  sa;  p.  ii, 
I.  Sel  lO;  p.  C8,  I.  'i  ;  p.  73,  notes  i  et  3;  p.  iG5,  1.  i  et  3,  etc.). 


HIBMOGKAI'HIE  gO 

Maxime  Collignon  et  Louis  Couve,  Catalogue  des  Vasex  peints 
du  Musée  National  dWlhèiies.  Paris,  Fonlemoing,  1902; 
I   vol.  in-S""  de  670  pages. 

Dans  la  préface  de  ce  volume,  M.  Maxime  Collignon  a  dit  avec 
beaucoup  de  précision  la  genèse  de  l'ouvrage,  et  déterminé  avec 
la  plus  délicate  justice  la  part  de  chaque  collaborateur. 

En  1877,  dans  la  Bibliothèque  des  Écoles  françaises  d'Athènes  et 
de  Rome,  M.  Collignon  avait  publié  le  Catalogue  des  Vases  peints 
(tu  Musée  de  ta  Société  archéologique  d'Athènes.  821  vases  y  étaient 
classés  avec  une  méthode  et  décrits  avec  une  netteté  telles  que  le 
professeur  en  Sorbonne  d'aujourd'hui  n'a  pas  à  rougir  du  jeune 
étudiant  d'alors.  Après  plus  de  vingt  ans,  ce  travail  n'avait  pas  vieilli, 
mais  il  était  devenu  incomplet,  parce  que  la  collection  cataloguée 
s'était  accrue,  en  avait  absorbé  d'autres,  était  devenue  collection 
nationale,  et,  à  ce  titre,  avait  été  transportée  au  Musée  central  d'Athènes. 
iNotre  jeune  camarade  Louis  Couve,  élève  de  M.  Collignon,  avait 
accepté  sinon  sollicité  l'honneur  de  reprendre  pour  la  compléter  l'œuvre 
de  son  maître,  et  s'était  appliqué  avec  ardeur,  depuis  1891,  à  cette 
lâche  très  honorable,  mais  fort  aride.  J'en  juge  par  expérience,  ayant 
moi-même  repris  en  sous-ordre  et  complété  le  Catalogue  des  figurines 
de  terre  cuite  publié  jadis  par  M.  Marlha,  et  rédigé  un  long  manuscrit 
qui  ne  verra  jamais  la  lumière,  étant  à  son  tour  devenu  insuffisant. 
On  sait  comment  Louis  Couve  a  été  prématurément  ravi  à  la  science  et 
à  ses  amis,  laissant  de  profonds  regrets  à  tous  ceux  qui  estimaient  son 
jeune  talent,  et  avaient  foi  dans  son  avenir;  son  catalogue  était  prêt 
pour  l'impression.  M.  Collignon  a  donné  à  son  collaborateur,  aussi 
modeste  que  savant,  ce  témoignage  de  vive  affection  magistrale  de 
veiller  à  la  publication  du  livre.  C'est  ainsi  que  ce  volume  nous  arrive, 
préparé  avec  un  soin  et  une  conscience  rares  servis  par  une  érudition 
solide,  revu  et  édile  par  un  des  mailres  les  plus  autorisés  de  l'arcliéo- 
logie  française. 

Aussi  ne  faul-il  pas  s'étonner  qu'il  rende  tous  les  services  que  l'on 
est  en  droit  d'attendre.  11  compte  actuellement  1,988  numéros,  et  il 
est  divisé  en  douze  chapitres,  dont  je  donne  les  titres  pour  bien 
montrer  la  rigueur  et  la  clarté  du  plan  suivi,  tout  à  fait  conforme 
aux  résultats  les  plus  certains  pour  le  moment  de  la  science  céramo- 
graphique,  où  Louis  Couve  avait  déjà  marqué  sa  place  : 

L  Vases  de  style  primitif, 

II,  III.  Vases  de  style  géométrique. 

IV.  Vases  d'ancien  style  ionien  et  corinthien, 

V,  VI.  Vases  à  figures  noires  sur  fond  rouge. 

VII,  Lécythes  et  alabastres  à  figures  noires. 

VIII.  Vases  à  figures  noires  (sans  retouches  en  couleur). 

Hev.  El,  cinv.  7 


qf^  REVUE    DES    MIDES    A\C1E>>ES 

1\.  Vases  à   figures  rouges.  —  Première  période.  —  Style   sévère. 

\.  Vases  à  figures  rouges.  —  Deuxième  période.  —  Beau  style  attique. 

\I.  Vases  polychromes  à  fond  blanc, 

XII.  Vases  à  figures  rouges.  —  Troisième  période.  —  Retouches 
blanches  et  ornements  dorés. 

Chacun  de  ces  chapitres  se  subdivise  en  nombreuses  sections, 
suivant  les  nécessités  du  classement  géographique  ou  artistique. 
Dans  chaque  subdivision,  chaque  vase  est  décrit  sans  prolixité,  et, 
quand  il  y  a  lieu,  le  sujet  en  est  interprété  sans  témérité  d'hypothèse, 
l'ous  ceux  qui  ont  été  déjà  signalés  ou  publiés  sont  l'objet  d'une  note 
bibliographique  très  au  courant. 

Par  malheur,  ces  vases  sont  une  minorité;  les  inédits  sont  en 
beaucoup  plus  grand  nombre;  et  quelle  que  soit  la  clarté  des  descrip- 
tions de  MM.  Collignon  et  Couve,  on  ne  peut  s'empêcher  de  regretter 
que  pas  une  seule  image  n'illustre  ce  beau  volume.  Sans  doute  la 
dépense  eût  été  considérable  de  reproduire,  même  par  les  procédés  les 
plus  simples,  sinon  tous  les  vases,  du  moins  les  principaux.  Mais  il 
faut  bien  se  dire  que  les  dépenses  de  ce  genre  deviennent  dorénavant 
nécessaires;  si  l'on  résiste  aies  faire,  les  plus  méritoires  efforts,  comme 
celui  de  MM.  Collignon   et   Couve,  ne  peuvent  produire   tout  leur 

précieux  effet. 

Pierre  PARIS. 


A.  de  Ridder»  Catalogue  des  Vases  peints  de  la  Bibliothèque 
Nationale,  Première  partie  :  Vases  primitifs  et  Vases  à  figures 
noires.  Paris,  Leroux,  1901;  i  vol.  grand  in-/i"  de  2^9  pages 
et  II  planches. 

Les  conservateurs  de  nos  grandes  collections  nationales  ont  compris 
ce  qu'ils  devaient  à  la  science;  ils  rédigent  eux-mêmes  les  cataloguc> 
des  richesses  dont  ils  ont  la  garde,  ou  en  favorisent  la.  rédaction. 
Ces  catalogues,  qui  sont  scientifiques  et  luxueusement  édités,  rem- 
placent avec  avantage  les  informes  brochures  dont  le  public  et  les 
érudits  avaient  dû  se  contenter  jusqu'à  présent.  M.  Léon  Heuzey  a 
ouvert  la  voie.  Le  Catalogue  et  V Album  des  figurines  antiques  de  terre 
cuite  du  Louvre  ont  inauguré  avec  éclat  une  série  que  M.  E.  Pottier 
a  enrichie  de  ses  précieux  Catalogues  des  Vases  antiques  du  Louvre. 
On  sait  la  valeur  et  le  succès  de  ces  petits  livres,  si  savants  et  si  peu 
pédants,  si  clairs  et  si  originaux,  et  la  valeur  des  Albums  qui  en  sont 
lé  complément  et  l'illustration. 

Voici  que  M.  de  Uidder  nous  donne  la  première  partie  du  Catalogue 
des  Vases  peints  de  la  Bibliothèque  nationale.  L'Administration  de  la 
hibliollièque,  la  Direction  de  l'Enseignement  supéiieur  et  celle  des 
Beaux- Vris,    l'Académie   des    Inscriptions   et   Belles-Lettres,    se    sont 


lUIU.IOr.ll  VIMIIF,  ().> 

intéressées  à  l'œuvre,  qui  est  digne  de  ces  hauts  patronages.  Le  choix 
a  été  heureux  de  la  confier  à  M.  de  Ridder,  à  qui  devait  servir  l'expé- 
rience acquise  en  cataloguant  les  Bronzes  du  Musée  de  la  Société 
archéologique  d'Athènes  et  ceux  du  Musée  de  l'Acropole.  L'excellent 
accueil  fait  à  ces  premières  publications  garantissait  le  succès  de  celle 
qui  vient  de  paraître. 

M.  de  Ridder  n'a  pas  adopté  la  disposition  matérielle  des  publications 
similaires  du  Louvre,  c'est-à-dire  un  catalogue  proprement  dit,  de 
petit  format  portatif,  et  un  album  de  planches.  Il  a  réuni  dans  un 
seul  volume  grand  in-4"  tout  ce  qu'il  y  avait  à  dire  et  à  montrer.  11  y  a 
là  des  avantages  et  des  inconvénients;  il  n'y  aura  que  des  avantages 
si  M.  de  Ridder  tire  du  travail  actuel  une  brochure  maniable,  que  les 
visiteurs  de  la  collection  puissent  glisser  dans  leur  poche  et  consulter 
en  présence  des  objets  eux-mêmes. 

Du  moins  l'auteur  a-t-il  eu  l'heureuse  idée,  comme  il  le  déclare  fran- 
chement, de  suivre  le  plus  souvent  possible,  tant  pour  la  méthode  de  clas- 
sement et  de  description  que  pour  le  choix  des  vases  reproduits  par  la 
gravure,  l'exemple  de  M.  Pottier.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  n'ait  pas  fait 
œuvre  personnelle.  La  composition  assez  spéciale  de  la  Collection  de 
la  Bibliothèque  nationale,  collection  qui  depuis  nombre  d'années  ne 
s'accroît  pas  et  n'est  plus  destinée  à  s'accroître,  rendait  nécessaire 
certain  parti  pris,  auquel  le  rédacteur  s'est  franchement  et  sagement 
résigné.  Comme  il  le  dit  fort  bien,  «  il  n'a  pas  cherché,  avec  un  lot  de 
vases  restreint  et  clairsemé,  à  faire  d'une  façon  artificielle  l'histoire  de 
la  céramique  grecque.  »  On  ne  saurait  trop  le  louer  d'avoir  porté 
surtout  son  attention  sur  la  forme,  sur  la  technique,  sur  le  style 
des  vases,  et  d'avoir  volontairement  négligé  les  questions  ardues 
d'exégèse  mythologique.  Quand  l'interprétation  de  tel  ou  tel  sujet 
louchant  à  la  fable  est  douteuse,  il  indique  la  solution  qui  lui  semble 
préférable,  mais  sans  discuter. 

J'approuve  moins  le  souci  de  grouper  de  préférence,  dans  une 
même  série,  les  vases  d'après  leurs  formes  ;  c'est,  je  crois,  un  point  de 
vue  très  secondaire;  j'aurais  mieux  aimé  voir  rapprocher  les  uns  des 
autres  les  sujets  voisins  ;  cela  rendrait  les  recherches  et  les  compa- 
raisons plus  faciles.  Par  exemple,  toutes  les  scènes  bachiques,  qu'elles 
soient  peintes  sur  des  amphores,  des  hydries  ou  des  canthares, 
pourvu  qu'elles  soient  à  figures  noires,  gagneraient  à  être  réunies; 
de  même  les  scènes  de  palestre,  saut,  course,  pugilat,  etc. 

Les  descriptions,  sauf  quelques  oublis  ou  confusions  inévitables  dans 
un  travail  de  ce  genre,  sont  précises,  et  l'on  regrette  seulement  l'abus 
systématique  des  parenthèses.  Les  figures  insérées  dans  le  texte,  et 
dues  à  M.  Samoès  da  Fonseca,  dessinateur  du  Louvre,  sont  d'excellents 
spécimens  du  genre.  J'aime  moins  les  reproductions  directes  que 
donnent  les  planches.  Si  la  forme  des  vases  y  apparaît  très   nette,  les 


pÔ  RF.VLr    DES    éxiDES    ANCIENNES 

peintures  sont  trop  souvent  obscures,  incomplètes  d'ordinaire,  et 
toujours  déformées.  Est-il  possible  de  mieux  faire?  Les  inscriptions 
me  semblent  toujours  copiées,  dans  le  texte,  en  fac-similés  trop 
petits. 

Tel  qu'il  est,  le  Catalogue  de  M.  de  Ridder  est  d'une  grande  utilité; 
il  est  à  désirer  que  nous  n'attendions  pas  trop  longtemps  la  seconde 
partie,  où  sera  jointe,  dans  une  préface,  l'histoire  de  la  collection,  et 
oîi  seront  insérés  les  index  indispensables  aux  recherches. 

Pierre  PARIS. 


Paul  Azan,  Annibal  dans  les  Alpes.  Paris,  Picard,  1902;    i  vol. 
in-8"  de  234  pages,  avec  17  cartes  et  6  photographies. 

L'ouvrage  de  M.  Azan  est  une  thèse  soutenue  en  Sorbonne  pour  le 
doctorat  d'Université,  et  l'on  s'aperçoit  bien  vite  qu'elle  n'est  point 
l'œuvre  d'un  professionnel  :  M.  Azan,  en  effet,  est  un  officier,  doublé 
d'un  alpiniste,  et  à  ce  titre  il  a  une  compétence  incontestable  pour 
tout  ce  qui  touche  à  l'étude  du  terrain  et  des  mouvements  stratégiques. 
Par  contre,  l'inexpérience  de  l'écrivain  et  de  l'historien  n'est  que  trop 
apparente  dans  la  façon  de  composer  et  d'écrire. 

Naturellement,  M.  Azan  commence  par  rappeler  et  réfuter  les 
systèmes  de  ses  nombreux  prédécesseurs,  qu'il  ramène  à  un  certain 
nombre  de  groupes.  Cette  critique  a  déjà  été  faite  tant  de  fois  que 
M.  Azan  aurait  pu  se  dispenser  de  la  refaire,  et  supprimer  ainsi  trois 
chapitres  au  moins.  Pour  terminer,  il  expose,  plus  en  détail  que  les 
autres,  les  systèmes  du  colonel  llennebert  (col  du  Genèvre),  et  celui 
de  Chappuis  (col  de  la  Roure),  qu'il  réfute  également,  pour  arriver 
finalement  à  celui  du  colonel  Perrin  (col  du  Clapier),  auquel  il  se 
rallie.  Mais,  s'il  admet  le  même  point  d'arrivée,  il  ditTère  pour  l'itiné- 
raire suivi  par  Annibal,  et  c'est  là  la  partie  nouvelle  du  travail.  Disons 
tout  de  suite  qu'elle  soulève  des  objections  aussi  graves  au  moins  que 
celles  que  fait  l'auteur  aux  autres  systèmes  :  tant  il  est  plus  facile,  sur 
cette  question  controversée  depuis  l'Antiquité,  de  critiquer  autrui  que 
de  fonder  quelque  chose  de  solide  ! 

Pour  résumer -en  deux  mots  le  nouveau  système,  tandis  que  le 
colonel  Perrin  fait  défiler  Annibal  entre  Hhône  et  Isère,  à  peu  près  à 
égale  distance  des  deux,  M.  Azan  lui  fait  suivre  la  rive  gauche  de 
l'Isère,  puis  la  rive  gauche  de  l'Arc.  Dans  ce  système,  la  rivière 
Druentia  de  Tite-Live  devient  le  Drac,  et  les  trois  points  capitau.\  sur 
lesquels  insiste  l'auteur, et  qui,  d'après  lui,  doivent  décider  la  solution, 
sont  :  l'impossibililé  de  reconnaître  la  Durance  dans  la  description 
que  fait  Tite-Live  de  la  Druentia,  la  nécessité  de  voir  les  plaines  du 
Pu  du  sommet  où  parvient  l'armée  avant  de  commencer  la  descente, 


BlBMOGRAl'HTK  Ç)- 

el  enfin  celle  de  faire  suivre  à  Annibal  le  cours  d'un  fleuve,  pour  se 
conformer  au  -rcapà  iz'i  -^xajj.ov  de  Polybe.  Je  ne  discuterai  pas  le 
système  de  IVL  Azan,  ce  qui  nous  entraînerait  trop  loin.  Je  me  bor- 
nerai à  dire  qu'il  est  aussi  soutenable  que  la  plupart  des  autres,  mais 
que,  pour  moi,  beaucoup  de  ceux  qui  se  sont  occupés  de  la  question 
attachent  trop  d'importance  à  la  fameuse  scène  où  Annibal  montre  à 
ses  soldats  l'Italie  :  rien  ne  prouve  qu'il  ne  faille  pas,  en  réalité,  la 
placer,  non  à  l'arrivée  au  sommet  des  Alpes,  mais  à  un  moment 
quelconque  de  la  descente.  Je  n'admets  pas  non  plus  que  la  descrip- 
tion faite  parTite-Live  de  la  Druentia,  inexacte  en  effet  si  on  l'applique 
à  la  haute  Durance,  prouve  qu'il  s'agit  d'un  autre  cours  d'eau.  Pour 
moi,  Ïite-Live,  arrivé  à  l'épisode  du  passage  de  cette  rivière  par 
Annibal,  l'a  décrite  telle  qu'il  se  la  représentait  d'après  les  récits  des 
voyageurs  de  son  temps,  qui  naturellement  ne  devaient  guère  l'avoir 
vue  que  dans  la  partie  inférieure  de  son  cours. 

Mais  la  partie  importante  et  nouvelle  du  livre  de  M.  Azan,  ce  n'est 
pas  précisément  le  choix  de  l'itinéraire,  ce  sont  les  raisons  sur 
lesquelles  il  s'appuie  pour  justifier  ce  choix.  Et  ici  intervient  ce  que 
M.  Azan  appelle  Une  conjecture,  conjecture  qui  a  pour  but  d'expliquer 
comment  Annibal  a  pu  suivre  tout  d'abord  et  tout  du  long  l'Isère, 
alors  que  Polybe  semble  bien  parler  du  Rhône.  Cette  conjecture  n'est 
autre  qu'une  hypothèse  géologique,  que  je  résume  en  deux  mots  :  les 
anciens  appelaient  Rhône  l'Isère  actuelle,  parce  que  le  Rhône  avait 
une  branche  méridionale  reliée  à  la  branche  septentrionale  par  un  bras 
de  communication  que  des  modifications  locales  de  l'écorce  terrestre 
ont  fait  insensiblement  disparaître.  Et  ce  qui  nous  paraît  ou  faux  ou 
contradictoire  dans  les  descriptions  que  nous  font  du  Rhône  Polybe, 
puis  César,  puis  Strabon,  s'explique  précisément  par  ces  changements 
successifs.  Les  causes  de  ces  changements  ont  été  de  diverse  nature, 
érosions,  alluvions,  éboulements. 

M.  Azan  a  soumis  sa  théorie  à  l'examen  des  hommes  les  plus 
compétents  en  fait  de  géologie  alpestre,  comme  MM.  Kilian,  Douxami 
et  Lugeon,  et  il  a  la  bonne  foi  de  reconnaître  que  ces  savants 
s'y  sont  montrés  peu  favorables,  la  taxant  non  seulement  de  pure 
hypothèse,  mais  d'hypothèse  «  sans  fondement  rigoureusement 
scientifique  ». 

Je  n'ai  en  ces  matières,  cela  va  sans  dire,  aucune  compétence,  et  je 
ne  sais  comment  on  en  a  jugé  en  Sorbonne,  où  j'aime  à  croire  qu'on 
avait  convoqué  des  hommes  du  métier.  J'avoue  cependant  que  cette 
manière  commode  de  faire  intervenir  la  géologie  à  l'appui  d'une 
discussion  historique  m'a  paru  tellement  dangereuse  que  j'ai  prié 
mon  collègue  M,  Vasseur  de  vouloir  bien  lire  à  son  tour  1res  attenti- 
vement le  livre  de  M.  Azan  et  de  me  donner  là-dessus  son  avis  en 
toute  franchise,  et  au  point  de  vue  purement  géologique.  Je  ne  puis 


1)8  r.nvLF.   DF.S  ktlues  a\cikn>es 

luieux  faire  que  de  reproduire  les  points  les  plus  imporlanls  de  la 
réponse  qu'il  a  bien  voulu  m'adresser  par  écrit  : 

«  Je  ne  crois  pas  à  la  possibilité  d'un  Rhône  bifurqué.  Ce  n'est  pas 
dans  les  régions  montagneuses  que  l'on  observe  habituellement  des 
bifurcations  de  cours  d'eau,  mais  dans  les  pays  de  plaine  où  les  eaux 
peuvent  indifféremment  s'écouler  par  plusieurs  lits,  sujets  d'ailleurs  à 
des  déplacements...  Pour  expliquer  cette  bifurcation,  l'auteur  est 
obligé  de  recourir  à  l'hypothèse  d'un  plissement  qui  se  serait  produit 
dans  les  temps  historiques  :  or  aucun  phénomène  de  ce  genre  n'a  eu 
lieu  dans  nos  régions  depuis  la  période  tertiaire,  et  l'on  ne  peut 
admettre  une  exception  pour  la  vallée  dont  il  s'agit.  Quant  à  un  effon- 
drement, il  n'est  pas  plus  admissible,  car  s'il  est  vrai  que  des 
éboulements  considérables  puissent  se  produire  au  flanc  des  monta- 
gnes, l'efTondrement  d'un  fond  de  vallée  suppose  des  mouvements 
importants  de  l'écorce  terrestre  dont  il  n'existe  aucune  trace,  pour 
notre  époque,  dans  la  région  alpine.  Enfin  l'hypothèse  d'un  tassement 
des  alluvions  ne  vaut  même  pas  que  l'on  s'y  arrête.  J'admets  très  bien, 
avec  plusieurs  de  mes  collègues,  une  certaine  pénétration  des  eaux  dans 
la  vallée  où  s'écoulait  primitivement  l'Isère,  mais  il  y  a  loin  de  ce  fait  à 
l'hypothèse  de  M,  Azan,  qui,  selon  moi,  se  heurte  à  l'impossibilité.  » 

La  question  me  paraît  tranchée  :  et,  pour  intéressante  que  soit  la 
lentative  de  M.  \zan,  elle  porte  radicalement  à  faux.  Il  en  est  de  la 
bifurcation  du  Rhône  comme  du  recul  de  la  côte  à  Marseille,  que  l'on 
a  cru  pouvoir  établir  sur  des  textes  mal  compris  et  des  faits  mal 
observés.  Que  ce  nouvel  exemple  puisse  rendre  plus  circonspects  les 
amateurs  de  nouveautés  à  tout  prix.  La  géologie  est  une  belle  science, 
mais  à  la  condition  qu'on  la  laisse  à  sa  place  et  qu'on  ne  l'invoque  pas 
là  où  elle  n'a  que  faire.  11  est  vraiment  trop  commode,  pour  faire 
cadrer  un  emplacement  donné  actuel  avec  un  texte  ancien,  de 
supposer  que  l'emplacement  a  changé,  et  de  le  restituer  à  sa  fantaisie. 

Si  l'étude  des  textes  et  celle  des  lieux  demeurent  impuissantes, 
comme  je  le  crains  bien,  à  expliquer  le  passage  des  Vlpes  par  Annibal, 
i:e  n'est  pas  la  géologie  qui  nous  donnera  la  solution  du  problème  :  ce 
sera  peut-être,  un  jour,  l'archéologie.  11  serait  bien  surprenant  qu'il  ne 
gise  pas  quelque  part,  sur  un  roc  ou  au  fond  d'un  précipice,  quelque 
objet  ou  arme  de  marque  nettcmentphénicienne,  voire  —  qui  sait?  — les 
ossements  d'un  éléphant  d'Afrique,  que  nos  paléontologistes  auront 
vite  fait  de  distinguer  des  éléphants  fossiles.  Ce  jour-là,  les  systèmes 
auront  vécu,  et  nous  suivrons  Annibal  à  la  piste.  Jusque-là,  conten- 
tons-nous, si  la  question  nous  passionne,  d'essayer  de  la  résoudre, 
comme  l'ont  fait  nos  devanciers,  en  historiens  et  en  géographes,  non 
en  géologues,  puisqu'aussi  bien  il  s'agit  non  de  géologie,  mais 
d'histoire  el  do  géographie. 

M.  CLERC. 


Bini,ior,R\PHiE 


99 

Joseph  Gudiol  y  Cunill,  Nociona  de  avqaeolrxjid  sayrada  catalana. 
Vieil,  1902;    I    vol.  in-8"  de  647  pages. 

Le  Musée  cpiscopal  de  Vich,  fondé  par  un  éminent  prélat,  0.  Joseph 
Morgades  y  Gill,  est  sans  doute,  à  l'heure  qu'il  est,  le  plus  riche  et  le 
plus  intéressant  de  l'Espagne  si  l'on  excepte  les  musées  de  Madrid,  et  à 
coup  siîr  le  premier  de  la  Catalogne.  11  a  cette  originalilé  qu'il  est 
constitué  presque  uniquement  par  des  objets  recueillis  dans  la  région, 
(^l  permet  d'étudier  dans  tout  leui-  développement  séculaire  l'art  et 
l'industrie  catalans;  de  plus,  comme  il  est  naturel  puisqu'il  est  de 
création  épiscopale,  tout  ce  qui  se  rapporte  à  la  religion  et  au  culte 
y  est  particulièrement  en  honneur.  Enfin,  il  a  la  bonne  fortune  d'èlrc 
actuellement  conservé  par  un  jeune  prêtre  associé  de  bonne  heure  aux 
recherches  et  aux  efforts  de  l'illustre  Morgades,  amoureux  de  ses 
collections,  ardent  à  l'étude  et  formé  d'ailleurs  par  la  meilleure  disci- 
pline, celle  qui  consiste  à  regarder  chaque  jour  et  à  chaque  heure,  à 
interroger  en  les  maniant  tous  les  objets  précieux  d'un  musée. 

M.  Joseph  Gudiol,  que  notre  Société  hispanique  s'honore  d'avoir  pour 
correspondant,  a  eu  l'heureuse  idée  de  mettre  à  profit  son  érudition  si 
solidement  établie  pour  écrire  des  Notions  d'archéologie  catalane. 

Ce  titre  est  trop  modeste  ;  sans  doute,  l'objet  principal  du  livre  est 
d'apprendre  au  public  ce  qu'il  est  à  même  de  connaître  actuellement 
de  l'art  en  catalogue,  et  de  rendre  dorénavant  plus  faciles  et  produc- 
tives les  recherches  dans  ce  domaine  très  peu  exploré  jusqu'à  pré- 
sent, bien  qu'il  soit  d'une  richesse  si  abondante.  Mais  le  livre  donne  plus 
encore  ;  c'est  sans  doute  un  manuel  d'archéologie  catalane,  c'est  aussi 
un  traité  d'archéologie  générale.  En  effet,  l'auteur  prépare  ses  lecteurs 
à  l'étude  des  antiquités  de  sa  province  par  l'étude  de  toutes  les  anti- 
quités des  pays  classiques,  depuis  les  âges  les  plus  reculés  de  la  préhis- 
toire; par  exemple,  les  chapitres  111  et  IV  sont  consacrés  aux  anli- 
quités  grecques  en  général,  sans  application  directe  à  la  Catalogne. 
11  y  aurait  là,  peut-être,  un  défaut  assez  grave  de  composition  et  de 
méthode,  si  M.  Gudiol  n'avait  en  vue  d'initier  tout  un  public  très 
novice  encore  à  une  science  fort  peu  cultivée  en  Espagne.  Sans  doute 
il  a  songé  sans  cesse  à  instruire  les  séminaristes  catalans,  si  l'on  en 
juge  par  ces  lignes  de  la  lettre  probatoire  du  chanoine  Jaume  CollcU 
mise  en  tête  du  volume  :  «  Pour  les  séminaristes  surtout,  cette  œuvre 
sera  très  utile,  car  elle  a  l'avantage  d'être  abondamment  illustrée  «,  et, 
après  l'avoir  lue,  les  révérends  prêtres  comprendront  pourquoi  l'Église 
donne  aujourd'hui  tant  d'importance  à  l'archéologie,  par  laquelle, 
ainsi  que  la  dit  le  pape  Léon  Xlll  félicitant  le  savant  maître  de  l'archéo- 
logie chrétienne  Jean  B.  de  Rossi,  se  forgent  de  nouvelles  armes  pour 
défendre  la  vérité  cathoUque...  »  M.  Collell,  ami  et  quelque  peu  coUa- 

!.  On  vomirait  colle  ilhislrafion  plus  nhoinhiiito  encore  et  plus  Hrii.slicuie. 


lOO  UEME    OES    KTLUES    A.\CIE>NES 

borateur  de  M.  Gudiol,  est  bien  placé  pour  connaître  ses  plus  intimes 
intentions. 

Pour  moi,  j'aurais  préféré  voir  le  livre  allégé  de  toute  cette  sorte 
d'introduction  accessoire,  et  j'aurais  loué  sans  restriction  tous  les  cha- 
pitres où  il  est  question  des  monuments  propres  à  la  Catalogne,  depuis 
l'époque  grecque  et  l'époque  romaine  jusqu'à  nos  jours.  Il  y  est  tour  à 
tour  question  des  antiquités  romaines,  romanes,  romano-chrétiennes, 
vvisigothiques,  gothiques  et  de  la  Renaissance,  et  par  antiquités  il  faut 
entendre  tous  les  arts  de  l'architecture,  de  la  ferronnerie,  de  la  céra- 
mique, de  l'orfèvrerie,  du  vêtement,  du  mobilier,  ainsi  que  l'épigra- 
piiie,  la  sigillographie,  la  diplomatique,  El  sur  chacun  de  ces  sujets 
les  renseignements  sont  nombreux,  précis,  bien  classés  et  datés;  les 
exemples,  empruntés  aussi  souvent  qu'il  est  possible  au  musée  de 
\  ich,  sont  bien  choisis  et  typiques. 

Joignez  à  cela  le  charme  de  la  langue  catalane,  qui  sonne  si  agréa- 
blement à  nos  oreilles  françaises,  et  l'on  applaudira  au  jugement  du 
jury  barcelonais,  qui  a  distingué  ce  bel  ouvrage  au  concours  Martorell 
de  190a,  à  la  libéralité  de  la  capitale  catalane,  qui  a  fait  spécialement 
pour  lui  les  fonds  d'un  très  honorable  accessit. 

l'iERhE   PARIS. 


CIIROiMQUE    DES    PAPYRUS 

La  Chronique  des  Papyrus,  tlont  notre  collaborateur  M.  Pierre  Jou- 
giiet  traçait  précédemment  le  plan  {Revue  des  Éludes  unciennes,  t.  111, 
1901,  p.  359-360),  est  à  l'impression.  C'est  un  travail  considérable. 
■Nous  l'aurions  publié  dans  ce  fascicule,  si  le  désir  d'arriver  à  une 
correction  aussi  parfaite  que  possible  ne  nous  faisait  préférer  le  soin  à 
la  hâte.  Le  va-et-vient  des  épreuves  entre  Bordeaux  et  Le  Caire  prend 
du  temps.  Mais  nos  lecteurs  ne  perdront  rien  pour  attendre. 

G.  R. 


2S  janvier  1903. 


Le  Directeur -Gérant,  Georges  RADET. 


.VL'l:    I)i:S    l.'IlDliS    AXCll.XXiiS 


T.  V,  190^  n. 


ISIS 

TERRE    CUITE    DU    MUSÉE     BALAGUER 


<^:VUIi    DES    HTUDES    ANCIENNES 


T.  V,  1903,  PL.  II. 


VÉNUS 

STATUETTE    DE    BRONZE   TROUVÉE    EN    ESPAGNE 


EURIPIDE   ET   LES   FEMMES 


Quand  on  lit  le  théâtre  d'Euripide,  on  est  frappé,  dès  les 
premières  pages,  du  nombre  vraiment  excessif  de  critiques 
qu'il  a  dirigées  contre  les  femmes.  Ces  critiques  fourmillent 
dans  son  œuvre  entière.  Elles  ne  sont  même  pas  absentes  des 
endroits  où  on  les  attend  le  moins.  Car  si  les  hommes  ont  le 
droit,  en  certains  cas,  de  médire  d'elles,  il  est  surprenant  que 
les  femmes  se  joignent  à  eux  et  disent  du  mal  de  leur  sexe». 
Elles  nous  habituent  aujourd'hui  à  une  solidarité  plus  étroite 
et  plus  naturelle. 

Ainsi  donc  Euripide,  dans  presque  toutes  ses  pièces  et  pen- 
dant les  cinquante  années  qu'a  duré  son  activité  littéraire,  s'est 
ingénié  à  lancer  contre  les  femmes  les  traits  d'une  satire 
singulièrement  acrimonieuse.  C'est  pourquoi  les  grammairiens 
anciens,  qui  voyaient  quelquefois  les  choses  en  gros,  disaient 
de  lui  qu'il  haïssait  les  femmes,  qu'il  était  misogyne  3.  Et  à 
lire  certains  passages  de  ses  drames,  il  semble  bien  avoir 
mérité  cette  épithète.  Mais  aussitôt  surgit  dans  l'esprit  de  ceux 
qui  connaissent  son  théâtre  la  troupe  immortelle  de  ses  jeunes 
filles  et  de  ses  femmes.  L'imagination  du  poète  et  l'amour  fré- 
missant avec  lequel  il  les  a  conçues,  les  ont  douées  d'une  vie  et 
d'une  beauté  si  intenses,  que  les  siècles  n'ont  pas  altéré  la 
noblesse  de  leurs  attitudes,  ni  le  dessin  radieux  de  leurs  profris. 
Aussi  peuvent-elles,  sans  aucun  risque  pour  elles,  être  compa- 
rées aux  plus  belles  créations  des  poètes  modernes,  comme 
les  marbres  antiques  supportent,  à  côté  des  œuvres  de  nos 
sculpteurs,  les  voisinages  les  plus  redoutables.  Et  je  ne  sais 
même  si  les  êtres  frêles  qu'enfanta  le  génie  passionné  d'Euri- 
pide n'ont  pas  dans  leurs  traits  quelque  chose  de  plus  attirant 
et  de  plus  rare.  La  destinée  de  ces  créatures  tragiques  est  de 

1.  Médée,  407  sqq.;  Andromaque,   269  sqq  ;  352   sqq.;  9'j3  sqq. 

2.  Vita,  G5. 

A.  F.  B.,  IV  SÉRIE.  —  Rev.  Et.  anc,  V,  190^,  2.  8 


102  REVL'E    DES    ETUDES    ANCIENNES 


mourir,  et  de  mourir  jeunes.  La  mort,  si  inconcevable  à  toul 
être  vivant,  et  si  révoltante  quand  on  n'a  que  vingt  ans,  n'a 
pas  assez  de  prise  sur  leur  volonté  pour  que  leur  corps  défaille. 
Précipitées  dans  l'horreur  de  l'Hadès,  elles  ne  détournent  pas 
les  yeux  du  goufire  béant.  Elles  ont  donc  en  face  de  la  mort  le 
même  héroïsme  que  les  vierges  chrétiennes,  mais  elles  n'ont 
pas  les  mêmes  espérances.  Cela  donne  à  leur  visage  un  reflet 
de  beauté  impérieuse  que  l'art  moderne  ne  connaît  pas. 

Ainsi,  d'un  côté,  des  médisances  voulues,  répétées,  innom- 
brables. Ailleurs,  des  femmes  d'un  type  tellement  idéalisé 
qu'on  ne  peut  les  oublier  dès  qu'on  les  a  entrevues.  La  contra- 
diction est  flagrante.  Est-elle  inexplicable  ? 

La  contradiction  est  dans  l'essence  même  du  génie  d'Eu- 
ripide. Il  n'est  donc  pas  surprenant  qu'en  parlant  des  femmes 
il  ait  formulé  une  foule  d'opinions  opposées.  Cependant  il 
faut  bien  reconnaître  qu'ici  plus  qu'ailleurs  c'est  la  médisance 
qui  domine.  Entendons-nous,  cependant.  Si  de  nobles  femmes 
apparaissent  souvent  dans  la  longue  théorie  des  êtres  qu'il  a 
créés  I,  un  certain  nombre  de  ses  héroïnes,  au  contraire,  ne 
font  guère  honneur  à  leur  sexe  3.  Mais  entre  les  bonnes  et  les 
mauvaises  l'équilibre  est  à  peu  près'  observé,  de  sorte  qu'Euri- 
pide n'a  fait,  en  somme,  que  reproduire  ici  le  jeu  de  la  vie 
ordinaire.  Là  011  cet  équilibre  est  décidément  rompu,  c'est 
dans  les  déclarations  soudaines  qu'il  fait  au  sujet  des  femmes. 
11  arrive  souvent,  en  efl'et,  dans  son  théâtre,  qu'un  personnage 
élève  tout  à  coup  la  voix  pour  nous  exprimer  à  leur  égard  ses 
sentiments,  ou  plutôt  ceux  de  celui  qui  le  fait  parler.  Cela 
produit  toujours  un  efl'et  inattendu,  bizarre,  déplaisant.  On 
voit,  pour  ainsi  dire,  l'acteur  se  dresser  subitement  sur  la 
scène;  il  enfle  la  voix;  ses  gestes  deviennent  saccadés  et 
brusques;  son  visage  prend  une  expression  haineuse.  Voici 
quelques-unes    de    ces   déclarations    étranges  :     «Ma    mère 

I.  Alceste,  Andromaque,  Iphlgénie,  Hélène,  dans  les  tragédies  qui  portent  leur 
nom;  .Macaric  (Iléradides),  Evadné  (Suppliantes),  Laodamie  (Protésilaos),  Polyxène 
(Hécube),  Jocasle  (Phéniciennes). 

a.  Phèdre,  Herraione  (Andromaqae),  Creuse  (Ion),  Médée,  sans  compter  dans  les 
tragédies  perdues  :  Sthcnébée,  Aéropé,  .\lopé,  Antiope,  ^Augé,  Danaé,  Mélanippe, 
Caiiaw  McrWos),  Pasiphac  (<«  Crcfoù),  Thémisto  (/no),  Ino  {Phryxos),  Médée  (,Égée). 


EURIPIDE    ET    LES    FEMMES  Io3 

exceptée,  je  hais  toutes  les  femmes i.  »  —  «La  femme  est  le 
pire  des  monstres  sauvages».  »  —  c  La  femme  est  plus  redou- 
table que  le  feu  et  que  la  vipère 3.»  —  «Celui  qui  cesse  de 
dire  du  mal  des  femmes  est  un  fou'*.  »  —  Et,  pour  finir,  cet 
autre  passage  si  extraordinairement  passionné  qu'il  ressemble 
aujourd'hui  à  une  bouffonnerie  :  «  Terrible  est  la  violence  des 
flots  de  la  mer,  terrible  l'impétueux  courant  des  fleuves,  et  la 
flamme  du  feu  dévorant,  terrible  la  pauvreté,  et  mille  autres 
choses  encore  (sachons  gré  aa  poète  d'avoir  abrégé  l'énumé- 
ralion),  mais  il  n'y  a  pas  de  plus  terrible  fléau  que  la  femme. 
Qui  saurait  la  peindre  ou  la  décrire  telle  quelle  est  ?  Si  c'est 
un  dieu  qui  l'a  formée  de  ses  propres  mains,  il  peut  se  vanter 
d'être  un  puissant  créateur  d'oeuvres  funestes  et  l'ennemi  des 
mortels  5.  » 

Vraiment,  si  l'on  rapproche  ces  tirades  d'autres  passages 
aussi  'significatifs,  quoique  plus  discrets,  on  est  surpris  de 
l'animosité  d'Euripide.  Qu'avait  -  il  donc  à  reprocher  aux 
femmes  pour  leur  lancer  à  la  tête  des  invectives  aussi 
virulentes?  L'Antiquité  a  prétendu, on  le  sait, que  des  chagrins 
domestiques  avaient  aigri  son  caractère  et  qu'il  avait  pris 
toutes  les  femmes  en  aversion.  L'affirmation  est  gratuite  et 
l'explication  tout  à  fait  insuffisante.  Je  laisse  de  côté  l'histoire 
de  son  double  mariage,  qui  n'est  visiblement  qu'une  fable. 
D'autre  part,  il  n'est  aucunement  prouvé  que  la  femme  d'Eu- 
ripide ait  été  infidèle.  Les  faits  mêmes,  si  l'on  en  peut  juger 
après  tant  d'années,  lui  paraissent  favorables,  et  il  est  à  présu- 
mer qu'elle  a  été  calomniée.  D'ailleurs,  est-ce  une  raison,  si 
pareil  malheur  arrive  à  un  homme,  pour  qu'il  soit*  animé 
d'une  haine  aussi  vive  à  l'égard  de  toute  une  moitié  du  genre 
humain?  Détecter  une  femme,  ce  n'est  pas  les  détester  toutes. 
Un  mari  infortuné  sait  bien  qu'il  n'a  pas  épousé  tout  le  sexe 
féminin.  Mille  exemples  pourraient  être  cités,  à  commencer 
par  celui  de  Molière,  qui  prouvent  que  dans  ce  douloureux 

I.  Mélanippe  enchaînée,  fragm.  ig?. 

j.  Pttœnix,  Iragm.  8oS. 

3.  Andromaque,  271. 

li.  Aeolos,  fragm.  36. 

5.  Fragm.  de  pièces  incertdines,   loôr». 


I04  REVUE    IJES    ÉTUDES    ANCIENNES 

mécompte  on  sait  encore  faire  des  distinctions.  Donc,  de 
quelque  côté  qu'on  lenvisage,  l'explication  de  l'Antiquité  n'a 
aucune  valeur.  Cela  a  été  reconnu  depuis  longtemps. 

11  faut  chercher  ailleurs  les  raisons  de  cette  acrimonie.  Un 
fait  général  nous  mettra  sur  la  voie.  On  a  remarqué  souvent 
qu'Euripide  mélangeait  à  chaque  instant  dans  ses  drames  des 
époques  différentes,  le  présent  et  le  passé,  et  qu'en  décrivant 
les  mœurs  des  personnages  héroïques,  il  ne  perdait  jamais  de 
vue  celles  de  ses  contemporains.  Mais  tous  les  poètes  ne  l'ont- 
ils  pas  imité  plus  ou  moins  sur  ce  point?  Racine,  en  particulier, 
quand  il  imaginait  sa  Phèdre,  son  Andromaque,  son  Hermione, 
avait-il  la  prétention  de  faire  revivre  des  êtres  morts,  et  de  nous 
les  montrer  tels  qu'ils  avaient  été?  Il  n'aurait  intéressé  que  les 
antiquaires.  Goethe,  en  écrivant  son  Iphigénie,  croyait  sans 
doute  faire  une  œuvre  grecque,  et  comme  il  était  excellent 
philologue,  comme  la  langue  et  la  métrique  de  son  pays  se 
prêtent  aisément  à  l'imitation  antique,  sa  tragédie  peut  faire 
un  instant  illusion;  mais,  par  bonheur  pour  lui,  son  héroïne  est 
allemande  par  les  rêveries  où  elle  se  plaît,  sa  dévotion  ardente 
pour  les  siens,  son  mystique  amour  de  la  nature,  du  ciel,  des 
étoiles.  Or,  ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  écrivains  n'ont  critiqué  les 
femmes.  C'est  donc  qu'au  temps  d'Euripide  elles  avaient  des 
défauts  qu'elles  perdirent  plus  tard.  Et  comme  l'être  humain 
reste  essentiellement  identique  à  lui-même,  n'est- il  pas  à  sup- 
poser que  des  circonstances  extérieures  avaient  eu  momentané- 
ment sur  elles  une  influence  assez  forte  pour  altérer  leur  nature 
morale,  ou  même  la  défigurer?  En  d'autres  termes,  la  vie  qu'elles 
menaient  à  Athènes  était-elle  conforme  à  leur  délicatesse,  à  la 
finesse  aiguë  de  leur  intelligence,  au  besoin  d'affection,  de  ten- 
drese,  de  dévouement,  qui  est  au  fond  même  de  leur  cœur  et 
qui  est  presque  la  raison  unique  de  leur  vie?  Voilà  ce  qu'il  faut 
d'abord  élucider. 

Or,  on  le  sait,  le  rôle  que  jouait  la  femme  dans  la  société 
attique  était  singulièrement  effacé.  Certains  faits  sont  tellement 
remarquables  à  cet  égaxd  qu'on  ne  peut  s'empêcher  de  les 
citer. 


FAIRIPIDK    ET    LES    FEMMES  I  o5 

Quand  Périclès  prononce  l'oraison  funèbre  des  guerriers  qui 
ont  succombé  pendant  la  première  année  de  la  guerre  contre 
Sparte,  il  cherche  à  consoler  ceux  qui  ont  perdu  quelqu'un  des 
leurs.  Il  mentionne  les  pères,  les  fils,  les  frères  de  ceux  qui  ne 
sont  plus.  Les  veuves  des  morts,  qu'on  s'attendrait  à  trouver  en 
tête  de  l'énumération,  ne  sont  citées  que  les  dernières.  11  sem- 
ble même  qu'il  fasse  une  concession  en  s'adressant  à  elles. 
Volontiers  il  les  oublierait.  Son  éloquence  impérieuse  ne  sait 
pas  s'adresser  à  celles  qui  pleurent.  Pas  un  mot  de  pitié,  des 
maximes,  une  raideur  sèche,  presque  indifférente  : 

«  S'il  me  faut  aussi  parler  des  femmes  qui  vont  maintenant 
vivre  dans  le  veuvage,  quelques  mots  résumeront  toutes  les 
vertus  qui  leur  conviennent  ;  si  vous  ne  vous  montrez  en  rien 
au-dessous  des  qualités  de  votre  sexe,  votre  gloire  sera  grande. 
Le  mieux  est  de  n'obtenir  ni  en  bien  ni  en  mal  aucune  célé- 
brité parmi  les  hommes  '.  » 

Quelques  instants  après,  il  congédie  d'un  geste  glacé  tout  le 
peuple  éploré  :  «  Maintenant  que  chacun  a  payé  son  tribut  de 
larmes  à  ceux  qu'il  a  perdus,  retirez-vous».  »  Mais  dans  cette 
foule  n'y  avait-il  pas  aussi  des  femmes  qui  avaient  enfanté  les 
corps  de  ceux  que  l'on  brûlait?  Les  mères  des  morts,  où  sont- 
elles?  Que  font-elles?  Périclès  ne  leur  parle  pas.  Il  ne  les  a  pas 
remarquées.  Il  s'adresse  aux  pères,  aux  frères,  aux  fils,  aux 
veuves,  et  il  oublie  les  mères  !  Il  n'a  donc  pas  entendu  leurs 
sanglots?  Vraiment,  si  la  transcription  de  Thucydide  est  exacte, 
au  jugement  des  modernes,  cette  omission  de  Périclès  est  bien 
surprenante.  S'il  faut  l'attribuer  à  l'historien,  elle  n'est  guère 
moins  significative.. 

On  alléguera  peut-être  que  tous  les  Athéniens  n'étaient  pas 
des  Périclès,  et  qu'il  y  avait  parmi  eux  des  Ischomaques.  Je 
sais  bien  que,  grâce  à  V Économique ,  nous  savons  que  quelques 
maris  allaient  jusqu'à  soutenir  que  la  femme  était  intelligente, 
et  que  la  nature  avait  donné  en  partage  égal,  à  l'un  comme  à 
l'autre,  la  mémoire  et  l'attention 3.  Mais  Ischomaque  n'a-t-il 


1.  Thucydide,  II,  45,  2. 

2.  Thucydide,  II,  40,  2. 

3.  Économique,  VII,  36. 


I06  REVUE    DES    ETUDES     V^GIENNES 

pas  l'air  de  nous  révéler  ce  fait  comme  une  vraie  découverte? 
N'est-il  pas  le  disciple  direct  de  ce  Socrate    qui  affirmait,  et 
c'était  là  une  nouveauté,  que  la  nature  de  la  femme  n'était  pas 
inférieure  à  celle  de  l'homme,  et  qu'il  ne  lui  manquait  qu'un 
peu  de  force  et  de  vigueur»?  Et,  malgré  cette  opinion,  Socrate 
ne  s'empressait-il  pas,  au  moment  le  plus  solennel  de  sa  vie, 
d'éloigner  sans  même  une  parole  ni  un  geste  d'adieu  la  sienne 
qui  l'importunait 2?  Je  sais  bien  que  dans  la  scène  divine  de 
sa  fin  il  n'y  avait  pas  de  place  pour  elle,  puisqu'elle  s'appelait 
Xanthippe.  Est-ce  une  raison,  cependant,  pour  que,  dans  les 
dernières  paroles  que  Platon  lui  prête  dans  V Apologie,  le  philo- 
sophe recommande  ses   trois  enfants   aux  Athéniens,   tandis 
qu'il  ne  dit  pas  un  mot  de  celle  qui  les  avait  mis  au  mondes? 
V Économique   de  Xénophon  ne  prouve  donc  qu'une  chose, 
c'est  qu'au  v^  siècle  la  vie  conjugale  existait  chez  les  Grecs,  Il 
n'est  peut-être  pas  inutile  de  nous  le  rappeler,  mais  nous  le 
savions    déjà  depuis  YOdyssée.  Ce  que  Xénophon  ne  nous  dit 
pas,  parce  qu'il  ne  pouvait  le  concevoir,   ce  qu'au  contraire 
nous  trouvons  réalisé  dans  le  vieux  poème,  c'est  un  état  très 
voisin   de    celui  du  Moyen- Age,  où  la  femme,   entourée  du 
respect  de  tous,  vit  heureuse  et  tranquille  dans  une  intimité 
familière  avec  l'époux.  Il  semble  même  que  si  l'équilibre  était 
quelquefois    rompu,    ce    n'était    pas    toujours    au    profit    de 
l'homme.    Nausicaa,   qui    était  fine,    avait   observé   que  dans 
le   palais   d'Alcinoûs  son  père   ne   commandait  pas  toujours, 
et  qu'il   était   plus   prudent    de  s'adresser  à  la   reine    quand 
on  voulait  obtenir  quelque  grâce.  Aussi,  quand  Ulysse,  qui 
brûle  du   désir    de  retourner   à    Ithaque,    interroge   la  jeune 
fille  pour  apprendre  d'elle  le  moyen  de  toucher  ses  parents  et 
de  revoir  Pénélope,  celle-ci  lui  répond  par  ces  paroles  avisées  : 
«  Lorsque  tu  auras  atteint  le  palais  et  franchi  la  cour,  hâte-toi 
de  traverser   la   grande   salle  jusqu'à    ce  que  tu  sois   arrivé 
devant  ma  mère.  Elle  est  assise  auprès  du  foyer,  et,  appuyée 
contre  une  colonne,  elle  file,   à  la  lueur  de  la  flamme,  une 


1.  Xénophon,  Banquet,  II,  9. 

2.  Phédon,  Go. 

3.  Apologie  de  Socrate,  XXX.III. 


EURIPIDE    ET   LES    FEMMES  IO7 

laine  d'une  beauté  merveilleuse.  Ses  femmes  sont  assises  der- 
rière elle.  Là  se  voit  adossé  à  la  même  colonne  le  trône  où 
mon  père  est  assis  et  boit  du  vin  comme  un  Immortel.  Sans 
l'arrêter  à  lui,  cours  embrasser  les  genoux  de  ma  mère,  afin 
que  tu  aies  la  joie  de  retourner  promptement  Jdans  ta  patrie, 
quelque  lointaine  qu'elle  soit  '.  » 

D'ailleurs,  au  temps  de  la  civilisation  mycénienne,  les 
Achéens  n'ont- ils  pas  fait  la  guerre  aux  Troyens  pour  une 
femme?  Il  est  douteux  qu'ils  eussent  agi  de  même  cinq  ou  six 
siècles  plus  tard.  A  l'époque  oxiVOdyssée  a  été  faite,  Je  mariage 
permettait  aux  femmes  de  vivre  libres  et  de  fréquenter  les 
hommes,  sans  qu'on  y  trouvât  à  redire.  Quand  elles  étaient 
jeunes  filles,  elles  étaient  astreintes  à  une  réserve  beaucoup 
plus  rigoureuse.  Ce  fut  exactement  le  contraire  qui  se  produisit 
au  v*  siècle,  où  on  les  enferma,  au  lendemain  de  leurs  noces, 
dans  le  gynécée,  comme  on  enferme  aujourd'hui  les  femmes 
turques  dans  le  harem.  Encore  si  elles  avaient  pu  jouir  de  la 
présence  de  leur  mari,  le  voir  souvent,  converser  avec  luil 
Mais  justement  cet  Ischomaque,  le  mari  modèle  du  v^  siècle, 
nous  avoue  avec  ingénuité  qu'il  n'y  a  guère  personne  au  monde 
avec  lequel  il  cause  moins  souvent  qu'avec  sa  femme  2.  On 
jugera  sans  doute  que,  dans  un  des  ménages  les  plus  unis  dont 
l'Antiquité  nous  ait  laissé  le  souvenir,  l'affection  était  pleine 
de  réserve,  et  que  si  l'intimité  existait,  elle  était  plutôt  fraîche. 

Et  comment  en  aurait-il  été  autrement  P  Gomment  l'Athénien, 
habitué  aux  discours  de  l'agora,  aux*^  discussions  de  ses  philo- 
sophes, à  leur  éristique  dont  le  jeu  est  si  souple  que  notre 
lourdeur  d'esprit  ne  peut  en  suivre  le  détail  sans  effort,  com- 
ment, après  un  discours  de  Lysias,  une  tragédie  d'Euripide, 
un  dialogue  de  Platon,  aurait- il  eu  quelque  plaisir  à  vivre 
avec  sa  femme,  qui  ne  savait,  le  plus  souvent,  ni  lire  ni  écrire^, 

1.  Odyssée,  VI,  So3  sqq. 

2.  Économique,  III,    12  :   ëttc  5'  ot(i>  i/.âiTTova  oiaAÉy/i^r,  Tr,  yovaî/.i;  —  E'.  6k  [ir,,  oO 

3.  Iphigénie  est  obligée  de  se  faire  écrire  par  un  compagnon  de  captivité  la  lettre 
qu'elle  remet  à  Oreste.  Jphig.  en  Taiir.,  078  sqq.  (voir  la  note  de  Weil  sur  ce  passage). 
Phèdre,  il  est  vrai,  écrit  elle-même  sur  les  tablettes  que  Thésée  trouve  dans  ses  mains 
quand  elle  est  morte.  Hipp.,  856  sqq.  Mais  personne  n'aurait  voulu  calomnier,  comme 
elle  le  fait,  l'innocent  Hippolyte,  et  Euripide  a  été  forcé  de  supposer  qu'elle  savait 
écrire.  —  Sur  l'ignorance  presque  générale  des  femmes,  cf.  Médée,  108.Î  sqq. 


I08  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

qui  était  aussi  ignorante  qu'une  de  nos  paysannes  d'aujour- 
d'hui, perdue  dans  le  hameau  le  plus  reculé  de  la  plus  reculée 
des  provinces?  Saps  doute,  il  y  avait  des  lourdauds  parmi  les 
Athéniens,  et  Aristophane  nous  en  a  conservé  une  assez  jolie 
collection.  J'imagine,  cependant,  qu'il  était  presque  de  règle 
que  quelques  semaines  après  leur  union  le  mari  se  détournât 
de  sa  femme,  qui  l'ennuyait.  Cela  n'empêchait  pas  les  enfants 
de  naître,  ni  la  mère,  sans  compter  le  reste,  de  souffrir  pour 
les  mettre  au  monde,  de  peiner  pour  les  élever,  de  remplir,  en 
un  mot,  le  rôle  douloureux  et  cher  pour  lequel  elle  est  faite,  et 
qui,  s'il  n'est  payé  que  d'indifférence  de  la  part  de  celui  qui 
vit  à  ses  côtés,  peut  devenir  très  vite  insupportable  à  la  moins 
exigeante. 

De  là  cette  plainte  de  Médée,  que  les  femmes  qui  ont  enfanté 
ont  toutes,  chacune  à  sa  manière  et  à  son  heure,  répétée  depuis 
elle  :  a  Les  hommes  disent  qu'au  foyer  notre  vie  est  en  sûreté, 
et  qu'eux  ils  combattent  avec  la  lance.  C'est  faux.  J'aimerais 
mieux  prendre  part  à  trois  batailles  qu'accoucher  une  seule 
fois».  »  Ce  cri  est  admirable.  Car  Euripide,  qui  est  souvent  si 
dur  à  l'égard  des  femmes,  leur  montre  aussi,  par  une  contra- 
diction nouvelle,  une  sympathie  très  éclairée  et  très  profonde. 
Il  est  vrai  que  Médée,  depuis  le  lâche  abandon  de  Jason,  a 
plus  que  personne  raison  de  gémir  sur  la  condition  misérable 
des  femmes.  Toutes,  cependant,  quel  que  fût  leur  mari,  devaient 
ressentir,  peut-être  sans  s'en  rendre  compte,  un  malaise  et  une 
gêne  de  la  vie  qui  leur  était  réservée.  Elles  cherchaient  à  y 
remédier.  Elles  ne  le  pouvaient  guère.  Les  maris  qui  étaient 
défiants  avaient  toujours  les  yeux  sur  elles.  Les  plus  accommo- 
dants, sans  leur  imposer  une  contrainte  trop  gênante,  ne  les 
laissaient  pas  non  plus  faire  ce  qu'elles  voulaient  2.  Elles  ne 
sortaient  pas  librement.  Elles  ne  fréquentaient  personne.  Le 
laboureur  de  V Electre,  qui  est  pourtant  le  plus  doux  des  hom- 
mes (d'ailleurs  il  n'est  qu'un  mari  honoraire),  se  fâche  presque, 
quand  il  aperçoit  celle  qu'on  lui  a  donnée  pour  femme,  causer 

I.  Médée,  j/i8-35i.  On  traduit  ordinairement  -rcxsrv  par  enfanter.  Mai»  cet  aorisfe  a 
un  sens  plus  précis,  qui  diffère  du  présent  tîxteiv. 
i.  Lvsias,  Sur  le  meurtre  d'Ératosthène. 


EURIPIDE    ET    LES    FEMMES  lOQ 

sur  le  seuil  de  sa  demeure  avec  des  étrangers.  Il  juge  cette 
liberté  inconvenante'.  Le  plus  surprenant,  c'est  qu'Electre,  en 
entendant  ses  reproches,  se  fasse  humble,  presque  suppliante, 
et  qu'elle  le  conjure  de  ne  pas  la  soupçonner.  Elle  reconnaît 
donc  que  sa  conduite  est  répréhensible  et  que  les  apparences 
lui  sont  défavorables  2.  Que  diraient  nos  contemporaines  si  l'on 
prétendait  les  soumettre  à  une  oppression  aussi  tyrannique? 
Si  elles  ne  pouvaient  s'y  soustraire  par  l'adresse,  par  la  dou- 
ceur, par  tous  les  moyens  qu'elles  ont  inventés  pour  échapper 
aujourd'hui  à  toute  contrainte  et  n'agir  jamais  qu'à  leur  guise, 
quelques-unes  emploieraient  un  genre  de  défense  contre  lequel 
l'homme  ne  peut  rien.  Asservies  corporellement  à  sa  volonté, 
elles  lui  soustrairaient  la  meilleure  partie  d'elles-mêmes,  leur 
âme.  La  religion  leur  prêterait  son  invincible  appui.  Et  comme 
elles  sont  mystiques  par  nature,  dans  l'effort  désespéré  de  leur 
souffrance,  elles  arriveraient  même  à  la  chérir,  puisqu'elles 
lui  devraient  des  joies  infinies.  Mais,  avant  le  christianisme, 
elles  n'avaient  pas  cette  ressource  suprême.  Elle  n'était  pas 
encore  inventée.  Il  ne  serait  jamais  venu  à  l'Athénienne  l'idée 
de  prier  les  dieux,  et  encore  moins  de  les  aimer,  pour  trouver 
en  eux  un  réconfort.  Elle  aurait  eu  peur  de  s'adresser  à  des 
maîtres  plus  durs  et  plus  prévenus  contre  elle,  que  celui  contre 
lequel  elle  cherchait  à  se  protéger.  Zeus,  le  dieu  suprême, 
n'est-il  pas  souvent  en  querelle  avec  Héra?  Car  ce  sont  des 
hommes  qui  ont  peuplé  l'Olympe  antique,  et  on  le  voit  bien. 
Ils  n'y  ont  pas  placé  de  véritable  femme,  dont  le  cœur  soit 
compatissant  et  bon.  Artémis  ressemble  trop  à  Hippolyte, 
le  bel  adolescent  qu'elle  aime.  Athéné  connaît  et  pratique 
toutes  les  ruses  d'Ulysse,  qu'elle  protège  et  qu'elle  admire. 
Les  déesses  grecques  n'ont  pas  de  compassion  pour  les  faibles, 
ceux  qui  souffrent  et  n'ont  jamais  fait  autre  chose.  Le  sentiment 
qui  leur  est  le  plus  étranger  est  celui  de  la  pitié.  Leurs  mains  ne 
sont  pas  faites  pour  essuyer  les  larmes.  Elles  n'ont  jamais  été  des 
consolatrices,  et  on  ne  les  a  jamais  invoquées  comme  telles. 

1.  Electre,  34 1  sqq. 

a.  Ibid.,  345  sq.  ~Q  <pl\.-za.-:' ,  eî;  UTtoTtTa  [Lr\  [k6Xrii  i\Loi 

TÔv  ovTa  6'  ziaei  |jl06ov... 


I  lO  REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

Indifférentes  aux  dieux,  et  le  plus  souvent  aussi  à  leur  époux, 
les  Athéniennes  vaquaient  donc  aux  soins  du  ménage,  lavant, 
tissant,  filant,  brodant,  se  livrant  à  ces  mille  besognes  du  gyné- 
cée, qui  fatiguent  le  corps,  sans  occuper  beaucoup  l'esprit.  A  ces 
soins  s'ajoutaient  ceux  qu'elles  donnaient  à  leurs  enfants.  Ils 
étaient  soumis  à  leur  surveillance.  Elles  les  réprimandaient  et 
les  punissaient  s'ils  faisaient  mal'.  Mais  on  ne  les  leur  confiait 
que  pendant  les  premières  années.  Dès  qu'ils  commençaient  à 
grandir,  on  les  leur  retirait  pour  les  donner  aux  maîtres,  car 
elles  manquaient  de  savoir,  de  culture,  d'autorité  pour  les 
élever  ^  Là  encore,  leur  rôle  était  presque  celui  d'une  servante, 
et  il  leur  causait,  au  fond,  plus  de  tristesse  intime  que  de 
contentement  vrai.  Car  si  elles  s'habituaient  à  leurs  caresses 
pendant  un  temps  qui  devait  leur  paraître  trop  court,  dès 
qu'ils  prenaient  de  la  force,  elles  les  sentaient  s'éloigner  d'elles 
et  les  dédaigner.  Le  fils  d'Admète,  Eumélos,  ne  regrette  si 
passionnément  sa  mère,  que  parce  qu'il  a  encore  besoin  de  se 
blottir  dans  sa  poitrine  et,  comme  le  petit  d'un  oiseau,  de  se 
réchauffer  sous  son  aile^.  Après  le  retour  à  la  vie  d'Alceste,  il 
fera  sans  doute,  dans  quelques  années,  comme  les  autres.  Il  lui 
commandera  de  s'occuper  des  travaux  réservés  à  son  sexe.  Il 
la  renverra  à  son  fuseau,  à  sa  toile,  à  ses  esclaves.  Brutalement 
il  revendiquera  l'autorité  pour  lui-même.  Et  celle-ci  sera  dou- 
loureusement interdite,  quand  son  fils  lui  parlera  sur  ce  ton 
pour  la  première  fois;  mais,  habituée  à  courber  la  tête,  elle 
obéira  sans  mot  dire.  Comme  Pénélope,  son  antique  aïeule,  il 
ne  lui  restera  qu'à  aller  cacher  sa  blessure  et  ses  larmes  dans 
quelque  endroit  retiré  de  sa  demeure^. 

Ainsi,  la  véritable  raison  de  \a  condition  humiliée  de  la  femme 
dans  la  société  athénienne,  c'est  son  infériorité  intellectuelle. 
On  ne  prêtait  pas  attention  à  celle  qui  en  méritait  si  peu.  Dans 
une  cité  où  l'intelligence  régnait  en  souveraine,  c'était  se  con- 
damner d'avance  à  un  rôle  subalterne  que  d'être  insignifiante. 

Toutes  les  femmes  s'y  résignaient-elles.^   Assurément  non. 

I.  Protagoras,  p.  335  C.  D. 

a.  Cf.  Paul  Girard,  L'Éducation  athénienne,  p.  79. 

3.  Alceste,  4o3. 

'4-  Odya^ée,  I.  356  sqq. 


KURIPIDE    KT    I.KS    FEMMES  Itl 

Mais  si  elles  souffraient  confusémeiil  de  cette  infériorité,  et  si 
elles  essayaient  de  s'en  affranchir,  elles  n'étaient  pas  assez 
perspicaces  pour  en  découvrir  la  raison  véritable.  Aussi,  au 
lieu  de  chercher  à  s'instruire,  ce  qui  leur  eût  été  d'ailleurs 
difficile,  à  cause  de  l'égoïsme  et  du  mauvais  vouloir  des 
hommes,  elles  tentèrent  de  ruser  avec  eux,  et,  puisqu'elles 
n'étaient  pas  plus  fortes,  d'être  plus  fines.  En  luttant  contre 
leur  maussade  destinée,  elles  acquirent  une  foule  de  travers, 
qui  ne  les  rendirent  pas  plus  séduisantes.  On  leur  refusait 
tout.  Elles  étaient  tenues  en  suspicion  continuelle.  On  les 
traitait  comme  des  enfants.  Elles  s'unirent  instinctivement 
entre  elles.  «  La  finesse  native  de  leur  intelligence  se  tourna 
en  dissimulation  et  en  dangereux  enfantillages  :  elles  devinrent 
artificieuses,  elles  eurent  des  défauts  d'écoliers,  le  goût  des 
cachotteries,  des  intrigues,  des  relations  clandestines,  des 
commérages,  des  petits  complots  domestiques'.»  Et  les 
hommes  furent  encore  plus  mal  disposés  contre  elles.  Au  lieu 
de  diminuer,  leur  indifférence  ne  fît  que  grandir.  Parfois 
même,  il  s'y  mélangea  quelque  animosité. 

C'est  pourquoi  il  est  si  rare,  à  cette  époque,  que  nous 
trouvions  dans  la  littérature  des  portraits  de  femmes  qui 
soient  vraiment  ressemblants,  L'Athénien  fait  si  peu  attention 
à  elles,  qu'il  ne  conçoit  pas  de  beauté  en  dehors  de  la  sienne, 
et  qu'en  voulant  dessiner  leur  visage,  par  une  méprise  étrange, 
il  lui  donne  une  ressemblance  avec  le  sien.  Les  vierges  de 
Sophocle,  Electre  et  Antigone,  ont  une  raideur  dans  la  volonté 
et  une  opiniâtreté  dans  la  passion  qui  n'est  pas  très  naturelle. 
C'est  plutôt  dans  les  rôles  secondaires,  ceux  de  Chrysothémis  et 
d'Ismène,  que  la  vérité  paraît  mieux  observée.  Ils  sont  plus 
fins,  plus  nuancés,  en  un  mot,  plus  justes.  Toutes  les  fois  que 
Sophocle  veut  attirer  nos  regards  sur  une  des  héroïnes  princi- 
pales de  ses  drames,  il  projette  sur  elle  une  lumière  si  crue 
que  ses  traits  nous  paraissent  trop  accusés  et  trop  virils.  Au 
contraire,  celles  qui  restent  au  second  plan  conservent  une 
attitude  plus  harmonieuse.  Leur  visage,  leurs  gestes,  noyés 
dans  la  pénombre,  gardent  une  discrétion  charmante  qu'elles 

I.  M.  Croiset,  Histoire  de  la  littérature  grecque,  III,  p.  335. 


ri3  REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

perdraient  peut  être    si  nous  les  voyions   plus  distinctement. 

Tecmesse  et  Déjanire,  il  est  vrai,  malgré  l'importance  de 
leur  rôle,  restent  de  véritables  femmes.  Mais,  là  encore,  la 
tyrannie  de  l'homme  est  si  visible,  qu'elles  ne  doivent  qu'à 
l'égoïsme  et  à  la  dureté  de  celui  avec  lequel  elles  vivent,  la 
souffrance  qui  donne  à  leur  visage  son  originalité  douloureuse. 
Pour  Déjanire,  il  suffit  de  rappeler  l'abandon  cruel  d'Héraklès. 
Quant  à  Tecmesse,  Sophocle,  en  lui  prêtant  toutes  ses  qualités, 
la  douceur,  le  dévouement,  la  tendresse  inquiète  et  mélangée 
de  crainte,  n'a  peut-être  fait  d'elle  un  être  si  attirant,  que  parce 
qu'il  concevait  volontiers  dans  cette  posture  humiliée  le  rôle 
de  la  femme  à  l'égard  de  l'homme.  Car  Tecmesse  n'est  pas  une 
épouse.  Ce  n'est  pas  non  plus  une  esclave.  Sa  situation  est 
intermédiaire.  Elle  est  la  captive  d'Ajax,  celle  qu'il  aime  et 
qu'il  rudoie»,  quand  il  lui  plaît. 

Euripide  est  donc  le  premier  poète  tragique  qui  ait  donné 
aux  femmes,  dans  son  théâtre,  le  rôle  auquel  elles  pouvaient 
prétendre,  et  qu'elles  ne  jouaient  pas  encore  dans  la  société 
attique.  Celle-ci  ne  les  avait  pas  admises  dans  son  sein.  Elle 
conservait  un  caractère  viril  très  accusé,  et  manquait  de  sensi- 
bilité, de  grâce,  de  passion.  Il  en  était  quelquefois  de  même 
dans  la  tragédie  du  temps.  On  composait  des  drames  parfaits 
sans  doute,  mais  un  peu  particuliers,  où  la  femme  n'appa- 
raissait pas.  Tel  est  le  Philocièie  de  Sophocle  2.  Mais  la  réalité 
quotidienne  est  plus  diverse,  plus  mélangée,  plus  ondoyante. 
Et  l'on  accordera  sans  doute  que  les  rapports  qui  unissent 
entre  eux  les  sexes  différents  ne  contribuent  pas  le  moins  à  la 
rendre  telle.  En  donnant  donc  à  la  femme  l'importance  à 
laquelle  elle  avait  droit,  Euripide  n'a  fait  qu'obéir  à  la  ten- 
dance générale  de  son  esprit,  qui  le  poussait  à  rapprocher  le 
drame  de  la  vérité  et  du  naturel.  On  sait  quel  succès  cette 
innovation  a  eu  dans  la  suite.  Si  les  femmes  ont  été  un 
instant  exclues  du  théâtre,  on  les  en  a  terriblement  dédomma 
gées  depuis. 

I.  Aiax,  agS. 

3.  Il  est  juste  de  remarquer  qu'il  en  était  de  même  dans  la  pièce  similaire  d'Euri- 
pide. Cette  singularité  était  imposée  par  le  sujet.  Mais  le  drame  fut  joué  avec  la 
Médée  en  13 1,  où  les  femmes,  on  l'avouera,  prenaient  leur  revanche. 


EURIPIDE    ET    LES    FEMMES  Il3 

Mais,  en  leur  donnant  entrée  sur  la  scène,  Euripide  la  leur 
faisait  payer.  Puisqu'il  ne  les  y  admettait  que  parce  qu'il  avait 
souci  de  la  réalité,  il  était  juste  qu'il  conservât  Ce  souci  dans  la 
description  qu'il  faisait  d'elles.  Et  il  n'y  a  pas  manqué.  Les 
défauts  véritables,  les  travers,  les  imperfections  légères  qui 
défiguraient  leur  visage,  il  les  a  notés  en  détail.  Ces  minuties, 
que  d'autres  auraient  omises,  comme  indignes  de  prendre 
place  dans  une  œuvre  d'art,  il  s'y  est  attardé  avec  complai- 
sance. Rien  n'est  indifférent  à  ses  scrupules  d'exactitude.  Ce 
qui  le  prouve,  c'est  qu'il  a  mis  aussi  leurs  qualités  en  pleine 
lumière.  On  parle  toujours  des  critiques  qu'il  a  dirigées 
contre  les  femmes,  mais  n'a-t-il  jamais  fait  leur  éloge? 

Voyons  d'abord  les  critiques.  Que  leur  reproche-t-il ?  D'être 
curieuses,  bavardes,  indiscrètes'.  Ce  sont  là  de  menues  pecca- 
dilles, dont  il  convient  de  ne  pas  exagérer  autant  la  gravité 
que  l'a  fait  Euripide.  Il  revient  souvent  sur  ces  imperfections. 
Il  y  insiste  avec  amertume.  Jamais  il  ne  se  lasse,  au  risque  de 
nous  lasser  nous-mêmes  et  de  nous  donner  envie  de  défendre 
celles  qu'il  attaque.  Car  s'il  est  possible  de  formuler  un  juge- 
ment sur  des  choses  aussi  lointaines,  n'est-il  pas  probable 
que  les  femmes  devaient,  en  ce  temps-là,  une  grande  partie  de 
leurs  défauts  justement  à  ceux  qui  les  leur  reprochaient?  Les 
civilisations  et  les  peuples  changent,  mais  le  fond  même  de 
l'homme  est  immuable.  Aujourd'hui,  la  curiosité,  le  bavar- 
dage, l'indiscrétion  ne  sont- ils  pas  les  travers  des  petites 
gens,  qui  vivent  à  l'écart  des  autres,  ne  savent  rien,  se  tra- 
vaillent pour  savoir  quelque  chose,  et  ne  peuvent,  par  manque 
d'habitude,  garder  le  moindre  secret,  fût -il  celui  de  tout 
le  monde?  Une  existence  étroite  et  fermée  donne  à  l'esprit 
une  médiocrité  misérable.  C'est  celle  des  villageois  enracinés 
à  leur  sol,  et,  à  un  degré  différent,  celle  des  nonnes.  Mais  la 
femme  qui  est  libre  n'a  pas  naturellement  ces  défauts.  Si  de 
nos  jours  elle  y  est  encore,  à  notre  gré,  trop  souvent  portée, 
elle  le  doit  au  long  servage  oii  nos  pères  ont  tenu  ses  aïeules. 

I.  Curieuses  :  Phéniciennes,  199  sqq.;  Iphigénie  à  Aulis,  28 1  sqq.  —  Médisantes:  Phé- 
niciennes, 198  sqq. 


Il4  REVUE    DES    ÉTUDES    A>CIEN?îES 

Car,  il  fallait  bien,  dans  les  heures  innombrables  de  leur  vie 
lointaine,  qu'elles  fissent  quelque  chose,  malgré  la  contrainte, 
l'isolement,  le  silence. 

Mais  elles  sont  rusées,  ajoute  Euripide;  si  la  ruse  suffisait, 
elles  seraient  les  maîtresses  des  hommes  :  il  ne  faut  pas  se  fier 
à  elles  ».  —  Comment  en  serait-il  autrement?  La  ruse  est  l'arme 
des  faibles,  que  l'homme  dédaigne  parce  qu'il  a  la  force,  et  qu'il 
appréhende  parce  qu'il  en  sait  le  danger.  Et,  en  effet,  la  femme 
est  telle.  Mais  n'est-ce  pas  une  conséquence  naturelle  de  la 
servitude  dont  on  l'accable?  Elle  a  une  puissance  de  dissimu- 
lation effrayante.  Souple,  humiliée,  toute  trempée  de  larmes, 
elle  se  redressera  tout  à  coup  pour  frapper  désespérément  2. 
Mais  qui  a  fait  ainsi  de  Médée  l'être  redoutable  que  l'on  con- 
naît, sinort  Jason?  Si  celui  ci,  à  la  fin  du  drame,  exhale  devant 
les  cadavres  de  ses  enfants  une  plainte  qui  nous  touche  3,  nous 
ne  pouvons  cependant  oublier  l'incroyable  désinvolture  de  son 
abandon,  ni  la  douleur  de  Médée,  ni  son  désespoir,  ni  sa  haine, 
ni  sa  fureur  qu'a  exaspérée,  au  moment  où  il  eût  fallu  tant 
de  ménagements,  l'impertinence  moqueuse  de  celui  qui  la 
quittait^.  Jason,  après  tout,  n'a  que  ce  qu'il  mérite.  Car  Médée 
n'est  pas  née  méchante.  Jeune  fille,  elle  vivait  à  Colchos,  près 
de  son  père,  aimée  des  siens,  dans  la  tranquillité  douce  du 
palais  3,  avant  qu'elle  fût  blessée  au  cœur  par  l'amour,  et 
qu'elle  lui  sacrifiât  tout.  C'est  une  âme  passionnée  que  Jason 
devait  connaître  mieux  que  personne,  et  qu'il  a  eu  l'impru- 
dence de  trahir  et  de  braver. 

Les  femmes  aiment  aussi  le  luxe,  la  toilette,  les  vêtements 
coûteux  6.  C'est  l'éternel  reproche  que  leur  adressent  les  maris. 
On  le  retrouve  à  toutes  les  époques  de  la  littérature  grecque. 
Notre  poète  pouvait  donc  bien  s'épargner  la  peine  de  le 
répéter.  Car,  malgré  l'insistance  intéressée  que  les  hommes  ont 
mise  à  blâmer  ce  goût,  il  n'a  jamais  diminué,  au  contraire. 

1.  Iphigénie  en  Taâride,  loSa;  Andromaque,  84  sq.;  Ilippolyte,  48o  sq. 

2.  Médée,  363  sqq. 

3.  Ibid.,  1897  sqq. 

4.  Ibid.,  53  2  sqq. 

5.  Ibid.,  3i  sqq. 

6.  Hipp.,  lJ3o  Rqq. 


EURIPIDE   ET    LES   FEIttMES  Tl5 

C'est  donc  qu'il  est  inné  dans  la  femme.  Cela  est  évident.  La 
nature,  qui  sait  ce  qu'elle  fait,  veut  que  les  femmes  plaisent 
pour  être  aimées.  Et  rien  ne  les  aide  plus  à  remplir  la  fin  prin- 
cipale de  leur  existence,  qu'un  peu  d'art  ou  même  d'artifice. 
Mais  puisque  c'est  ainsi  que  les  hommes  les  trouvent  dési- 
rables, de  quoi  se  plaignent-ils? En  réalité,  le  goût  de  la  toilette 
est  un  défaut  pour  ceux  qui  en  souffrent,  et  une  qualité  pour 
ceux  qui  en  jouissent.  Les  hommes  seraient  unanimes  à  le 
blâmer  ou  à  le  louer,  si  leurs  intérêts  étaient  partout  les 
mêmes.  Mais  comme  ces  intérêts  sont  différents,  leurs  opinions 
le  sont  aussi.  Comment  Euripide,  avec  son  habitude  constante 
de  regarder  les  choses  sous  toutes  les  faces,  ne  l'a- 1- il  pas  vu? 
Ne  lui  est -il  pas  arrivé,  d'ailleurs,  de  louer  tacitement  les 
femmes  de  se  parer,  en  les  parant  lui-même?  Il  reconnaît  donc 
le  pouvoir  de  cet  artifice  et  sa  nécessité.  Quand  Alceste  sent 
la  mort  approcher,  elle  a  soin  de  baigner  son  corps  et  de  tirer 
d'un  coffre  de  cèdre,  pour  les  mettre,  des  bijoux  et  des  vête- 
ments brodés  '.  C'est  que  sa  beauté,  à  l'instant  où  la  mort  va 
la  ternir,  doit  justement  nous  paraître  éclatante.  Et  quand  le 
poète  ramène  la  jeune  femme  à  la  lumière,  ne  jette-t-il  pas  sur 
elle  un  voile  adroit  qui  nous  la  dérobe 2?  Car  ce  nest  pas 
Héraklès  qui  a  voilé  la  tête  charmante  d' Alceste,  c'est  Euripide. 
11  veut  piquer  notre  curiosité  et  grandir  notre  joie  jusqu'au 
ravissement,  quand  on  nous  découvrira  ses  traits  pâlis.  S'il 
pare  ainsi  les  femmes  pour  faire  réussir  ses  pièces  et  pour  nous 
plaire,  pourquoi  ne  veut-il  pas  que  les  femmes  elles-mêmes 
parent  leurs  charmes  pour  faire  triompher  leur  beauté  et  pour 
nous  séduire?  Des  deux  intérêts,  le  second  est  pourtant  d'une 
conséquence  infinie  à  côté  de  l'autre,  car  il  importe  beaucoup 
que  la  terre  ne  soit  pas  dépeuplée,  et  il  est  indifférent  qu'une 
pièce  de  théâtre  ait  du  succès. 

On  objectera  sans  doute  que  le  goût  instinctif  de  la  femme 
pour  la  toilette  peut  être  perverti,  et  que  si  la  jeune  Glaucé 
prend  un  innocent  plaisir  à  orner  sa  grâce  de  fiancée^,  Hélène, 

1.  Alceste,  r58  sqq. 

2.  Ibid.,  ioo8  sqq. 

3.  Mêdéc,  iiîilj  sqq. 


Il6  REVUE    DES    ÉTUDES   ANCIENNES 

au  milieu  de  ses  femmes  et  de  ses  eunuques,  mène  une  vie 
oisive  et  coûteuse,  dont  le  moins  exigeant  époux  a  le  droit  de 
se  déclarer  mécontent  i.  Ce  n'est  pourtant  pas  ce  que  fait 
Ménélas,  que  la  chose  regarde  seul.  Tout  est  relatif  ici  comme 
ailleurs. 

Admettons,  cependant,  que  la  critique  d'Euripide  soit  fondée 
et  que  les  Athéniennes  aient  eu  pour  la  parure  une  passion  immo- 
dérée. Pour  peu  que  l'on  y  réfléchisse,  n'est-il  pas  évident  que 
l'homme  était  encore  l'auteur  de  cette  perversion?  Car  il  déser- 
tait trop  souvent  le  foyer  conjugal,  comme  la  loi  qu'il  avait 
faite  lui  en  donnait  le  droit,  pour  fréquenter  des  courtisanes. 
Or,  celles-ci  ont  toujours  eu  pour  le  luxe,  dont  elles  vivent, 
une  passion  véritable.  Qui  nous  dit  que  les  autres  femmes 
n'ont  pas  essayé  de  se  parer  comme  leurs  rivales,  pour  qu'on 
les  délaissât  moins?  C'est  aujourd'hui  le  train  habituel  des 
choses,  et,  de  quelque  nom  qu'on  veuille  les  appeler,  ce  sont 
toujours  les  femmes  déshonnêtes  qui  ont  dirigé  la  mode.  Les 
autres  la  suivent.  Car  il  est  remarquable  que  dans  la  société  le 
luxe  des  femmes  mariées  soit  proportionné  au  luxe  de  celles 
qui  ne  le  sont  pas.  C'est  presque  la  rançon  de  l'inconduite  de 
l'homme.  Il  paie  ainsi  deux  fois.  Pourquoi  se  fâche-t-il?  Pour- 
quoi Euripide  était-il  de  mauvaise  humeur?  Les  courtisanes 
avaient  toutes  les  joies.  On  leur  épargnait  toutes  les  peines. 
On  ne  leur  laissait  que  celle  de  dilapider  la  fortune  des  familles. 
C'était  le  devoir  de  l'épouse  de  chercher  à  se  défendre.  Elle  le 
fit;  elle  l'a  toujours  fait.  Comme  les  armes  dont  on  la  contraint 
à  se  servir  ne  répugnent  pas  à  sa  nature,  peut-être  en  fait-elle 
même  quelquefois  abus!  A  qui  la  faute? 

Euripide  a  donc  beau  nous  dire  avec  tous  ses  contemporains, 
dont  nous  croyons  entendre  ici  les  récriminations,  que  celle 
qui  se  pare  pour  être  belle,  quand  son  mari  n'est  pas  à  ses 
côtés,  doit  être  rayée  du  nombre  des  honnêtes  femmes,  et  qu'elle 
n'a  aucun  besoin  d'étaler  au  dehors  sa  beauté,  si  elle  ne  cher- 
che pas  à  mal  faire  ^  Il  a  la  maladresse  de  faire  adresser  ces 
reproches  à  l'épouse  d'Agamemnon,  que  celui-ci  a  eu  tort  de 

1.  Oreste,  i/i^C  sqq.,  i468. 

2.  Electre,  1072-5. 


EURIPIDE    ET    LES    FEMMES  tl-^ 

négliger,  pour  lui  préférer  Cassandre.  Et  même  en  introduisant 
à  son  foyer  sa  concubine',  le  roi  d'Argos  n'a-t-il  pas  infligé  à 
Clytemnestre  un  affront  qu'une  femme  ne  pardonne  jamais!* 
Pour  aboutir  dans  ses  derniers  jours  à  un  sans-gêne  aussi  révol- 
tant, Agamemnon  avait  dû  pendant  des  années  s'habituer  à 
bien  des  libertés. 

Pour  se  défendre,  il  aurait  allégué  sans  doute,  comme  tous 
les  Athéniens,  que,  depuis  la  naissance  de  son  fils  Oreste,  ses 
devoirs  de  citoyen  étant  remplis,  son  rôle  d'époux  était  ter- 
miné. Car  on  ne  se  mariait  que  pour  assurer  la  continuité  du 
culte  domestique.  La  femme  légitime  n'était  faite  que  pour  don- 
ner le  jour  à  des  enfants  mâles^.  Elle  pouvait  être  répudiée  si 
elle  était  stérile.  La  fière  Médée  reconnaît  elle-même  la  justice 
de  la  loi.  Si  Jason  n'avait  pas  eu  d'elle  deux  fils,  elle  l'excuserait 
de  la  quitter  pour  désirer  une  autre  femme  3.  Tel  était  l'égoïs- 
me  de  l'homme.  Du  rôle  complexe  que  la  nature  assigne  à  la 
femme,  il  retranchait  les  droits  et  ne  lui  laissait  que  les  devoirs - 
Il  n'était  pas  question  d'intimité  entre  les  deux  époux,  de  vie 
commune,  de  bonheur  conjugal.  Aussi  le  jeune  Hippolyte,  qui 
avait  pu  remarquer  combien  la  présence  continuelle  de  Phèdre 
au  foyer  domestique  ennuyait  son  père,  nous  dit  gentiment 
qu'on  devrait  bien  trouver  un  moyen  d'avoir  des  enfants,  sans 
être  obligé  de  s'adresser  aux  femmes.  Pour  les  remplacer,  il 
imagine  une  combinaison  et  il  l'expose^.  On  sait  comme  elle 
est  saugrenue.  Mais  les  anciens  jugeaient-ils  cette  idée  comme 
le  font  les  modernes?  Si  Euripide  l'a  développée  avec  tant  de 
complaisance,  c'est  qu'il  était  sûr  que  le  public  ne  se  moque- 
rait pas  de  lui.  Il  n'en  serait  pas  de  même  de  nos  jours.  Dés 
vers  aussi  étranges  compromettraient  le  succès  de  la  plus  belle 
tragédie.  Mais,  dans  la  société  grecque,  il  était  naturel  de  con- 
cevoir et  de  souhaiter  la  suppression  complète  de  la  femme. 
Car  à  quoi  servait-elle?  A  enfanter.  Or,  le  temps  de  sa  fécondité 
est  assez  court,  et  elle  était  si  encombrante  pendant  les  autres 

I.  Electre,  io33-4. 
a.  Alceste,  334  sqq. 

3.  Médée,  490  sqq. 

4.  Hippolyte,  616  sqq.  Cf.  Médée,  b'ji  sqq.  où  Euripide  annonce  une  première  fois 
son  idée,  sans  la  développer.  Il  le  fera  Irois  ans  plus  tard. 

Rev.  Et.  anc.  9 


Il8  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIE>NES 

années  de  sa  vie  !  On  pouvait  donc  raisonnablement  juger  que 
les  dieux  avaient  mal  disposé  les  choses,  et,  sans  faire  sourire, 
leur  proposer  une  modification.  La  femme  tenait  si  peu  de 
place  dans  le  cœur  de  l'Athénien»,  et  son  amour  allait  si 
volontiers  ailleurs! 

iNous  touchons  ici  à  un  point  délicat,  sur  lequel  il  est  si  déplai- 
sant d'insister  qu'on  ne  l'a  jamais,  que  je  sache,  étudié  à  fond. 
Je  n'en  dirai  qu'un  mot.  Nous  sommes  dans  un  pays  oii  l'amour  a 
été  si  perverti  que  Zeus,  époux  d'Héra,  est  aussi  l'amant  de  Gany- 
mède'.  Pour  comprendre  aujourd'hui  les  aberrations  des  Grec^, 
il  nous  faut  lire  les  bouffonneries  qu'Aristophane  débite  dans  le 
Banquet  de  Platon.  On  croit  d'abord  que  ce  sont  des  rêves.  On 
se  dit  que  celui  qui  les  fait  n'a  pas  l'esprit  lucide,  et  que  le  vin 
lui  a  troublé  la  tête.  Et  cependant  ces  folies,  après  réflexion,  sont 
trouvées  assez  ingénieuses  pour  nous  expliquer  toute  la  réalité 
antique.  Ainsi,  pour  la  concevoir,  il  nous  est  nécessaire  d'avoir 
un  instant  l'imagination  de  l'homme  ivre.  Platon,  d'ailleurs, 
n'a-t-il  pas  fait  développer  par  Lysias  le  thème  risqué  des 
premiers  chapitres  du  Phèdre?  Sans  doute,  dans  ceux  qui 
suivent,  son  maître  intervient  comme  un  dieu  qui  purifie  et 
transfigure.  Mais  l'écrivain  reste  lui-même  avec  une  si  misé- 
rable idée  des  rapports  qui  peuvent  unir  les  sexes  diflerents, 
qu'il  en  est  réduit  à  inventer  l'amour  qui  porte  son  nom. 
D'ailleurs,  au  théâtre,  le  vice  grec  s'étalait  sans  voiles,  et 
formait  le  sujet  de  tragédies  entières.  Et  l'homme  n'était  pas 
le  seul  que  cette  corruption  eût  atteint.  N'oublions  pas  l'ode 
si  belle  que  Sappho  adresse  à  Aphrodite  3  :  si  déjà  cette  femme 
passionnée  a  supplié  l'immortelle  déesse  pour  qu'elle  fût  aimée 
de  celle  qui  la  fuyait,  on  peut  supposer  que  cette  fois  encore 
ce  n'est  pas  l'amour  d'un  homme  qu'elle  souhaite.  Il  est  vrai 
que  Sappho  n'était  pas  Athénienne. 

Tout  cela  ne  contribuait  guère  à  relever  l'état  moral  des 
femmes  ni  à  ennoblir  leur  rôle.  Si  donc  Euripide  répète  jus- 
qu'ici, dans  ses  vers,  les  critiques  que  la  société  de  son  temps 

I.  Danaé,  fragm.  3 19. 

3.  Euripide  l'en  blâme.  Troyennes,  8^5  sqq.  Cependant  il  a  écrit  le  Chrysippe. 

3.  Frag.  i. 


EURIPIDE    ET    LES   FEMMES  Iig 

formulait  contre  elles,  il  les  continue  encore  lorsqu'il  leur 
reproche  l'importance  qu'elles  donnent  à  l'amour.  C'est  une 
des  galanteries  que  les  époux  de  son  théâtre  adressent  quel- 
quefois à  leur  femme  qu'ils  jugent  sans  doute  trop  exigeante  ' . 
Car  leur  impertinence  n'a  pas  de  limites.  Mais  n'était-il  pas 
naturel  que  la  femme  défendît,  peut  être  avec  plus  d'ardeur  que 
d'adresse,  la  seule  chose  dont  on  ne  l'eût  pas  entièrement 
dépouillée?  Et,  d'un  autre  côté,  comme  l'homme  se  détournait 
d'elle  de  plus  en  plus,  n'était-il  pas  porté  à  trouver  toujours 
trop  grosse  la  part  qu'il  lui  laissait.^  Il  est  concevable  que  des 
motifs  futiles  aient  été  prétexte  à  récriminations.  Or,  en  ces 
délicates  questions,  les  reproches  jaloux  sont  toujours  une 
faute.  Au  lieu  de  rapprocher,  ils  éloignent.  La  femme,  guidée 
par  son  seul  instinct,  ne  le  sentait  peut-être  pas  assez.  Elle 
disait  trop  haut  ce  qu'elle  aurait  dû  dissimuler  et  ne  laisser 
jamais  entrevoir.  Elle  commettait  même  quelquefois  l'im- 
pardonnable sottise  d'avouer  que  Gypris  était  de  toutes  les 
déesses  celle  qu'elle  vénérait  le  plus.  Et  cette  confession  inouïe, 
elle  la  faisait  non  pas  à  celle  dont  elle  était  sûre,  mais  à  une 
rivale'.  Ne  savait-elle  donc  pas  que  dans  l'amour  il  importe 
surtout,  si  l'on  veut  gagner,  de  bien  cacher  son  jeu?  Il  est 
vrai  que  c'est  Euripide  qui  lui  attribue  cette  maladresse 
énorme,  et  qu'il  est  fort  difficile  d'admettre  qu'elle  l'ait  jamais 
commise.  Ce  ne  serait  pas  la  première  fois  qu'en  faisant  parler 
une  femme,  un  homme  d'esprit  lui  aurait  prêté  un  langage 
inconcevable  à  la  plus  simple. 

(A  suivre.)  P.  MASQUERAY. 

1.  Médée,  669  sqq. 

2.  Andromaque,  3/11.  —  C'est  Hertnione,  épouse  de  Néoptolème,  qui  parle  ainsi  à  la 
concubine  du  roi. 


STÈLE  FUNERAIRE  DU  V^  SIECLE 

AU   MUSÉE   DE   CANDIE 
(Planche  III) 


L'admirable  fragment  de  relief  que  reproduit  la  planche  III, 
est  entré  récemment  au  musée  de  Candie,  où  j'ai  pu  l'étudier, 
grâce  à  la  libéralité  des  conservateurs  (en  septembre  1902). 
Ils  en  ont,  du  reste,  mis  en  vente  un  très  bon  moulage  qhi  ne 
coûte  que  quelques  francs.  Ce  fragment  a  été  trouvé  près 
du  promontoire  de  Dion,  à  quelques  heures  à  l'ouest  de 
Candie.  C'est  le  plus  beau  morceau  de  sculpture  de  la  période 
classique  que  la  Crète  ait  donné  jusqu'ici.  Il  provient  d'une 
grande  stèle  de  marbre  blanc  où  était  figuré,  en  petite  nature, 
un  éphèbe  debout,  de  profil  à  gauche.  Il  ne  m'a  pas  semblé 
que  la  stèle  complète  dût  représenter  l'éphèbe  debout  devant 
une  personne  assise;  il  devait  être  seul,  peut-être  avec  son 
chien.  Car  c'est  un  chasseur  :  pour  rappeler  quel  avait  été  de 
son  vivant  son  plaisir  favori,  le  sculpteur  lui  a  mis  au  dos  le 
carquois;  et  sans  doute  les  mains,  si  elles  étaient  conservées, 
tiendraient- elles  l'arc  et  les  flèches.  La  bretelle  du  carquois 
n'était  indiquée  qu'en  couleur;  il  n'en  reste  plus  trace  aujour- 
d'hui. 

On  sait  que  la  chasse  et  que  l'usage  de  l'arc  étaient,  dans 
l'Antiquité,  caractéristiques  des  mœurs  Cretoises'.  L'un  des 
((  rois  de  l'arc  »,  aux  jeux  en  l'honneur  de  Patrocle,  est  le 
Cretois  Mérionès  ^  A  l'époque  historique,  tandis  que  les 
autres  Grecs  avaient  depuis  longtemps  renoncé  à  l'arc,  soit 
comme  arme  de  guerres,  soit  comme  arme  de  chasse,  —  ils 


1.  Les  textes  dans  Meursius,  Creta,  p.  177  sqq.  Par  ex.  Pausanias,  I,  aS,  4  :  "EXXrio-iv 

2.  Iliade,  XXIIl,  85o  sqq. 

3.  Le  mépris  de  l'hoplite  grec  pour  l'archer  esf. exprimé  dans  r//é/*ac(ès  d'Euripide, 
1D7  sqq.,  et  dans  VAjax  de  Sophocle,  iiao  sqq.  (ô  toSôtt,;  à'ot-cev  où  (j|H)tpôv  çpoveîv... 
Méy'  XV  Ti  •/.0[i7:âiTîia;  cnatiio  et  Xâëoi;). 


STÈLE    FUNÉRAIRE    DU    V'    SIECLE    AU    MUSÉE    DE    CANDIE 

chassaient  le  lièvre  au  XxYwêcXîv  et  les  oiseaux  au  filet, 


les 


Cretois  restaient  fidèles  à  l'arme  des  temps  primitifs  '  ;  en  cela, 

comme  en  tant  d'autres 
choses,  se  marquait  leur 
attachement  de  monta- 
gnards aux  traditions  an- 
ciennes. C'est  comme  ar- 
chers que  servaient  d'ordi- 
naire les  mercenaires  Cre- 
tois^; et  la  numismatique 
de  l'île  offre  de  nombreux 
indices  de  l'emploi  persis- 
tant de  l'arc  en  Crète.  Cette 
persistance  s'explique  par 
le  genre  de  chasse  auquel 
les  Cretois  se  livraient  dans 
leurs  montagnes  :  ils  y 
chassaient  surtout  la  chè- 
vre sauvage,  qu'il  n'eût 
pas  été  commode,  sur  les 
pentes  ardues  des  Monts 
Blancs  et  de  l'Ida,  d'abat- 
tre autrement  qu'à  coups 
de  flèche.  L'emploi  de  l'arc 
a  persisté  en  Crète  jusqu'à 
l'époque  moderne  :  les 
relations  vénitiennes  té- 
moignent de  la  répugnancfe 
des  Cretois  du  xvi'  siècle 
à  quitter  l'arc  pour  l'arque- 
buse 3,  et  l'on  dit  que  lors  de  la  conquête  turque,  en  plein 
XVII*  siècle,  les  Candiots  s'en  servaient  encore  ^. 

L'éphèbe  de  notre  fragment  est  représenté   nu,    en  héros; 

1.  Saglio-Pottier,  Diction,  des  antiquités,  s.  v.  arcus. 

2.  Hôck,  Kreta,  III,  p.  4Ci. 

3.  Relation  de  Garzoni  (i586)  citée  par  Pashley,  Travels  in  Crète,  11,  p.  a86;  cf. 
p.  ahli. 

4.  Joanne,  Grèce,  II,  p.  473. 


122  REVLE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

il  n'avait  que  les  armes  d'un  chasseur  crétois,  il  n'en  avait  pas 
le  costume.  Dans  la  réalité,  le  chasseur  crétois  portait  la 
tunique  courte,  serrée  à  la  taille  par  une  ceinture,  l'épaule 
couverte  par  un  commencement  de  manche;  la  tunique  du 
chasseur  thessalien,  telle  que  nous  la  représente  une  des 
statues  de  l'ex-voto  delphique  de  Daoclios',  semble  ^voir  été 
plus  longue,  et  elle  n'avait  pas  cette  courte  manche.  Le  cos- 
tume du  chasseur  crétois  n'a  pas  dû  varier  pendant  de  longs 
siècles,  car  nous  le  retrouvons  le  même  sur  des  monuments 
d'âges  bien  divers  :  la  plaque,  très  archaïque,  du  Louvre,  en 
bronze  découpé',  la  stèle  d'Elyros^  et  une  stèle  du  musée  de 
Candie,  que  je  reproduis  ici  parce  que  le  dessin  qui  en  a 
été  donné  par  M.  Mariani^  ne  vaut  pas  celui  que  j'en  possède^, 
La  stèle  d'Elyros  offre  en  plus  un  détail  intéressant  :  les  deux 
chasseurs  y  portent  suspendue,  contre  la  poitrine,  au-dessus 
de  la  ceinture,  une  petite  gibecière,  ou  plus  exactement  une 
panetière,  destinée  évidemment,  d'après  ses  dimensions,  à 
renfermer  les  provisions  du  chasseur. 

J'ai  conféré  au  musée  d'Athènes  le  moulage  de  cette  stèle 
avec  les  plus  beaux  monuments  funéraires  du  Céramique. 
Aucun  ne  m'a  offert  une  figure  de  jeune  homme  aussi  parfai- 
tement belle  que  celle-ci.  Cette  tête  si  pure  fait  songer 
d'Hippolyte. 

De  quel  atelier  est  sortie  cette  sculpture,  et  de  quand  la 
dater?  Je  la  daterais,  pour  ma  part,  des  environs  de  4oo,  et 
je  serais  plus  porté  à  y  reconnaître  l'influence  de  Polyclète 
que  celle  de  Phidias.  Je  suis  frappé  de  la  ressemblance  qu'offre 
la  tête  de  notre  éphèbe  avec  celles  des  statues  polyclétéennes, 
par  exemple  avec  la  telo  de  la  statue  du  jeune  athlète  de  Dresde  6, 

1.  B.  C.  H.,  1899,  pi.  XXIV. 

2.  Collignon,  Sculpture,  I,  fig.  (!ig. 

i.  Museo  itdliano,  III,  p.  748  (Halbherr),  iv*  siècle;  dans  le  fronton,  deux  coqs  aux 
prises.  Le  relief  représente  deux  jeunes  gens  se  serrant  la  main;  Ménécratcs,  le 
survivant,  dit  adieu  à  son  ami  Pyrrhias.  Dans  la  main  gauche,  chacun  tient  un  arc 
et  trois  llèches. 

/».  Monumenti  antichi,  VI,  p.  197  sq.  ;  a*  siècle  av.  J.C.  ;  provenance  incertaine.  Deux 
jeunes  gens,  l'un  en  manteau  Clc  survivant !>).  l'autre  en  costume  de  chasse,  se  serrent 
la  main. 

5.  Ce  dessin  a  été  exécul''  pour  moi  par  M.  Baggc. 

6.  Meislerwerke,  pi.  XXVII;  la  reproduction  dans  Collignon,  II,  lig.  84,  ne  permet 
pas  d'apprécier  cette  tète  exactement. 


STÈLE    FUNÉRAIRE    DU    V'    SIECLE    AU    MUSÉE   DE    CANDIE  laS 

surtout  avec  la  tête  de  \'Idolino\  C'est  la  même  expression, 
la  même  forme  du  crâne,  le  môme  dessin  de  l'oreille  que  dans 
le  fameux  bronze  de  Florence,  la  même  façon  aussi  de  rendre 
les  cheveux,  par  mèches  assez  longues,  que  le  sculpteur  semble 
s'être  plu  à  détailler  et  auxquelles  il  a  su  donner  du  mouve- 
ment. Il  est  vrai  que  tout  le  monde  n'est  pas  d'accord  avec 
M.  Furtwângler^  pour  rattacher  VIdolino  à  l'école  argienne, 
et  que  M.  Collignon,  par  exemple,  l'attribuerait  plutôt  à 
l'école  de  Myron;  mais  des  deux  opinions,  ce  n'est  pas  la 
seconde  qui  paraît  la  plus  vraisemblable. 


Paul   PERDRIZET. 


I.  Collignoo,  Sculpture,  I,  fig.  a48  =  Meisterwerke,  ûg. 
3.  Meisterwerke,  p.  498. 


NOTES   GALLO-ROMAINES 


XVIII 


REMARQUES  SUR  LA  PLUS  ANCIENNE  RELIGION 
GAULOISE  (Suite)  ^ 


Divinations. 

«  Les  Gaulois,  »  dit  Justin,  «  sont  les  plus  habiles  des  peu- 
ples en  matière  augurale  3,  »  et  Cicéron  regardait  comme  un 
maître  en  cette  science  le  Galate  Déjotarus^,  avec  lequel  il 
s'entretint  longuement  de  présages  et  d'auspices. 

On  retrouve  chez  les  Gaulois,  et  dès  les  premiers  temps  de 
leur  histoire,  toutes  les  formes  essentielles  de  la  divination. 

I.  Ornithomancie^ .  —  Ce  sont  les  «  les  oiseaux  »  qui  guidè- 
rent les  Gaulois  vers  les  rives  du  Danube^.  Le  corbeau  était 

1.  Voyez  les  quatre  précédents  fascicules,  t.  IV,  1903,  p.  ioi-ii4,  317-234,  371- 
a86;  t.  V,  1908,  p.  19-27. 

2.  Il  n'y  a  pas  à  insister  surla  phrase  de  Pausanias(X,  21,  i;  cf.  1902,  p.  ioî,n.4), 
doutant  de  l'eiiblcnce  d'une  ixavTîta  K£),tixt|. 

3.  Justin,  XXIV,  4,  3  (cf.  1902,  p.  102,  n.  G).  De  môme  Élien,  Historia  varia,  II,  3i, 
citant  Celtes,  Égyptiens,  Indiens,  parmi  les  peuples  qui  pratiquent  le  plus  la 
divination  par  les  songes,  les  entrailles,  les  oiseaux,  les  a-jfxêo^a,  les  astres.  C'est  sans 
doute  cette  importance  de  la  divination  dans  la  vie  des  Celtes  qui  leur  valut  de  passer 
pour  fort  superstitieux.  —  Diodore  (d'après  Posidonius,  V,  3i)  dit  des  [xâvrei;  de  la 
Gaule  Propre,  qui  sont,  entre  autres  choses,  des  aruspiccs  :  Ilàv  tô  -nKrfioi  ï-fOKtai'i 
jTrriXoov.  —  On  a  à  peine  besoin  de  rappeler  que  cette  prééminence  en  la  science  divi- 
natoire est  accordée  par  les  anciens  à  plus  d'un  peuple  barbare  (cf.  1902,  p.  102). 
Cf.  Silius  Itaiicus,  disant  des  Callaïques  (qui  ne  paraissent  avoir  rien  de  commun  avec 
les  Gaulois)  :  Fibrarum  et  pennae  divinarumque  sagacem  Jlammarum. . .  pubem  (III,  3i4-5); 
môme  poût  de  la  divination  signalée  par  Strabon  chez  les  Lusitans  (III,  3,  C).  —  Sur 
l'exception  de  Brennos,  l'ennemi  d'Apollon,  cf.  1902,  p.  102,  n.  4. 

4.  De  Divinalione,  I,  i5,  26;  II,  30,  76. 

5.  Cf.  Diodore,  V,  3i,  disant  de  ]i.àvT£[;  gaulois:  Qutoi  8à  ôtâ  te  t?,;  oîwvoaxoTtia;  xa\ 
8ià  t7|;  T(o/  lîpci'wv  O-jijtx;  ta  [if  XXovTa  7tpo'/>éYou(TC.  Chez  Cicéron,  De  Divinatione,  I,  4i,  90, 
parlant  de  Diviciac,  le  mot  auguriis  est  pris  dans  son  sens  général. 

6.  Justin,  XXIV,  4  :  Ducibus  avibus. 


NOTES   GALLO-ROMAINES  125 

chez  eux,  comme  chez  les  Grecs,  l'oiseau  «  divinatoire  »  par 
excellence  :  il  désignait  les  bonnes  causes  dans  les  procès  et 
les  bons  emplacements  de  villes'.  Déjotarus  semble  avoir 
préféré  le  vol  des  oiseaux,  aigles  ou  autres,  à  tout  autre  avis 
divinatoire  :  les  oiseaux,  disait-il,  ne  le  trompèrent  jamais,  et 
si,  dans  la  guerre  civile,  ils  le  mirent  sur  le  chemin  de  la 
défaite,  c'est  que  ce  fut  aussi  le  chemin  de  l'honneur  3. 

2.  Zoomantique.  —  La  course  d'un  lièvre,  lâché  du  reste  à 
cet  effet,  fournit  un  heureux  présage  aux  Bretons  de  Boudicca^. 

3.  Cléromancie .  —  Avant  d'envoyer  ses  neveux  Bellovèse  et 
Ségovèse  à  la  recherche  de  terres  nouvelles,  le  roi  de  la 
Celtique  Ambigat  prend  le  conseil  des  dieux  sur  la  direction 
qu'ils  doivent  suivre  '*.  A  Bellovèse  les  dieux  montrèrent  la 
route  de  l'Italie,  c'est-à-dire  celie  du  sud  ;  à  Ségovèse  «  les 
sorts  donnèrent  »  la  route  de  la  forêt  Hercynienne,  c'est-à-dire 
celle  de  l'est^.  Il  doit  y  avoir  eu  une  consultation  cléroman- 
tique  sur  les  points  cardinaux  6. 

4.  Clédonisme.  —  Tandis  que  les  oiseaux  guident  ensuite  Ségo- 
vèse dans  sa  marche,  c'est  un  présage  tiré  du  nom  de  l'endroit, 
prononcé  à  haute  voix  sur  leur  passage,  qui  arrête  Bellovèse 
et  ses  compagnons  à  l'endroit  où  ils  fondent  Milan"'.  Un  autre 
présage,  l'analogie  entre  leur  condition   d'émigrants  et  celle 

I.  Cf.  190a,  p.  271.  Voyez  l'intervenlion  du  corbeau  dans  le  combat  de  M.  Valérius 
contre  un  Gaulois,  ibidem,  p.  37a,  n.  8. 

a.  Cicéron,  I,  i5,  26-27  •  Nihil  unquam  nisi  aaspicato  [sens  spécial]  gerit.  Qui  quurn 
ex  itinere  quoiam  propoiito  et  constituto  revertisset,  aquilae  admonitus  volatu  :  conclave 
illud,  ubi  erat  mansurus,  si  ire  perrexisset,  proxima  nocte  corruil  [d'après  Cicéron,  Valère- 
Maxime,  I,  li,  a].  Itaque,  ut  ex  ipso  audiebam,  persaepe  revertit  ex  itinere,  quum  jam  pro- 
gressas esset  muUorum  dierum  viam...  Negat  se  tainen  eorum  auspiciorum  [toujours  le  sens 
spécial],  quae  sibi  ad  Pompeium  proficiscenti  secunda  evenerint,  poenitere  :  senatus  enim 
auctorilatem  etpopuli  Romani  libertatem  atque  imperii  dignitatem  suis  armis  esse  defensam  : 
sibique  eas  aves,  quibus  auctoribus  ofjîeium  et  Jîdem  secutus  esset,  bene  consuluisse...  Ille 
mihi  videtur  igilur  vere  augurari.  II,  36,  76  :  lis  (avibus)  semper  utebatur. 

3.  Dion  Cassius,  LXII,  6  :  TaûTa  eîitoOda  J.aywv  (aèv  ex  xoO  xôXitou  iiporixacTo 
liavxeia  tiv\  ypui^ii^r,,  xot  ènetÔTi  Iv  «Id'to  ffçîdtv  £5pa(J.e,  tô  te  itXrifJo;  uâv  ïjdôàv  àvESôrjdE. 
—  Chez  les  Germains  (Tacite,  Germanie,  X),  proprium  gentis  equorum  quoque  praesagia 
ae  monitus  experiri.  —  Voyez  la  biche  de  Sertorius  (190a,  p.  376). 

4.  In  quas  dii  dédissent  auguriis  sedes  (Tite-Live,  V,  34)  :  auguria  est  pris  ici  dans  son 
acception  la  plus  générale. 

5.  Segoveso  sortibus  dati  Hercynii  saltus  ;  Belloveso  haud  paulo  laetiorem  in  Ilaliam 
viam  di  dabant. 

6.  Sur  la  consultation  des  sortes  chez  les  Germains,  César,  I,  5o  et  53;  Tacite, 
Germanie,  X. 

7.  Tite-Live,  V,  34  :  Cum  in  quo  consederant  agrum  Insubrium  appellari  audissent, 
aognomine  Insubribus  pago  Haeduorum  ibi  amen  sequentes  loci  condidere  nrbem. 


ia6  REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

des    Phocéens    fugitifs,   décida    les    hommes    de  cette    même 
bande   à  secourir  les  Marseillais  i. 

5.  Prodiges.  —  Le  renversement  d'une  statue  de  la  Victoire 
romaine  à  Camulodunum,  fit  présager  aux  Bretons  la  victoire 
de  leurs  congénères  2. 

6.  Extispicine.  —  C'est  sans  doute,  avec  l'ornithomancie,  le 
mode  de  divination  le  plus  répandu  chez  les  Gaulois 3.  Avant 
de  combattre  Antigone,  les  Galates  immolèrent  des  victimes 
pour  chercher  dans  leurs  entrailles  a  les  auspices  de  la 
bataille  »,  qui  furent  d'ailleurs  déplorables  ^. 

7.  Hiéroscopie.  —  J'appelle  de  ce  nom,  qui  est  d'ordinaire 
synonyme  d'extispicine,  la  divination  par  l'extérieur  de  la 
victime,  la  manière  dont  elle  tombe,  dont  les  membres  s'agi- 
tent et  dont  coule  le  sang.  «  C'est  un  genre  d'observation,  » 
dit  Diodore,  «  qui  est  antique  »  chez  les  Gaulois  5,  et  qui  se 
distingue  fort  nettement  de  la  consultation  des  entrailles.  Je 
serais  disposé  à  croire  qu'il  fut  plus  ancien  que  ce  dernier  6; 
il  n'est  mentionné  qu'à  propos  des  victimes  humaines,  immo- 
lées en  cas  de  grands  intérêts. 

8.  Oniromancie.  —  C'est  un  songe,  où  lui  apparut  une  déesse, 
qui  décida  le  roi  Catumarandus  à  accorder  la  paix  à  Marseille 7. 

1.  Ibidem  :  Eeligio  etiam  tenait,  quod  adlatum  est  ndvenas  quaerentes  agrum,  etc. 
N'y  aurait-il  pas  quelque  rapport  divinatoire  entre  ces  deux  faits  et  ces  deux  mots  : 
les  Gaulois  aidant  les  Marseillais  assiégés  par  les  saluvii,  et  leur  apprenant  ensuite 
à  fortifier  leur  domaine  silvis?  (Tite-Live,  V,  34).  —  Remarquez,  dans  cette  tradition 
d'Ambigat  et  de  ses  neveux,  l'abondance  d'épisodes  religieux. 

2.  Tacite,  Annales,  XIV,  Sa. 

3.  Cf.  Diodore,  V,  3i. 

4.  Jn  auspicia  pugnae  hostias  caedunt,  quarum  extis  cuin  magna  caedes...  prae-iiceretur... 
(Justin,  XXVI,  a).  La  consultation  d'ariispices  par  les  Galates,  mentionnée  par  Justin 
(XXXII,  3),  n'est  pas,  comme  le  pensait  de  Belloguet  (p.  192),  un  fait  d'extispicine.— Autre 
mention  de  l'extispicine  :  chez  les  Bretons,  Tacite,  Annales,  XIV,  3o;  chez  les  Lusitans, 
Strabon,  III,  3,  6  (victimes  humaines  et  autres);  chez  les  Callaïques,  Silius,  III,  344. 

5.  V,  3i  :  Mâ/.tTTa  S'  OTav  moi  Ttvwv  [lEyâXwv  eTrtdxÉTtTwvTat,  uapâSoÇov  xai  aTctaxov 
'e);o"jiTt  vôat|i.ov  otvOpwTtov  yàf/  xaTaaTtît'uavTe;  tOtitouti  [xa'/aîp?  xaxà  tqv  \jnkp  tb 
ôidiçpaY|Aa  TOTtov,  xx\  TxtaôvToç  toO  Ti).r,y£VTo;  ex  Tr,;  TtxciaEw;  xa\  toO  aTiapayiioO  xwv 
[X£X(X)v,  é'-ri  5t  TT,;  toO  ai'aaio;  gOctew;  xb  liéXXov  vooOat,  7ta),aiâ  xivt  xa\  TXoXy  )(p  ovîto 
itapaxTipETEi  ïtEp\  xoOxiDv  TiETiiaxE'jxôxEî.  Cc  détail,  qui  vient  de  Posidonius,  est  résumé 
par  Strabon,  IV^,  4,  5.  —  Chez  les  Lusilans  (Strabon,  III,  3,  G),  on  examine  aussi  xàc 
èv  TT)  TTAî'jpà  ç/.éSa;,  et  de  plus  'Iv.a^oivxe;  x£X|j.aipovxai. 

ù.  Chez  les  Cimbres,  on  trouve  l'un  et  l'autre  :  'Ex  Je  xoO  7tpoxEO(iÉvou  aiiiaxoç  eî; 
xbv  xpaTr,pa  (cf.  190a,  p.  379,  n.  3)  (lavxEiav  xivà  etîoioOvxo,  etc.  (Strabon,  VII,  a,  3). 
Chez  les  Lusitans,  la  chute  du  cadavre  (victime  humaine)  est  un  premier  présage, 
mais  qui  ne  dispense  pas  de  l'extispicine  (Strabon,  III,  3,  6). 

7.  Per  quietem...  exterritus,  Justin,  \LIII,  5.  —  Cf.  le  songe  (supposé)  de  Sertoriu» 
annoncé  par  lui  aux  chefs  des  barbares  (Plutarque,  XX). 


NOTES    GALLO-ROMAINES  137 

9.  Astronomie.  —  En  218,  les  Galates  auxiliaires  d'Atlale  refu- 
sèrent de  marcher  :  une  éclipse  de  lune  était  survenue,  ils 
virent  un  signe  dans  ce  phénomène,  et  ils  déclarèrent  qu'ils 
n'iraient  pas  plus  avant'. 

10.  Chresmologie^.  —  La  folie  prophétique  est  le  seul  mode 
important  de  divination  sur  lequel  l'histoire  primitive  de  la 
Gaule  ne  renferme  aucune  anecdote  précise 3.  Nous  n'avons 
cependant  pas  le  droit  de  l'exclure,  étant  donné  le  rôle  qui 
paraît  assigné  aux  prophètes  et  aux  prophétesses  chez  les  Ger- 
mains^, les  CeltibèresS,  les  Bretons  ^  et  les  Celtes  de  la  Gaule 
Propre?. 

Calendrier  religieux 

Voilà  peut-être  le  point  sur  lequel  nous  sommes  le  plus  mal 
renseignés,  même  pour  l'époque  romaine,  au  moins  jusqu'au 
jour  où  le  calendrier  de  Coligny  aura  été  expliqués.  Il  est  vrai 
que  ce  document  suffit  à  nous  montrer  que  la  connaissance 
des  jours  et  des  mois,  de  leur  sens  et  de  leurs  vertus,  exigeait 
chez  les  Celtes  9  une  attention  aussi  minutieuse  que  chez  les 
Romains  mêmes. —  Le  mois  gaulois  étant  lunaire"',  il  est  pro- 
bable que  chez  les  Celtes  des  plus  anciens  temps,  comme  chez 

1.  Polybe,  V,  78  :  To-re  ffruxEiwddtpievoi  to  yeYovo;,  oOx  av  '£çaffav  ïzi  itpoeXÔEîv  et;  xh 
npôffÔEv;  cf.  1903,  p.  104. —  J'avais  songé  à  quelque  éclipse  pour  expliquer  le  refus 
de  Dumnorix,  en  54,  de  s'embarquer  pour  la  Bretagne,  quod  religionibus  impediri  sese 
diceret  (César,  V,  6,  3)  :  mais  aucun  des  canons  d'éclipsés  n'en  mentionne  à  cette 
date  dans  cette  région  de  l'Europe  (communication  de  M.  Lœwy). 

a.  Divination  par  le  feu  mentionnée  chez  les  Callaïques  par  Silius  Italicus  (III,  344). 

3.  A  moins  qu'on  ne  veuille  rapporter  à  des  temps  lointains  la  fondation  de 
Lyon  xaxa  -/priatxoû  nposTayTiv  (Clitophon  apud  De  Fluviis,  4,  Bernardakis). 

4.  César,  I,  5o,  4  :  Matresfamilias  eorum  . . .vaticinationibus  declarare. 

5.  Olyndicus,  vaticinanti  similis,  Florus,  I,  33,  i4;  cf.  Sertorius,  Plutarque,  XI  et 
XX.  Et  ici,  1903,  p.  a3i. 

6.  Tacite,  Annales,  XIV,  Sa.  —  Ajoutez  les  Irlandais  (Solin,  XXII,  7,  p.  ii4)  :  Scien- 
tiam  futurorum  pariter  viri  acfeminae  ostentant. 

7.  Le  scholiaste  de  Lucain  (p.  33,  Usencr)  fait  sans  doute  allusion  à  une  divination 
chresmologique  lorsqu'il  dit  des  Druides:  An  qaoniam  glandibus  comestis  divinare 
fuerant  consueti.  C'est  une  tendance,  aujourd'hui,  chez  les  érudits,  que  de  nier  l'exis- 
tence de  prophétesses  dans  le  monde  gaulois.  Et  je  veux  bien  que  les  druidesses  dont 
il  est  question  au  111°  siècle  ne  soient  pas  celtes,  mais  germaines.  Mais  je  ne  peux  pas 
ne  pas  tenir  compte  du  texte  de  Mêla  sur  les  Gallizenae  (III,  5,  48). 

8.  Le  calendrier  de  Coligny  parait  bien  lunaire. 

9.  Car  je  ne  peux  admettre  un  seul  instant  qu'il  s'agisse  d'un  document  en 
langue  ligure. 

10.  César,  VI,  18,  a.  La  lune  commence  chez  les  Gaulois,  dit  Pline  (XVI,  aSo),  et  leurs 
mois,  et  leurs  années,  et  leurs  siècles,  qui  sont  de  trente  ans. 


ia8  REVLE   DES   ÉTUDES   ANCIEiraES 

les  Germains  »  et  chez  bien  d'autres,  telle  phase  ou  tel  jour 
de  la  lune  étaient  plus  propres  que  d'autres  à  certains  rites 
ou  à  certains  sacrifices'.  C'était  dans  les  nuits  de  la  pleine 
lune  que  les  Celtibères  dansaient  et  festoyaient  en  l'honneur 
de  leur  dieu  3.  Il  devait  y  avoir  chez  tous  les  Gaulois  des  jour- 
nées ou  des  séries  de  journées,  des  demi-journées  ou  des 
séries  d'heures  de  bonne  ou  de  mauvaise  influence.  Mais 
nous  n'avons  aucun  détail  précis  à  ce  sujet '».  —  On  peut 
affirmer  l'existence  de  jours  de  grandes  fêtes  publiques,  pané- 
gyries  de  toute  une  cité  ou  de  plusieurs  cités  voisines,  fêtes 
oii  l'on  faisait  de  solennelles  libations  et  des  sacrifices  dans 
le  temple  principal^  :  et  si  les  unes  étaient  extraordinaires 
et  de  circonstance,  comme  après  une  victoire  6,  d'autres,  certai- 
nement, étaient  périodiques'',  telles  que  les  pompes  et  autres 
cérémonies  de  l'Artémis  des  Galates^.  Les  chasseurs  de  Galatie, 
notamment,  célébraient  un  sacrifice  annuel  à  leur  Artémis, 
«  le  jour  de  sa  naissance 9,  »  ce  qui  voulait  dire  le  jour  anni- 
versaire de  la  fondation  ou  de  la  dédicace  de  son  temple. 

1.  César,  I,  5o,  5.  Tacite,  Germanie,  XI:  Coeunt...  certis  diebus,  cum  aut  inchoatur 
lunaaut  impletur.  Cf.,  dans  le  calendrier  de  Coligny,  le  rôle  de  la  plein,e  lune,  mar- 
quée par  le  mot  ATENOVX  et  commençant  toujours  une  numération  spéciale  des 
jours  dans  le  mois.  Atenoux  doit  signifier  claire  nuit  ou  quelque  chose  d'approchant. 

2.  Cela  ressort  du  texte  de  Palchos  découvert  par  M.  Gumont  (190a,  p.  387):  mais 
encore  l'aut-il  savoir  de  quels  rûi)i).oi  il  s'agit.  —  La  cueillette  du  gui,  se  fait  sexta  lana 
...quia  jam  virium  abunde  habeat  nec  sit  sui  dimidia  (Pline,  XVI,  a5o,  où  la  phrase  quue 
facit  principia  mensium,  etc.,  se  rapporte  simplement  à  lana,  comme  l'a  montré  de 
Ricci,  Revue  celtique,  1900,  p.  a6),  —  Il  est  question,  dans  un  rite  funéraire,  d'un  repas 
fait  le  quatorzième  jour,  FETRVDECAMETO  (Corpus,  XIII,  aigi):  mais  est-ce  le 
quatorzième  jour,  c'est-à-dire  la  veille  de  la  pleine  lune,  de  chaque  mois,  ou  plutôt 
un  jour  anniversaire  déterminé  dans  chaque  année  (i4  février?) 

3.  Taî;  navireXTivot;,  Strabon,  III,  4,  6. 

4.  L'importance  religieuse  de  certains  jours,  la  précision  avec  laquelle  les  Gaulois 
obsédaient  déjà  les  faits  astronomiques,  me  paraissent  également  résulter  du  fait 
que  les  Helvètes  fixèrent  le  jour  de  leur  réunion  pour  le  départ  collectif  au  a4  mars 
ou  à  l'équinoxe  de  printemps  (César,  I,  6)! 

5.  Tile-Live,  XXIII,  24,  chez  les  Uoiens  :  Vas  quo  solemnibus  libarent. 

6.  Cf.  Tite-Live,  XXIII,  34  (ovantes,  après  une  victoire,  dit-il  des  Boïens,  316). 
Les  Bretons  de  Boudicca  après  leur  victoire  (Dion  Cassius,  LXII,  7)  :  ©yovxéc  t£  â[ia 
xai  ÈffXKi'ixEvoi....  £v  ÎEpoîi;,  etc. 

7.  Cf.  Florus,  1,45,  21  :  Vercingetorixfestisdiebus  et  conciliabulis,eumfrequentissimos 
in  lucis  haberet. 

8.  Ilept  TE  iio|X7rài:  àe\  v-ai  âudta;,  Plutarque,  Virlutes  mulierum,  XX. 

9.  Arrien,  Cynégétique,  XXXII 1  :  KE>.Tà)v  5ï  ^axiv  0';  vô|io;,  xat  Èviaûdia  ôOeiv  tÇ) 
'ApT£|it5i —  ri£ptE).OôvTo;  5à  toO  é'toui;  ônoxav  yEvÉÔXta  t)xyi  Tr]i;  'ApTÉpiiSoi;...  *0; 
ÉxûffToiç  vù|jio;  vjtayo'rnoLi....  Il  s'agit  des  Icx  templi  des  différents  collèges  de  venatores. 


INSCRIPTION 

DE   TOULON-EN-SAINTONGE 
(Planche  IV) 


Ce  n'est  pas  sans  de  grandes  incertitudes  que  je  publie  cette 
inscription  :  mais  il  vaut  mieux  courir  le  risque  de  donner  un 
monument  inutile  que  celui  de  laisser  perdre  un  document 
précieux.  —  Elle  m'a  été  signalée  par  M.  Dangibeaud,  conser- 
vateur du  musée  de  Saintes,  à  l'obligeance  et  à  la  conscience 
de  qui  je  dois,  d'abord,  rendre  un  reconnaissant  hommage. 

La  pierre  qui  la  porte  provient  des  ruines  du  Camp  de  Toulon, 
situé  près  de  Saujon,  dans  la  Charente -Inférieure.  Ces  ruines, 
explorées  en  1902  par  M.  Lasne,  ancien  ingénieur  des  Ponts 
et  Chaussées  »,  sont  médiévales  ;  mais  la  localité  est  ancienne,  et 
toute  la  région  a  été  habitée  à  l'époque  romaine  2.  —  Au  moment 
où  la  pierre  a  été  découverte,  elle  n'était  point  visible  du 
dehors.  —  Sur  les  instances  de  M.  Dangibeaud,  elle  a  été  trans- 
portée au  musée  de  Saintes,  où  mon  ami  et  moi  avons  pu 
l'étudier  longuement.  —  Elle  est  en  pierre  de  Toulon  3,  mesure 

I.  Cf.,  en  dernier  lieu,  le  mémoire  de  M.  Lasne  dans  le  Recueil  de  la  Commission  des 
Arts  et  Monuments  historiques  de  la  Charente-Inférieure,  t.  XVI,  octobre  190a,  p.  i46 
et  6uiv.  —  C'est  à  tort  que  la  carte  de  l'État-Major  appelle  ces  ruines  «  Camp  romain  >>. 

a.  C'est  près  de  Toulon  que  se  trouve  la  «  pile  »  de  Pirelongue.  On  vient  de  décou- 
vrir une  mosaïque  près  de  Saujon.  Il  est  bien  rare  que  les  lieux  appelés  Toulon  ne 
soient  pas  d'origine  antique,  et  je  songe  à  un  rapport  possible  entre  ce  mot  et  celui 
de  telonium,  lieu  de  péage  :  notre  Toulon  est  sur  la  route  de  Saintes  à  Royan,  et  les 
portoria  paraissent  avoir  été  assez  nombreux  sur  les  routes  de  la  Gaule  (cf.  Ciceron, 
Pro  Fonteio,  V,  9).  Saujon,  qui  est  tout  près  de  là,  peut  très  bien  avoir  été  un  port 
important  (ce  qu'il  est  aujourd'hui),  dont  Toulon  aurait  été  le  péage.  —  Toulon-sur- 
AUier,  près  de  Moulins,  est  exactement  à  la  frontière  des  Arvernes  et  des  Éduens. 

3.  «  D'après  l'avis  d'un  vieux  carrier  des  Pierricres,  la  pierre  qui  porte  l'inscrip- 
tion celtibérienne  provient  incontestablement  des  bancs  des  carrières  de  Toulon.  11  y 
a  plusieurs  bancs  :  le  banc  doux,  le  banc  troit,  la  voûte,  le  banc  d'enGche,  le  banc  de 
confonde.  La  cassure  des  pierres  du  banc  doux  et  du  banc  d'enfiché  présente  seule 
des  paillettes  cristallines  calcaires  brillantes;  mais  la  pierre  du  banc  doux  est  beau- 
coup plus  blanche  que  celle  du  banc  d'enfiché.  C'est  à  ce  dernier  banc  qu'appartient 
la  pierre  qui  porte  l'inscription.  Celte  pierre  a  dû  être  extraite  dans  l'emplacement 
du  village  actuel  des  Pierrières  :  le  banc  d'enfiché  était  à  la  surface  du  sol  dans  ce 
hameau.  De  là,  ce  banc  s'enfonce  sous  le  Terrier,  à  la  pente  de  3  à  4  centimètres  par 
mètre,  et  on  ne  le  trouve  que  dans  des  carrières  souterraines,  sous  les  premières  décli- 
vités du  Terrier. 

»  Les  Pierrières,  ao  janvier  igoS.  »  F-  LASNE.  » 


i3o 


REVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 


o^ôS  de  hauteur,  o"'45  de  largeur,  o"'i7  d'épaisseur.  La  partie 
opposée  à  l'inscription  a  été  taillée  en  biseau  '  ;  la  pierre  a  dû 
former  l'appui  d'une  fenêtre,  dans  son  dernier  état.  Mais  elle 
a  visiblement  servi,  auparavant,  à  d'autres  usages. 

Cette  pierre  porte,  sur  un  de  ses  rebords,  les  lettres  sui- 
vantes : 


1 


J'indique  par  des  pointillés  les  lignes  qui  ne  sont  pas  cer- 
taines, mais  fort  probables.  —  L'inscription  n'est  peut-être  pas 
incomplètes  Les  traits  ont  une  hauteur  moyenne  de  o^oS.  La 
gravure  est  presque  partout  vigoureuse  et  profonde. 

Supposons,  d'abord,  que  l'inscription  soit  antiques.  A  quel 
alphabet  appartient-elle?  —  La  première  lettre  fait  songer  à  un 
alphabet  sémitique;  la  seconde  ne  l'exclut  pas;  les  autres  traits 
nous  en  éloignent  complètement.  —  On  peut  penser,  plutôt,  à 


I.  Ainsi: 


A 


L'in»cription  se  lit  à  l'endroit  i  i  i  de  la  face  de  dessus  A  B  C  D. 

a.  La  principale  incertitude  sur  la  lecture  du  texte  vient  du  signe  3  ;  faut -il 
lire  -1  en  deux  signes?  et,  de  fait,  il  y  a  un  intervalle  entre  la  barre  horizontale  et 
celle  qui  la  suit  :  mais,  comme  cet  intervalle  est  très  faible,  je  n'hésite  pas  à  faire  de 
toutes  ces  barres  un  seul  et  même  signe.  Je  crois,  en  outre,  que  cette  lettre  se  continuait 
au-dessous  de  la  barre  horizontale  par  une  barre  faisant  suite  à  la  traverse  oblique, 
mais  cette  continuation,  que  j'indique  par  un  pointillé,  est  marquée  plus  faiblement, 
l'objet  qui  l'a  tracée  ayant  glissé  sur  la  pierre.  —  Je  ne  peux  pas  affirmer  que  le 
signe  G  soit  un  +•,  je  préfère  un  -L;  M.  Dangibeaud  incline  à  y  voir  -f-. —  J'ai  songé 
à  un  K  pour  le  n*  o  ;  M.  Dangibeaud  croit  que  les  lettres  i  et  5  sont  les  mêmes. 

3.  Je  ne  crois  pas,  jusqu'à  nouvel  ordre,  qu'il  faille  la  rapprocher  des  caractères 
dolmcniques  (cf.  Létourneau,  Bulletin  de  la  Société  d'Anthropologie  de  Paris,  1896, 
VII,  IV  s,  p.  3ao). 


NOTES   GALLO-ROMAINES  l3l 

un  des  alphabets  dits  celtibériques  ou,  si  l'on  préfère,  hispani- 
ques. Le  premier  signe  ressemble  à  un  N  de  la  Bétique,  qui 
aurait  été  étiré  et  redressé;  le  second,  au  U  de   celte   même 

o  —    v^ 

^   /     iz  —I   A  X\-. 

^     -=j-    /////  //  7^  -f  <:^  ;£  ^ 

•  K  I   i-   V^   < 


>    X 


TH  A 


1/  i  ^'^"^  ///WWVI 


MARQUES  DE   TACHERONS 


I,  a,  3:  Roquetaillade,  château  vieux  et  château  neuf  (Drouyn,  Guienne  militaire, 
t.  I,  li).  —  4:  Villandraut  (jd.,  47).—  5  :  Sauveterre  (id.,  67).  —  6  et  7  :  Rauzan 
(id.,  92).  —  8:  Langoiran  (id.,  t.  II,  66).  —  9,  10  et  11  :  Bcnauges  (id.,  t.  II,  a45 
et  a48).  —  12  :  Lesparre  (id.,  t.  II,  34o). 


iSa  RETVE   DES   ÉTUDES   ARCIEIfirES 

région;  les  signes  4,  5  et  6  se  retrouvent  dans  les  si  curieuses 
monnaies  d'Arsa».  Reste  le  signe  ou  le  groupe  de  signes  n°  3, 
dont  je  ne  retrouve  pas  l'équivalent  en  Espagne.  —  Si,  enfin, 
je  regarde  les  alphabets  du  sud  de  la  Gaule  ou  du  nord  de 
l'Italie,  je  trouve  un  signe  non  pas  identique,  mais  analogue 
à  celui-là  :  c'est  le  signe  y],  qui  en  diffère  par  l'inclinaison  de 
la  branche  de  gauche  et  de  haut^  Dans  ces  mêmes  alphabets,  et 


i3 


~?      /]     + 


■^  1  /  X  #  /    ^ 


MARQUES   DE    TACHERONS 

i3  :  Cessac  (Drouyn,  Variétés  girondines,  t.  I,  p.  478).  —  il  et  i5  :  Frontenac  ("id.,  t.  I, 
p.  489).  —  16  :  Saint-Romain-de-Vignague  {id.,  t.  III,  p.  3i3). 

notamment  dans  celui  de  la  plaque  d'Eyguières3,  je  retrouve  le 
signe  I,  mais  fortement  incliné;  le  signe  2,  les  signes  4  et  5, 
le  signe  6.  C'est  donc  de  l'inscription  de  cette  plaque  que  la 
nôtre  se  rapprocherait  le  plus.  Je  ferai  seulement  remarquer 
que,  sauf  pour  le  TT,  toutes  les  lettres  sont,  sur  la  pierre  de 
Toulon,  dans  le  sens  inverse  de  celles  d'Eyguières.  —  Il  résulte 
de  tout  cela  que  l'alphabet  de  Toulon  peut  être  un  de  ces 
alphabets  occidentaux  qui  avaient  cours  chez  les  indigènes  de 
la  Gaule  italienne  ou  celtique  et  de  l'Espagne.  J'ai  plus  d'une 
fois  supposé  i  qu'à  côté  de  l'alphabet  grec  les  habitants  du 

I.  Hûbner,  n*  i5i,  p.   ia3. 

a.  Cf.  les  signes  X]  [><  X  des  alphabets  du  nord  de  l'Italie,  auxquels  on  donne  la 
notation  $.  Pauli,  Die  Inschriftcn  nordetruskischen  Alphabets,  i885,  p.  5o. 

3.  lievue  des  Études  anciennes,  1900,  fasc.  1. 

4-  Voyez,  en  particulier,  Revue  des  ICtudes  anciennes,  1900,  p.  54  et  i4o  :  depuis  que 
ces  dernières  lignes  ont  clé  écrites,  la  découverte  du  buste  de  Grézan  a  confirmé  cette 
iiypothèsc  d'une  civilisation  ibérique  dans  le  sud  de  la  Gaulé. 


NOTES   GALLO-ROMAINES  l33 

midi  de  la  Gaule  ont  utilisé,  dans  les  temps  d'avant  l'ère  chré- 
tienne, un  alphabet  différent,  intermédiaire  entre  ceux  de 
l'Espagne  et  ceux   du  nord   de   l'Italie;  qu'il  y   avait  eu,  au 

.,  I   V   v   t]    y    \    ""  "^  t 

■'  ^/    ^1"    ^      ^\ï    ï      i      ^^    i,  VII,, 


crb 


1^- 


33 


34 


35 


36 


"^        ^  ISFI 


^    +H(] 


'7 


c 


MARQUES   DE    TACHEROKS 

17,  t8  et  19:  Uzeste  (abbé  Brun,  Vzeste  et  Clément  V,  s*  éd.,  1899,  p.  170).— soet 
31  :  Mourens.—  aa-sS  :  Perpignan,  Saint-Jean.  —  a6  :  Saint-Macaire.  —  37  :  Saint- 
Quentin-de-Baron  (toutes  ces  dernières  d'après  M.  Brulails). 

Rev.  Et.  anc.  * 


l3/|  REVUE    DES   ÉTUDES   ANCIENNES 

sud  de  la  Durance  ou  de  la  Garonne,  une  civilisation  cellibé- 
rique  ou  ibéro- ligure,  propre  et  originale.  La  découverte 
de  MM.  Lasne  et  Dangibeaud  viendrait  confirmer  cette  hypo 
thèse  3. 

Mais  mon  devoir  est  dajouter  immédiatement  que  je  ne 
peux  pas  garantir  l'antiquité  de  ce  texte.  Qu'il  soit  antérieur 
à  la  Renaissance,  c'est  vraisemblable.  Qu'il  soit  postérieur  à 
l'ère  romaine,  ce  n'est  pas  impossible.  La  pierre  sur  laquelle 
il  se  lit  a  dû  servir  pendant  longtemps  d'appui  de  fenêtre;  elle 
est  criblée  de  traits  et  de  lignes  qui  indiquent  qu'on  s'est 
souvent  amusé  à  y  tracer  des  graffili.  J'aperçois  par  deux  fois 
sur  la  pierre^,  mais  très  légèrement  gravées  et  sans  aucun 
rapport  de  forme  avec  l'autre  texte,  les  lettres  P  B  0 1  //, 
P.  Don...  qui  peuvent  signifier  P(ierre)  Bon  ou  quelque  chose 
de  semblable,  et  ce  voisinage  moderne  m'inquiète  pour  notre 
inscription.  Enfin,  il  n'est  aucun  des  six  signes  qu'elle  présente 
qui  ne  se  trouve  employé  au  Moyen- Age  comme  marque  de 
tâcheron  4.  II  est  vrai  que  les  marques  de  tâcherons  sont  isolées 
et  que  nous  avons  là,  visiblement,  un  accoUement  voulu  de 
caractères  5,  Mais  qui  nous  dit  que  quelque  désœuvré  ne  se  sera 
pas  amusé  à  graver  côte  à  côte  quelques-uns  des  signes  usités 
chez  les  carriers  de  son  temps 6?  Je  soumets  donc  mes  inquié- 


i.  11  semble  que,  chose  curieuse!  certaines  lettres  de  l'alphabet  ibérique  aient  été 
employées  comme  signes  de  ponctuation  dans  quelques  inscriptions  de  Bordeaux 
(CorpuSf  XIII,  G98,  O27,  802;  cf.  les  Inscriptions  romaines  de  Bordeaux,  t.  II,  p.  450,  et 
n""  92,  1 1  2  et  i52).  —  Traces  de  cet  alphabet  se  retrouveront  aussi,  je  crois,  en  faisant 
un  examen  attentif  des  marques  de  potiers  (cf.  Bohn,  p.  899,  n°  3108). 

3.  Pour  n'avoir  pas  l'air  de  reculer  devant  un  effort,  je  donnerai,  dans  ce  cas,  la 
notation  SPILLT  à  l'inscription,  en  attribuant,  bien  entendu,  une  plus  grande  pro- 
babilité aux  deux  premières  lettres.  La  place  de  la  troisième,  sa  très  lointaine  ressem- 
blance avec  ri  d'Obulco  :  =A  (ïl"'^"^'"'  P-  '07),  me  font  songer  à  cette  noiation. 
Ai-je  besoin  de  dire  avec  quelles  ri'>erves? 

3.  I*  Un  peu  en  bas  et  à  gauchtf  de  linscription;  2'  tout  à  fait  au  bas  de  la  pierre,  et 
renversé. 

4.  En  dernier  lieu,  sur  ces  marques,  Enlart,  Manuel,  Architecture,  t.  I,  1902,  p.  71  : 
«  Le  tâcheron  qui  dressait  la  pierre  de  taille  y  gravait  sa  marque,  dans  le  but  inté- 
ressé de  faire  constater  la  somme  de  son  travail.  »  Je  ne  peux  pas,  jusqu'à  nouvel 
ordre,  présenter  cette  explication  comme  certaine. 

5.  J'ajoute  que  notre  inscription  est  beaucoup  plus  profondément  gravée  que  ne 
le  sont  d'ordinaire  les  marques  de  tâcherons. 

G.  On  sait,  du  reste,  les  rcmanpiables  analogies  qui  existent  entre  les  marques  des 
tâcherons  et  les  alphabets  occidentaux  ou  méditerranéens.  Mais  il  est  bon,  à  ce 
propos,  de  lire  les  remarques  fort  justes  que  M.Wcill  vient  d'écrire  sur  les  analogies 
do   hasard   que    peuvent   présenter  les   signes   linéaires   (Revue  arrhéologique,    mars- 


NOTES    GALLO-HOMAINES  l35 

tudes  à  de  plus  compétents.  J'ai  simplement  voulu,  ici,  ne  pas 
laisser  ignorer  ce  document'.  Le  hasard  d'une  découverte 
ultérieure  en  fixera  seul  le  véritable  caractère. 

avril  1908,  p.  aSi).  Notez  aussi  les  figurations  linéaires  des  haches  dans  les  murs  d 
Cnosso  (L'Anthropologie,    1992,  p.  a5). 

A  titre  de  document  et  pour  ne  pas  perdre  cette  bonne  fortune,  nous  publions 
ci-joint  (p.  i3i-i3?^  un  corpus  de  marques  de  tâcherons,  notamment  du  pays  bordelais, 
que  notre  ami  et  collègue  M.  Brutails  a  bien  voulu  relever  et  dresser  pour  la  Revue. 
1.  Ces  lignes  étaient  imprimées  lorsque  M.  Dangibeaud  m'a  écrit,  le  21  mars  igoS  : 
«  Je  dois,  à  ce  propos,  vous  communiquer  une  petite  découverte  que  j'ai  faite  hier  sur 
le  mur  d'une  église,  à  Bougneau,  près  Pons.  J'ai  relevé  un  signe  pareil  au  premier 
signe  de  l'inscription  de  Toulon.  La  pierre  sur  laquelle  il  se  trouve  est  au  moins  du 
XV"  siècle,  le  portail  est  bien  de  cette  date,  mais  le  mur  pourrait  ("tre  antérieur.  Ce 
signe  est  isolé.  Je  n'ai  pas  vu  un  seul  autre  signe  pouvant  être  interprété  comme 
marque  de  tâcheron.  Du  reste,  celles-ci  sont  rares  en  Saintonge.  »  Ci-dessous  le  signe 
en  question  : 


L 


11  ne  m'a  paru  y  avoir  aucun  rapport  entre  nos  signes  et  les  Mordtbrenner  Zeichen 
de  l'Allemagne  (voir  la  vieille  et  curieuse  brochure  allemande  Der  Mordtbrenner 
Zaichen  und  Losange,  MDXL);  mais  je  suis  peu  renseigné  sur  ces  derniers. 

Au  dernier  moment,  M.  Omont  veut  bien  me  signaler,  à  la  bibliothèque  de  Calais 
(Catalogue  général  des  manuscrits  des  départements,  t.  XLl,  supplément,  t.  II,  190.3, 
p.  16):  ms.  78  «  Des  sigles  et  marques  de  tailleurs  de  pierres,;)  par  le  D'Adolphe 
Dévot,  85  p.,  avec  dessins  dans  le  texte.  Le  même  M.  Omont,  avec  son  obligeance 
coutumière,  me  signale  les  brochures  suivantes  :  Rziha,  Stii<lirn  Hier  Stcinmetz- 
Zeiclien,  Vienne,  i883  ;  Neuwirth,  Die  Sat:ungcn  des  Rcgenshurgcr  Sleinmclzcntages 
iml.  1U59,  Vienne,  1888;  Pfau,  Dos  gothische  Steinmelzzeichen,  Leipzig,  1895.  Q.  n.  v. 


SUR  QUELQUES  NOMS  DE  LIEUX  MÉRIDIONAUX 


1°  Lauri  mons,  Cypresselum 

L'étude  des  noms  de  lieux  jettera,  le  jour  où  on  voudra 
l'entreprendre  sur  des  statistiques  complètes,  une  vive 
lumière  sur  l'histoire  religieuse  de  notre  pays.  Aux  portes 
de  Bordeaux,  nous  avons  un  exemple  des  services  qu'elle  peut 
rendre  à  la  connaissance  de  nos  «  antiquités  sacrées». 

Face  à  Bordeaux,  de  l'autre  côté  de  la  Garonne,  sur  le  flanc 
des  coteaux  qui  dominent  la  ville,  se  trouvent,  séparées  par 
une  seule  vallée,  les  deux  localités  de  Lormont  et  du  Cypressat. 
Lormont,  c'est  lauri  ou  laureus  mons\  la  montagne  des  lau- 
riers; le  Cypressat,  c'est  cupresselum,  le  bois  de  cyprès.  L'un 
et  l'autre  nom  sont  le  souvenir  de  bois  aux  feuillages  vivaces, 
plantés  en  face  du  vieux  Bordeaux  gallo-romain. 

Je  n'hésite  pas  à  croire  que  c'étaient  deux  bois  sacrés  :  le 
laurier  était  cher  surtout  à  Apollon,  le  cyprès  à  Diane,  sa 
sceur^.  Ces  deux  essences  se  mêlaient  dans  les  bocages  divins 
de  Daphné^  :  elles  voisinaient  dans  les  faubourgs  sacrés  de 
Bordeaux.  Et,  chose  vraiment  curieuse,  pendant  tout  le  Moyen- 
Age,  le  Cypressat  était  un  endroit  consacré,  et  les  branches 


1.  J'ai  toujours  cru  que  Sidoine  Apollinaire  désignait  Lormont  lorsqu'il  raconte 
quQ,  du  haut  de  la  ville  de  Bourg,  aspiciam  Montem  Lauri  (on  voit  très  bien  Lormont 
de  Bourg);  mais,  dans  ce  cas,  il  faudrait  interpréter  la  suite,  spatiabor  in  islis  fron- 
dibus,  au  figuré  tCarmina,  XXII,  2i5;.  —  Le  Moyen-Age  paraît  avoir  dit  Laureus  Mons 
(Brutails,  Cartulaire  de  Saint- Seurin,  p.  357,  368). 

2.  Encyclopœdie  Wissowa,  t.  II,  c.  i^34;  cf.  l'article  Cyprcsse.  Il  n'y  a  dans  cet 
axticlc,  d'ailleurs  excellent,  aucune  donnée  précise  sur  le  culte  du  cyprès  en  Gaule. 
Mais  l'auteur,  M.  Olck,  rappelle,  après  Lajard,  les  monnaies  ibériques  et  lusita- 
niennes, qui  présentent  le  cyprès.  Je  ne  suis  pas  sûr  que  le  symbole  soit  emprunté  aux 
Pliéniciens.  Cf.  Ucvuc,  1903,  p.  375,  n.  4.  —  Il  est  fort  possible  qu'en  Gaule  le  cyprès 
ait  été  d'abord  consacré  à  quelque  divinité  indigène,  assimilée  plus  tard  à  Diane  ou 
à  Vénus.  —  11  y  a  une  mulalio  Cypresseta  entre  Avignon  et  Qrangc  {Itinéraire  de  Jéru- 
salem, p.  559).  —  M.  de  Gérin-Uicard  m'informe  que,  au  moins  dès  le  xv*  siècle, 
il  existait  à  Mimet  (entre  Aix  et  Marseille;  cf.  lievue,  1903,  381)  une  Notre-Dame 
du  Cyprès. 

3.  Cf.  Godefroy,  Code  Théodosien,  X,  i,  13.  Sur  l'association  du  cyprès  et  du 
laurier,  des  arbres  d'Apollon  et  de  Diane,  cf.  Olck,  col.  1936,  'gSo,  etc. 


NOTES    GALLO-ROMAINES  187 

d'arbres  qu'on  y  cueillait  étaient  regardées  par  les  patrons  de 
navires  qui  quittaient  Bordeaux  comme  une  marque  de  «  gloire 
et  victoire  »  « . 


2^  Oppidum  Ratis 

L'édition  d'Aviénus  donnée  par  Holder  est  bonne,  mais  elle 
a  le  tort  de  substituer  au  texte  vrai  le  texte  corrigé.  J'aimerais 
mieux  avoir  sous  les  yeux  le  document  lui-même,  si  fautif 
qu'on  le  crût,  et  ne  pas  être  obligé  de  lire  d'abord  le  texte  revu 
et  corrigé.  Voici  le  passage  relatif  à  la  région  des  Bouches-du- 
Rhône,  tel  que  la  tradition  le  donne  (700-702)  : 

Gens  hinc  Nearchi,  Bergineque  civitas, 
Salyes  atroces,  oppidum  priscum  Ra, 
Mastrabalae  paludes,  lerga  celsiim  prominens. 

Et  voici  ce  que  devient  ce  texte  chez  Holder  : 

Gens  hinc  Avatici,  Bergineque  civitas, 
Salyes  atroces,  oppidum  Mastrabalae 
Priscum  paludis,  etc. 

1°  Pourquoi  refuser  aux  Nearchi  l'existence?  Connaissons- 
nous  si  bien  l'onomastique  des  peuples  ligures  pour  nous 
effrayer  de  ce  nom  à  apparence  grecque? 

2°  Pourquoi  Festus  n'aurait-il  pas  nommé  V oppidum  voisin 
de  l'étang  de  Mastrabala?  Et  puis  oppidum  paludis,  est-ce  bien 
une  bonne  locution? 

3°  Pourquoi  ne  pas  admettre  un  oppidum  priscum  dans  cette 
région,  et  dont  le  nom  commencerait  par/?a...?  On  n'en  connaît 
pas.  Mais  que  l'on  cherche  d'abord.  Et  si  les  textes  classiques 


I .  «  Anciennement  les  pilotes  des  navires,  pour  monstrer  la  gloire  et  victoire  qu'ils 
croyoient  avoir  d'avoir  esté  à  Bourdeaux,  s'en  relournans  chargés  de  bons  vins  de 
graves,  qui  se  recueillent  en  psïs  bourdelois,  ou  autres  marchandises,  prenoicnt  une 
branche  de  cyprès  d'une  forest,  qui  est  proche  de  la  mer  [c'est-à-dire  mare  vocatum 
Geronda,  Bouillons,  p.  25|,  appelé  le  Cypressat  :  el  fut  introduit  un  droit  par  honneur 
donné  au  roy  pour  ladicle  branche.  »  Supplément  des  chronique[s],  etc.,  par  Darnal,  iGso, 
f*  II,  v"  .  —  Les  romanciers  du  Moyen -Age  faisaient  essir  du  Cypressat  la  biche 
blanche  qui  montrait  à  Roland  et  à  son  armée  le  passage  de  la  Garonne.  Ce  qui  nous 
rappelle  la  biche  d'Artémis.  Cf.  Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  l  I,  1877,  p.  a88  ; 
Reime  des  Études  anciennes,  189g,  p.  289.  —  11  y  a  toujours  un  bois  au  Cypressat,  mais 
il  ne  renferme  plus  qu'im  seul  cyprès. 


l38  KEVLE  DES  ÉTIOLS  ANCIENNES 

n'en  donnent  pas,  qu'on  fouille  les  vieilles  chartes.  —  En  voici 
un,  précisément,  qu'elles  nous  offrent.  C'est  la  localité  des 
Saintes -Maries,  qu'elles  appellent  Ratis  (cf.  Revue  des  Études 
anciennes,  1901,  p.  342).  Et  si  je  lis  dans  le  périple  de  Festus 
oppidum  Ra[tis,  cet  oppidum  est  bien  à  sa  place,  puisque  Festus 
part  d'Arles  et  va  à  Marseille,  en  citant  les  particularités  de  la 
région  qui  borde  le  fleuve  et  la  mer.  —  On  m'objectera  que 
le  rivage  des  Saintes -Maries  n'était  point  formé  au  v'  siècle 
avant  notre  ère  :  il  y  a  beau  temps,  je  l'espère,  que  les  légendes 
géologiques  créées  au  xix"  siècle  sur  le  delta  du  Rhône  ne 
sont  plus  articles  de  foi.  —  On  m'objectera  que  les  vers 
deviennent  faux  :  qu'on  supprime  terga,  qui,  d'ailleurs,  fait 
double  emploi  avec  prominens,  et  qu'on  écrive  : 

Mastrabalae  palades,  celsiim  prominens 
Quod  incolentes  Cecylistriuni  vocant. 


3°  Boii  à  La  Teste  de  Buch 

Dans  un  livre  fort  bien  fait,  et  que  son  titre  modeste  a 
seul  empêché  d'attirer  l'attention  des  érudits,  M.  Dubarat" 
expose  les  raisons  qui  militent  pour  et  contre  l'identification  au 
pays  de  Buch  et  à  La  Teste  de  Buch  de  la  Civilas  Boiorum  et  de 
son  chef- lieu  Boii.  Il  paraît  assez  disposé  en  faveur  de  celle 
identification.  Cependant  il  n'est  pas  encore  sans  quelque 
doute.  J'espère  que  le  texte  suivant  lèvera  ses  inquiétudes. 

11  m'est  signalé  par  M.  Brutails.  Il  se  trouve  dans  le  Grand 
Cartulaire  de  la  Sauve,  à  la  Bibliothèque  de  Bordeaux,  1^  i5 
recto.  Il  est  de  la  fin  du  xi"  siècle.  —  Il  s'agit  d'une  charte 
d'un  Guillaume  d'Aquitaine,  accordant  aux  moines  de  La 
Sauve  le  droit  d'acheter  des  poissons  librement  et  sans  payer 
de  redevance  apud  Burdegalam  vel  Boyas.  Ici  Boyas  ne  peut 
être  qu'une  ville,  et  le  centre  de  la  pêche  dans  la  région  de 
l'étang  d'Arcachon  :  c'est-à-dire  la  ville  de  La  Teste. 

G.  J. 

I.   Lf   Missel  de  Bayonne  de  /;V/.9,   igoi,  p.  fj  et  s. 


CHRONIQUE  DES  PAPYRUS' 


Les  travaux  dont  rend  compte  la  présente  chronique  ont  tous  paru 
dans  la  première  moitié  de  l'année  1902.  J'ai  fait  une  exception,  dont 
mes  lecteurs  ne  se  plaindront  pas,  pour  les  papyrus  de  Tebtounîs  et 
pour  ceux  de  Magdala.  Je  me  suis  surtout  attaché  à  faire  connaître 
les  textes  publiés  pour  la  première  fois.  On  ne  s'attend  certainement 
pas  à  trouver  dans  cette  chronique  la  mention  de  tous  les  articles  sur 
Bacchylide,  Hérondas,  etc.  Une  fois  publiés,  les  textes  littéraires, 
quand  ce  ne  sont  pas  de  tout  petits  fragments,  sortent  du  domaine  de 
la  papyrologie  et,  par  conséquent,  des  limites  de  notre  travail. 

A 

I.  Fouilles  et  trouvailles  de  l'année  1902. 

L'Angleterre,  l'Allemagne,  la  France,  ont  été  toutes  les  trois 
représentées  cette  année  sur  les  champs  de  fouilles  de  l'Egypte  gréco- 
romaine  2,  Les  fouilles  anglaises,  entreprises  au  nom  de  YEgypt 
Exploration  Fund,  ont  été  dirigées  par  MM.  Grenfell  etHunt.  C'est  dire 
qu'elles  ont  été  fécondes 3.  Elles  ont  commencé  dans  la  région 
comprise  entre  Seila^  (station  sur  le  chemin  de  fer  de  Ouasta  à 
Médinet-el-Fayoum)  et  Roubbayat,  le  long  de  l'ancien  canal  appelé 
Bahr  Ouardân.  Les  résultats  de  ces  premières  semaines  de  fouilles 
peuvent  se  résumer  ainsi  : 

1°  Découverte  d'un  cimetière  assez  pauvre  des  premières  dynasties 

1.  En  annonçant  cette  chronique  (iîeu.  Et.  anc,  t.  III,  p.  SSg-Sôo),  je  demandais 
aux  auteurs  de  brochures  et  de  publications  diverses  de  vouloir  bien  me  signaler 
leurs  recherches.  Quelques-uns  ont  répondu  à  mon  appel.  Je  remercie  particulière 
ment  MM.  Croncrt,  P.  M.  Meyer,  Lumbroso,  Kenyon,  Th.  Reinach,  Grenfell,  Hunl, 
Smyly,  Gustave  Lcfebvre.  M.  Camille  JuUian  m'avait  exprimé  le  désir  de  trouver  ici 
lin  résumé  des  renseignements  que  l'on  peut  recueillir  dans  les  textes  égyptiens  sur 
les  Gaulois.  Les  papyrus  de  cette  année  ne  m'ont  pas  donné  l'occasion  de  le  satisfaire. 
M.  Collinet  a  bien  voulu  me  fournir  quelques  notes.  Je  regrette  que  les  circonstances 
ne  m'aient  pas  permis  d'user  plus  amplement  de  sa  compétence.  J'ai  l'espoir  que, 
dans  l'avenir,  sa  collaboration  ne  me  fera  pas  défaut.  Je  dois  aussi  des  remerciements 
à  mon  collègue,  M.  Médéric  Dufour,  et  au  directeur  de  cette  revue,  M.  Georges  Radet. 

2.  Je  ne  parle  pas  des  fouilles  d'Alexandrie,  qui  n'ont  pas  donné  de  papyrus. 

3.  Compte  rendu  dans  Archlv  fur  Papyrusforschung,  II,  p.  i8i-i83. 

4.  Voyez  la  carte  publiée  dans  Fay&m  Toivns,  pi.  XVIII. 


I^O  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

(III*  ?)  dans  les  environs  de  la  fausse  pyramide  de  Seila,  qui  est  un 
mastaba  de  l'Ancien  Empire.  Les  antiquités  de  ce  temps  sont  assez 
rares  au  Fayoum,  et  l'histoire  de  celte  province  est  assez  mal  connue  «, 
pour  que  la  simple  constatation  d'une  nécropole  aussi  ancienne  ait 
son  importance. 

3°  Découverte  de  cimetières  romains  et  byzantins  au  nord-est  de  Seila. 

3"  A  Manashinshaneh  (ancienne  Tanis^),  un  cimetière  plolémaïque 
a  fourni  des  cartonnages  de  momies  en  papyrus  3.  Les  lombes  romai- 
nes et  byzantines  ont  donné  des  portraits  peints,  des  verreries  et  des 
objets  divers. 

A  Khamsin  (peut-être  l'ancienne  Ker/.eOcîjotç^),  à  six  milles  à  l'ouest 
de  Tebtounis,  dans  le  bassin  de  Gharaq,  Grenfell  et  Hunt  ont  exploré 
un  cimetière  de  crocodiles  5  momifiés  comme  ceux  de  Tebtounis  et 
contenant  des  papyrus  qui  doivent  dater  de  90-60  avant  J.-C,  en 
sorte  qu'ils  complètent  la  série  de  Tebtounis,  qui  va  de  i3o  à  90.  Les 
tombes  humaines  ont  fourni  quelques  cartonnages.  Grenfell  et  Hunt 
avaient  déjà  exploré  le  cimetière  plolémaïque  en  19006. 

Du  Fayoum,  la  fouille  a  été  portée  dans  la  vallée  du  Kil,  k  El-Hibe h,  en 
face  de  Fechn.  Les  tombes  ptolémaïques  ont  encore  donné  une  abon- 
dante moisson  de  cartonnages,  qui  promettent  une  belle  collection  de 
textes  du  m'  siècle.  Cette  dernière  trouvaille  marquera  une  date.  La 
nécropole  plolémaïque  d'Hibeh  est  le  premier  cimetière  de  ce  temps 
qui  ait  élé  méthodiquement  exploré  dans  la  Haute- Egypte,  et  il  est 
agréable  de  constater  que  les  cartonnages  des  momies  y  sont  aussi 
riches  que  dans  le  Fayoum.  Ce  n'est  certes  pas  la  première  fois  que 
l'on  trouve  dans  la  vallée  des  momies  de  ce  genre;  je  sais  que 
MM.  Gautier  et  Jéquier  en  avaient  recueilli  dans  leurs  fouilles  de 
Lisht;  elles  ont  dû  être  portées  à  Gizeh.  Malheureusement,  il  y  a  bien 
peu  de  temps  que  les  égyptologues  ont  appris  la  valeur  de  ces  parures 
de  carton.  Le  Musée  du  Caire  doit  avoir  dans  ses  magasins  des 
richesses  inédites. 


I.  Cf.  Grenfell-Hunt,  Fayûm  Towns  and  t^eir  Papyri,  Introduct,  p.  3-5. 
a.  Cf.  plus  bas,  sect.  V,  p.  a3. 

3.  Le  lecteur  sait  sans  doute  fort  bien  ce  que  sont  ces  cartonnages:  ce  sont  des 
cartonniiges  pareils  qui  ont  fourni  la  grande  majorité  des  papyrus  ptolémaïques 
du  Fayoum.  On  peut  voir,  à  ce  sujet,  l'introduction  de  MahalTy  à  la  publication  des 
papyrus  de  FI.  Pétrie,  ou,  si  l'on  veut,  une  notice  sur  les  fouilles  de  MédinetGhordn 
et  de  Médineten-Nahas,  parue  dans  le  Bulletin  de  l'Université  et  de  l'Académie  de  Lille, 
juillet  1902,  p.  334,  où  j'ai  essayé  de  faire  connaître  les  traits  généraux  de  la  méthode 
des  fouilles  pour  le  papyrus.  (Corriger  les  fautes  d'impression  avec  Vcrratum  paru 
dans  le  numéro  d'octobre  igoa). 

4.  Voir  plus  bas,  sect.  V,  p.  a3. 

5.  Cf.  E'jypl  Exploration  Fund,  Archxological  Ueport,  1900-1901,  p.  6-7. 

6.  Sur  les  cimetières  de  crocodiles,  voir  :  Alhenxam,  1900,  pp.  600-1  ;  Archiv  f. 
Papyrusforschung,  I,  37G-8  (Grenlell  et  Hunt);  Grenfcll-Hunt,  The  Tebtuiiis  Papyri, 
part.  I,  préface,  p.  i-3,  et  P.  Jouguet,  «apport  sur  deux  missions  au  Fayoum  (C.  U. 
Acad.  Inscr.  et  B.-L.,   190a,  p.  34Gj. 


CHRONIQUE    DES    PAPÏRUS  llil 

Les  fouilles  allemandes  ont  été  dirigées,  au  nom  du  Musée  de 
Berlin,  par  M.  Otto  Rubensohn,  à  Baln-IIerit,  au  nord-ouest  du 
Fayoum,  dans  la  région  du  lac.  Ce  kôm  est  déjà  connu  par  les  fouilles 
de  Grenfell  et  Hunt,  qui  ont  démontré  qu'il  cache  l'ancien  village 
de  Théadelpfiie.  Le  seul  compte  rendu  de  celte  campagne  qui  me  soit 
connu  est  celui  qui  est  publié  dans  le  Jahrb.  d.  Kaiserl.  Deuls. 
archseol.  Inst.^.  Dans  ce  rapport  général  sur  les  trouvailles  gréco- 
romaines  en  Egypte,  M.  Rubensohn  fait  peu  de  place  aux  papyrus,  et 
il  ne  parle  pas  de  ceux  qu'il  a  trouvés.  En  revanche,  il  y  décrit  les 
intéressantes  peintures  mises  au  jour  par  lui  dans  une  des  maisons 
du  village.  Deux  sont  reproduites  d'après  d'excellentes  photographies. 

Les  fouilles  françaises  ont  élé  entreprises  au  nom  et  aux  frais  de 
l'École  d'Athènes  et  du  Ministère  dé  l'Instruction  publique,  qui  m'en  a 
confié  la  direction.  A  la  lin  de  janvier,  M.  Gustave  Lefebvre,  membre 
de  l'École,  est  venu  me  rejoindre  et  a  partagé  avec  moi  la  conduite 
des  travaux.  Le  mois  de  janvier  1902  a  été  employé  à  achever  la 
fouille  de  Médinel-Ghorân^,  kôm  situé  dans  le  bassin  de  Gharaq,  à 
6  kilomètres  environ  à  l'ouest  de  Médinet-Ma'di.  J'y  ai  déblayé  en 
quinze  jours  quelques  maisons  3  et  découvert  une  sorte  de  porte 
monumentale  que  je  crois  être  les  restes  du  propylon  assez  mesquin 
d'un  temple  de  l'époque  ptolémaïque.  Autour  de  cette  ruine  s'étaient 
groupées,  à  une  époque  plus  récente,  des  constructions  assez  pauvres. 
J'ai  recueilli  dans  les  déblais  les  fragments  très  mutilés  de  manuscrits 
coptes  sur  papyrus;  mon  ami  M.  Pierre  Lacau  y  a  reconnu  les  débris 
de  V Apocalypse  de  Jean,  en  dialecte  du  Fayoum. 

Nous  avons  ensuite  porté  notre  camp  à  Mçdinet-en-Nahas ,  à  l'extré- 
mité ouest  du  bassin  de  Gharaq,  à  deux  heures  de  Médinet-Ghorân. 
Ce  kôm  marque  la  place  de  l'antique  Magdala  ^. 

J'ai  dit  ailleurs  5  quels  avaient  été  les  résultats  de  ces  fouilles  : 

1°  Découverte  d'un  temple  fondé  avant  Évergète  II,  consacré  tour  à 
tour  au  dieu  thrace  Héron,  confondu  peut-être  avec  une  divinité  locale, 
puis  à  Sérapis,  en  même  temps  qu'aux  Dioscures.  Le  temple  est  orné 
d'intéressantes  peintures  accompagnées  de  graffiti.  Le  propylon  a 
gardé  les  testes  d'une  dédicace  et,  encastrée  dans  un  de  ses  piliers, 
une  stèle  qui,  sous  Ptolémée  Alexandre,  assurait  au  sanctuaire  des 
privilèges  importants. 


I.  T.  XVII,  1903,  p.  46,  47. 

a.  P.  Jouguet,  Fouilles  au  Fayoum,  Rapport  sur  les  fouilles  de  Médinet-Ma'di  et  de 
Médinet-Ghorân,  1900  1901.  Cet  article  doit  paraître  dans  le  prochain  Bulltlin  de 
Correspondance  hellénique.  J'ai  dit  dans  ce  rapport  ce  que  l'entreprise  doit  à  M.  Liard, 
à  M.  HomoUe,  à  M.  Maspero. 

3.  Plans  dans  le  rapport  cité. 

4.  Voir  sect.  V,  p.  aS. 

5.  C.  R.  Acad.  Inscr.  et  B.-L.,  1902  (séance  du  27  juin),  p.  346.  Rapport  sur  deux 
missions  au  Fayoum  (abrégé  en  :  Jouguet,  Rapport). 


1^3  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

2"  Exploration  de  la  nécropole  ptolémaïque,  qui  nous  a  fourni  «;i^ 
grand  nombre  de  cartonnages  en  papyrus;  puis  d'un  cimetière  de 
crocodiles,  malheureusement  très  pauvre  et  qui  ne  nous  a  donné 
qu'un  seul  rouleau  de  papyrus,  trouvé  dans  le  remblai  d'une 
tombe. 

Une  trouvaille  curieuse  a  été  faite  par  le  Service  des  Antiquités  à  la 
pyramide  à'Oiinas.  M.  de  Vogiié  a  parlé,  à  l'Académie  des  Inscriptions 
et  Belles-Lettres  »,  de  papyrus  araméens,  qui  lui  ont  été  communiqués 
par  M.  Maspero  et  proviennent  de  cette  fouille  :  il  y  avait,  dans  le  lot, 
beaucoup  d'hiératique,  un  peu  de  démotique,  un  peu  de  grec,  et, 
d'après  les  caractères  des  écritures  égyptiennes.  M,  Maspero  assigne 
à  l'ensemble  une  date  qui  flotte  entre  le  ni'  et  le  ii*  siècle.  M.  de  Vogiié 
arrive  au  même  résultat  pour  l'araméen. 

Les  plus  grandes  découvertes  ne  sont  pas  toyjours  faites  par  les 
archéologues,  et  l'on  sait  que  les  plus  beaux  papyrus  de  nos  Musées, 
exhumés  par  des  fouilleurs  clandestins,  ne  sont  venus  dans  les  collec- 
tions européennes  que  par  voie  d'achat.  M.  Th.  Reinach  a  insisté 
éloquemment  sur  le  devoir  qui  s'impose  à  notre  Institut  archéologique 
et  à  l'Administration  de  nos  Musées  2  de  surveiller  le  marché  égyptien. 
Il  avait  auparavant,  pour  sa  part,  recueilli  chez  les  marchands  un 
bon  nombre  de  pièces  intéressantes  3,  et  la  vallée  du  Nil  paraît  l'attirer. 
Souhaitons  qu'elle  le  retienne  quelque  temps  et  que  le  savant  helléniste 
soit  à  son  tour  tenté  de  prendre  la  pioche  de  l'explorateur  ^. 

On  a  beaucoup  parlé  d'achats  faits  par  le  Musée  de  Berlin.  N'ayant 
à  ce  sujet  que  des  renseignements  vagues,  je  préfère  n'en  dire  rien. 
On  me  permettra,  pour  fijiir,  de  signaler  une  heureuse  saisie  faite  par 
l'Administration  des  Antiquités  et  qui  a  mis  entre  ses  mains  des 
papyrus  provenant  de  Théadelphie. 

Naturellement  les  documents  révélés  par  toutes  ces  trouvailles  n'ont 
pas  encore  pu  être  publiés.  Quelques  papyrus  de  Magdôla,  lus  et  com- 
mentés par  M.  Lefebvre  et  par  moi,  vont  paraître  dans  un  prochain 
numéro  du  Bulletin  de  Correspondance  hellénique,  où  nous  avons 
l'intention  de  publier  provisoirement,  avant  d'en  faire  un  volume 
et  à  mesure  de  leur  déchiffrement,, les  principaux  documents  trouvés 
dans  nos  fouilles  5.  Comme  nous  avons  pu  distribuer  les  tirages  à 

I.  C.  R.  (séance  du  a  mai  190a),  p.  2/J7. 

9.  flev.  Et.  gr.,  XV,  1901,  p.  61. 

.3.  C.  n.  Acad.  Inscr.  (séance  du  aS  mai  190a),  p.  2']-]. 

/j.  J'ai  acheté  l'année  dernière,  à  Médinet-elFayoum,  un  petit  lot  d'ostraka  prove- 
nant do  Théadelphie,  analop:ues  aux  ostraka  de  Sodincnt  et  à  ceui  qui  spnt  publiés 
dans  Fjyiim  Towns,  n"  a'i-'io.  Ces  textes  mentionnent  tous  Appien,  exégete  d'Alexandrie. 
On  a  des  raisons  de  les  dater  du  iv*  siècle.  Mes  transcriptions  et  le  commentaire 
doivent  paraître  dans  le  Bullelin  de  V Institut  français  du  Caire. 

5.  Nous  espérons,  dans  le  cours  de  l'aimée,  donner  la  description  du  tonii)lc  de 
N'ahas,  les  inscriptions,  une  reproduction  des  peintures  d'après  des  pliolographies  et 
les  dessins  et  aquarelles  que  nous  devons  à  M"*  .lou^uet. 


CHRONIQUE    DES    PAPYHUS  l43 

part  de  ce  travail,  je  le  ferai  entrer  dans  le  cadre  de  la  présente 
chronique  >.  Toutes  les  pièces  publiées  sont  des  pétitions  adressées 
au  roi,  apostillées  par  le  stratège.  Elles  datent  de  la  fin  du  règne 
d'Évergète  I"  et  des  premières  années  de  Philopator. 

II.  Recueils. 

En  1899-1900,  Mrs.  Phœbe  A.  Ilearst  mettait  à  la  disposition  de 
Grenfell  et  de  Ilunt  un  crédit  qui  leur  permettait  d'explorer  à  fond  le 
kôm  à'Oum-el-Baragal,  au  sud  du  Fayoum,  et  les  nécropoles  qui 
l'avoisinent.  La  fouille  était  entreprise  au  nom  de  l'Université  de  Cali- 
fornie :  c'est  une  des  plus  belles  de  celles  qu'ont  dirigées  les  savants 
d'Oxford.  Même  avant  qu'aucun  des  documents  trouvés  ne  fût  connu, 
on  pouvait  dire  que  celte  campagne  faisait  époque  2  :  Flinders  Pétrie, 
à  Kahoun  et  à  Gourob,  avait  eu  le  premier  l'idée  d'exploiter  méthodi- 
quement les  cartonnages  des  momies  grecques;  Grenfell  et  Hunt,  à 
Oxyrhynchos,  avaient  découvert  le  principe  de  Yafsh^,  qui  permet 
une  fouille  réglée  dans  les  kôms;  à  Oum-el-Baragat,  il  leur  était  donné 
de  trouver  le  parti  que  les  chercheurs  de  papyrus  peuvent  tirer  d'une 
nécropole  de  crocodiles.  Pour  la  première  fois  les  momies  de  ces  ani- 
maux apparaissaient  bourrées  de  papyrus  inscrits  :  toute  une  précieuse 
paperasserie  sortait  du  sable  où  les  siècles  nous  l'avaient  gardée. 

Les  papyrus  trouvés  à  Oum-el-Baragat  se  partagent  en  trois  classes  : 

r  Ceux  qui  proviennent  du  kôm,  i-iii''  siècle  après  J.-C. 

2"  Ceux  qui  proviennent  des  cartonnages  de  momies  humaines, 
m"  et  11°  siècle  avant  J.-C. 

3°  Ceux  qui  proviennent  des  crocodiles,  11'  siècle  et  i"  avant  J.-C. 

Ce  sont  ces  derniers  que  Grenfell,  Hunt,  Smyly,  viennent  de  publier 
dans  un  volume  qui  forme  en  même  temps  le  volume  annuel  de 
VEgypt  Exploration  Fund  et  le  premier  des  publications  d'archéologie 
gréco-romaine  de  l'Université  de  Californie 4.  C'est  un  admirable  tra- 
vail :  tous  les  textes  sont  traduits  et  commentés  avec  cette  expérience 
érudite  que  l'on  connaît  par  tant  d'exemples.  Nous  essaierons  de  mar- 
quer quelques-uns  des  progrès  que  l'importance  des  trouvailles  et  la 
sagacité  des  éditeurs  ont  fait  faire  à  notre  connaissance  de  l'Egypte 
ptolémaïque.  Mais  le  monument  est  si  riche  qu'une  analyse  ne  saurait 


I .  Pierre  Jouguet  et  Gustave  Lefebvre,  Papyrus  de  Magdala  (B.  C.  H.  XXVI,  p.  95  et 
suiv.),  abrège  dans  la  suite  en  Magd. 

a.  Archiv.,  I,  p.  376-378,  Athenœum,  1900,  p.  Goo-i  ;  Archieological  Report,  1900 
1901,  p.  7. 

3.  Archxological  Report  pour  189G-1897,  p.  8.  —  Grenfell- Hunt,  Fayûm  Towns, 
introd.,  p.  24. 

4.  The  Tebtunis  papyri,  part.  I,  ediled  by  Bernard  A.  Grenfell,  Arthur  S.  Hunt 
.1.  Gilbart  Smyly,  London,  H.  Frowde;  New- York,  1902,  pp.  xix  et  674,  pi.  9,  in-4' 
(abrégé  dans  la  suite  on  Tebt  ). 


iMi  UEVLt:    DES    ÉTUDES    A>'CIENNES 

avoir  la  prétention  d'en  faire  connaître  tous  les  détails.  Les  crocodiles 
nous  ont  rendu  une  bonne  part  des  archives  non  pas  de  Tebtounis 
qui  est  le  village  ancien  marqué  par  le  kôm  d'Oum-el  Baragat,  mais 
de  Kerkcosiris,  un  village  voisin  que  les  éditeurs  identifient  avec 
Gharaq.  Le  dossier  du  comogrammaie  Menchès,  de  ses  prédécesseurs 
et  successeurs,  est  désormais  aussi  célèbre  que  celui  de  Ptolémée,  fils 
de  Glaucias,  et  des  Jumelles. 

Les  textes  sont  classés,  d'après  leur  nature,  en  plusieurs  sections. 
Après  les  textes  littéraires  viennent  les  ordonnances  royales.  C'est  là 
que  se  trouve  peut  être  la  plus  belle  pièce  du  volume  :  une  collection 
de  quarante  six  décrets  d'Évergète  II,  sur  les  sujets  les  plus  divers. 
Depuis  la  découverte  du  décret  de  Canope,  on  n'avait  fait  aucune 
trouvaille  de  cette  importance  pour  l'histoire  intérieure  de  l'Egypte 
grecque.  Encore  je  ne  sais  pas  si  l'abondance  et  la  variété  des  détails 
ne  doivent  pas,  à  ce  point  de  vue,  nous  faire  préférer  le  document 
de  Tebtounis. 

Puis  viennent  les  pièces  appartenant  à  la  correspondance  officielle, 
les  pétitions,  la  correspondance  privée.  La  plus  longue  section  du  livre 
est  la  sixième.  Elle  comprend  les  états  officiels  des  terres  et  cultures 
imposables,  dressés  généralement  dans  les  bureaux  des  comogram- 
mates.  Ces  documents  de  grande  étendue,  d'une  lecture  aride,  d'une 
interprétation  difficile,  fournissent  une  multitude  de  détails  qui  ont 
renouvelé  nos  connaissances  sur  l'administration  ptolémaïque  :  que 
sont  les  terres  royales,  les  terres  sacrées,  les  terres  des  clérouques,  com- 
ment elles  étaient  distribuées,  cultivées,  taxées,  nous  pouvons  le  voir, 
ou  du  moins  le  soupçonner  maintenant,  et  le  plu«  mince  mérite  des 
éditeurs  n'est  pas  d'avoir  démêlé  la  maladroite  arithmétique  de  Men- 
chès et  de  ses  scribes.  Un  mémoire  rejeté  en  appendice  à  la  fin  du 
volume,  résume  et  commente  les  résultats  de  ce  travail.  Les  listes 
d'impôts  (VIP  section)  tiennent  aussi  une  grande  place  dans  Tebtunis. 
Les  contrats  sont  peu  nombreux,  mais  bien  représentés  par  un  contrat 
de  mariage,  qui,  avec  le  texte  partagé  entre  Genève  et  Munich  »,  est  le 
seul  que  nous  ayons  pour  l'époque  grecque.  Les  comptes  de  toute 
espèce  forment  la  dernière  section.  L'économie  politique  et  privée 
trouverait  dans  ces  textes  une  m'ùie  inépuisable.  Les  éditeurs  ont 
exposé  dans  un  second  appendice  un  des  plus  importants  résultats 
acquis,  qui  est  de  corriger  l'idée  erronée  que  l'on  se  faisait  jusqu'à 
présent  du  rapport  de  l'argent  et  du  cuivre  à  l'époque  ptolémaïque. 

L'Administration  du  Musée  de  Berlin  a  publié  le  I.V  fascicule  du 
tome  111  des  Gricchische   i'rlmnden^;  il  est  dû  tout  entier  à  Ulrich 

I.   Nicole,  Pap.  Gcn'cve,  n'  21,  et  Wilckon,  Archiv,  I,  p.  62/4. 

i.  Acgyfjtisrhe  l'rkundcn  oug  den  Koeniglichen  Musecn  :u  Berlin,  herausgegchcn  von 
drr  GeneralvenvnUuno,  gricchische  Vrkunden,  dritler  Uand,  ncunics  Hi-ll.  Ikrliri, 
\N  l'idiiiiiiin,  1902  (abré^'û  dans  la  suite  en  B.  G.  l  .,  111). 


CHKONIQUE    DES    l'.VPYUUS  l45 

Wilcken;  les  textes  publiés  proviennent  presque  tous  des  fouilles 
qu'avec  H.  Schaefer  il  a  dirigées  en  1899  à  Ahnasieh  (Heracleopolis 
magna).  On  sait  que  les  documents  trouvés  par  les  savants  allemands 
ont  été  embarqués  sur  un  navire  qu'un  incendie  a  détruit  dans  le 
port  de  Hambourg'.  Tous  les  originaux  sont  donc  perdus  ;  nous  avons 
pour  un  bon  nombre  les  copies  de  Wilcken,  copies  provisoires,  faites 
sous  la  tente,  mais  la  grande  expérience  de  l'auteur  permet  de  croire 
qu'elles  nous  donnent  l'essentiel.  Tous  les  textes  de  ce  fascicule  ne 
sont  pas  inédits  2,  quelques-uns  ont  déjà  été  publiés  par  Wilcken,  avec 
d'intéressants  commentaires,  dans  VArchiv  fur  Papyrusjorschung .  La 
même  revue,  dans  son  second  volume,  nous  donnera  les  autres. 

M.  Spiegelberg  a  publié  la  collection  des  textes  démotiques  de  la 
Bibliothèque  de  Strasbourg3.  Nous  le  citons  ici,  bien  que  ce  travail  ne 
soit  pas  de  notre  compétence,  parce  qu'on  y  trouve,  outre  quelques 
enregistrements  trapézitaires  en  grec,  deux  autres  pièces  grecques. 
En  outre,  Spiegelberg  a  lui-même  montré,  et  Wilcken  après  lui^, 
l'intérêt  qu'il  y  avait  à  comparer  les  formules  des  contrats  grecs  et 
celles  des  actes  démotiques. 

M.  Kenyon  a  rédigé  le  catalogue  des  papyrus  acquis  par  le  British 
Muséum  de  1894  à  1899  5.  Presque  tous  sont  publiés,  soit  dans  le 
tome  II  du  grand  catalogue  de  M.  Kenyon,  soit  dans  les  mémoires  de 
l'Académie  d'Irlande  par  M.  Mahaffy,  soit  dans  les  deux  premiers 
recueils  de  Grenfell  et  de  Hunt. 

Les  autres  papyrus,  selon  une  habitude  qu'il  faut  déplorer,  ont  été 
disséminés  dans  cent  périodiques,  dissertations  et  programmes  divers. 


IIL  Papyrus  littéraires. 

1°  Homère 

Tebl.,  Il,  IL  II,  95-210.  Fragments  de  cinq  colonnes  d'un  manus- 
crit sur  papyrus  qui  contenait  le  H'  livre  de  l'Iliade.  Le  texte  fait 
connaître  quelques  variantes.  —  V.  182.  11  était  différent  de  celui  de 


I.  Archiv  f.  Papyrus/.,  I,  p.  328-229.  M.  Wilcken  publie  dans  ce  travail  un 
fragment  du  roman  de  Ghariton,  Chaereas  et  Callirrhoé  (un  fragment  du  même 
roman  dans  Grenfell  et  Hunt,  Fayûm  Towns,  n»  la  ),  et  un  fragment  d'un  autre  roman 
perdu,  La  Belle  Chioné. 

3.  B.  G.  U.,  III,  gSG  =  Archiv  f.  Papyrus/.,  I,  p.  /io8  et  suiv.  ;  fi.  G.  U.  III,  96/»  = 
Archiv  I,  p.  43i  et  suiv.;  B.  G.  U.,  III,  965  =  Archiv,  I,  p.  427  et  suiv.;  B.  G.  U.,  III, 
966  =  Archiv,  I,  p.  42 1  et  suiv. 

3.  Die  demoiischen  Papyrus  der  Strassburger  Bibliothek,  hcrausgegeben  und  uebersetzl 
V.  M.  Spiegelberg,  Strasbourg,  1902. 

4.  Archiv,  II,  p.  142. 

y.  Catalogue  0/  additions  lo  the  Department  0/  inanuscripts  in  the  British  Muséum. 
1894-1899,  p.  495-543, 


llx6  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

nos  manuscrits  mais  le  papyrus  est  trop  mutile  pour  qu'il  soit  possible 
de  retrouver  la  leçon  qu'il  portait.  —  V.  i33.  La  leçon  d'Aristarque, 
"IXiiv,  est  corrigée  suivant  la  vulgale  'IXiou,  —  V.  306  de  nos  manus- 
crits (d'ailleurs  corrompu)  est  omis  par  le  papyrus.  —  Plusieurs 
signes  critiques  :  l'obcle,  la  c'.ttatj  r.epi'j~rf\)À'fr,^  l'àvTÎGiyij.a,  l'astérisque 
accompagné  de  l'obèle;  un  trait  oblique  pour  marquer  le  commen- 
cement des  paragraphes.  Quelques  i  adscrits  sont  omis. 

L'écriture,  en  général,  rappelle  l'Hypéride  du  Louvre.  L'A,  celui  du 
papyrus  du  Discours  contre  Philippidcs  (British  Muséum).  Le  texte 
a  été  trouvé  au  milieu  de  documents  de  la  fin  du  iV  siècle. 


2°  Sapho 

Depuis  que  W.  Schubart  a  communiqué  à  l'Académie  prussienne» 
les  fragments  de  Sapho  qu'il  a  déchiffrés  sur  un  morceau  de  parche- 
min acquis  par  le  Musée  de  Berlin  en  1896,  plusieurs  savants  3  se 
sont  occupés  de  ce  texte.  Je  ne  saurais  rappeler  et  discuter  toutes  les 
corrections,  restitutions  et  conjectures.  Le  plus  important  travail 
auquel  ce  morceau  ait  donné  lieu  est  sans  doute  celui  de  M.  Blass3. 
Blass  a  soumis  l'original  à  un  nouvel  examen,  et  a  gagné  un  assez 
bon  nombre  de  lectures  nouvelles;  il  a  donné  sa  copie  accompagnée 
de  notes  critiques,  une  restitution,  un  commentaire  4. 

Le  texte  se  trouve  sur  les  morceaux  de  deux  feuilles  cousues  en- 
semble et  couvertes  d'écritures  au  verso  comme  au  recto.  Malheu- 
reusement, des  trois  colonnes  du  verso  et  de  la  troisième  du  recto,  on 
n"a  plus  guère  que  des  débris  insignifiants  5.  Restent  deux  colonnes, 
qui  sont  assez  complètes  pour  avoir  gardé  un  reflet  de  la  beauté 
antique.  Le  manuscrit  paraît  dater  du  vu"  siècle  après  J.-G. 

On  a  pu  hésiter  à  décider  s'il  formait  un  rouleau  G,  ou  un  livre  ', 
En  tout  cas,  il  y  a  une  assez  grande  lacune  entre  la  colonne  I  et  la 
colonne  II,  et  nous  sommes  en  présence  de  deux  poèmes,  de  rythmes 
difFércnl.s,  mais  composés  tous  deux  de  strophes  de  trois  vers. 

Ces  trois  vers  sont:  colonne  1,  deux  glyconiens,  suivis  d'un  tétra- 

1.  w.  Schubart,  Neue  Bruchstiicke  der  Sappho  und  des  Alkaios  {Sitzungsb.  d.  K. 
Preuss.  Alcad.  d.  Wissensrh.,  1902,  X,  p.  195-309). 

2.  G.  Fraccaroli,  /  niiovifragmenli  di  Saffo  nei  pnpyri.  berlinesi  {Boll.  dijilol,  cl.  VIII, 
II,  p.  îôa-'îjg).  Jurcnka,  Zcilsch.  fur  ccslerr.  Gymnasium,  1902,  p.  389-398.  F.  Solmsen, 
liheinisches  Muséum,  LVII,  p.  SaS  (traite  en  particulier  du  f).  Th.  Reinach,  Rev.  Et.  gr, 
XV,  1902,  p.  Go. 

3.  Hermcs,  XXXVII,  1902,  p.  ii5C-ii79. 

!x.  Voir  encore  los  conjectures  de  G.  Vôrpcl,  Woch.  f.  cl.  philol,,  1902,  n*  21,  p.  588 
et  l'arliclo  de  Nicastro  ol  Castiplionc  dans  Atene  et  fioma,  1902,  n°  .'|o,  pp.  5.'ii-5.'iG. 

5.  Cf.  copondaiit  lilass,  qui  fait  ciuclqucs  conjectures  sur  la  troisième  colonne  du 
recto. 

G.  Schubart,  /.  c. 

7.   Blass,  l.  e. 


CHKONlQtE    DES    PAPYRUS  1^7 

mètre  éolien  acatalectique ;  colonne  II,  i'  -u-  4-  un  glyconien, 
2"  glyconien,  3°  phalccien.  Ces  mètres  font  penser  que  les  deux 
poèmes  étaient  rangés  dans  le  V"  livre  de  Sapho. 

Ils  ont  été  composés  au  sujet  du  départ  et  de  la  trahison  d'une 
amie.  Atthis  est  nommée  dans  la  colonne  II.  11  est  probable  que  c'est 
d'elle  aussi  dont  se  plaint  le  premier  poème,  plus  récent  que  le  second, 
écrit  avant  la  trahison  de  l'absente.  On  ne  saurait  analyser  ces  jolis 
vers.  Que  nos  lecteurs  se  reportent  à  la  traduction  que  M.  ïh.  Reinach 
en  a  donnée  dans  la  Revue  des  Études  grecques,  ou  mieux  au  texte  de 
Blass,  et  nous  permettent  de  nous  borner  à  deux  remarques  : 

1°  Dans  le  second  poème,  Sapho  parle,  au  début  du  moins,  à  la 
seconde  personne;  il  est  certain  qu'elle  ne  s'adresse  pas  à  Atthis.  Wila- 
mowitz  et  Schubart  avaient  supposé  qu'elle  parlait  à  une  autre  amie,  sa 
rivale  Andromcda.  Presque  tous  les  éditeurs  ont  rejeté  cette  explication, 
avec  raison,  semble-t-il.  Mais  on  restait  embarrassé  pour  expliquer  le 
subit  changement  de  personne  au  cours  du  poème.  Blass  a  supposé 
que  Sapho  se  parlait  à  elle-même,  et  dès  lors  tout  devient  fort  clair. 

2°  Tous  les  éditeurs  ont  mis  un  point  à  la  fin  du  vers  i/i  de  la 
colonne  II.  Cette  ponctuation  était  sans  doute  amenée  par  le  futur 
^âKr,-.(x<..  M.  Blass  a  lu  ^ipr^Tai  et  maintient  la  même  ponctuation,  qui 
ne  me  paraît  pas  respecter  le  mouvement  du  poème.  11  faut,  à  mon 
avis,  rattacher  la  strophe  i5-i7  au  développement  qui  commence  au 
vers  7,  Le  mot  os,  qui  lie  le  vers  i5  au  vers  i/i,  est  aussi  la  y)articule 
qui  sert  à  relier  entre  eux  les  divers  membres  de  phrase  dont  se 
compose  le  beau  nclairde  lune))  qui  précèùe  {odoq  oi...  à  o'iip'jx... 
TîOiXe'.st  ûé,  V.  i5,  rStCki  oï).  Je  sais  bien  qu'à  partir  du  vers  i5  le  sujet 
paraît  changer,  et  que  d'une  description  Sapho  passe  à  l'expression 
de  sa  douleur;  mais  si  le  clair  de  lune  lui  est  apparu  comme  l'image 
naturelle  de  la  beauté  d'Atthis,  c'est  qu'il  est  le  décor  de  sa  plainte, 
à  elle.  Laissons  donc  cette  plainte  dans  son  décor  ;  ne  supposons  pas 
chez  un  poète  le  lourd  souci  d'ordonner  les  idées  sans  les  mêler  et  de 
marquer  trop  nettement  les  transitions  de  l'une  à  l'autre.  Un  essai  de 
traduction  sur  le  texte  de  Blass,  modifié  comme  nous  l'indiquons,  fera 
mieux  saisir  notre  sentiment  : 

«  Sapho  I  que  de  fois  sa  pensée  est  venue  deSardes  vers  toi  ',  au  sou- 
venir du  temps  où  nous  vivions  ensemble,  où,  glorieuse,  elle  te  compa- 
rait à  la  Déesse  et  se  plaisait  tant  à  tes  chants.  Maintenant  elle  brille 
parmi  les  Lydiennes,  telle,  lorsque  le  soleil  est  tombé,  la  lune  aux  doigts 
de  rose,  fait  pâlir  les  étoiles.  Sa  lumière  règne  sur  la  mer  salée  comme 
sur  les  prairies  en  fleurs  ;  alors  se  répand  la  belle  rosée,  s'épanouissent 
roses,  cerfeuils  tendres  et  me.Ulot  fleuri  2,  et  souvent  agitée  au  souvenir 
de  l'aimable  Atthis,  le  désir  de  mon  cœur  me  fait  l'âme  toute  lourde...  » 

1.  Sapho  s'aposlrophc  elle-même. 

3.  C'est  ici  que  les  éditeurs  arrêtent  la  phrase. 


li|8  KEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

3"  Alcée 

En  même  temps  que  les  fragments  de  Sapho,  Schubart  '  a  commu- 
niqué à  l'Académie  de  Berlin  un  bout  de  papyrus  qui  contient  au 
verso  les  débris,  à  peu  prè^s  inutilisables,  de  deux  poèmes  d'Alcée. 

Le  texte  est  disposé  sur  deux  colonnes.  L'écriture  révèle  le  i"  ou 
!!•  siècle  après  J.-C.  Entre  les  deux  colonnes,  une  glose,  qui  nous 
apprend  que  l'un  des  deux  poèmes,  probablement  le  second,  a  été 
composé  à  l'occasion  du  premier  exil  du  poète,  quand,  après  la 
découverte  d'un  complot  contre  Myrsilos,  oii  il  était  engagé  avec 
vingt  de  ses  amis,  il  s'enfuit  à  Pyrrha.  Ce  détail  biographique  est 
nouveau, 

4°  Épigrammes 

Tebt.  3,  p.  10.  Fragment  d'un  recueil  d'épigrammes  alexandrines, 
3i  lignes,  commencement  du  i"'"siècle, 

La  seconde  est  connue  (A nlhol.  Pal.,  IX,  588;  Anihol.  Plan.,  IV, 
2,  5;  Pausanias,  VI,  i5).  Elle  est  d'Alcée  de  Messène  et  fut  composée 
sur  la  statue  du  pancratiste  thébain  Clcitomachos  (quelques  variantes). 
La  première  racontait  la  mort  de  Phaeton.  Elle  est  peut-être  du  même 
poète. 

La  troisième  (auteur  :  jctcttou;)  est  sur  une  œuvre  littéraire. 

La  quatrième  (auteur  :  jiâBsj),  sur  les  femmes  Spartiates. 

5°  Fragments  d'une  anthologie 

Tebt.,  I,  p.  I  et  suiv.  Tel  qu'il  est,  le  recueil  de  ces  courts  mor- 
ceaux choisis  paraît  complet.  Il  est  contenu  tout  entier  dans  une 
colonne  d'écriture  qui  ne  remplit  pas  les  trois  quarts  de  la  hau- 
teur du  papyrus.  Cette  colonne  est  précédée  par  une  autre  colonne 
donnant  une  copie  du  commencement  de  la  loi  d'Évergète  II.  Au 
verso,  liste  de  noms  propres  et  chiffres,  écrits  à  des  dates  diffé- 
rentes, et  011  l'on  reconnaît  plusieurs  mains.  L'écriture  du  fragment 
est  une  demi-onciale,  avec  des  formes  cursives.  (Fin  du  ii"  siècle.) 
Il  contient  : 

r  Court  fragment  lyrique,  où  l'on  reconnaît  (avec  des  irrégularités 
qui  proviennent  peut-être  de  la  corruption  du  texte)  un  système  crétique 
en  deux  parties.  Le  sujet  paraît  être  des  reproches  adressés  par  Hélène 
à  Mcnélas,  qui  semble  l'avoir  quittée.  Ces  événements  se  placent  après 
leur  retour  à  Sparte.  11  y  a  là  l'indice  d'une  tradition  qui  nous  était 

I.  Ci'.  Scliubarl,  /.  c,  et  Reinach,  l.  c. 


CHRONIQUE    DES    PAPYRUS  1^9 

inconnue.  La  date  de  ce  morceau  est  difficile  à  déterminer.  Les  édi- 
teurs le  croient  plus  ancien  que  ceux  qui  suivent. 

2°  Description  d'un  bois  solitaire  où  chantent  les  oiseaux,  où 
butinent  les  abeilles.  Anacréonliques  et  ioniques  mineurs.  C'est  un 
morceau  qui  paraît  assez  médiocre,  et  d'une  minutie  de  détail  fati- 
gante. Notez  l'extraordinaire  accumulation  d'épithèles. 

3°  Distique  sur  l'amour  :  «  Faire  des  reproches  à  Vamourcux,  c'est 
vouloir  endormir  le  feu  avec  de  l'huile.  »  Le  premier  vers  est  iambique, 
le  second  paraît  avoir  un  autre  rythme. 

4°  Distique  sur  l'amour  :  «  Le  cœur  de  l'amoureux  est  une  torche 
que  le  vent  éteint  puis  allume.  »  V.  2,  trimètre  iambique;  v.  i,  scansion 
difficile,  autre  rythme. 

5°  Distique  sur  le  vin  et  l'amour.  Scansion  difficile. 

6°  Anecdote  en  prose  sur  un  débauché. 

Tebt.  2.  Donne  les  mêmes  pièces,  beaucoup  plus  mutilées.  Il 
contient,  en  outre,  les  débris  d'un  dialogue  dont  on  ne  peut  rétablir 
le  sens,  et  où  Blass  croit  reconnaître  les  restes  d'un  mime. 

6'  Fragments  historiques 

Je  me  bornerai  à  signaler4eTragment  historique  de  Strasbourg  que 
M.  Reil'  a  publié.  Ce  texte  et  le  commentaire  de  l'auteur  sont  déjà 
célèbres.  Ils  soulèvent  des  questions  qui  sortent  du  cadre  de  notre 
travail.  Les  renseignements  que  le  papyrus  nous  donne  touchent  tous 
à  l'histoire  d'Athènes  au  v°  siècle  :  r  constitution  d'une  commission 
chargée  des  travaux  à  faire  sur  l'Acropole,  et,  dix  ans  après,  commen- 
cement de  la  construction  du  Parthénon^  2"  sous  l'archontat  d'Euthy- 
dème,  transport  à  Athènes  du  trésor  de  la  Confédération  de  Délos,  qui 
se  montait  à  plus  de  5, 000  talents;  3°  secours  perlé  par  Athènes  à 
quelque  allié  contre  les  Béotiens;  4°  sur  la  trière  d'un  rhéteur(?); 
5°  sur  la  guerre  du  Péloponnèse  ;  G*'  sur  Adimante  et  la  fin  de  cette 
guerre;  7°  passage  mutilé  sur  les  finances;  8°  sur  les  Thesmolhètes  et 
l'Aréopage;  9°  sur  les  Nomophylacites ;  10°  sur  les  nouveaux  citoyens. 
Chaque  phrase  commence  par  ov.,  ce  qui  montre  que  nous  sommes 
en  présence  d'un  résumé  fait  d'après  une  œuvre  historique. 

Quelle  idée  se  faire  de  cette  œuvre?  Quelle  autorité  accorder  aux 
renseignements  qui  nous  parviennent  de  cette  manière?  Comment 
modifient-ils  ce  que  nous  savons  sur  l'histoire  d'Athènes  au  V  siècle? 
Ce  sont  là  des  questions  que  Keil  a  traitées  et  que,  sans  doute,  bien 

1.  Bruno  Keil,  Anonymus  Argentinensis  Fragmente  zar  Geschiclile  der  periklcischen 
Athen  aus  einer  Strassburg.  Papyrus.  Zwei  Tafeln.  Strassburg,  Trubner,  x-a^i  pages. 
Recension  importante  de  P.  Cauer  dans  la  Bcrl.  philol.  Woch.,  1902,  n»  47,  p.  i44i, 
et  n"  48,  p.  1478. 

Rev.  Et.  anc.  »i 


lOO  REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

d'autres  traileront  après  lui.  On  me  permettra  de  m'en  tenir  à  deux 
remarques  d'un  caractère  purement  papyrologique  : 

1°  Le  texte  est  écrit  au  verso  d'un  papyrus  qui  porte  des  comptes 
au  recto  comme  l"A6r;va(a)v  TroAtTsîa  et  l'oraison  funèbre  d'Hvpéride. 
Les  comptes  seraient  du  milieu  du  i"  siècle.  Le  fragment  historique 
ne  pourrait  être  postérieur  à  i5o  après  J.-C. 

2°  On  n'est  pas  d'accord  sur  l'étendue  des  lacunes.  M.  Keil  suppose 
des  lignes  de  48  et  5o  lettres.  M.  Seymour  de  Ricci  i  les  croit 
beaucoup  plus  courtes  et  a  tenté  une  restitution  en  partant  de 
cette  hypothèse. 

7"  Philodème  de  Gadara 

M.  Crônert,  qui  s'est  particulièrement  donné  à  l'étude  des  papyrus 
d'Herculanums,  a,  semblc-t-il,  heureusement  rapproché  deux  frag- 
ments de  la  collection  3.  Ce  sont  les  numéros  49^  et  558,  tous 
deux  imparfaitement  déroulés.  Du  numéro  495  on  peut  lire  douze 
petits  fragments  (pezzi)  :  la  plus  grande  partie  forme  un  rouleau 
dont  ces  douze  fragments  ont  été  détachés,  et  qui  n'est  pas  encore 
développé.  11  mesure  7  centimètres  de  largeur,  17  de  longueur, 
et  pèse  200  grammes.  Le  numéro  558  est  composé  de  vingt-cinq 
fragments,  très  courts,  déroulés  en  1888  par  Corazza.  A  la  diffé- 
rence des  douze  pezzi  du  495,  publiés  par  les  savants  de  Naples 
et  d'Oxford,  ils  sont  inédits.  Crônert  s'est  aperçu  que  558  contenait 
les  débris  du  haut  des  colonnes  dont  495  donnait  en  partie  le  bas. 
Le  manuscrit  présentait  cette  particularité  de  porter  sur  sa  marge 
supérieure  une  suscription  en  capitales  dont  il  reste  quelques  lettres. 
On  devine  qu'il  s'agit  de  Socrate  et  de  ses  disciples.  ([lu)y.pâ':o'j]ç 
[jLa6[-r,]-:ai,  ^wxpâTOJç  C'.T,'(r,\>-^~y-,  àxoçOéyixaTa  Zw/.pâTC'j^.)  Malgré  l'état 
fragmentaire  du  document,  Crônert  a  reconnu  de  fréquents  exemples 
d'hiatus,  ce  qui  fait  hésiter  à  attribuer  l'œuvre  à  Philodème  de  Gadara, 
et  pourtant  il  est  difficile  de  ne  pas  songer  à  sa  cjvxactç  cpiXcséçwv.  Les 
fragments  des  deux  papyrus  réédités  par  Crônert  portent  à  croire 
que  l'ouvrage  donnait  une  grande  place  à  la  biographie.  Quelques- 
unes  des  autorités  citées  par  l'auteur  sont  nommées  :  Satyros  (558, 
f.  8,  il  est  traité  de  KaAXa[Tiav6(;4),  Hermippos  (495,  3  et  9),  Dioklès 

I.  Seymour  de  Ricci,  Alhœneum,  1903,  n°  388i,  p.  336-337. 

a.  W.  Crônert,  Ueber  der  Erhaltung  und  dcr  Bchandlung  der  herknlanensisckcn  Rollen, 
dans  les  Neue  Jalirb.  f.  d.  Kl.  Alterth.,  1900,  p.  58G.— W.  GrOnert,  Die  lofixàL  sir|Tri|xaxa 
des  Chrysifjfjos  und  die  Ubrigen  Papyri  logischen  Inlialls  aus  der  Ilerculanensischen  Biblio- 
thek{Hermes,  XXXI,  1901,  p.  r)'i8-579)-,  —  j\eues  ueber  Epikur  und  eini<je  Herkulaneische 
Bollen  (Rh.  Mus.^  'Qoi,  p.  C07  et  suiv.). 

3.  Herculanensische  Drurksliicke  einer  Geschichte  des  Sokrates  und  seiner  Scliule  (/?/i. 
Mus.,  1902,  p.  385). 

4-  Ceci  fixe  un  point  d'histoire  littéraire. 


CHRONIQUE    DES    PAPTRLS  l5l 

(558,  2),  Démétrios  le  péripatéticien  (558,  11).  Il  est  à  remarquer  que 
les  Chronica  d'Apollodore  d'Athènes,  principale  source  de  Philodème, 
ne  sont  pas  cités.  Les  fragments  de  558  ne  sont  pas  tous  sépares  les  uns 
des  autres,  il  y  a  encore  à  déchilTrer  sur  les  douze  pezzi  de  l^g5.  Quant 
à  la  partie  non  déroulée,  Cronert  estime  qu'elle  contient  de  huit  à  dix 
colonnes.  La  difficulté  est  de  trouver  un  procédé  de  déroulement. 


8°  Fragment  philosophique  de  Florence 

Il  s'agit  de  fragments  de  deux  colonnes  avant  appartenu  à  un  beau 
rouleau  littéraire  que  l'on  a  découpé  et  dont  on  a  utilisé  les  débris 
(le  verso)  pour  une  correspondance  d'affaire.  11  est  difficile  de  trouver 
un  sens  suivi.  M.  Comparetti»  interprète  avec  pénétration  ce  qui  nous 
reste  de  de  ce  document  mutilé.  Il  s'agit  fort  probablement  de  ques- 
tions morales.  L'auteur  cite  une  opinion  de  l'école  stoïque,  qu'il  appelle 
c-zoi.  On  ne  voit  guère  à  quel  auteiir  connu  ni  même  à  quelle  école  ratta- 
cher l'ouvrage  dont  nous  avons  un  débris.  11  est  certainement  posté- 
rieur à  l'époque  des  grands  maîtres  du  stoïcisme,  dont  il  paraît  parler 
comme  en  parlent  Cicéron  et  Plutarque. 

M.  Comparetti  publie  la  lettre  du  verso,  une  autre  lettre  trouvée 
dans  le  même  lot,  et  signale  une  troisième  lettre,  écrite  au  verso  de 
comptes.  La  seconde  lettre  est  écrite  au  verso  d'une  pétition  datée  de 
la  douzième  année  d'Antonin  César.  L'écriture  des  lettres  paraît  révéler 
le  III'  siècle.  Notre  texte  littéraire  pourrait  donc  être  du  ir^. 


9"  Anecdotes  sur  Diogène 

M.  Wessely3a  retrouvé  sur  deux  fragments  de  papyrus,  que  des 
raisons  paléographiques  poussent  à  dater  de  la  première  moitié  du 
I"  siècle  avant  J.-C,  un  petit  recueil  d'anecdotes  sur  Diogène.  Col.  I 
*rès  mutilée;  col.  II,  III,  a,  bons  mots  de  Diogène  sur  lui-même-; 
col.  III,  3-2/i,  Diogène  et  son  bâton;  col.  III,  20;  IV,  24,  Diogène  et 
les  Athéniens  dans  la  boutique  du  barbier;  col.  IV,  25;  V,  9,  Diogène 
et  le  tyran  Dionysios;  V,  19,  Diogène  et  Ménandre.  Je  crois  que  cette 
anecdote  occupe  toute  la  fin  du  manuscrit. 

I.  Comparetti,  Frammento  filosofico  du  un  ptii)iri)  <jreco  egizio  {Fesischrift  Theodor 
Gomperz,  p.  80  et  suiv.). 

•  ï.  Les  deux  textes  non  littéraires  ne  sont  pas  sans  intérêt.  Ils  émanent  d'un  cer- 
tain Alypius  et  sont  adressés  à  Hcroninus  çpovziazr^!;  OeaSïXçEi'a;.  La  provenance  du 
fragment  est  donc  assurée:  il  provient  de  Ildrit,  kôm  bien  connu  depuis  les  fouilles 
de  Grenfell  et  de  Hunt.  Le  mémoire  de  M.  Comparetti  a  dû  être  rédigé  avant  la  publi- 
cation des  Fayûm  lowns,  car  il  ignore  l'identiflcaticm  Théadelphie  =  Hàrit. 

3.  Wessely,  Neues  ûber  Diogenes  den  Kyniker  (Festschrift.  Gomperz,  p.  6C-74). 


l52  REVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 

Ce  texte  curieux  n'est  pas  un  exemplaire  unique.  J'ai  signalé  à  la 
Société  des  humanistes  français  les  restes  d'un  petit  livre  d'écolier, 
sur  papyrus,  qui  contient  un  petit  recueil  de  bons  mots  mis  aussi  sur 
le  compte  du  Cynique.  Le  même  livre  nous  donne  une  rédaction 
du  prologue  1  de  Babrius,  préférable  en  certains  points  à  celle  de 
l'Athous». 

iC  Fragments  divers 

Plusieurs  textes  ont  été  signalés  dans  les  Académies  et  les  Sociétés 
savantes,  qui  n'ont  pas  encore  été  publiés. 

1°  M.  Diels  a  communiqué  à  l'Académie  prus*sienne2  un  papyrus 
récemment  acheté  3,  et  qui  porte  maintenant,  dans  la  collection  du 
Musée  de  Berlin, le  numéro  9780.  Ce  papyrus  contient  au  recto  quinze 
grandes  colonnes,  en  partie  mutilées,  des  scholies  de  Didyme  aux 
Philippiques  de  Démosthène  (n""  9,  ijo,  ii,  i3,  d'après  la  numérotation 
ordinaire;  9-12,  d'après  Didyme).  Le  manuscrit  date  du  u'  siècle  après 
J.-G.  ;  au  verso,  sept  colonnes  d'un  ouvrage  non  déchiffré  et  qui  porte 
le  titre  de   'HOty.TÎ;  jTor/e-iwJtç  d'Hiéroclès. 

2°  On  a  signalé  un  peu  partout''  la  belle  découverte  que  MM.  Bor- 
chardt  et  Schœfer  ont  faite  dans  une  tombe  du  cimetière  grec 
d'Abousir  (Busiris).  Il  s'agit  d'un  long  fragment  du  nome  de  Timothée 
de  Milet  intitulé  Les  Perses,  qui  a  été  trouvé  dans  une  tombe.  Le 
manuscrit  daterait  de  la  fin  du  iv°  siècle. 

3"  M.  Th.Reinach  a  communiqué  à  l'Académie  des  Inscriptions^  un 
ostrakon  grec,  très  mutilé,  contenant  quatorze  lignes  d'un  dialogue 


1.  J'ai  communiqué  le  texte  de  Babrius  à  la  Société  des  Humanistes  français.  Je  me 
propose  de  donner,  dans  peu  de  temps,  une  copie  du  document  complet  qui  contient 
encore,  outre  une  liste  de  mots,  une  collection  de  monostiques  ménandréens. 

2.  Sitzungsb.  d.  K.  Prciiss.  Akad.  d.    W.,   1902,  XVII,  p.  333. 

3.  C'est  sans  doute  là  l'achat  du  Musée  de  Berlin  dont  il  a  été  parlé  cet  hiver. 
Cf.  Sect.  1. 

4.  J'ai  connu  trop  tard  les  rapports  de  MM.  Borchardt  et  von  Wilamow^itz-Mœllen- 
dorf  (Mitt.  der  Dcutsrhcn  Orient.  Gcsellsrkaft,  n"  i^i,  sept.  1903),  pour  en  donner  une 
analyse  détaillée.  M.  Borcliardt  traite  du  cimetière  grec  où  le  manuscrit  a  été  trouvé, 
aux  pages  44-48  de  son  travail.  Photographie  du  sarcophage  près  duquel  le  rouleau 
avait  été  déposé,  p.  47.  Fac-similé  de  l'avant-dernière  ciilonne  du  Papyrus  Blatt  5, 
p.  48.  M.  von  Wilamowitz  (p.  51-Ô9)  donne  une  description  du  monument,  qui  est 
le  plus  ancien  manuscrit  connu,  puisfju'il  date  du  iv'  ou  des  premières  années  du 
m*  siècle,  et  aurait,  selon  lui,  une  origine  ionienne  (p.  51-53)  Quelques  renseigne- 
ments sur  la  l3ngue  (p.  53).  Ce  que  ce  texte  nous  apprend  de  la  constitution  du  Nome 
(p.  54-55).  Mètres  employés  (p.  50).  Analyse  du  fragment  (p.  56-67)  ^cs  rapports  avec 
les  événements  contemporains  (p.  57-68).  Un  compte  rendu  de  la  séance  où  ces 
rapports  ont  été  lus  a  paru  dans  Berl.  i>liil.  Woch.,  1902,  p.  i4o4.  Il  a  été  encore  parlé 
de  cette  découverte  dans  les  n°'  12  et  i3  des  Mitt.  d.  D.  Orient.  Gesellsch.,  dans  le  Jahrb. 
d.  arch.  Inst.,  XVII,  190a,  p.  42  (Rubensohn),  et  dans  Berl.  phil.  Woch.,  1903,  p.  ia44, 
1470. 

5.  C.  fi.  Acad.  Inscr.  (séance  du  21   mai  1902). 


CHRONIQUE    DES    PAPYRUS  l53 

«  en  prose  rythmée  »  entre  «  un  ivrogne  vaguement  amoureux  et  un 
de  ses  amis  qui  cherche  à  le  cahiier  ».  Le  style  fait  penser  qu'on  est  là 
en  présence  d'un  fragment  de  mime  alexandrin. 

4°  Parmi  les  acquisitions  du  Musée  Britannique  de  l'année  1896, 
M.  Kenyon  '  signale  quelques  fragments  littéraires  qui  sont  inédits  : 

Pap.  734,  au  verso  d'une  pièce  administrative  du  11'  siècle,  les 
fragments  d'un  traité  philosophique;  Pap.  73O.  Fragment  du  livre  VIII 
de  l'Iliade. 

Radermacher2  fait  quelques  remarques  importantes  sur  certains 
textes  littéraires  publiés  dans  le  second  volume  des  Amherst  Papyri 
(parus  en  1901)  : 

N°  I.  Fragment  tragique  :  il  appartient  à  Y  Hector  d'Astydamas3.  — 
N"  XVII.  Fragment  d'un  prologue  du  Sciron  d'Euripide,  restitué  en 
partie  par  Radermacher.  Les  vers  cités  doivent  appartenir  à  une 
sentence  sur  la  puissance  de  A'//.y)^.  —  N°  XII.  Fragment  d'un 
commentaire  d'Aristarque  sur  Hérodote.  —  N°  XX.  Scolies  à  l'hymne 
de  Callimaque  à  Artémis.  Radermacher  donne  les  suppléments  d'Use- 
ner.  —  N"  XXVI.  Commentaire  sur  les  fables  de  Babrius  et  leur 
traduction  latine  5. 

Enfin,  le  poème  historique  publié  l'année  dernière  par  M.  Reitzen- 
stein  a  été  l'objet  d'une  note  de  M.  F.  Gumont  que  je  n'ai  pas  besoin 
de  résumer  aux  lecteurs  de  cette  revue  6. 

Il"  Littérature  médicale 

a)  La  littérature  médicale  n'est  pas  mal  représentée  dans  les  publi- 
cations papyrographiques  de  l'année.  Je  n'ai  connu  que  trop  tard  le 
travail  de  Kalbfleish  7  pour  pouvoir  en  prendre  connaissance.  M.  Kenyon 
a  publié  vingt-trois  petits  fragments,  dont  aucun  ne  contient  peut-être 
un  mot  entier,  et  qui  lui  étaient  parvenus  au  Musée  Britannique  avec 
les  fragments  nouveaux  du  songe  d'HérondasS.  M.  Kenyon  a  reconnu 

1.  Kenyon,  dans  le  Catalogue  of  additions  to  the  Dpportinents  of  Manuscripts  in  thé 
British  Muséum,  p.  543. 

2.  Aus  dem  zweiten  Bande  der  Amhersl  Papyri  (Rheinisch.  Mus.,  LVII,  p.  1.^7  el  siiiv.). 

3.  Même  thèse  soutenue  par  M.  H.  Weil  dans  le  Journal  des  Savants  du  mois  de 
décembre  1901. 

It.  Voir  Weil,  l.  c. 

5,  Je  n'ai  pu  me  procurer  les  KptTtxa\  IlapaTr^pr, «rst;  de  Papabasileios, parues 
dans  'AOrivà,  XIV,  v.  2,  p.  138-1/17.  La  première  TcapaTripriffi;  est  intitulée:  Et; 
T  0  -j  ;    ■  E  ).  X  •/]  V  [  7.  o  u  ;    7t  a  Ti  û  p  0  u  ;  . 

G.  Franz  Cumont,  ISotc  sur  deux  fragments  épiques  relatifs  aux  guerres  de  Dioclétien. 
dans  Rev.  Ét.anc,  IV,  p.  3G. 

7.  Kalbfleish,  Papyri  grsecae  Musei  Brilannici  et  Musei  Berolinensis.  l'rogr.de  Uostok, 
1902.  —  Ce  travail  fait  en  quelque  sorte  suite  aux  Papyri  Argentoratenses,  parus 
on   1901.  Cf.  corrections  de  Wessely  dans  Woch.  f.  class.  Philol.,  1902,  pp.  2o/i-2o5. 

8.  Publiés  dans  Archiv  f.  Papyrusf.,  I,  p.  379-387.  et  Weil,  Journal  des  Savants,  dé- 
cembre   1901. 


l54  REVUi:    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

que  ces  débris  provenaient  du  grand  papyrus  médical  du  même 
Musée,  publié  en  1898  par  M.  Diels  >,  et  M.  Diels,  aidé  de  M.  Kenyon, 
les  a  remis  à  leur  place  dans  l'ensemble  du  manuscrit^. 

bj  Le  papyrus  1 1 1  de  Genève  porte  sur  le  reclo  les  débris  d'un  acte 
dont  la  cursive  «  présente  un  des  types  caractéristiques  du  u^  siècle 
après  J.-C.  »  ;  au  verso,  un  texte  en  écriture  onciale  grossière,  où 
M.  Nicole  a  reconnu  un  questionnaire  de  chirurgie  3.  Dans  son  état 
actuel,  le  texte  a  vingt-deux  lignes.  C'est  une  série  de  définitions,  par 
voie  de  demandes  et  de  réponses,  de  divers  termes  techniques  dési- 
gnant diverses  opérations  chirurgicales.  Plusieurs  des  termes  sont 
nouveaux,  et  l'interprétation  n'en  est  pas  facile:  i-coopâ^,  c'.appa^-rj, 
j-oé-axpcç.  M.  Mcole  a  habilement  déchiffré  et  restitué  ce  texte.  Il  a 
marqué  le  caractère  du  morceau,  et  s'est  demandé  si  ce  question- 
naire ne  suivait  pas  dans  l'ordre  des  mots  un  texte  médical  à 
expliquer». 

c)  Recette  de  magie  ou  de  pharmacie,  B.  G.  U.,  gSS. 

dj  Parmi  les  textes  astrologiques,  je  signalerai  l'horoscope  B.G.U.y 
967,  et  les  amulettes  B.  G.  U.,  954,  905,  966. 


B.  —  DOCUMENTS 

IV.  Histoire  générale  de  l'Egypte  grecque  et  romaine. 

1*    ÉPOQUE   PTOLÉMAÏQUE 

A)  Dynastie  royale.  —  Cléopâtre  U  disparaît  de  l'histoire  d'une 
manière  assez  obscure,  et  l'on  ne  sait  pas  au  juste  jusqu'à  quelle  date 
elle  a  vécu  g.  Elle  est  mentionnée  par  les  papyrus  démotiques  des  Sa* 
et  53°  années  d'Évergète'.  Les  papyrus  grecs  de  Tebtounis  nous 
donnent  le  même  renseignement.  Cléopâtre  H  vivait  et  régnait  encore 
certainement  au  mois  d'athyr  de  la  53'  année 8  (118  avant  J.-C),  et,  si 

1.  Anonymi  Londinensis  ex  Aristotelis  lalricis  Menoniis  et  aliis  Medicis  Eclogx, 
éd.  H.  Diels  (Supplementam  Aristotelicum,  edilum  consilio  et  auctoritate  Academiœ 
Litlerarum  lieyiae  Borussicœ,  vol.  III,   pars  I),  Berlin,    i8(j3. 

2.  KenyoR,  Some  additional  Fragments  of  the  London  Médical  Papyrus.  Anhang  de 
■H.  Dieb.  Sitzungsbërichte  d.  K.  preuns.  .ikad.,  LUI,  1901. 

3.  Archiv,  II,  p.    1. 

4.  àîtoôopà  se  trouve  cependant  dans  notre  Dictionnaire  de  Uailly,  avec  une  réfé- 
rence à  Paul  d'Égine. 

5.  Je  signale,  sans  le  connaître,  le  travail  de  Olivieri  sur  les  papyrus  médicaux 
d'Oxyrhynchos,  BuU.  filol.  class.,  VII,   10,  p.   aag-aSi. 

(j.  Slrack,  Die  Dynastie  der  Pioleni.,  p.  5o. 

7.  Kevilloul,  dans  Strack,  /.  c,  p.  /|i,  n.   ô. 

8.  Tebt.,  A3. 


CHRO!«îlQUE    DES   PAPYRUS  i:);) 

l'on  en  croit  un  papyrus  démolique  déchiffré  par  M.  Griffilh,  elle 
a  survécu  à  Évergète  II  i. 

Ptolémée  Alexandre  et  Bérénice  III  étaient  associés  dans  les  textes 
à  partir  de  l'année  16.  Tebtunis,  106,  montre  que  cette  association 
remontait  au  moins  à  l'année  ih.  Strack,  par  conjecture  sur  un  texte 
démotique  allégué  par  Lepsius,  a  supposé  que  cette  princesse  avait 
porté  le  double  nom  de  Cléopàtre-Bcrénice .  L'inscription  de  Mcdinet- 
en-Nahas  est  malheureusement  mutilée  à  la  place  du  nom  de  la  reine; 
mais  la  grandeur  de  la  lacune  est  assez  favorable  à  la  restitution  de 
ce  double  nom. 

B)  Empire  ptolémaïque.  —  Assez  rarement  les  papyrus  nous  rensei- 
gnent sur  l'empire  maritime  des  Ptolémées.  Le  numéro  8  de  Tebtu- 
nis est  donc  une  pièce  importante  et  curieuse.  C'est,  sans  doute,  un 
morceau  détaché  des  archives  du  diœcète.  On  y  lit  le  résumé  d'une 
correspondance  administrative  classée  par  jour: 

a)  Fin  assez  inintelligible  d'une  lettre; 

b)  Demande  d'informations  sur  les  taxes  en  argent  et  en  nature 
levées  dans  les  toparchies  de  Lesbos  et  de    Thracc,  -ax-t.  Aé^êov  /.a\ 

0pây.Y]V   TÔTTOtç; 

c)  Texte  relatif  à  la  Carie; 

d)  L'adjudication  de  la  ferme  (ciâzpaaiç)  de  rapyjpr/.T)  -iroéso^cç  de 
Lycie  n'a  pas  suscité  d'offres  supérieures  à  6  talents  i3i2  drachmes 
I  tétrobole.  Le  reste  est  obscur  ; 

e)  Il  y  est  question  d'un  déficit  de  2  talents  i366  drachmes  sur  un 
droit  de  douane; 

f)  Obscur;  traité  d'une  taxe  appelée  ^jAt/./;; 

g)  Ferme  de  l'impôt  sur  la  pourpre  (-spsjpty.ï;)  en  Lycie.  Cet  impôt 
rapporte  i  talent  1800  drachmes. 

La  paléographie  assigne  ce  texte  à  la  fin  du  11*  siècle.  Les  éditeurs 
pensent  qu'il  ne  révèle  pas  une  situation  bien  prospère  et  qu'on  peut 
le  placer  au  début  difficile  du  règne  d'Épiphane.  Peu  après,  l'Egypte 
a  perdu  son  empire  maritime.  La  notice  sur  Lesbos  est  intéressante  et 
montre  que  l'Egypte  avait  une  autorité  efTective  sur  cette  île,  ce  qui, 
pour  cette  époque,  était  contesté  2. 

C)  Histoire  intérieure.  —  Révolte  de  Panopolis.  —  Troubles  sous 
Évergète  II.  —  Les  fragments  de  Diodore  lus  sur  le  manuscrit  de 
l'EscuriaU  mentionnent,  après  la  révolte  de  Dionysios  Petosiris,  des 
troubles  importants  en  Thébaïde,  marqués  surtout  par  la  résistance  de 
Panopolis,  assiégée,  puis  détruite  par  un  roi  qui,  d'après  le  texte  de 
ces  fragments,  ne  peut  être  que  Philométor.  Une  révolte  est  aussi 

1.  Tebt.,  5,  32,  n. 

2.  Niese,  Gesch.  d.  griech.  u.  maked.  Staaten,  p.  3G7,  406.  Au  contraire,  Mahafîy, 
Tlip  Ptolemaic  Dynasly,  '12;  cf.  inscript,  dans  Strack,  Die  Dynastie,  n*  68. 

3.  MuUer,  F.  H.  G.,  X-XI. 


l56  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

mentionnée  dans  une  ordonnance  d'amnistie  «  d'Évergète  II  :  le  roi 
permet  aux  habitants  des  villes  détruites  de  reconstruire  leurs  maisons 
et  leurs  temples  dans  les  dimensions  indiquées.  Panopolis  seule  est 
exclue  de  cette  mesure  d'indulgence.  Le  décret  est  de  la  52'  année 
d'Évergète.  Faut-il  croire  qu'il  a  gardé  le  souvenir  d'un  événement 
arrivé  un  si  grand  nombre  d'années  auparavant  sous  le  règne  de 
Philométor?  Y  a-t-il  eu  deux  révoltes  de  Panopolis?  Diodore  ou  son 
abréviateur  ont-ils  brouillé  les  dates?  C'est  vers  cette  dernière  hypo- 
thèse qu'inclinent  Grenfell  et  Hunt^.  En  tout  cas,  nous  savons  qu'il 
y  eut  des  troubles  sous  Évergète  II.  Les  papyrus  de  Tebtounis  parlent 
fréquemment  de  rà!j.'.;(a  de  la  l^o'  année3.  La  l\8'  année,  la  Thébaïde 
était  troublée  encore^.  Les  agitations  de  la  4o°  année  paraissent  avoir 
laissé  une  trace  chez  les  historiens.  Il  est  probable  que  ces  événements 
sont  à  la  source  de  l'invraisemblable  récit  de  Justin  sur  la  fuite 
d'Évergète  II  et  de  Cléopâtre  III,  le  meurtre  d'un  fils  de  Cléopâtre  II, 
que  l'on  place  vers  le  même  temps 5.  La  collection  d'ordonnances  dont 
nous  avons  parlé  contient  un  grand  nombre  de  ces  décrets  d'amnistie 
(^'.AxvOptoiri)  tels  que  les  rois  en  rendaient  au  moment  de  leur  avène- 
ment 6  ou  après  les  révoltes  d'indigènes '. 

Ces  mesures,  selon  les  éditeurs,  sont  de  nature  à  faire  apprécier 
favorablement  Évergète  II,  trop  attaqué  par  les  historiens  rhéteurs  de 
l'antiquité  et  même  par  Polybe.  En  tout  cas,  elles  révèle  à  nos  yeux 
certains  traits  de  la  politique  de  ce  prince.  Les  divers  décrets  sont 
disposés  sans  ordre  apparent.  De  là  l'impression  un  peu  confuse  qui 
se  dégage  à  première  lecture.  Pour  l'éviter,  j'ai  tenté  un  classement 
des  diverses  mesures  promulguées. 

a)  Décrets  d'amnistie^. 

1.  Amnistie  générale  pour  tous  les  condamnés  ou  accusés  (1.  i-5). 

2.  Ordre  aux  fugitifs  sous  le  coup  d'accusation  de  rentrer  chez  eux, 
ils  ne  seront  pas  inquiétés  (l.  lo  et  suiv.). 

1.  Tebt.,  5,  1.  i5i. 

2.  Tebt.yp.tid. 

3.  De  même,  un  papyrus  de  Paris,  publié  dans  Révillout,  Mélanges.  Cf.  lectures  de 
de  Ricci  données  dans  Tebt.,  p.  553,  n.  i,  qui  confirment  la  conjecture  de  Strack, 
byriaslie,  p.  /|G,  n.  3,  et  celle  de  MahafTy,   TUe  Plolcmaic  Dynasly,  p.  igo. 

l'i.  Pap.  Gebelein,  au  Caire,  Archiv,  1,  p.  59-G2.  C'est  à  cette  seconde  à[ii^ia  que  doit 
faire  allusion  Pap.  Londres,  CGCCI,  Kenyon,  11,  p.  lu,  et  non,  comme  le  pensait 
MahafTy  (TUe  Plolcmaic  Dynasty,  p.  209)  à  une  révolte  qui  aurait  éclaté  après  la  mort 
d'Évcrgèle  II. 

.'>.   Tebt.,  p.  553-554- 

(;.  Évergète  II  lui-même,  MahafTy,  The  Ptolemaic  Dynasty,  p.  184;  Pap.  Taur.  i 
(Tebt.,  p.  18). 

7.  Rosette,  28. 

8.  Tebt.,  5.  Autres  ordouoanccs  :  G,  7  et  laii. 


CHRONIQUE    DES    PAPYRUS  ib"] 

3.  Amnistie  pour  ceux  qui  ont  fait  de  fausses  déclarations  louchant 
Và-KÔiJ.o'.poL  de  la  vigne  et  des  jardins  (1.  17-19). 

4.  Amnistie  pour  les  détenteurs  de  charges  religieuses  qui  ont 
exigé  des  redevances  (y.apzeîai)  trop  fortes  (1.  69). 

5.  Amnistie  correspondante  pour  ceux  qui  sont  dans  les  petits 
temples  (même  ordonnance  que  le  n"  19,  1.  70-73). 

6.  Reconstruction  de  leurs  maisons  permise  aux  propriétaires 
(xôpict)  de  ctaOtxoi  (1.   i48). 

7.  Reconstruction  permise  pour  les  maisons  et  les  temples  détruits, 
pourvu  qu'ils  n'excèdent  pas  la  hauteur  fixée  par  l'ordonnance. 
Exception  pour  Panopolis  (1.   i5i). 

8.  Amnistie  pour  les  phylacites  coupables  de  faux  rapports  et 
d'exactions  au  détriment  de  l'État  (1.  188). 

9.  Amnistie  pour  les  clérouques  et  les  détenteurs  de  terres  sacrées 
coupables  de  fraudes  relatives  au  monopole  de  l'huile  (1.  193). 

10.  Amnistie  pour  ceux  qui  n'ont  pas  fourni  les  roseaux  pour  les 
digues  (1.  198). 

11.  Amnistie  pour  ceux  qui  ont  coupé  du  bois  dans  les  propriétés 
privées  (1.  2o5). 

12.  Amnistie  des  peines  applicables  aux  clérouques,  détenteurs  de 
terres  sacrées  et  èv  àçécei,  qui  n'ont  pas  cultivé  leurs  terres  selon  la 
loi  (1.  200). 

b)  Remises  de  taxes. 

i3.  Remise  de  l'arriéré  delà  atxiy.ï)  [jiiaOwctç  et  de  l'àpYupty.t)  r^pizoZoq 
(1.  10). 

i^.  Remise  de  l'arriéré  de  certaines  taxes  (1.  i4). 
i5.  Remise  d'un  impôt  dû  par  les  stratèges  (1.  32). 

16.  Remise  du  XstxoiipYtxév  arriéré  (1.  5o). 

17.  Remise  de  l'éTriTTaTiy.ôv  et  de  ce  qui  est  dû  pour  les  toiles  par  les 
épistates  des  biens  sacrés  et  les  prêtres  (1.  61). 

18.  Remise  des  xapzei'ai  dues  par  les  titulaires  de  charges  religieu- 
ses à  l'État  (1.  65). 

19.  Remises  correspondantes  pour  ceux  qui  sont  dans  les  temples  de 
la  dernière  classe  (1.  70,  cf.  n"  5), 

c)  Confirmation  de  la  possession  de  certains  biens 
ou  dé  certains  revenus. 

20.  Les  clérouques,  tenanciers  de  terres  sacrées  et  èv  açéset,  qui  ont 
plus  de  terres  qu'ils  ne  doivent,  sont  maintenus  dans  la  possession 
de  ces  terres,  à  condition  d'en  faire  la  déclaration  et  de  payer  la 
rente  d'un  an  (1.  36). 


i;)0  REVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 

aS.  Maintien   des    v'hr^ç.y.   acquis    avant  la  Sa"   année   à   certaines 
classes  de  clérouques,  irJ.'hzv-tK  \}.i'/:\j.z'.,  etc.  (1.  l\lx-!\S). 

24.  Confirmation    pour    les   temples   de  la  possession   des  terres 
sacrées,  revenus  sacres,  ir.i'^.y.^j.  (1.  5o-54). 

25.  Maintien  au  temple  des  sommes  qui  leur  reviennent  et   des 
c'jvTûtçs'.ç  payées  par  le  fisc  (1.  54  et  suiv.,  même  ordonnance  que  le  n*34). 

27.  Maintien  aux  temples  des  charges  de  prophètes, de  scribes, etc., 
achetées  avec  les  revenus  du  temple  (1.  8o-83). 

28.  Confirmation  de  la  propriété,    des   maisons    et  jardins  achetés 
au  fisc  (1.  99  et  suiv.,  même  ordonnance  que  le  n°  38). 

d)  Règlements  administratifs  divers. 

29.  Règlement  relatif  aux  douanes  d'Alexandrie  (1.  25-28). 

30.  Aux  douanes  intérieures  (I.  28-33). 

3i.  Défense   aux    autres  fonctionnaires   que  les  fonctionnaires  de 
douane,  de  lever  des  droits  de  douanes  (1.  33-35). 

32.  Défense  de  rien  prendre  sur  les  biens  des  temples  ;   ils  sont 
exempts  de  certains  impôts  (1.  57-61). 

33.  Les  funérailles  des  animaux  sacrés  sont  à  la  charge  du  fisc 

(1.  77-79)- 

34.  Règlement  sur  les  propriétaires  de  petits  temples  (1.  70-73.) 

35.  Maintien  du  droit  d'asyle  (1.  84). 

36.  Règlement  sur  les  mesures  légales  (1.  85-92). 

37.  Avantages  accordés  aux  cultivateurs   de  vignes  et  de  jardins 
(1.  93  et  suiv.). 

38.  Ceux  qui  ont  acheté  des  maisons  au  fisc  sont  exempts  de  loger 
soldats  et  fonctionnaires  (hfjziz-.oifiixo'.)  (1.  99  et  suiv.,  cf.  n"  28). 

39.  Règlement  relatif  à  la  s'.ti/.y)  pLiVÔwctç  (1.  102). 

40.  Défense  de  lever  des  taxes  pour  le  bénéfice  des  fonctionnaires 
(1.  i55  et  suiv.). 

4i.  Interdiction  aux  fonctionnaires  de  prendre  des  terres  aux  -;eb>p-^oi 
pour  les  cultiver  (1.  162  et  suiv.). 

42.  Règlement  sur  les  personnes  exemptes  déloger  soldats  et  fonc- 
tionnaires (1.  168-177.) 

43.  Défense   aux   fonctionnaires    d'exiger    des    corvées    dans   leur 
intérêt  personnel  (1.  178  et  suiv.). 

44-  Ordonnance  fixant  la  juridiction   du  tribunal  des  Chrématistes 
(\.  207-220). 

45.  Contrainte  par  corps  interdite  dans  certains  cas  (1.  221  et  suiv.). 

46.  Objets   appartenant   aux   cultivateurs  royaux,   susceptibles  de 
saisie  (1.  23 1  et  suiv.). 

47.  Les  instruments   des  tisseurs  (industrie  monopolisée)  ne  sont 
pas  susceptibles  de  saisie  (1.  235  el  sui\.). 


CIIROMQLE    I>ES    PAPTRUS  iSg 

^8.  Interdiction  aux  fonctionnaires  d'imposer  aux  tisseurs  un  tra- 
vail gratis  ou  à  prix  réduit  (I.  2/i8-25i). 

49.  Défense  de  se  servir  des  bateaux  appartenant  aux  monopoles 

(1.   352-354). 

50.  Interdiction  aux  stratèges  et  autres  fonctionnaires  de  se  faire 
eux-mêmes  justice  (1.  355  et  suiv.). 

Cette  sèche  analyse  suffira  pour  montrer  le  caractère  de  ces  décrets. 
Ils  ne  révèlent  pas  une  situation  bien  brillante,  et  cette  impression  est 
confirmée  par  les  autres  documents  du  volume  '.  Auii^  siècle,  l'Egypte 
s'appauvrit,  et,  sans'doute,  c'est  la  mauvaise  administration  des  rois 
grecs  qui  l'a  épuisée.  Les  premiers  n'ont,  semble-t-il,  considéré  leur 
royaume  que  comme  une  source  de  revenus  capables  de  leur  assurer 
la  puissance  dans  le  monde  hellénique.  11  ne  paraît  pas  que  les 
derniers  aient  eu  d'eux-mêmes  une  autre  idée.  Les  révolutions  d'indi- 
gènes leur  arrachent  les  réformes  et  les  mesures  nécessaires.  Depuis 
Évergète  I",  chaque  règne  a  vu  ces  troubles  recommencer. 

Il  est  clair  que  nos  décrets  ont  été  promulgués  au  lendemain  d'un 
événement  de  ce  genre.  Tout  y  parle  de  pillage  et  de  guerres  récentes. 
La  plus  grande  partie  des  dé(îrets  est  consacrée  soit  à  amnistier  des 
coupables,  soit  à  redresser  des  abus,  soit  même  à  légitimer  des  empiéte- 
ments sur  les  droits  de  la  couronne.  Les  lois  d'Evergète  II  sont  des 
lois  d'apaisement. 

Ainsi,  s'il  est  vrai  que  les  historiens  anciens  ont  exagéré  leur  sévérité 
à  l'égard  d'Evergète,  je  ne  crois  pas  que  tout  soit  déclamation  dans  le 
jugement  que  certains  d'entre  eux,  les  plus  graves,  ont  porté  sur  ce  roi. 

D)  Juifs.  —  Dès  le  m'  siècle,  on  le  sait,  nous  pouvons  constater 
l'existence  de  colonies  juives  en  Egypte,  et  particulièrement  au 
Fayoum;  nous  en  trouvons  encore  dans  les  papyrus  de  Magdôlaa  et 
Tebtunis  3  mentionne  une  synagogue  à  Arsinoé, 

3°  Époque  impériale 

Le  papyrus  718  du  Musée  Britannique''  (n°  78  de  Grenfell,  Gr.Pap., 
II,  p.  ii5)  est  devenu,  grâce  à  l'interprétation  nouvelle  donnée  par 
Deissmann,  un  important  document  sur  les  persécutions  contre  les 
chrétiens  aux  m*  et  iv*  siècles.  C'est  une  lettre  du  prêtre  Psenosiris  au 

1.  Particulièrement  par  ceux  de  la  sixième  section  {Land  Survey;  cf.  ;  Grenfell, 
Hunt,  Smyly,  dans  l'appendice  I  de  Tebt.). 

2.  Magd.,  3. 

3.  Tebt.,  86. 

4.  D.  Adolf  Deissmann,  Ein  Original  Dokument  aus  der  Diocletianischen  Christenver- 
folgung,  Papyrus  713  des  British  Muséum  herausgegeben  und  erklàrt.  J.  C.  B.  Mohr- 
Tubingen-Leipzig,  1902.  Je  n'ai  pas  eu  entre  les  mains  ce  que  je  crois  être  une 
édition  anglaise  du  même  travail. 


rfio  RKVrK    DES    ÉTUDES    ANC1EΫNES 

prêtre  Apollon  :  «  Les  vexpoTâîci  lui  ont  amené  une  certaine  personne 
qualifiée  de  -ç/  r.z\'.-'.7.r,'j,  envoyée  dans  l'oasis  par  le  gouverneur  (S'.à 
TTiV  Y)Ye;j.cv(xv).  Psenosiris  l'a  confiée  à  ceux  des  vey.poTâsci,  qui  sont 
bons  et  fidèles,  v.aXctç'y.a''.  --.stcTç,  jusqu'à  l'arrivée  de  Neilos,  fils  de  la 
voyageuse.  »  Le  texte  fait  partie  de  cette  collection  de  papyrus  qui 
furent  mis  dans  le  commerce  vers  1890  et  qui  proviennent  de  la 
grande  oasis  d'El-Kargeh ',  plus  spécialement  de  l'ancienne  Kysis» 
(aujourd'hui  Doush-el-Kalah). 

Psenosiris  désigne  par  les  mots  èvôâce  eiç  ib  Ijo)  l'endroit  où  il  se 
trouve,  expression  qui  ne  peut  guère  s'appliquer  à  Kysis,  située  à 
l'extrémité  sud  de  l'oasis,  mais  qui  peut  désigner  El-Kargeh.  Apollon 
doit  avoir  habité  Kysis.  Notre  papyrus  est  bien  la  lettre  expédiée 
elle-même. 

Rien  de  particulièrement  chrétien  dans  cette  lettre.  Le  titre  de 
7:ps76'jT£po;  a  existé  avant  le  christianisme;  les  personnages  emploient 
des  formules  épistolaires  qui  se  retrouvent  dans  les  épîtres  de  Saint 
Paul,  mais  qui  sont  celles  du  temps.  Les  expressions  comftie  àîsXsîr, 
àlzKzo^  èv  y.jpi'())3,  peuvent,  en  Egypte,  prêter  à  l'ambiguïté.  Toutefois 
le  ton  général  est  chrétien'*.  Le  sens  du  document  dépend  de  celui 
que  l'on  donnera  à  -oXtTiy.Y;  et  à  ^sij.^ôîrcav. 

Grenfell  et  Hunt  avaient  imprimé  7:oX'.-iy.Y;v  comme  un  nom 
commun  et  traduisaient  fille  publique,  interprétation  qui  fait  évi- 
demment difficulté.  Deissmann  voit  dans  IIoXiti/.y;  un  nom  propre  5. 
riîiJ.^OîÎjav,  comme  Grenfell  et  Hunt  l'avaient  suggéré,  serait  synonyme 
de  èy.TTSiJ.çôeTîavC,  et  signifierait  déportée,  reléguée.  Les  oasis  sont 
connus  comme  lieu  de  déportation  en  Egypte,  et  Deissmann  cite  un 
grand  nombre  de  témoignages  7  qui  prouvent  que  le  bannissement  et 
la  déportation  ont  été  une  des  formes  de  la  persécution  contre  les 
chrétiens.  Politiké  était  donc  une  chrétienne  bannie,  arrivée  à  l'oasis 
probablement  par  la  route  de  Syène  à  Kysis. 

Le  document  fait  partie  d'une  série  datée  de  3/»9-3io,  Mais  il  est 
impossible  de  préciser  davantage  sa  date  :  on  trouve  des  exem- 
ples de  déportation  de  chrétiens  à  l'époque  de  toutes  les  persécu- 


I.  Publiés  par  Grenfell-Hunt,  Gr.  Pap.,  II,  p.  lo/i-iaâ,  et  Sayce,  Rev.  El.  gr.,  VII, 
189/1,  p.  3oo-3o4.  Sayce  se  trompe  sur  leur  origine  et  confond  Kysis  avec  Kusaï. 

1.  Bibliographie  dans  Deissmann,  p.  I\,  n.  G. 

3.  Écrit  èv  /.o).  Ce  fait  a  une  certaine  importance,  selon  Deissmann,  car  notre 
papyrus  est  plus  ancien  que  tous  les  manuscrits  de  la  Bible. 

/).  Et  les  premiers  éditeurs  n'en  avaient  pas  douté. 

5.  Il  est  vrai  que  le  texte  porte  ttjv  1Io)iti/.tiv  (Deissmann,  Die  Politiké  heisst 
vielleichl  die  bekannle  Politiké).  —  Sur  l'emploi  de  l'article  avec  les  noms  propres, 
(f.  Eu.  Nestlé,  Berl.  }ihil.  Worh.,  igoî,  XLII,  p.  1287,  à  propos  de  l'ouvrage 
de  Deissmann,  et  la  note  de  Deissmann,  même  revue,  \LV1I,  p.  1667. 

G.  'E/.7r£|ia£'.v  et  Td\t.~tv/  dans  C.  Just.  (Krueger,  1877),  '^'  ^7'  '6.  L'expression 
technique  est  àÇopcÇeiv  (Deissmann,  p.   i3,  n.   18). 

7.  Se  reporter  au  travail  original. 


CHRONIQUE    DES    PA1>\UL'S  l6l 

lions'.  Ce  qu'il  faut  retenir,  c'est  qu'à  la  fin  du  iii<^  siècle  les  oasis 
avaient  des  communautés  chrétiennes. 

Les  papyrus  de  Berlin  contiennent  aussi  des  documents  très  inté- 
ressants pour  l'histoire  du  christianisme  en  Egypte 3.  La  plupart  ont 
été  commentés  parWilcken  3.  Un  autre,  qui  fait  allusion  à  des  invasions 
de  pillards  (Masxtxai  et  r^viâiai),  attend  encore  son  commentaire'». 
Nous  nous  bornerons  à  le  signaler. 


V.  Géographie  et  topographie.  Fayoum. 

La  connaissance  du  Fayoum  ancien  s'est  enrichie  de  quelques 
notions  certaines.  Plusieurs  points  ont  été  fixés,  notamment  dans  le 
sud-ouest. 

A  Manashinshaneh,  une  plaquette  de  momie  confirme  l'identifi- 
cation de  ce  village  avec  l'ancienne  Tanis»,  qui  se  trouvait  dans  la 
[jLépiç  d'Héraclide^.  Le  bassin  de  Gharaq  surtout  nous  est  mieux  connu. 
Un  aiviaXcç  est  mentionné  au  n"  siècle  av.  J.-C,  donc  après  l'aménage- 
ment de  la  province  et  le  dessèchement  du  lac  qui  lui  donnait  jadis 
son  nom  de  f,  A'.[j.vy).  Cet  a?YixX6;  est  nommé  dans  les  papyrus  de 
Magdôla  trouvés  à  Oam-el-Baragai  '7  et  dans  l'inscription  du  temple  de 
Médinet-en-Nahas^ . 

L'emplacement  de  deux  villages  est  établi  avec  certitude,  Tehloiinis  a 
Oum-el-Baragat  9,  Magdôla  à  Médinel-en.-Nahas^° .  Kerkeothoeris,  d'après 
les  papyrus  trouvés  dans  le  kôm,  paraît  être  à  Khamsin  'i.  Combinant 
ces  données  et  celles  que  nous  fournissent  les  autres  textes,  Grenfell  et 
Hunt  placent /i^erA-eo^/Ws  à  Gharaq  «2.  Talit  doit  être  l'ancienne  Tali. 
Ibion,  village  remarquable  par  un  établissement  de  clérouques,  est 
supposé  à  Médinet-Ma'di.  Théogonis  est  situé  au  sud-est  de  Kerkeosi- 
ris;  Bérénikis  Thesmophorou  à  l'ouest  »3. 

I.  Grenfell,  Hunt,  Kenyon  seraient  disposés,  d'après  les  caractères  de  l'écriture,  à 
mettre  le  texte  au  m*.  Wilcken  penche  pour  le  iV  siècle, 
a.  B.  G.  U.,  936,  954,  gbb,  956. 

3.  Archiv,  I,  p.  4oo  et  suiv. 

4.  B.  G.  U.,  935.  —PtoL,  IV,  5,  a4  (7,  3i).  Leyde,  Z,  4  (5)  Archiv,  I,  4oo  (renvoi 
de  l'éditeur). 

5.  Archiv,  II,  p.   182. 

6.  Tebt.,  a4,  1.  83. 

7.  Tebt.,  82,  83. 

8.  Jouguet,  Rapport,  p.  354.  Ce  lac  paraît  avoir  existé  jusqu'à  l'époque  moderne 
cf.  Major  Brown,  The  Fayûm  and  the  Lakc  Mxris,  p.  47  et  note.  Un  bail  de  Magdôla  garan 
tissait  le  locataire  d'un  terrain  de  tous  risques  ttXyjv  àêpô^^oj  xai  y.ataopôxoj  ;  Magd.,  3. 

9.  Tebt.,  passim.  Le  nom  est  écrit  tantôt  Teê-ûviç,  tantôt  TetîtOvi;,  Tebt.,  69, 
n.  I. 

10.  Jouguet,  Rapport,  p.  354. 

11.  Archiv,  II,   183. 
la.  Tebt.,  p.  87,  n.   5. 
i3.  Ihid. 


l63  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

Un  fait  inattendu  et  pourtant  constant,  c'est  que,  pendant  un  certain 
temps,  au  ii°  siècle  avant  J.-C,  Arsinoé-Crocodilopolis  a  cessé  d'être 
le  chef-lieu  du  nome.  Ce  rang  est  donné  à  Ptolémaïs  Evergetis  « .  Ce 
changement  semble  se  produire  sous  Évergète  II.  Un  papyrus  de 
Vienne  ^  bien  interprété parWilcken 3  et  par  les  éditeurs  de  Tehtunis^, 
montre  que  l'emplacement  de  cette  nouvelle  métropole  doit  être  cher- 
ché au  sud  du  Fayoum,  mais  non  loin  du  canal  Mœris,  lequel  passe  à 
Soknopœonèse.  Ce  sont  de  bonnes  raisons  pour  la  placer  vers  El- 
Lahoun,  et  l'identifier  avec  Ptolémaïs  cpjj.cj^,  qui  seule  est  nommée 
dans  les  textes  du  m'  siècle,  et  qui  paraît  n'avoir  jamais  fait  partie 
d'une  \j.ip'.q.  Le  canal  Mœris  serait  le  moderne  Bahr-Ouardan. 

Les  index  de  Tebtunis,  I,  me  dispensent  de  relever  les  noms  de 
villages  qui  se  sont  rencontrés  dans  cette  collection.  Nos  papyrus  de 
Magdôla  ne  nous  ont  encore  rien  donné  que  de  connu.  Les  noms 
royaux  servent  souvent,  au  Fayoum,  à  former  des  noms  de  village 
(Arsinoé6,  Bérénikis  Thesmophorou ').  Un  papyrus  du  Caire,  qui 
paraît  dater  d'Évergète  I^"",  mentionne  le  village  Philopator^,  ce  qui 
fait  difficulté.  D'autres  y.&'fj.x'.  portent  les  noms  de  villes  célèbres, 
preuve  évidente  de  la  constitution  récente  de  la  province  (Memphis^, 
Hermopolis  «o),  et  c'est  un  fait  qu'il  ne  faut  par  perdre  de  vue  quand 
on  discute  de  la  provenance  inconnue  d'un  papyrus. 

Un  fait  bien  mis  en  lumière  par  les  papyrus  de  Tebtounis  est  la 
division  du  pays  en  cantons  limités  par  une  ceinture  de  digues 
(rcO'.yû;j.XTa)  ". 

Un  des  textes  les  plus  curieux  de  Tebtounis  est  cette  lettre  de 
recommandation  écrite  par  un  fonctionnaire  d'Alexandrie  à  Asclé- 
piadès,  x(v>  èri  tûv  rpc7c$tov,  pour  le  sénateur  romain  Lucius  Memmius 
qui,  en  l'an  iia,  vient  visiter  la  province  en  touriste  «a.  L'excursion  au 
Labyrinthe  y  est  indiquée  et  aussi  la  visite  aux  Crocodiles  sacrés.  Elle 


I.  Tebt.,  92,  n.  4-7.  Cf.  ibid.,  i3,  1.   i4-i5;  a6,  1.  la;  38,  1.  2,  etc. 
3.  Wcssely,  Papyr.  grœc.  spec,  n'  Zo  =  Anzeiger  d.  Wien.  Akad.  d.  W.,"]  nov.  1900 
(mémoire  que  je  ne  connais  pas). 

3.  Arcliiv,  II,  p.  i4G. 

4.  Tcbt.,  92,  n.  li--]. 

5.  Sur  l'identification  d'El-Lahoun  et  de  Ptolémaïs,  cf.  Fayûm  Towns,  p.  la.  Gren- 
fell  et  Hunt  inclinent  aujourd'hui  à  rapporter  à  cette  métropole  l'inscription  des 
t'phèbes  trouvée  à  Talit.  Cf.  Fayûm  Towns,  p.  la,  et  Tcbt.,  p.  4«i. 

6.  Tebt.,  lit,  1.  87  elpassirn. 

7.  Tcbt.,  i3,  I.  10;  17,  1.  4  et  passim. 

8.  Archiv.,  II,  p.  81. 

9.  Tebt.,  g3. 

10.  Tebt.,  il,,  1.  89.  La  présence  d'une  'Ep|J.oj  ■non;  au  Fayoum  intéresse,  mais 
n'éclaire  guère  la  (luestion  de  la  provenance  du  célèbre  papyrus  latin  de  Genève  n*  i, 
'[ui  mentionne  un  village  de  Mercuri. 

11.  Ces  mç,r/û>iia.-a.  sont  désiy:nés  soit  par  des  numéros  (p,  y,  ô,  e),  soit  parleur 
place  (^oppâ),  soit  autrement  (t>£|xt.TTovi,  tô  xaià  ©eoyoviôa...).  Cf.  Tebt.,  ind.,  p.  609. 

ij.   Tehi.  33. 


CHHONIQUE    DES    PAPYRUS  l63 

paraît  se  passer  comme  nous  le  raconte  Strabon  '  ;  par  contre,  le  lac 
Maeris  n'est  pas  nommé,  ce  qui  infirme  l'autorité  du  même  Strabon  a. 
Un  autre  texte  nous  fait  connaître  quelques  monuments  d'Arsinoé- 
Grocodilopolis  3. 

La  géographie  des  autres  provinces  de  l'Egypte  n'a  naturellement 
pas  fait  les  mêmes  progrès,  du  moins  à  ce  que  je  crois,  car  je  n"ai  pas 
lu  le  travail  de  Garofalo,  que  je  signalerai  néanmoins,  en  en  renvoyant 
l'analyse  à  ma  prochaine  chronique'». 


VI.  Institutions. 

1°    GÉNÉRALITÉS 

Les  papyrus  de  Tebtounis  nous  font  pénétrer  dans  les  détails  de  la 
vie  des  fonctionnaires. 

Leurs  attributions  se  divisent  en  plusieurs  classes  :  un  zpijxavjjia 
distingue  les  affaires  dont  ils  s'occupent  en  |3a7t}ay.x,  TsXiTiy.â, 
tepîj-riy.i^.  Les  termes  ^a^i/ay.â  et  hpeu-r/.i  s'expliquent  d'eux-mêmes. 
Le  mot  tSk'.-'.v.x  désignerait,  selon  Grertfell,  Hunt,  Smyly,  les  affaires 
qui  concernent  les  Grecs  dans  le  sens  large  du  mot  ("EXAr,ve;  opposé 
à  Aaoi  les  indigènes).  De  même,  on  distingue  les  vc;j.oi  ty;?  x*^?^^  ®^ 
les  v6i;.ci  TrcXiTty.ot. 

Les  décisions  supérieures,  celles  du  roi,  sont  exprimées  dans  des 
ordonnances  {-pzz~i^fiia-:a.^),  auxquelles  s'ajoutent  quelquefois  des 
décisions  supplémentaires  (oiaypâiJLtxaTa').  Le  mot  '|Y;si7iJ.a8  est  quel- 
quefois synonyme  de  zpôî-raYP-a.  Les  fonctionnaires,  même  les  plus 
humbles,  font  souvent  le  voyage  d'Alexandrie  (xaxaxXoîiç  eîç  ttjv  ziXiv^). 
Les  chefs  font  aussi  connaître  leurs  décisions  par  voie  de  corres- 
pondance. Les  formules  de  cette  correspondance  sont  réglées  '°;  mais 

I.  XVII,  38. 

a.  Sur  Strabon  et  le  Maeris,  cf.  Fayûm  Towns,  p.  i6,  17. 

3.  Tebt.,  83;  cf.  l'introd. 

4.  Contributi  alla  geografia  delV  Egitto  Romano  {Recueil  des  travaux,  XIV). 

5.  Tebt.,  5,  355,  et  les  notes  des  éditeurs,  p.  58,  n.  35G. 

6.  Tebt.,  5,  n.  26/i,  p.  56. 

7.  Ibid. 

8.  Tebt.,  63,  u.  a3.  —  On  peut  se  demander  quelle  était  la  langue  officielle.  Au 
début,  il  n'est  pas  douteux  que  ce  ne  fût  le  grec.  Certains  égyptologues  ont  prétendu 
que  dans  le  décret  de  Rosette,  le  démotique  était  la  langue  de  l'original.  Cette  idée 
perd  de  jour  en  jour  du  terrain.  Cf.  Grenfell,  Hunt,  Smyly,  l.  c,  note  au  bas  de  la 
page  63. 

9.  Tebt.,  37,  38. 

10.  MahafTy,  Athensum,  août  1895.  Tebt.,  aa,  introd.  Formules  du  début:  la  plus 
cérémonieuse,  datif,  ya.ipv.'i.  Cf.  Tebt.,  43,  et  .U^jd.  passim  :  moins  cérémonieuse, 
datif,  TCapà  et  le  génitif  ;  familière,  nominatif,  dalif,  /aîpîiv;  Salut  de  la  fin  :  e'jxjyii 
répond  aux  formules  cérémonieuses;  ïppiùrjrj  aux  autres.  Dès  le  n«  siècle,  eppajo-âai  <t» 
£Û)^o|jiac  tend  à  se  substituer  à  k'ppoxjo. 


l6/|  REVUE   DES   ETUDES    ANCIENNES 

ces  règles  souffrent  des  exceptions  gênantes  pour  nous  dans  l'appré- 
ciation du  rang  de  leurs  auteurs. 

Dans  certains  cas,  les  fonctionnaires,  fermiers  d'impôt,  employés  de 
tout  ordre  et  même  les  particuliers  doivent  prêter  le  serment  royal  '.  La 
formule  de  ce  serment  nous  est  connue  maintenant  par  les  papyrus  de 
Tebtounis  et  ceux  de  Magdôla.  On  jure  par  les  rois,  et  par  Isis  et  Sérapis. 

Les  fonctionnaires  avaient  des  privilèges  3;  mais,  en  revanche, 
Tebtunis  nous  apprend  quelles  étaient  leurs  charges.  Elles  ne  fissent 
pas  d'être  considérables.  Le  comogrammate  Menchès  se  charge  de 
cultiver  une  terre  inculte  et  d'en  payer  la  rente  à  la  couronnes,  et,  de 
ce  fait,  il  est  traité  de  clérouque^  dans  certain  document.  Nous  le 
voyons  même  promettre  (à  qui?  le  texte  ne  le  dit  pas),  s'il  est  choisi 
par  le  diœcète  pour  ce  poste,  de  payer  au  bourg  certaines  redevances 
en  nature.  Mais  il  y  a  peut  être  là  un  abus.  Car,  en  même  temps  que 
lui,  un  autre  personnage,  Dorion,  fait  une  offre  analogue  et  un  autre 
documents  nous  apprend  qu'en  fait  c'est  Dorion  qui  paie  tout. 

Les  abus  sont,  en  effet,  aussi  nombreux  que  dans  l'Egypte  moderne. 
Le  bagshish  est  une  bien  ancienne  pratique  dans  la  vallée  du  Nil  6.  La 
protection  [zv.ir.r,)  et  la  faveur  sont  puissantes  "7.  Un  fonctionnaire  est  un 
personnage  qui  a  ses  clients,  sa  «maison  «s.  Les  agents  les  plus 
humbles  se  livrent  à  des  violences  coupables.  Nous  avons  un  long 
texte  où  certain  fonctionnaire  est  accusé  de  péculat.  Les  pièces  traînent 
souvent  des  mois  dans  les  bureaux  compétents  9. 

Les  chefs  essaient  pourtant  d'exiger  un  peu  de  discipline.  Elle 
règne  dans  les  rapports  extérieurs.  Les  supérieurs  sont  reçus  par  leurs 
inférieurs  avec  des  égards  qui  rappellent  les  allures  des  effendis 
modernes  '°.  Nous  avons  vu  Évergète  II  consacrer  un  bon  nombre  de 
ses  décrets  à  rappeler  de  hauts  personnages  comme  le  stratège  au 
sentiment  des  convenances  i  ' .  Les  réprimandes  ne  sont  pas  faites  sur 
un  ton  modéré,  elles  sont  publiques  '2.  On  fait  copier  dans  les  bureaux 
les  décisions  prises  contre  les  prévaricateurs. 

I.  Par  exemple,  le  comogrammate,  Tebt.,  78;  un  vajxX/;po;,  Magd.,  9. 

s.  Les  ;évi3,  Tebt.,  33. 

3.   Tebt.,  jo. 

ti.   Teb.,  g  et  65. 

5.    Tebt.,  II. 

G.  Tebt.,  9,  II  ;  33,  curieuse  lettre  d'un  candidat  à  la  ferme  d'un  impôt:  il  raconte 
qu'il  a  donné  un  bagshish  de  2  drachmes  à  un  scribe  (ÛTioiJ.vriiJ.aToypâçoi;?)  pour  qu'il 
fasse  disparaître  le  mémoire  de  son  rival. 

7.  Tebt.,  a3,  Marrés  se  plaint  à  Menchès  de  ce  qu'il  n'a  pas  tenu  compte  d'une 
lettre  de  recommandation;  3 'i,  ordre  de  relâcher  un  protégé  arrêté;  /40,  un  publi- 
cain  demande  la  protection  du  basilicogrammate. 

8.  Tebt.,  3f),  introd.,  54,  n.  5. 

9.  Tebt.,  3o,  introd. 
10.  Tebt.,  63. 

it.  Cf.  Sect.  IV,  p.  00,  n"  io,  'u,  43;  p.  ai,  n°' 48,  5o. 
13.    Tebt.,  37. 


CHRONIQUE    DES    PAPYRUS  l65 

Pour  les  crimes  de  droit  commun,  il  semble  que  les  fonctionnaires 
soient  justiciables  du  tribunal  des  chrématistes  ».  Pour  les  fautes 
commises  dans  l'exercice  de  leurs  fonctions,  ils  relèvent  de  leurs 
chefs  3,  quelquefois  réunis  en  une  commission 3.  Les  traits  anecdoti- 
ques  et  curieux  abondent  dans  nos  textes,  je  ne  puis  qu'y  renvoyer 
le  lecteur  V 

Les  titres  de  cour  (!juyy£vt;ç,  otXcç,  twv  xpwTwv  ç(Xo)v)  sont  générale- 
ment portés  par  les  personnages  d'un  rang  élevé.  Cependant  ce  n'est 
pas  une  règle  absolue.  Nous  ne  savons  guère  quel  est  ce  Dorion,  pro- 
tecteur de  Menchès,  qualifié  de  tûv  zpcoTwv  oî'/mv  &.  Un  papyrus  de 
Tebtounis  mentionne  encore  le  fonctionnaire  de  la  cour  appelé  iziG-zâvr^q 
TÛv  IvSov  T:a(5a)v  6. 

2"    RELIGION    ET    PRETRES 

Divinités  et  cultes.  —  Les  dieux  étrangers  à  l'Egypte  sont  rare- 
ment nommés  dans  les  papyrus.  Ceux  de  Tebtounis  nous  apprennent 
que  Zeus  avait  un  sanctuaire  à  Kerkeosiris  i.  Les  Dioscures  y  sont 
adorés  8,  A  Magdôla,  la  femme  d'un  clérouque  du  m'  siècle  possède 
une  chapelle  (îepov)  dédiée  à  la  Déesse  Syrienne'^,  pour  la  première 
fois  nommée  dans  nos  textes  et  associée  à  Aphrodite  Bérénice.  Les 
papyrus  de  Magdôla  trouvés  à  Tebtounis  mentionnent  un  Heroon  '", 
qui  est  vraisemblablement  le  temple  que  nous  avons  trouvé  consacré 
à  Héron".  Ce  dieu  thrace  a  pu  se  confondre  avec  un  Horus  local  et 
guerrier  comme  lui,  à  cause  de  la  similitude  des  noms.  Plus  tard,  il 
paraît  avoir  été  absorbé  dans  le  culte  d'autres  dieux  guerriers,  les 
Dioscures,  et  ceux-ci  sont  devenus  les  parèdres  de  Sérapis>2.  Caries 
graffiti  prouvent  que  le  temple  de  Magdôla,  d'abord  dédié  à  Héron, 
est  devenu  un  Sérapéum'S.  Les  papyrus  mentionnent  les  temples  de 
beaucoup  de  divinités  connues 'i.  MestasutmisiS,  Thoeris'6,  ont  leur 

I.  Tebt.,  39. 

3.  Tebt.,  2/i,  37,  84. 

3.  Tebt.,  43. 

4.  Voyez  surtout  les  sections  II(  et  IV  de  Tebtunis.  I, 

5.  Tebt.,  9. 

6.  Tebt.,  99,  1.  3G.  Sur  les  uaioe;,  cf.  Lumbroso,  Rech..  p.  107-110. 

7.  Tebt.,  39,  32. 

8.  Tebt.,  i4,  1.  18  (Dloscoreion  d'un  particulier  évalué  i  talent  de  cuivre). 

9.  Magd.,  2;  cf.  p.  io3. 

10,  Tebt.,  80,  81. 

11.  La  forme  ordinaire  du  nom  est  Héros;  cf.  Jouguet,  Rapport,  p.  355. 
13.  Cf.  Jouguet,  Rapport,  p.  358. 

i3.  Sur  les  statues  de  ce  dieu,  cf.  l'arlicle  de  S.  Reinach,  Rev.  arch.,  3'  série,  t.  XLI, 
igoa,  a,  p.  5.  On  attend  le  travail  que  M.  Bouché-Leclercq  a  lu  à  l'Académie. 
i4.  Cf.  indices,  p.  61 5. 
i5.   Tebt.,  73,  37,  38  et  passim. 
16.  Tebt.,  39,  9  (déesse  hippopotame). 

Rev.  Et.  anc.  " 


l66  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

temple  à  KerLeosiris;  Orsénouphis'  est  le  dieu  de  Magdôla.  Quant  aux 
dieux  crocodiles,  ils  sont  innombrables,  et  portent  les  noms  connus  de 
Souchos,  Petesouchos,  et,  si  je  ne  me  trompe,  les  noms  nouveaux  de 
Soknebtounis  »  (dieu  de  Tebtounis),  Sokrabonthis  3,  2cxve6vr,fci;  '• 
(gén.)  et  Phembroeris. 

Parmi  les  titres  religieux  nouveaux,  notons  les  saupi^Tat  (Saûpa  n'est 
jamais  employé  pour  dire  crocodile;  il  s'agit  peut-être  de  lézards 
sacrés  5),  le  ôsaybç  0SY;p'.:ç  ^  et  la  prêtresse  lcio^6\i.cq  de  Magdôla '-8. 

.Administration  des  cultes.  —  Le  roi,  adoré  comme  dieu  et  quelque- 
fois prêtre  de  son  propre  culte^,  est  le  chef  de  la  religion.  Nous  avons 
vu  Évergète  II,  dans  une  foule  de  décrets,  se  préoccuper  de  mainte- 
nir leurs  privilèges  aux  prêtres  '°.  Ses  fonctionnaires  doivent  veiller 
à  garder  l'inviolabilité  des  temples  qui  ont  ce  privilège  (àjuXa)",  et 
veiller  à  la  conservation  des  chapelles  abandonnées  par  leurs  proprié- 
taires'^. Les  rois  prennent  à  leur  charge  certains  frais  religieux, 
comme  ceux  de  l'apothéose  de  leurs  prédécesseurs  et  des  funérailles 
d'Apis  et  de  Mnévis  et  autres  animaux  sacrés  i3. 

Les  temples,  selon  leur  importance,  sont  divisés  en  trois  classes  «^. 
Ils  sont  administrés  par  un  èzicxiTr^ç  -cwv  îsptov.  Le  privilège  d'avoir 
un  épistate  s'achète  par  un  impôt  {izizxx-r/.6^)  "5.  Les  offices  religieux  '*3 
(zpc^r,-v.(x'.,  '(px]j.\ioizeix'.,  en  général  yépa)  sont  achetés  à  l'État  et  payent 
des  redevances.  Les  possesseurs  d'une  partie  de  sanctuaire  doivent 
certaines  liturgies ''7.  Les  temples  ont  le  monopole  de  la  fabrique 
de  certaines  toiles,  mais  le  revenu  de  cette  fabrication  revient  en 
grande  partie  au  roi,   en  sa  qualité  de  dieu  >8. 

Les  sources  de  revenus  des  temples  nous  sont  assez  bien  connues. 
Le  papyrus  6  de  Tebtounis,  est  à  cet  égard,  un  important  document. 
C'est  une  pétition  des  prêtres  d'un  temple  consacré  à  une  divinité 
inconnue '9,  qui  se  plaignent  que  ces  revenus  ne  leur  arrivent  pas.  La 

I.  Tebt.,  8ï. 

3.  Tebt.,  ti5,   10,  34. 

3.  Tebt.,  6,  3. 

4.  Tebt.,  87,  1.   108. 

5.  Tebt.,  57. 

6.  Tebt.,  61,  59,  n. 

7.  Magd.,  9. 

8.  O.  Rubensohn  a  publia  de  nouveau  la  stèle  de  râvuTrvtoxptT^;  du  Serapcum. 

9.  Tebt.,  Gi,  introd.,  nouvel  exemple  de  ce  fait  connu. 

10.  Tebt.,  f);  cf.  l'analyse  sect.,  IV,  p.  i8-r>i. 

11,  Inscr.  de  Nahas,  Jouguet,  Rapport,  p.  354;  Tebt.,  a6,  1.  ig,  et  surtout  5,  85. 
■  a.  Magd.,  9. 

i3,  Tebt.,  5,  1.  78,  et  la  note. 

i4.   Tebt.,  p.  543;  cf.  Canope,  1.  76. 

i5.   Tebt.,  5,  1.  G3. 

16.  Tebt.,  5, 1.  65,  80;  G,  1.  2a;  cf.  Strack,  Rh.  Mas.,  LV,  p.  17a. 

17.  Les  trente  jours  de  lilurgie  de  Tebtunis,  88;  cf.  introd.,  obscur. 

18.  Tebt.,  5,  1.  Ga  et  sq.,  et  p.  4o,  n.  63. 

19.  Selon  les  éditeurs,  peut  être  un  roi  ou  une  reine. 


CHROMQUE    DES    l'APYRLS  t67 

pièce  est  citée  dans  un  zpdJTayiJ.*  qui  lait  droit  à  la  supplique.   Les 
revenus  énumérés  sont  : 

1°  Ceux  de  la  terre  sacrée  (lepi  -j'y)),  cf.  même  section,  5°,  B.; 

2"  Des  différentes  charges  (/.apr£(at); 

3'  Des  propriétés  des  temples  (lOatûv); 

4°  Des  sommes  payées  y.xxi  'hr,<si':ij.a-:x  (=:7:poQ':iy\ia.xix)  pour  les 
différentes  classes  de  prêtres  '  ; 

b"  Des  sommes  recueillies  par  des  hommes  et  des  femmes  à  Alexan- 
drie et  dans  la  contrée  pour  les  trésors  j,  les  phiales  et  les  vases  (çiaXâç 
et  rcrfjp'.x),  et  ce  qu'on  appelle  les  àspos-^ia^  ; 

6°  Autres  revenus. 

Les  quatre  premiers  articles  sont  certainement  communs  à  la  plu- 
part des  temples;  le  cinquième  est  particulier  au  sanctuaire  en 
question.  Ailleurs,  nous  voyons  des  clérouques  consacrer  des  terres 
au  temple  de  Soknebtounis ^ .  Enfin,  certains  impôts  étaient  dus  aux 
temples;  cf.  sect.  IV,  p.  20,  n*  24. 

Circoncision.  —  Wilcken  a  donné  une  nouvelle  édition  des  textes 
relatifs  à  la  circoncision 5,  soit  deux  papyrus  de  Berlin 6  (B.  G.  U.,  82, 
et  B.  G.  U.,  347)  et  un  papyrus  de  Strasbourg'^.  Ce  sont  des  extraits  des 
Commenlarii  (y7:o[j.vr(y,a-t7[ji.s()  du  grand  prêtre,  et  l'on  doit  remarquer 
qu'ils  sont  tous  postérieurs  à  Hadrien. 

Le  papyrus  de  Strasbourg  est  postérieur  à  169.  La  date  est  mutilée; 
mais,  dans  cette  mesure,  Wilcken  la  détermine  avec  certitude^;  grand 
prêtre  :  Flavius  Mêla.  B.  G.  U.,  347,  est  de  171  après  J.-C,  11'  année  de 
Marc-Aurèle;  grand  prêtre  :  Ulpiiis  Serenianus.  B.  G.  U.,  82,  est  de  i85 
après  J.-C,   21'  année  de  Commode;  grand  prêtre:  Julianus. 

La  circoncision  paraît  ici  un  caractère  de  la  prêtrise  (Icpa-'./.w; 
r£p'.T£;;.£Îv).  Les  prêtres  qui  veulent  circoncire  leurs  enfants  doivent 
demander  une  lettre  pour  l'àpyispcûç  au  stratège  du  nome  :  celui-ci  ne 
la  donne  qu'à  ceux  qui  ont  prouvé  que  les  enfants  à  circoncire 
sont  de  race  sacerdotale  en  produisant,  comme  nous  l'apprend  le 
papyrus  de  Strasbourg,  1.  13-17,  les  copies  des  dernières  i-z^çix^oLi 
•KO.-'  oiy.(av  de  la  famille  :  exemples  de  ces  iz^YP^tsaî  de  prêtres  :  B.G.U., 
706;  Amherst,  II,  74^.  L'enfant  ne  doit  avoir  aucun  signe  d'impu- 

I.  SuvTalEc;,  cf.  Tebl.,  5,  1,  h'4. 
3.  Cf.  les  notes  des  éditeurs. 

3.  Probablement,  comme  le  disent  les  éditeurs,  le  produit  de  la  prostitution. 

4.  Tebt.,  p.  i43. 

5.  Archiv  f.  Papyrus/.,  II,  p.  d  et  suiv 

6.  Publiés  et  commentés  par  Krcbs,  Philoloij.,  LUI  (N.  F.  VII),  p.  557. 

7.  Publié  par  Reitzenslein,  Zwei  religions  geschichlliche  Fragen,  nach  ungedruckten 
griechischen  Texlen  d.  Strassburger  Bibliothek,  Strasbourg,  1901. 

8.  L.  c,  p.   i3. 

9.  Selon  Wilcken,  le  stratège  devait  vérifier  l'authenticité  de  ces  copies  prises  sur 
les  originaux  conservés  dans  les  bibliothèques  de  la  xw[Jir,,  en  les  comparant  aux 
%noyoa.v9.i  conservées  dans  ses  archives. 


l68  REVL'E    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

reté  (xTr^[>.o^)  et  il  est  soumis  à  un  examen  analogue  à  celui  de  la 
victime.  Munis  de  cette  lettre,  les  prêtres  se  présentent  devant 
ràp7'.£;£Jç,  qui  la  vise  et  donne  l'autorisation.  Il  y  a  des  difîérences 
entre  le  texte  de  Strasbourg  et  ceux  de  Berlin.  Les  uns  se  contentent 
de  décrire  en  quelques  lignes  la  procédure  d'usage,  l'autre  cite  tout 
au  long  la  lettre  du  stratège,  qui  occupe,  comme  le  montre  l'édition 
de  Wilcken,  presque  toute  l'étendue  des  trois  colonnes",  tandis  que  la 
dernière  ligne  du  texte  donne  la  décision  du  grand  prêtre. 

Wilcken  note,  en  outre,  qu'il  n'est  pas  question,  dans  le  papyrus  de 
Strasbourg,  de  l'examen  corforel  de  l'enfant.  Les  textes  de  Berlin 
nous  montrent  le  grand  prêtre  interrogeant,  pour  savoir  si' ti  îY;[jLîrov  ïyv. 
0  T:aTç,  les  hiérogrammates  (B.  G.  U.,  8,)  les  coryphées,  les  hypocory- 
phées  (B.  G.  U.,  ^h~).  Peut-être,  dans  le  cas  du  papyrus  de  Strasbourg, 
cet  examen  a-t-il  été  fait  déjà  par  les  prêtres  provinciaux  a. 

Reitzenstein  avait  cru  que  les  parents  du  côté  de  la  mère  étaient 
appelés  à  prouver  par  des  actes  la  race  sacerdotale  de  l'enfant,  et 
voyait  dans  cette  prépondérance  donnée  aux  parents  du  côté  maternel 
une  survivance  intéressante  de  l'ancien  droit  matriarcal.  Cette  interpré- 
tation reposait  sur  de  fausses  restitutions.  Les  mères  sont  nommées 
avec  les  pères  pour  la  seule  raison  qu'il  fallait  que  père  et  mère  fussent 
de  race  sacerdotale.  L'intérêt  du  papyrus  de  Strasbourg  est  de 
mettre  ce  fait  en  lumière. 

On  sait  qu'Hadrien  (ou  Antonin)  avait  interdit  la  circoncision.  Nos 
textes  sont  certainement  postérieurs  à  cette  mesure.  Exception  avait 
donc  été  faite  pour  les  prêtres  égyptiens,  et  le  papyrus  de  Strasbourg, 
d'après  la  restitution  de  Wilcken,  paraît  faire  allusion  à  un  décret  de 
l'empereur  ou  du  préfet  (1.  5,  à/.oXo'jôu)?  xoXq  XcXejjOerj'.). 

Avant  le  ir  siècle,  la  circoncision  était-elle  générale  en  Egypte,  ou, 
comme  le  veut  Reitzenstein,  réservée  à  la  classe  sacerdotale  ?  Cette 
question  posée  à  propos  de  nos  textes  a  été  discutée  par  Gûnkel  et 
Wendland.  Nous  renvoyons  à  leurs  mémoires  3. 

3°  Armée 

Epoque  ptolémaïque^.  —  La  question  de  l'armée  à  cette  époque 
est  liée  à  celle  des  clérouques,  et  les  textes  de  cette  année  ont  apporté 
sur  les  clérouques  un  grand  nombre  de  renseignements. 

1.  La  partie  supérieure  des  trois  colonnes  manque. 

3.  Wilcken,  l.  c,  p.  8.  La  mention  de  cet  examen  est  peut-être  dans  colonne  II,  7 
et  âuiv. 

3.  H.  Gûnkel,  Ueber  die  Beschneidigung  im.  altcn  Testament  (Archiv,  II,  p.  i3);  P. 
Wendland,  Die  hellenistiscfien  Zeagnisse  aebcr  die  xgyptischc  Bcsckneidigung(ibid.,'p.  33). 
Cf.  aussi  Wendland,  dans  Berl.  phil.  Woch.,  1902,  XLIIl,  p.  i32i-i333. 

4.  Wilcken  {)cnsc  que  Amh.,  II,  39,  sont  des  ordonnances  relatives  à  l'armée.  C(. 
Archiv,  II,  117 


CHROHIQL'E  DES  PAPYRL'S  l6q 

Pour  le  m*  siècle,  les  papyrus  de  Magdôla  ont  donné  quelques 
détails  nouveaux. 

Pour  le  II",  la  publication  de  Tebtiinis  I,  a  vivement  éclairé  le  pro- 
blème. Les  renseignements  sur  les  clérouques  sont  épars  un  peu 
partout  dans  tout  le  volume.  Les  textes  les  plus  importants  sont  : 

1°  Les  décrets  d'Évergète  II  relatifs  aux  clérouques  k 

3°  Les  listes  de  clérouques  et  de  terres  clérouchiques  qui  se  trouvent 
dans  les  étals  des  terres  de  toute  espèce  dressés  par  les  comogrom- 
mates  de  Kerkeosiris^. 

Au  ur  siècle,  les  clérouques  sont  tous  militaires-^  et  ne  diffèrent  que 
par  l'étendue  de  leur  lot  (£/.aTovTâpoupot,TpiaxcvTâpoupct).  Au  ii"  siècle, le 
terme  x£-/.Xr;pou;(r,[j.£vc'.,  xXrypouyoç,  désigne  tous  les  possesseurs  de 
y.Xripcç,  et  parmi  eux  se  trouvent  quelques  fonctionnaires  civils  comme 
Menchès  (cf.  plus  haut)  et  des  fonctionnaires  de  police  dont  le  caractère 
militaire  n'est  pas  très  nettement  accusé.  Quant  aux  clérouques  mili- 
taires, ils  se  divisent  en  plusieurs  classes. 

La  plus  importante  est  celle  des  catèques.  Les  éditeurs  de  Tebtunis 
paraissent  avoir  démontré  que  les  catèques  répondent  exactement  aux 
clérouques  du  m'  siècle  : 

i"  Les  catèques  sont  Grecs,  comme  les  clérouques,  grecs  dans 
l'acception  large  du  mot  opposé  à  indigène.  Quelques-uns  portent  des 
démotiques  plolémaïques  et  alexandrins^.  D'autres  sont  traités  de 
^lacédoniens,  de  Perses,  de  Cretois,  etc.  Ces  nationalités  ne  répondent 
})as  à  des  réalités  géographiques:  ce  sont  de  simples  titres,  et  l'on  voit 
li'l  éphode  devenant  catèque  assumer  la  qualité  de  Cretois 5.  Les 
Égyptiens,  en  devenant  catèques,  prennent  un  nom  grec. 

a"  Comme  les  clérouques,  les  catèques  sont  des  soldats  actifs. 
Cavaliers,  ils  sont  divisés  en  hipparchies  numérotées  (au  m"  siècle,  les 
hipparclîies  sont  quelquefois  désignées  par  des  ethniques);  fantassins, 
en  chiliarchies^. 

3°  Comme  les  clérouques,  ils  sont  dispersés  dans  les  villages.  Leurs 
titres  è/.aTovTipojpct,  etc.,  sonT  les  mêmes.  Ces  titres  ne  répondent  pas 
toujours  à  la  dimension  réelle  du  lof^. 


I.  Tebl.,  b,  passim;  Teht.,  i24- 

a.  Tebt.,  sect.  VI.  Voir  surtout  App.  I. 

3.  Pour  le  m*  siècle,  les  clérouques  nous  sont  surtout  connus  par  les  papyrus 
Pétrie.  Cf.  P.  M.Meyer,  Dos Heerwesen  d.  Ptolœmseer  und  Borner  inEgyplen,  Leipzig,  1900, 
etSchubart,  Quœstiones  de  rébus  militaribusqualesfuerintinregnoLagidaruin,Bre»\au,iQOO. 

4.  Tebt,  99,  1.  54,  58. 

5.  Tebt.,  83.  On  voit  dans  ce  texte  que  600  hommes  ont  été  accordés  au  7io),iT£-Jixa 
des  Cretois,  et  l'éphodc  en  question  est  envoyé  par  l'oflicier  chargé  de  la  aJvTa^t;  des 
catèques  à  deux  personnages  désignés  par  ce  iTOÂtT£y|JLa. 

6.  Commandées  par  Vimzipyr^c,  èti' àvôpôjv  ou  rr,y£iAtov  kr.'  àvSpàJv?  C'est  douteux. 
Cf.  re6<.,  54,  et  la  note  3. 

7.  Soit  par  suite  de  changements,  soit  à  cause  de  la  négligence  du  scribe.  Le  titre 
doit  être  exact  au  moins  à  l'origine.  Tebt.,  App.,  I,  p.  548. 


I^O  KEV[K    l>ES    ÉTUDES    \NCIENI«ES 

4°  Enfin,  les  catèques  ont,  à  l'égard  de  leur  cléros,  les  mêmes  devoirs 
que  les  clérouques  du  m'  siècle  ■ . 

Les  catèques  se  recrutent  soit  dans  les  classes  de  clérouques  infé- 
rieures à  la  y.aToiy.îa,  soit  parmi  les  simples  particuliers  (è;  lstoy.-:Y;[;.6v(i)v)2. 
Dans  ce  cas,  on  les  désigne  par  le  nom  de  l'oiricier  qui  a  présidé  à 
leur  promotion  :  c!  y.x  A'.cvjcîou  elq  tojç  y.ïTor/.cuç  It.'::v.ç,  cîzpca£'.XY;[j.|j.évc'. 
£tç  -rcuç  7.0L-.  Ir.r..  cii  KpiT(ovo;3.  Cet  orRcier  est  un  i-TT'.s-rxTY;?  ou  un 
7pa|x[j,aTî'j(;  T(ov  y.aTO'y.iovA.  Celui  qui  est  chargé  de  la  distribution  des 
■/Xf,poi  s'appelle  b  :rpcç  ~.f,  juv-raHei'». 

V  a-t-il  un  rapprochement  à  faire  entre  cette  manière  de  désigner 
les  y.âxi'.y.c.  et  celle  qui  est  d'usage  pour  les  v.Kr,po^yz\.  du  m'  siècle 
(Magd.,  i.  IlTOAeiJ.aTcç  Ma/.eowv  twv  Uuf)7.y^(i\c\i  y.al  IlTcXetxaiou  Toi  Oiou 
ajTOu),  et  le  personnage  nommé  au  génitif  dans  celte  dernière  formule 
est-il  l'ancêtre  de  râ-tTTixY;??  N'est-il  pas  plutôt  un  chef  de  corps? 
C'est  ce  que  je  ne  saurais  décider. 

C'est  la  constitution  de  nouvelles  classes  de  clérouques  inférieures 
qui  a  probablement  rendu  nécessaire  le  changement  d'appellation 
pour  les  clérouques  du  siècle  précédent. 

Les  militaires  indigènes  forment  la  seconde  catégorie  de  clérouques 
militaires.  Leur  organisation  paraît,  dans  ses  grandes  lignes  au  moins, 
parallèle  à  celles  des  catèques.  Il  y  a  des  [j.iyj.ixoi  IzTreT;  et  des 
ir.zipyjpz'.  [j.iyv-j.o'.  {oi  Xo[/.r,v'.oç  âTCîipî'jpoi,  y.  l'.x  Xo[rr;vio;  zl^  tsùç 
â-Tapojpoj;  7:p;7î'.>.Y;'^,;x£vot).  Comme  les  v.iiz'./.c:  en  hipparchies  (et  chi- 
liarchies),  ils  sont  divisés  en  Xaapyiat.  Les  lots  des  cavaliers  sont  théo- 
riquement de  3o  et  20  aroures;  en  fait,  un  peu  plus  petits.  Les  èzxâpcjpsi 
ont  6  aroures  et  demi.  On  trouve  des  Grecs  parmi  les  [xiyv^.z'.,  comme 
on  trouve  des  Égyptiens  parmi  les  y.x-o'./.o'..  L'établissement  des 
clérouques  indigènes  à  Kerkeosiris  date  de  la  4j"  année  d'Évergète. 
Mais  la  coutume  de  donner  un  cléros  à  des  '^.iy.^j.z:  date  du  m*  siècle. 

A.  côté  de  ces  colons  militaires,  on  trouve  des  phylakites  (10  aroures), 
surveillants  des  terres  et  des  moissons  ;  des  érémophylakites  (10  aroures), 
surveillants  des  roules  du  désert;  des  éphodes  ou  inspecteurs!* 
(24  aroures);  des  yipi'-.-oi,  inspecteurs  du  désert  (a4  aroures). 

Un  fait  que  les  papyrus  t'e  Tebtounis  ont  bien  mis  en  lumière, 
c'est  que  ces  colonies  ne  se  sont  pas  constituées  seulement  en  deux 
ou  trois  fois,  mais  par  des  dons  de  terres  qui  se  répartissent  sur  la 
durée  de  plusieurs  règnes. 

Le  clérouque  doit  cultiver  son  cléros  :  s'il  est  trop   pauvre  pour 

I.  Un  fait  est  caractéristique  selon  nos  auteurs.  Les  TpiaxovTcipoupoi  <l>y>,éw;,  qui 
sont  qualifiés  de  clérouques  au  m*  siècle,  deviennent  v.y-oiv.'n  au  iiV 
5.   Tebt.,  134. 

3.  Cf.  App.  I,  p.  d5o,  el  ind.,  p.  6i3. 

4.  Cf.  indices,  t.  v. 

ô.  Tebl-,  3o,  3i,  82  :  t-^/tx/.ti/.o;  à  l'époque  romaine.  Opinion  différente  dans  Wil 
cken,  Gr.  Osl.,  I,  p.  396. 


CHROMQUE    HES    l'APTKlS  lyl 

subvenir  aux  charges,  il  peut  le  céder  {T.xox'/ô}pr,G{.ç).  Cette  cession 
ne  paraît  pas  être  une  vente.  La  location  du  cléros  est  libre,  cela  au 
111*'  et  au  II"  siècle.  Au  m"  siècle,  nous  voyons  le  fisc  louer  le  cléros  d'un 
clérouque  absent^.  Le  fisc  peut  confisquer  le  cléros.  Le  cléros  est  pris 
généralement  sur  les  terres  royales  incultes.  C'est  par  exception  ou 
par  abus  que  des  clérouques  reçoivent  de  la  yyj  t;xôpt[xo<;.  Cet  abus  est 
quelquefois  consacré,  par  exemple,  par  un  xpicxaYixx  d'Évergète  II. 

Pour    les   terres  clérouchiques  et   les  redevances  dues  au  fisc,  cf- 
sect.  VI,  5". 

Notons  la   mention  d'un   grade  nouveau   dans    Magdala,  i  :   âzt- 
Xipyr,q. 

Époque  romaine.  —  Wilcken  3,  après  un  nouvel  examen,  a  publié 
dans  l'Hermès  une  lettre  impériale  déjà  connue  et  relative  à  la  succession 
des  soldats'*.  Ses  nouvelles  lectures  ont  modifié  l'histoire  des  légions  en 
Egypte.  On  attribuait  autrefois  cette  lettre  à  Trajan.  Wilcken  a  lu  le 
chiffre  de  l'année  (y).  En  combinant  cette  donnée  certaine  avec  ce 
qui  reste  des  noms  des  consuls,  il  est  arrivé  à  reconnaître  que  le  docu- 
ment datait  de  la  3°  année  d'Hadrien,  119.  Le  nom  du  préfet  à  qui 
la  lettre  est  adressée  doit  être  lu  'Pa;j.[At£  et  non  ^îij.y.'.z,  et  il  s'agit  de 
Rhammius  Martialis,  qui  était  préfet  en  118.  Cette  lettre  montre  que, 
en  119,  la  legio  III  Cyrenaica  et  la  legio  XXll  Dejotariana  sont  réunies 
dans  le  même  camp,  à  Alexandrie.  Or  la  legio  II  Trajana  Fortis  est 
en  Egypte  depuis  log^.  Donc,  il  y  a  eu,  un  moment,  au  11°  siècle, 
comme  sous  Auguste,  trois  légions  en  Egypte.  Ce  fait  contredit  ce 
qu'on  pensait  jusque-là. 

Nicole  6  complète  heureusement  ses  archives  militaires  du  i"  siècle 
par  la  publication  du  papyrus  IV  de  Genève,  qui  contient  les  comptes 
du  soldat  [Qu]adratus.  Il  ne  reste  que  les  chiffres.  Mais  une  compa- 
raison avec  le  numéro  i  de  la  même  collection  est  instructive.  Il 
semble  qu'il  y  ait  quelques  changements.  La  solde  est  plus  forte  de  49 
drachmes.  Le  parallélisme  n'est  pas  exact  entre  les  deux  textes.  La 
mention  probable  de  réjouissances  accumulées  fait  songer  aux  fêtes 
qui  dans  les  camps  signalèrent  l'avènementdeTrajan  (18  septembre  96). 

4°  Cités  et  Munigipes 

Dans  le  papyrus  de  Berlin  B.  G.  U.,  578,  un  certain  Lucius 
Antonius  Minor,  d'Antinoë,  est  qualifié  de  'AÔYjvatsyç  '0  xa'i  'Epsyôévto;'^. 

I.  Magd.,  la. 

a.  Magd.,  i. 

3.  Hermès,  190a,  p.  Sft. 

A.  B.  G.  U.,  it,o. 

Ti.  C.  I.  L.,  III,  79. 

G.  Archiv,  H,  p.  G3  et  suiv. 

7.  On  a  des  exemples  fréquents  de  ces  doubles  «  démotiqua ». 


1/2  REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

Une  inscription  du  Corpus  »  nous  apprend  que  le  prytane  de  la  Boulé 
de  la  même  ville  appartenait  à  la  çuXt]  'AÔïjvaîç.  Le  simple  rapproche- 
ment de  ces  deux  faits  peut  faire  soupçonner  que  le  premier  de  ces 
soi-disant  doubles  démotiques  se  rapportait  non  au  dème,  mais  à  la 
tribu.  Un  papyrus  du  Musée  Britannique  en  donne  la  preuve  irréfu- 
table (papyr.  Lond.,  1 164).  Il  est  resté  inédit;  mais  M.  Kenyona  qui  l'a 
déchiffré   nous  cite  ces  lignes  significatives: 

'A;ji.[i.wv'.c;  S£6isT'.oç  o  y.a''  'Hpâv.Xetc;  •/.%<.  ci  toOtcu  6[j.OYv/;atoi  àSeXçol 
'OAu;ji.z'.âoY;;  xa'i  \\ijL;j.wvâp'.ov,  cî  cûo  à5-/;A'.y.£;,  AvTivoeîç,  ci  xpeTç  £/.  raTpcç 
'A[ji.;jLa)v{ou  çuA^iç   -f,q  aÙTTJç  y.at  cy;;j.ou  y.,  x.   X. 

M.  Kenyon  en  a  profité  pour  nous  donner  la  liste  des  noms  de 
tribus  et  de  dèmes  connus.  Les  papyrus  de  Tebtounis  nous  permettent 
d'en  ajouter  deux  nouveaux,  E'j^pyéz'.oq^  et  Zr.vs'.oç^. 

Les  papyrus  de  Ahnasieh  contiennent  deux  documents  plus  faits 
pour  exciter  notre  curiosité  que  pour  la  satisfaire.  Tous  les  deux  sont 
attribués  par  l'éditeur  au  iir  siècle  après  J.-C.  C'est  d'abord  le  début 
d'une  lettre  de  la  ^suat,  d'Héracléopolis  à  son  «  très  cher  »  Cornélius 

[ ],  écrite  de  la  main  ($'.à)  d'Aurélius  Héron  [ ],  ancien  gymna- 

siarque  et  exégète,  prytane  en  charge  5. 

Le  second  est  un  extrait  des  ùzo;j.vr(;j.aT'.c[jL:t  de  la  même  j3ouÀr;6.  Nous 
assistons  à  un  bout  de  séance  orageuse.  On  vient  de  lire  une  pièce 
officielle,  sans  doute  une  lettre  de  haut  fonctionnaire  qui,  vraisembla- 
blement, exige  quelques  charges  des  bouleutes  ou  se  plaint  que  certains 
droits  n'ont  pas  été  payés,  car,  après  la  lecture,  les  conseillers  s'écrient 
d'une  seule  voix:  «  Qu'on  exige  le  paiement  de  ceux  qui  n'ont  pas  donné; 
nous  ne  sommes  pas  en  nombre"^.  »  Le  prytane  fait  lire  une  lettre  du 
diœcète.  La  Boulé  pousse  la  même  clameur.  Un  autre  texte  mentionne 
un  ^(X){[ix7iip-/_T,^)  y.OL'.  i3c(uA£yTT;ç)  y.al  7ipcjTaTY;ç  ::cA£toç8. 


I.  CI.  Gr.,  III,  4705. 

a.  Kenyon,  Phylae  and  Demes  in  Graeco-Roman  Egypt  {Archiv.  II,  p.  70  et  suiv). 

3.  Tebl.,  99,  1.  58. 

4.  Ibid.,  1.  55. 

5.  B.  G.  U.,  924. 

6.  fi.  G.  U.,  935. 

7.  L.   a  et  3  :   'A'!Tai-:[et'(T6a)]<Tav   oî    (iT)>à7toS£5wx(iT£i;,    E>,X£i[xâ    £(r:tv    xoy    if)jji£TÉpou 

àpiÔaoC.    L.  9:    les   bouleutes   emploient    le   simple   S£6a)y.6T£;.    "EX>.£i|j.a àpt6|i.oû 

ne  pourrait  guère  signifier  un  déficit  dans  les  comptes,  il  est  très  probable  qu'il  y  a  là 
une  allusion  à  l'absence  de  certains  conseillers  qui  n'ont  pas  paru  pour  se  dérober 
aux  charges.  Ce  sont  les  ot  [i.y\  àTioOEÔwxÔTe;  (ôeôwxôte;).  Nous  avons  des  exemples 
nombreux  de  ces  faits.  Cf.  dans  le  même  fascicule,  n"  93G,  où  il  s'agit  d'un  bouleute 
xaTaip-jv^vra  Et;  Travaviy.  à;  du  vte).  £ta;  .  Cf.  Wilckcn,  Arcliiv,  I,  4o8  et  suiv. 
Wenger,  Kechtshistorische  Papyrustudien,  pense  que  le  bouleute  en  question  se  dérobe 
à  la  suite  d'un  procès  commencé.  Mais  Wilckcn  me  paraît,  à  bon  droit,  maintenir  sa 
première  explication  {Deutsche  Litterat.  Zeit,  190Î,  p.  i  i4i).  AVilcken  a  promis,  pour  le 
second  volume  de  V Archiv,  des  commentaires  de  ces  textes  de  Atinasieli.  —  Sur  la 
XovoYpaçt'a,  liturgie  municipale  qui  paraît  avoir  été  lourde,  cf.  Amh.,  IF,  83; 
Wenger,  Archiv,  II,  p.  'iC^;  Wilrken,  ibid.,  p.  ia8. 

8.  B.  G.  U.,  908. 


chronique  des  papyrus  l^s 

5'  Finances 

A)  Taxes.  —  Voici  la  liste  de  certaines  taxes,  ou  nouvelles  ou  peu 
connues,  au  sujet  desquelles  les  textes  récemment  publiés  donnent 
quelques  détails  inédits  : 

'AXcYjxév  peut  être  l'ensemble  des  petites  taxes  sur  l'aire  (y.âôapj'.;, 
7.0Œy.'.v£UTiy.6v) .  Tebt.,  48,  17,  n.,  abrégé  en  aX  (  ),  ibid.,  90. 

'A-6ixoipa.  C'est  la  célèbre  taxe  d'un  sixième  sur  la  vigne  et  les 
jardins,  bien  connue  par  la  loi  financière  de  Philadelphe.  Une  ordon- 
nance d'Évergète  II  '  la  range  parmi  les  revenus  sacrés  maintenus  aux 
temples,  XY;i;.'|e79at  Ss  -/.al  xàç  àzoïxi-paç  aç  £Xi[^iavcv.  Ce  texte,  comme 
la  pierre  de  Rosette,  qui  parle  des  y.aOr/z.cjjai  à-o;^.s(pat  revenant  aux 
dieux,  semble  corroborer  les  vues  deWilcken*,  qui  pense  que  cet 
impôt  n'a  jamais  cessé  d'être  un  impôt  sacré.  Cf.  cependant  la  dis- 
cussion des  éditeurs  de  Tebtiinis,  l.  c,  notes. 

'Apxaltei'a.  Ce  mots  désignerait,  selon  les  éditeurs  de  T^ô/un/^, 
l'impôt  en  nature  sur  les  terres  plantées  en  blé,  impôt  calculé  à  raison 
de  tant  d'artabes  par  aroure  'i.  Cette  vue  est  contraire  à  celle  de  Wilcken, 
pour  qui  la  taxe  en  nature  sur  les  terres  plantées  en  blé  s'appelle 
èr'.YpaoT;  5.  Les  textes  mentionnent  souvent  l'impôt  de  2  artabes 
{ty)v  ^  ^  =  ::y;v  ^  (àpxaSïjv)  6,  ou  peut-être,  selon  les  éditeurs, 
ciapTa6c'!av),  celui  d'une  artabe.  d'une  demi-artabe'^.  'ApTa6ts{a  serait  le 
nom  général  de  cet  impôts.  Il  y  a  peut-être  une  petite  difficulté  à  cette 
interprétation.  Une  ordonnance  d'Évergète  II  exempte  les  temples  et 
les  biens  consacrés  aux  dieux  de  l'àp-aêtefa,  et  nous  voyons  la  lepà  7^ 
payer  une  redevance  d'une  demi-arlabe^.  Ces  divers  impôts  sont  payés 
par  les  terres  clérouchiques  et  les  terres  sacrées,  mais  rien  ne  dit  qu'ils 
leur  soient  spéciaux. 

rpai;-[ji,a-:ixôv.  Nous  voyons  cet  impôt  payé  par  diverses  personnes  : 
par  des  clérouques 'o,  par  des  prêtres",  par  des  PaaiXty.oi  YewpYoi  " . 
Dans  ces  cas  différents,  ce  n'est  sans  doute  pas  le  même  impôt. 

r£a)|ji,£Tpta.  Une  demi-artabe  est  payée  de  ce  chef  par  les  cultiva- 
teurs royaux  «3. 

1.  Tebt.,  5,  1.  5o. 

a.  Wilcken,  Gr.  Ost.,  I,  p.  6i5,  n. 

3.  Tantôt  neutre  pluriel,  tantôt  féminin. 

4.  Tebt.,  5,  1.  5-9,  n.,  p.  88. 

5.  Grieck.  Ost.,  I,  p.  194. 

6.  Arriérés  remis  par  Êvergète  II,  Tebt.,  5,  1.  i5.  Rapport  du  comogrammate  sur 
cette  taie,  Tebt.,  99. 

7.  Tebt.,  App.  I,  S  3,  p.  555. 

8.  Tebt.,  p.  Sa,  n.  i5. 

9.  Tebt.,  98,  introd.  (cf.  36,  9;  89;  61,  b),  1.  3a3-34i,  et  notes. 

10.  Tebt  ,  App.  I,  S  3,  p.  555;  89. 

11.  Tebt.,  97. 

ta.   Tebt  ,  gi  el  94. 

i3.  Tebt.,  93.  Sur  cet  impôt  en  général,  cf.  Tebt.,  p.  Sg,  d.  69. 


17/1  HEVCE    DES    ÉTL'DES    A>CIE?iNES 

AiaxûXiov  I  est  probablement  une  taxe  d'importation  sur  le  vin.  A 
la  fin  du  iii'  siècle,  elle  subit  un  déficit  de  -i  talents  i366  drachmes. 

Eiaçcpà.  Impôt  en  nature  payé  par  les  ipr,[).o^ù\ix'Aez  (1  artabe^), 
par  la  hpà.  7153  (demi-artabe),  par  les  clérouques  en  même  temps  que 
l'èz'.YpasTji.  Ce  serait  comme  elle  un  impôt  spécial,  intermittent  et 
irrégulier. 

'EXa-.ov.  Nous  avons  quelques  renseignements  nouveaux  sur  le 
monopole  de  l'huile.  Le  numéro  1027 1  de  Gizeh^  (se.  Caire)  est  une 
bonne  illustration  de  Rev.  Law.,  col.  Sg.  Nous  savons  par  ce  document 
que  les  fermiers  de  l'huile  doivent  payer  les  cultivateurs  à  raison  de 
li  drachmes  l'arlabe.  Mais  ceux-ci  leur  doivent,  en  revanche,  une 
drachme  de  grain  gratis,  en  sorte  qu'en  réalité  4  drachmes  sont  le  prix 
de  I  artabe  et  quart.  Le  papyrus  en  question  est  une  lettre  adressée 
probablement  à  rà2-/a)vr,ç  pour  appeler  son  attention  sur  un  mémoire 
des  ystopY-'-  qui,  ayant  livré  aôSoartabes,  demandent  qu'avant  la  véri- 
fication de  ce  compte,  on  leur  avance  le  prix  de  3oo  artabes  pour  qu'ils 
puissent  continuer  leur  travail  6. 

Au  11"  siècle  la  fraude  pour  la  culture  et  la  vente  des  produits 
oléagineux  paraît  avoir  été  assez  fréquente.  Évergète  II  amnistie  les 
contrebandiers".  Un  entrepreneur  de  la  vente  de  l'huile  et  de  l'impôt 
sur  riiuile  {0  kls.ù.r,(iiiq  Tr^v  ciiOîcrtv  y.al  to  tsXoç;  saisit  de  l'huile  impor- 
tée et  de  l'huile  de  kiki,  vendues  par  un  Thrace,  dans  la  maison  du 
cordonnier  Petesouchos,  ce  qui  est  l'objet  d'un  rapport  du  comogram- 
mate  MenchèsS.  Aussi  le  même  entrepreneur  n'est  pas  très  populaire, 
et  nous  le  voyons  se  plaindre  d'avoir  été  quelque  peu  «  rossé» 9. 

TÉAc;  désigne  à  la  fois  l'impôt  sur  l'huile  importée  et  sur  les  culti- 
vateurs de  produit  brut  comme  le  ricin  (/.pÎTwv)  'o.  'EAaiov  est  peut-être 
abrégé  en  sX  dans  le  Tebtunis,  gS. 

'E-iYpaç/v  Les  éditeurs  de  Tebtunis  comparent  cet  impôt  avec 
ràv^sà  lr,rfz'fp3i\j:j.tfr„  levée  à  l'occasion  d'une  visite  du  roi»'.  Pour 

I.  Tebt.,  8,  1.   19. 

a.   Tebt.,  89,  1.  74. 

3.   Tebt.,  36,  1.  9;  id.,  98,  1.   53. 

.',.   Tebt.,  124,  1.  35;  99,  ).  48;   io5,  1.  ttS. 

5.  Archiv,  II,  p.  79-81  (Grcnfell  -  Hunt).  La  date  de  ce  papyrus  est  difficile  à 
déterminer.  La  paléographie,  le  fait  que  le  paiement  est  fait  en  argent,  l'assigneraient 
au  rogne  d'Hvcrgèle  1".  Et  cependant  il  mentionne  une  y.oiu.r,  portant  le  nom  de 
Philopator.  Cf.  sect.  V,  p.  j^. 

6.  Tous  ceux  qui  ont  fouillé  en  Egypte  coiuiaissent  les  demandes  d'avances  sur  les 
salaires,  tout  à  fait  analogues  à  celle-ci. 

7.  Tebt.,  5,  I.   193. 

8.  Tebt.,  38. 

9.  Tebt.,  39. 

10.  Comme  il  n'y  a  pas  de  croton  à  Kerkeosiris,  les  éditeurs  pensent  que  tIXo; 
désigne  ici  l'impôt  sur  l'huile  importée,  qui,  à  la  diUérence  du  m*  siècle,  serait  l:"^'' 
à  l'intérieur. 

11.  Tebt.,  W,  1.    la. 


CHRONIQUE    DES    PAPTRtS  I  ^5 

eux,  c'est  un  impôt  extraordinaire  ».  Il  est  payé  en  nature.  Nous  voyons 
cependant  que,  en  cas  de  retard,  il  est  exigé  en  argent  a, 

'E::([j.eTpov.   Cf.  xpcc;j.e-:poy[j.£va. 

'ETTiŒTaTixôv.  Wilcken3  y  voit  un  inîpôt  destiné  au  salaire  de 
répistate  twv  is^tôv,  ce  qui  s'accorde  bien  avec  Tebt.,  97,  mais  moins 
bien  avec  Tcbt.,  ô'*,  où  nous  voyons  les  épistates  contribuer  à  cet 
impôt.  Serait-ce  une  taxe  destinée  à  s'assurer  le  privilège  d'avoir  un 
épistate,  comme  le  suggèrent  les  savants  anglais  ? 

ZiAjpvâ.  La  vente  de  la  myrrhe  est  un  monopole  de  l'État.  Le 
prix  en  est  fixé,  au  11"  siècle,  à  Z|0  drachmes  d'argent  par  mine,  en 
cuivre  3  talents  2000  drachmes.  Un  impôt  sur  le  transport  (y.xTa- 
YW710V,  xaTaYci)Y'.;xcv)  est  de  200  drachmes  par  talent  (soit  3  i/3  0/0). 
Cette  décision  est  portée  à  la  connaissance  du  public  par  voie  de 

'lyôur^pâ.  D'après  une  restitution  de  Grenfell,  Hunt,  Smyly,  qui 
introduisent  les  àXistc  parmi  les  personnes  exemptées  par  Évergète  II 
de  fournir  le  ^Txôtxcç  aux  soldats  et  fonctionnaires,  personnes  qui 
paraissent  toutes  appartenir  à  l'administration  d'un  monopole,  la 
pêche  serait  un  monopole  de  l'État.  Vue  difl'érente  dans  Wilck.en6. 

0£  (       )  =  0e(c6),  (dt{uny>  Tebt.,  90. 

0r,aaupc(fuXay.ixév.  Impôt  payé  par  les  cullivaleurs  royaux.  Le 
nom  indique  l'objet  de  la  taxe.  C'est  un  droit  levé  pour  la  garde  des 
redevances  en  nature  dans  les  greniers  publics'. 

Kâôapotç.  Cf.  7:po3;xeTpoû[ji.eva. 

Koaxtv£UTi/.cv.  Idem. 

KpajTiçôr^éaiwv.  Impôt  payé  par  les  cultivateurs  royaux 8. 

.\aoYpa<pta-  Sauf  Macc/t.,  III,  2,  28,  Tciviaç  oé  toùç  'louîaicuç  eiç 
Xaovpai'av  v.a'.  o'Iy.sTi/.T^v  Stiôe^tv  àyôî^vat,  on  n'avait  aucun  témoignage  sur 
la  Aaoypaçîa  à  l'époque  ptolémaïque^.  Un  papyrus,  que  les  éditeurs 
placent  dans  le  temps  qui  va  de  Ptolémée  Alexandre  à  Ptoléméc 
Dionysios,  est  intitulé'»:  Aaoypa^i'a  Oeo^ovisoç  y.ax'  avSpa  teXoûvxwv 
TjvTa;'.v.  AaoYpaçia,  à  l'époque  romaine,  désigne  la  capitation. 
Dans  notre  papyrus,  ce  mot  ne  paraît  pas  signifier  capitation,  mais 


I.  Tebt.,  5,  n.   Bg. 

3.  Tebt.,  27,  1.  84  et  suiv.  Un  contribuable  (?)  en  relard  se  dérobe  à  cet  impôt  par 
un  départ  pour  Alexandrie.  On  fait  apprécier  la  valeur  de  ses  biens  et  on  le  rappelle 
par  iip6Ypa(X|j.a.  Tebt.,  99,  traite  de  cet  impôt. 

3.  Griech.  Ost.,  I,  p.  366. 

4.  Tebt.,  5,  1.  53  et  la  note. 

5.  Tebt.,  35. 

6.  Tebt.,  5,  n.  170.  Wilcken,  Ost.,  I,  p.  187. 

7.  Tebt.,  passim,  indices,  cf.  s.  v.  p.  64 1. 

8.  Tebt.,  93  et  passim. 

9.  C'était  une  raison  de  croire,  selon  Wilcken,  que  l'ouvrage  avait  été  composé 
à  l'époque  romaine. 

10.  Tebt.,    io3. 


176  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

plutôt  recensement  «,  et  probablement  a-t-il  la  même  signification  dans 
Macch.,  III.  La  capitation  existait-elle  à  l'époque  ptolémaïque  ?  Peut- 
être,  selon  les  éditeurs,  à  partir  du  1"  siècle.  Des  àTroypaçai  ressemblant 
aux  à-oypaoal  de  l'époque  romaine  se  rencontrent  dans  P.  Alex.,  6», 
et  dans  les  papyrus  inédits  de  FI.  Pétrie  3,  qui  mentionnent  des  (j(o([j.a-ra). 
Cf.  7w(;j.a-iy.év  ?)  de  Tebt.y  95,  in  fine.  La  jûviaEtç  pourrait,  elle  aussi, 
désigner  un  impôt  de  ce  genre. 

Xt'.'o'j pyix.  Le  ActToupviy.ov (8  drachmes)  est  payé  par  un  clérouque 
indigène V  Ae'.-:ousY''ai  holv/.xi^.  Nous  avons  parlé  des  r,[).ip(xi  XetToup- 
Ytxa( 6. 

Na-jÇiov.  M.  Smyly  nous  promet  une  nouvelle  explication  de  ce 
lerme  dans  la  réédition  des  papyrus  Pétrie. 

iév.a.  Redevances  en  nature  ou  corvées  dues  aux  fonctionnaires. 
Une  ordonnance  d'Évergète  II  essaie  de  faire  cesser  les  abus  que  cette 
coutume  entraînait".  Nous  recueillons  souvent  les  échos  de  plaintes. 
On  connaît  l'inscription  des  prêtres  d'Isis  de  Philae  se  plaignant  des 
trop  fréquentes  Trapo'jjîai  exigées  par  les  fonctionnaires  8.  Gizeh,  loaSo^, 
nous  fait  assister  à  la  levée  de  ces  redevances  par  un  de  ses  agents 
pour  le  diœcète  Chrysippe.  Les  produits  sont  mesurés  avec  des  mesures 
apportées  d'Alexandrie  et  vérifiées  sur  les  étalons  de  bronze.  Ce  texte  est 
à  rapprocher  d'un  papyrus  anciennement  publié  par  Grenfell  et  Hunt  «o. 
Les  ztnoL  sont  exigées  aussi  pour  Lucius  Memmius  >i.  Le  comogrammate 
Menchès  est  attaqué  pendant  qu'il  lève  ràvopàv  lr.r[eypx'^.[j.irr,'i  pour  la 
visite  du  roi  (::pbç  "YjV  toD  SaciAéwç  7:apouj(av) '^.  Dans  certains  cas,  les 
habitants  doivent  fournir  les  moyens  de  transport '3.  A  l'époque 
romaine  et  byzantine,  même  coutume  :  c'est,  sans  doute,  à  cet  ordre 
d'idées  qu'il  faut  rattacher  la  lettre  d'un  procurateur  enjoignant  de 
faire  préparer  l'établissement  de  bain  pour  l'arrivée  de  grands  person- 
nages   (7:apaY£vc;j.év(.)v  twv  y.paTÎffToiv  £ja-/Y3iJ.6v(i)v)  ''t  et  l'ordre  donné  à 

I.  Peut-être  recensement  de  itxoi  =  indigènes,  sens  établi  par  des  textes  nonnbreux. 
Il  est  possible  que,  dans  la  suite  des  temps,  le  mot  se  colore  d'une  nuance  nouvelle,  et 
qu'il  ait  le  sens  que  P.  Meyer  lui  donne  dans  son  intéressante  note  :  Zam  Ursprung  des 
Colonats,  dans  les  Beilràge  zur  Alt.  Geschichte,  I,  p.  434. 

3.   Bull,  de  la  Soc.  arch.  d'Alexandrie  (publié  par  Botti). 

3.  On  sait  que  M.  Smyly  prépare  une  nouvelle  édition  des  papyrus  Pétrie,  qui 
comprendra  plusieurs  textes  inédits. 

4.  Tebt.,  103. 

5.  Tebt..  Sa,  n.  4. 

6.  Tebt.,  88. 

7.  Tebt.,  5,  1.  i84,  et  n. 

8.  Strack.,  Dynastie,  d.  Ptolem.,  p.  354,  n"  jo3. 

9.  Archiv.,  II,  p.  80. 

10.  Grenfell,  Gr.  Pap.,  II,  i4  b.  (fournitures  d'oiseaux  pour  le  même  diœcète). 

11.  Tebl.,  33. 

I  3.  Tebt.,  48.  Ilapoyatav  signifie  les  devoirs  à  rendre  au  roi  à  l'occasion  de  sa  visite. 
Cf.  Slrack,  insrr.  cit.,  àvayxà'ouat  riiià;  Tiapoudca;  a-JTot;  7;oi£ta9at. 
i3.   Ttopeta,  Tebt.,  5,  1.  igS  et  suiv. 
1  !i.   B.  G.  r.,  926  (il*  siècle  après  J.-C). 


CIIHONIQUE    DES    PAPYRUS  [77 

un  cuisinier  de  fournir  lo  livres  (Àfxpa;)  de  viande  pour  un  personnage 
accompagné  de  l'ambassadeur  des  barbares'. 

ÎUA'.XY).  Impôt  levé  sur  les  provinces  extérieures  comme  à  l'inté- 
rieur a.  En  Egypte  au  moins,  il  semble  que  la  culture  et  la  coupe  des 
bois  ait  donné  lieu  à  un  monopole  ou  à  une  surveillance  de  l'État  3. 

'OGsvîa.  Certaines  toiles  sont  fabriquées  dans  les  temples;  Tebl.,  5, 
1.  63-64,  montre  que  le  produit  de  celte  industrie  monopolisée  revenait 
en  grande  partie  au  Roi. 

npoj[j.£'rpouij.£va.  L'expression :zpo(7[j.£Tpcu[jiva)v  dq  -zkq  y.aOâp5ei<;  /.al 
To  xor/.'.v£'jTty.bv  tûv  p(àpTa3ô>v)  y  ^'iV-^t^?-''  3^>  ^'^^^  penser  que  ce  mot 
désigne  tous  ces  petits  impôts  supplémentaires. 

wtéoavoç,  payé  par  les  clérouques  et  les  cultivateurs  royaux^. 
Un  yp'jzv/.ôq  a-uéçavo;  paraît  dû  par  les  clérouques  au  stratège  (?)  6 

26v-:a;t;.  Cf.  plus  hautAaoypasita. 

2G)|j.aT'. xov .  Idem. 

TtxpxeÎY.oa-r,  (x'  S*).  Payée  par  les  cultivateurs  royaux?. 

'VTràp  xi-ou.  Cf.  vues  différentes  des  idées  en  cours.  Tebt.,  I,  5^, 
n.  59,  p.  39. 

T  p  '. )j  0 1  v.  y.  0  V  '!  X  t  a X  û  V  8  ?  Payé  par  les  cultivateurs  royaux. 

*i>6pcq^  (■/py;[xâTiov  y.al  c-tcj).  Levé  en  Thrace  et  à  Lesbos. 

<I>uXay.'.Tty.bv'°.  Pour  les  frais  de  police. 

Notons  encore  yapvqpd,  ye'.ptjl^.cç,  y^ipiaxi^ri. 

Lumbroso  '  «  a  expliqué  la  formule  que  l'on  trouve  dans  certains 
contrats:  (aroures)  xa6apà?  àizz  ^as'.Atx^ç,  en  rapprochant  Paris,  17, 
[xuOwTfjÇ  sico'jç  ÈYxuy.AÎcu  xai  67rox£i[ji.£vwv  paaiXtx^  Ypa[ji.,aaT£i'a  (de 
même  on  dit  3asiAty,6ç  tout  court  pour  ^astXixbç  ypai).\i(x-:d>q). 

De  l'expression:  xaxax.  owSexâ-ucu  (etouç),  qui  se  trouve  dans  des 
quittances  de  TcpixiopE;  àpyuptxwv  (Amh.,  II,  CXIV,  année  i3i),  que 
les  éditeurs  lisent  à  bon  droit  xaxay.(p[;j.âT{i)v)  S(j)3£xâTCU  è'touç,  il  rappro- 
che la  glose  d'Hesychius  xaTaxp{[jLa*  xaTiy.p'.stç,  xaTaaixY). 

B)  Domaine  royal,  terres  des  clérouques,  terres  sacrées.  —  C'est 
peut-être  là  pour  la  couronne,  la  plus  importante  source  de  revenu. 
Tebtunis  I  est,  à  ce  point  de  vue,  une  mine  de  renseignements  nouveaux. 


1.  B.  G.  U.,  gSa  (époque  byzantine), 
a.  Tebt.,  8,  1.  a5. 

3.  Tebt.,  5,  1.  ao5  et  n. 

4.  Tebt.,  9a. 

5.  Tebt.,  98. 

6.  Te6i.,  loi.  Voiraussi  Tei^,  loi  et  95,  .Te(    )  Se       ).  ote  (    )  Se  (     )? 

7.  Tebt.,  93. 

8.  Tebt.,  93  et  passim. 

9.  Tebt.,  8,  1.  6-7. 

10.  Tebt.,  5,  l.  i5,  n. 

11.  Osservazioni  PapiroLogictie  (Rendiconti  délia reale  Accademia  dei  Lincei,  t.  XI,  fasc.  I, 
séance  du  19  janvier  190a). 


I-jS  REVUE    DUS    ÉTUDES    ATSCIENTSES 

Les  éditeurs  ont  pris  soin  de  les  résumer  dans  un  appendice  •  sur  les 
terres  de  Kerkeosins,  ce  qui  me  permettra  d'être  bref. 

Un  fait  curieux  et  qui  paraît  acquis,  c'est  qu'il  y  a  des  xûixai ,  et 
Iverkeosiris  appartient  à  cette  classe,  oii  it  n'y  a  pas  de  terres  qui  soient 
propriété  particulière '.  Elles  rentrent  toutes  dans  les  catégories  soit 
des  terres  royales,  soit  des  terres  de  clérouques,  soit  des  terres  sacrées  3. 
Les  textes  mentionnent  encore  la  vy;  h  ct^izei.  Que  faut-il  entendre  par 
là?  Il  est  clair,  d'abord,  que  cette  sorte  de  terre  ne  se  confond  pas 
avec  la  propriété  particulière,  yi^  lh6v-r,-o^.  Elle  est  toujours  associée 
avec  les  terres  royales,  clérouchiques  et  sacrées.  Provisoirement,  on 
peut  admettre,  avec  les  savants  anglais,  que  l'expression  yf,  èv  açéjet 
est  le  terme  général  qui  désigne  les  terres  qui  ne  sont  pas  possédées 
par  ceux  qui  les  cultivent  à  titre  de  propriété,  mais  seulement  à  titre 
de  concession  de  la  part  de  la  couronne,  soit  les  terres  royales,  clé- 
rouchiques, sacrées  4  . 

Terres  sacrées.  —  Le  total  des  terres  sacrées  s'élève,  à  Kerkeosiris, 
à  agi  aroures  7/8.  Il  y  a  aussi  des  terres  sacrées  à  MagdôlaS.  Le 
Y£(j)pYc;  de  la  hpà  7^  ne  diffère  pas  beaucoup  de  celui  qui  cultive  la 
terre  royale.  11  paye  en  plus  un  impôt  d'une  demi-artabe,  comme  les 
clérouques.  Le  revenu  de  la  terre  sacrée  doit  aller  au  temple  et  être  levé 
par  les  fonctionnaires  du  temple.  Mais  cette  loi  souffre  des  exceptions  6. 

Terres  clérouchiques.  —  Les  terres  des  clérouques  occupent  un  tiers 
du  territoire  de  Kerkeosiris  7.  Nous  avons  vu  à  qui  elles  étaient  données. 
En  général  elles  sont  toujours  prises  sur  la  terre  inculte.  Nous  voyons, 
toutefois,  certains  ;j.iyt[j.o'.,  ceux  d'ibion,  recevoir  de  rèjxapjj.évY;.  Mais 
la  preuve  que  c'est  là  une  exception,  c'est  que,  sous  Philométor,  un 
clérouque  qui  a  reçu  un  7'hif]po<;  zzôpv^o^  se  voit  dépossédé  et  n'obtient 


I.  Les  documents  analysés  dans  cet  appendice  sont  principalement  ceux  delà 
VI"  section  (Land  Survey).  M.  Kenyon,  Catalogue  of  additions,  p.  620,  signale  des 
drtcumcnts  analogues  émanant  de  Bcsas  Sotcr,  como^rammatc  de  Crocodilopolis, 
datés  de  la  7'  année  de  Claude  (British  Muséum,  n°  Go.'»). 

î.  Il  n'y  a,  à  Kerkeosiris,  de  propriétés  privées  que  les  maisons  du  bourg  et  peut- 
être  une  aroure  un  quart  de  jardin. 

3.  Il  y  a  des  exajptions  apparentes.  La  catégorie  qu'on  appelle  JTro/oyov  açopov 
dy.TÔ;  (iKrOojffEwr  (y7tô),oyov  =  ce  qu'on  extrait  d'un  total)  et  qui  désigne  les  terres 
incultes,  non  susceptibles  de  location  et,  par  conséquent,  ne  rapportant  rien  à  l'État 
(ctfoçov),  sont  évidemment  des  terres  royales,  car,  lorsqu'on  en  donne  à  cultiver,  on 
les  donne  aux  '^'xnù.i/.oi  Yewpyot.  Les  Tiapâ&E'.TOi,  appelés  quelquefois  a[XTC£).ot,  ne  sont 
mis  à  part  que  parce  qu'ils  payent  un  impôt  particulier  (ànôuoipa).  Les  vojjiat  èxtô; 
lAiijOwdEo)?,  qui  sont  Tipô;  yjx'/.y.ô/  6toixoj|j.£vot,  c'est-à-dire  (|ui  payent  une  rente  en 
argent  au  lieu  de  verser  une  rente  en  nature,  appartiennent  aussi  à  la  couronne, 
puisqu'elle  les  donne  quelquefois  à  des  clérouques  (Tebl..  App.  I.  p.  538-5/43). 

'i.   Sur  la  yf|  èv  àçÉiei,  voir  surtout  Tebt.,  5,  1.  3G  et  notes. 

5.  Vovoz  le  détail  des  Tebt.,  App.,  b'tZ.  Notre  inscription  de  Magdôla  mentionne  la 
Wf  it  '■;■?,  a/_p/,TTo;.  Elle  est  nalurellein(!rit  exemple  de  redevances. 

<■).   Tebt.,   5,  1.  57-150.  —  Nous  trouvons  quelquefois  des  terres    sacrées  comptée» 
parmi  les  terres  royales.  Tebt.,  gS.  1)4. 
7.  Cf.  le  détail,  App.,  p.  545. 


CHRONIQUE    DES    PAPYRUS  I  79 

à  la  place  qu'un  terrain  incullc,  /sp'cç.  L'État  n'est  pas  toujours  aussi 
sévère.  Le  diaîcèle  peut  permettre,  dans  certains  cas,  au  clérouque 
avantagé  de  garder  sa  v^  (jrfpt;j,2ç  sans  rien  payer  de  plus  à  la  cou- 
ronne. D'autres  fois,  il  paie  la  rente  d'une  année  et  garde  sa  terre;  c'est 
cette  dernière  mesure  que  l'ordonnance  d'Évergète  II  paraît  avoir 
voulu  généraliser». 

Le  clérouque  peut  cultiver  lui-même  sa  terre  ou  la  louer.  Trop 
pauvre  pour  supporter  les  charges,  il  peut  la  céder  [zxpcn.yjùyq'jiç). 
Outre  la  rente  ey.çcp'.iv,  il  paie  plusieurs  impôts  :  au  moment  où  il 
reçoit  son  cléros,  le  rpsjAYjf/.ti^ewç  cTé^avo;',  puis  le  A£f:cupY'"''-2v,  le 
-Tïçavo;,  Vànizzix  Q  connu  dès  le  m'  siècle),  les  xotvuvr/.i,  le  ypay-y-a- 
-ix6v,  l'siaf  opi.  S'il  ne  cultive  pas  sa  terre  selon  les  lois  et  ordonnances, 
en  cas  de  fraudes  relatives  aux  monopoles,  pour  tout  autre  crime  et 
délit,  son  /.X-^poç  peut  lui  être  confisqué.  Nous  avons  des  listes  de 
•/.(xioyj.iJ.o\  y.X-^pci.  Le  fils  hérite  du  cléros  de  son  père. 

Terres  royales.  —  La  53"  année  d'Évergète  II,  le  total  des  terres  du 
domaine  est  de  2^27  aroures  i/i/3a,  donnant  une  rente  de  i233o  ar- 
tabes  3/3,  selon  certains  textes;  i2346,  selon  d'autres^.  C'est  plus  de 
la  moitié  de  tout  le  territoire  (4,700  aroures).  Le  chiffre  de  la  rente  est 
un  chiffre  fictif,  tel  sans  doute  qu'il  a  été  fixé  au  début  du  règne  de 
Philométor  et  Évergète  II.  Depuis,  le  domaine  royal  s'est  appauvri. 

Les  seules  terres  qui  produisent  la  rente  sont  celles  qui  sont  dési- 
gnées dans  les  textes  par  l'abréviation  à--q(  ),  que  MM.  Grenfell,  Hunt, 
Smyly  poposent  de  lire  àzr^v[ji,£vov  =  ce  que  l'on  déduit  du  total  fictif, 
catégorie  mise  à  part  des  autres,  parce  qu'elle  comprend  les  seules 
terres  qui  paient  la  rente.  Ces  terres  sont  plantées  :  r  de  aÏTCç,  soit  du 
froment  (Tcupcç),  de  l'orge  (y.piOT^),  de  la  dourah  (oXûpa),  des  lentilles 
(çixsç);  2»  d'autres  produits  àÀAà  -{é'/r,  {rffkiç,  [j.eXâv6iov,  çiffYjXov, 
ijx6p8ov);  3°  des  yXwpà  (àpaxiç,  yôpxoq  vojxôiv,  yépizq).  Le  principe 
de  la  rotation  des  cultures  est  réglé  d'une  manière  fixe,  les  produits 
les  plus  faibles  succédant  aux  plus  forts.  La  rente  est  calculée  en 
artabes  de  froment.  Quand  elle  n'est  pas  payée  en  froment,  elle  est 
payée  selon  une  loi  d'équivalence  officielle  : 

Blé  ;  orge  ;  '.  5  ;  3 
Blé  ;  olyre  !  '.  5  ;  2 

La  proportion  du  blé  au  cuivre  est  difficile  à  déterminer. 

Une  autre  catégorie  est  désignée  par  l'expression  à-Y](YH-^vov)  a  Itoj; 
sxçéptov.  Il  paraît  que  ce  sont  des  terres  productrices  qui  sont  données 
par  exception  à  des  clérouques.  Nous  avons  vu  que  de  ces  clérouques 
on  exigeait  le  paiement  d'une  seule  année  de  rente.  Cette  explication 
ne  va  pas  toujours  sans  difficulté. 

I.  Tebt.,  5,1.  36-43. 

a.  Il  faut  tenir  compte  des  fautes  de  calcul  fréquentes  sous  la  plume  de  Menchès. 


l8o  REVL'E    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

A  côté  de  la  terre  qui  rapporte  à  la  couronne  la  rente  fixée,  il  y  a 
celle  qui  lui  rapporte  une  rente  inférieure.  Elle  est  dite  èv  a-jyy.phe^, 
c'est-à-dire  soumise  à  la  décision  du  diœcète,  qui  doit  juger  s'il  faut 
la  ranger  dans  la  catégorie  des  terres  tout  à  fait  incultes'.  Les  longs 
rapports  du  comogrammale  nous  font  quelquefois  assister  aux  eftorts 
le  plus  souvent  vains  des  administrateurs  pour  rétablir  ces  terres  dans 
leur  ancienne  valeur. 

Le  produit  est  également  à  déduire  du  total  des  rentes  fixées,  qui  pro- 
vient des  terres  dont  le  revenu  est  affecté  à  un  objet  particulier,  par 
exemple,  pour  les  enfants  royaux,  ou  toutes  autres  dépenses  de  cette 
nature  (y.xTay.eywp'.aiJ.évY;  Trpcjcoiç). 

Enfin  viennent  les  terres  que  la  négligence  ou  le  malheur  des  temps 
ont  rendues  tout  à  fait  improductives  (xb  ù-cXoyo'O-  Et  ce  sont  d'abord  les 
terres  incultes,  divisées  en  inondée,  {ï\).6poyoç),  salée  (aX[j.uptç),  déserte 
(yipzzç).  Entre  l'année  170  et  Vannée  ii8,  la  moitié  du  domaine  devient 
ainsi  stérile.  D'autres  terres  sont  dans  cette  catégorie  pour  d'autres 
raisons,  par  exemple  4 7  aroures  devenues  clérouchiques  et  dont  le 
produit  est  compté,  si  j'ose  dire,  dans  un  autre  chapitre  du  budget. 

Enfin,  une  dernière  classe  est  constituée  par  la  terre  èv  èTîiffxocaet  /.al 
èv  àrSKo^{'.z[jM,  pour  laquelle  on  n'a  pu  encore  trouver  d'explication 
satisfaisante. 

Notre  maigre  résumé  ne  donne  qu'une  idée  imparfaite  de  tout  ce 
que  nous  apprennent  ces  textes;  il  suffira  pour  montrer  quel  intérêt 
l'historien  de  la  civilisation  antique  aurait  à  pénétrer,  à  la  suite  des 
habiles  commentateurs,  dans  le  détail  de  ces  inappréciables  documents. 

C)  Fonctionnaires.  —  Tous  ou  presque  tous  concourent  à  l'adminis- 
tration des  finances,  dirigée  par  le  diœcète  d'Alexandrie^,  qui  nomme 
tous  les  fonctionnaires  proprement  financiers  3.  Nous  ne  savons  pas 
s'il  y  avait  des  diœcètes  dans  chaque  nome.  L'épimélète  nous  y  apparaît 
au  ir  siècle,  comme  le  directeur  des  finances 4.  Comme  on  sait, 
l'économe,  si  important  au  lu'  siècle,  lui  est  au  11"  subordonné.  Teb- 
tunis  nous  apporte  des  preuves  nouvelles  de  ce  changements.  Quant 
à  ràvTiypaçeùç,  le  contrôleur  qui  joue  un  si  grand  rôle  dans  la  loi 
financière  de  Philadelphe,  il  n'est  pas  nommé  dans  la  collection.  Nous 
n'y  trouvons  que  des  contrôleurs  secondaires,  qui  contresignent  les 
reçus  des  sitologues6.  Le  stratège  prend  part  comme  représentant  du 

1.  En  attendant,  un  contrat  entre  radministration  et  les  yôupYOt  fixe  la  rente  que 
cette  terre  doit  rapporter. 

2.  Les  instructions  générales  émanent  de  son  bureau;  par  exemple;  Tebt.,  6,  1.  4-5, 
Tebt.,  27.  Il  juge  ses  subordonnés  immédiats,  Tebt.,  7.  Il  envoie  des  inspecteurs  dans 
les  nomes,  Tebt.,  28,  etc. 

à.  Le  comogrammate,  Tcbl.,  10.  Nous  avons  des  détails  sur  la  Domination  de 
Mencbcs. 

6.  Ses  inspections.  Tebt.,  17,  p.  87. 

5.  Cf.,  en  particulier,  la  formule  du  di'bul  du  décret  Tebt.,  6. 

0.  Déjà  topous  par  Amh.,  II,  69,  Go;  cf.  Tebt.,  5,  I.  85;  6,  1.  i3-j6  et  n. 


CIIUOMQUE    DES    PAPYRUS  l8l 

pouvoir  central  à  l'administration  financière.  Avec  le  basilicogram- 
mate»,  il  est  chargé  de  la  vérification  des  mesures  qui  servent  à 
mesurer  les  redevances  en  nature.  11  cumule  quelquefois  avec  ses 
fonctions  celle  de  1'  o  èrl  Tôiv  zpoaôowva.  Le  caractère  financier  du  basi- 
licogrammate  est  encore  plus  marqué,  car  il  est  spécialement  chargé 
de  l'inspection  et  de  la  mensuration  des  terres,  la  plus  grande  source 
de  revenus  pour  l'État.  Il  n'est  pas  jusqu'à  l'épistatc  des  phylakites  qui 
n'ait  une  responsabilité  en  matière  de  finances,  car  un  des  principaux 
devoirs  de  ses  subordonnés  est  la  Y£VY;iJ.xTcç;jAa7.(a3. 

Dans  le  bourg,  c'est  le  comogrammale  qui  centralise  dans  ses 
bureaux^  toute  cette  administration^.  Ses  fonctions  sont  assez  impor- 
tantes pour  qu'il  fasse  souvent  le  voyage  d'Alexandrie 6.  Soumis  à 
linspection  de  l'épimélète,  il  lève  des  taxes?  et  est  perpétuellement 
en  rapport  avec  le  comarque  et  les  TrpscêjTspct,  les  jia^tX'./.:'  ^scoî-'s- 
pour  les  questions  de  cultures  8.  C'est  lui  qui  dresse  les  divers 
cadastres  qui  remplissent  la  section  VI  du  premier  volume  de  Tebtu- 
nis.Le  comogrammate  intervient  dans  l'administration  des  monopoles. 
Nous  le  voyons  avec  un  fonctionnaire  dont  le  nom  a  disparu,  signer 
un  Tp5Ypa;xtj.x  fixant  le  prix  de  la  myrrhe.  C'est  l'épistale  qui  est 
chargé  de  la  vente  de  ce  produite, 

D)  Règlements  financiers.  —  Les  papyrus  de  Tebtounis  sont  très 
riches  en  renseignements  sur  la  manière  de  procéder  des  fonction- 
naires dans  l'exercice  de  leurs  fonctions.  Énumérer  tous  les  détails 
grossirait  ce  travail  outre  mesure.  Je  me  bornerai  à  signaler  les  nom- 

I.  Tebt.,  5,  1.  85-90. 

a.   Tebt.,  5,  1.   169. 

3.  C'est  peut-être  de  phylakites  qu'il  s'agit  dans  la  longue  et  curieuse  plainte 
contre  certains  fonctionnaires  malversateurs,  signée  de  plusieurs  personnes  de 
villages  divers,  Tebt.,  î4.  Les  fonctions  d'économe  et  d'archiphylakite  sont  associées, 
Tebt.,  37.  Ce  texte  est  un  des  plus  importants  du  volume.  Ce  sont  des  instructions, 
accompagnées  de  réprimandes,  à  un  fonctionnaire,  pour  la  levée  des  rentes  sur  les 
secondes  récoltes.  Il  doit  nommer  les  ysvrnAaTÔçvXaxEç.qui,  avec  lesphylakites,  garde- 
ront la  récolte  jusqu'à  ce  que  l'État  ait  prélevé  sa  part.  On  exige  un  serment  royal  de 
tous  les  fontionnaires  mêlés  à  cette  opération,  6  èm  tô)v  TrpoTÔowv,  économe,  archi.- 
phylakites,   Sexavot  des  phylakites,  etc. 

4-  ypa[AixaT£Ù;  du  comogrammate,  Tebt.,  112. 

5.  C'est  naturellement  sur  le  comogrammate  que  nous  avons  le  plus  de  rensei- 
gnements nouveaux  puisque  Jes  pièces  trouvées  dans  les  crocodiles  de  Tebtounis 
viennent  en  grande  partie  du  bureau  de  Kerkeosiris. 

6.  Tebt.,  19.  Nomination  du  comogrammate:  Tebt,  9,  10,  11. 

7.  Tebt.,  39,  1,  II  et  suiv. 

8.  Inspection  des  terres,  Tebt.  12;  dresse  la  liste  des  personnes  capables  de 
Y£vr|(i.aToçuXaxia,  Tebt.,  37;  s'occupe  des  terres  royales,  Tebt.,  49,  5o;  juge  des  querelles 
relatives  à  l'irrigation  avec  le  comarque  et  les  anciens,  Tebt.,  5o;  reçoit  des  pétitions 
des  paffiXtxot  yeMpyot,  Tebt.,  44;  du  comarque  et  des  Ttpso-SJTtpot,  Tebt.,  48.  C'est 
une  question  de  savoir  s'il  est  le  supérieur  ou  le  subordonné  du  comarque,  Tebt.,  33, 
et  48.  Le  comarque  m'apparaît  comme  une  sorte  de  maire,  entouré  d'un  conseil  de 
cheiks  (Ttpeirê  jxepoi)  et  qui  représente  les  habitants  du  village  vis-à-vis  du  délégué  de 
l'administration  centrale,  le  comogrammate. 

9.  Tebt.,  35. 

Bev.  El.  une.  i3 


102  REVUE  DES  ETUDES  ANCIE:<NES 

breux  règlements  financiers  que  contient  la  collection  d'ordonnance 
d'Ëvergète,  en  particulier  ceux  qui  ont  trait  aux  douanes',  aux 
mesures ^  et  le  règlement  sur  le  transport  du  blé3,  à  rapprocher 
d'une  lettre  de  patron  de  bateau,  trouvée  à  Magdôla^. 

E)  'AzoY?3t?a''  de  l'époque  ptomélaïque. —  Grenfell  et  Hunt 
ont  publié  trois  àzoYpasa'-  de  maisons  de  l'époque  ptolémaïque,  pour 
laquelle  les  documents  de  ce  genre  sont  rares 5.  Elles  sont  adressées  à 
l'épimélète;  mais  elles  nous  apprennent  que  deux  autres  exemplaires 
de  la  même  déclaration  étaient  adressés  l'un  à  l'économe,  l'autre  au 
basilicogrammate,  ce  qui  corrige  une  vue  de  VVilcken  (OsL,  I,  p.  433, 
n.  a). 

Plusieurs  quittances  dans  B.  G.  U.,  9. 

6°  Justice 

\)  Compétence  des  tribunaux  et  des  Jonctionnaires.  —  Chrémaiistes 
et  LaocrUes.  —  Une  ordonnance  d'Ëvergète  II  *j  règle  leur  compé- 
tence dans  les  procès  qui  ont  pour  point  de  départ  des  contrats, 
quand  les  parties  sont  de  nationalité  différente.  C'est  la  langue  dans 
laquelle  le  contrat  est  rédigé  qui  détermine  le  tribunal  devant  lequel 
la  cause  est  portée  :  dans  le  cas  des  contrats  grecs,  se  sont  naturelle- 
ment les  Chrémaiistes  ;  dans  le  cas  des  contrats  Égyptiens,  ce  sont  les 
Laocritcs  qui  sont  compétents.  Dans  les  procès  d'Égyptiens  contre 
Égyptiens,  les  chrémaiistes  ne  peuvent  juger. 

Ce  dernier  paragraphe  nous  indique  qu'avant  cette  date  les  chréma- 
iistes avaient  une  tendance  à  empiéter  sur  la  juridiction  du  tribunal 
indigène'.  Avant  ce  décret,  il  est  probable  que  le  demandeur  portait  la 
cause  devant  le  tribunal  de  son  choix.  11  n'est  pas  question  des  procès 
qui  ne  sont  pas  engages  sur  des  contrats.  Les  cultivateurs  royaux,  les 
personnes  appartenant  à  l'administration  des  monopoles  ^  ou  des 
revenus  ne  tombent  pas  sous  la  juridiction  de  ces  tribunaux. 

Il  est  naturel  de  croire  que  le  comogrammate  fait  partie  des  per- 
sonnes exclues  de  la  juridiction  des  chrémaiistes.  Cependant,  huit  ans 
après  la  promulgation  du  r.pôzzxyiJ.x  d'É\ergèle,  nous  voyons  un  como- 
grammate accusé  par  des  contribuables  devant  les  chrémaiistes^.  Un 
an  après,  nous  voyons  les  mêmes  chrémaiistes  intervenir  pour  rame- 


I. 

Teht.,  5,  1.  31,  1.  37,1.  33. 

3. 

Tebl..,  5,  1.  85. 

3. 

Tebt.,  93. 

4. 

Ma(jd.,  9. 

5. 

Archiv.  II,  p.  82-84. 

C. 

Tebt.,  5,  1.  2o5  et  suiv.  et  les  notes. 

7- 

Cf.,  d'ailleurs,  Papyr.  i3  de  Turin,  34«  année  de  Philométor  et  d'Ëvergète, 

«. 

•J7roTe).£î;. 

',!• 

Tebt.,  ig  (a.  iio). 

CIlROJilQUE    DES    PAPYRUS  l83 

ner  dans  leurs  districts  des  agents  financiers  qui  ont  pris  la  fuite». 
Je  pense  que  la  contradiction  n'est  qu'apparente.  D'abord,  le  décret  ne 
parle  que  de  procès  engagés  sur  des  contrats,  et  notre  comogrammate 
est  simplement  accusé  de  vol.  De  plus,  Amh.,  Il,  33',  nous  montre 
des  fonctionnaires  jugés  par  les  chrémalisles  ;  seulement  il  semble 
bien  que,  dans  ce  cas,  ce  tribunal  prenne  un  caractère  différent  :  il 
s'adjoint  l'épimélète  et  le  basilicogrammate,  et  il  est  interdit  aux  par- 
ties de  se  servir  d'avocats. 

Stratège.  —  Époque  ptoléinaïque^.  Les  papyrus  de  Magdola  jettent 
sur  ce  point  quelques  faibles  lueurs.  Au  bas  de  presque  toutes  les  péti- 
tions, nous  avons  l'aspotille  du  stratège'»  qui  décide  la  suite  à  donner 5. 
Parfois  il  paraît  mander  les  contestants  à  son  P7},!j.a;  parfois  il  parle  de 
renvoyer  l'afl'aire  aux  juges  compétents  (xoTç  y.aOv/.ou-t  y.pti:Y;ptc'.ç,  y.zvtz- 
Si'xatov).  Les  affaires  où  il  juge  lui-même  paraissent  être  celles  où  sont 
impliqués  des  clérouques  ;  au  m"  siècle,  il  ne  faut  jamais  perdre  de  vue 
les  origines  militaires  de  la  stratégie. 

Dans  tous  les  cas,  le  stratège  agit  comme  officier  de  police  et  il 
doit  assurer,  au  besoin  par  la  force,  la  comparution  de  l'accusé. 
C'est  l'épistate  qui,  à  ce  point  de  vue,  est  son  représentant  dans 
le  bourg 0,  et  nous  voyons  cet  épistate  agir  non  seulement  comme 
agent  de  police,  mais  comme  juge  de  paix,  sur  un  simple  ordre  de 
son  chef  7, 

Ces  attributions,  le  stratège  les  garde  au  ir  siècle,  et  les  partage 
avec  son  subordonné  le  basilicogrammate â.  Peu  à  peu,  sans  doute,  ce 
fut  tout  naturellement  lui  qui  fut  chargé  de  préparer  l'instance, 
comme  il  apparaît  dans  Amh.,  II,  35  9.  Nous  le  voyons  aussi  juger  un 
tnzs'jç  y.ixor/.o;  '°. 

Les  autres  fonctionnaires,  à  l'époque  ptolémaïque,  ne  semblent 
avoir  une  certaine  compétence  juridique  qu'à  l'égard  de  leurs  subor- 
donnés, probablement  pour  des  délits  commis  dans  l'exercice  de 
leurs  fonctions.  Une  ordonnance  de  Soter  Un  rappelle  que  c'est  le 
droit  du  diœcète  de  juger  ceux  qui  dépendent  immédiatement  de 
l'administration  centrale  des  finances.   Le  comogrammate  Menchè», 

1.  Teht.,  34,  1.  35  (a.  117). 

2.  Cf.  L.  Wenger,  Archiv,  II,  p.  48;  VVilcken,  Archiv,  II,  p.  rai. 

3.  L.  Wenger  a  étudié  la  compétence  des  fonctionnaires  à  l'époque  romaine  dans 
le  troisième  mémoire  de  ses  Rechlhislorische  Papyrustudien,  Graz,  190J. 

4.  Que  ces  aspotilles  sont  bien  de  la  main  du  stralc^^e  ou  des  ses  scribes,  bien  que 
les  suppliques  soient  adressées  au  roi,  c'est  ce  que  nous  pensons  avoir  démontré, 
Magd.,  Introd.  générale, 

5.  Magd.,  Appendice. 

6.  L'épistate  du  bourg,  Magd.,  introd.  gén. 

7.  Magd.,  Appendice,  cl passim. 

8.  Tebt.,  i4,  i5. 

9.  Wenger,  Archiv,  II,  p.  47, 
!o.   Tebt.,  i3. 

II,   Tebt.,  7. 


l84  UEVLE    DES    ÉTLUES    ANCIENNES 

accusé  d'empoisonnement,  est  conduit  devant  l'épistate  des  phylakites 
et  le  basilicogrammaie,  bien  que,  dans  ce  cas,  il  soit  régulièrement 
justiciable  des  chrématistcs'.  Aussi  ne  faut-il  pas  croire  que  l'épistate 
et  le  scribe  royal  rendent  une  sentence.  Tout  au  plus  étudient-ils  l'af- 
faire à  la  manière  des  magistrats  instructeurs,  â;  i-iz-Avleiùz,  et  comme 
l'accusation  fait  défaut,  ils  relâchent  le  comogrammate. 

Époque  romaine^. —  Les  textes  sont  beaucoup  plus  nombreux, 
mais  ils  sont  aussi  plus  anciens  et  ne  rentrent  pas  dans  le  domaine 
de  la  présente  chronique.  Qu'on  me  permette  donc  d'indiquer  seule- 
ment le  travail  cité  de  Wenger.  Il  étudie  en  détail,  d'après  les  docu- 
ments connus,  la  compétence  du  stratège,  de  l'épistratège,  de 
l'archidicaste,  du  juridicus  et  du  préfet^. 

B)  Procédure.  —  Époque  ploléinaïque.  —  La  contrainte  par  corps, 
abolie  en  Egypte  depuis  Bocchoris,  a  été  rétablie  par  les  rois  grecs. 
Selon  Wenger,  Amh.,  II,  43,  fait  allusion  aux  ordonnances  qui  la 
permettaient.  Wenger  croit  que,  dans  certains  cas,  elle  était  facultative. 
Tebtunis,  5,  1.  221,  en  limite  l'usage. 

La  saisie  peut  être  employée  soit  pour  assurer  la  conservation 
de  l'objet  en  litige'',  soit  en  cas  de  non-paiement  d'une  dette  ou  d'un 
impôt.  Un  ::po7-:aY,ui.a  d'É vergeté  II  en  limite  l'usage  à  l'égard  de  cer- 
taines personnes  (cultivateurs  royaux,  urcieXeTç,  etc.). 

La  torture  est-elle  mentionnée  dans  nos  textes,  et  que  faut-il 
entendre  par  l'expression  re-.O aviver,;  rpsjayGeia-r;??  C'est  une  question 
sur  laquelle  on  n'est  pas  d'accord  5. 

Les  à-xY^v^tî  arbitraires  sont  interdites  par  un  r.p6z-:x^[[j.7.  d'Éver- 
gète  II  tJ. 

Époque  romaine.  —  Ilapactaoet;.  Wenger*^  a  étudié  les  pièces 
connues  sous  le  nom  de  zapactâaetç.  Dans  un  groupe  de  ces  décla- 
rations {-xpx~-i~z'.q  [J-y'>f,q  v.x't  s[i,çav(a(;),  il  a  cru  reconnaître  une  insti- 
tution analogue  à  celle  du  vindex.  La  déclaration  est  faite  au  magistrat, 
comme    Lenel   l'admettait    autrefois    pour    le    vindex  8.    Dans    nos 


1.  Tebt.,  ',3. 

2.  Botti  a  donné,  dans  le  Bulletin  de  la  Société  archéologique  d'. Alexandrie  (p.  iio 
et  suiv.),  une  réédition  du  recto  du  fameux  papyrus  Callaoui  et  une  première 
édition  du  verso  qui  contient  le  compte  rendu  d'affaires  judiciaires. 

3.  VVilcken  a  fait  remarquer  qu'il  manquait  un  paragraphe  sur  Vidiologus  qui 
tranche  les  questions  sur  les  àoianoxoL.  C'est  lui  qui,  selon  Wilcken,  juge  dans 
Wessely,  Taf.  gr.,  6-8  (Deutsch.  Littéral.  Zeit.,  nU). 

P.  M.  Meycr  promet  un  travail  sur  le  5ixato56r/);  et  l'àpx'StxâTTri;,  dans  les 
Beitr.  f.  ait.  Gesch. 

U.  Amh.,  11,  35.  Wenger,  Archiv,  II,  p.  46. 

a.  Grenfell,  Hunt,  Amh.,  II,  3i,  Sa;  Wenger,  Archiv,  II,  p.  /|5,  et,  d'autre  part, 
Wilcken,  Archiv,  II,  p.  iiy,  n.  i. 

6.  Tebt.,  5,  255. 

7.  Bechthistorische  Papyrustadien. 

8.  Wenger  discute  l'opinipn  nouvelle,  soutenue  par  Lenel  dans  l'édition  française 
(F.  l'cUicr)  de  l'Édit  perpétuel. 


CHRONIQUE    DES    PAIIRUS  l85 

Tzxpxz-d'zeiq,  la  caution  s'engage  :  r  à  présenter  celui  qu'elle  cautionne 
à  toute  réquisition,  3°  âàv  ce  \):r,,  £/.6'.6âs(o  xà  r.pzq  aùîbv  ZTA'^r-.o'j[J.v/oi. 
Ce  sont  les  deux  obligations  de  Xexhibilio  et  de  la  defcnsio  qui  incom- 
bent au  vindex.  —  Dans  un  second  chapitre,  il  étudie  les  autres  sortes 
de  zapajtije'.^  ». 

En  analysant  le  Papyrus  Ox.  II,  260,  où  l'on  voit  deux  parties 
s'engager,  sou?  forme  de  stipulation,  devant  le  stratège,  et  par  un 
serment  écrit  et  visé  par  l'hyperète,  à  porter  leur  différend,  à  une 
date  fixée,  devant  l'archidicaste,  Wenger  est  amené  à  reconnaître  en 
Egypte  une  sorte  de  vadimonium  Alexandriam  faciendum,  analogue 
à  l'ancien  vadimonium  Romam  Jaciendum.  De  là  une  étude  sur  le 
vadimonium,  que  nous  ne  pouvons  suivre  dans  les  détails. 

A  côté  du  vadimonium,  il  y  a,  en  Egypte,  une  autre  manière  d'intro- 
duire un  procès  :  le  demandeur  écrit  au  stratège  en  lui  demandant 
de  classer  sa  plainte,  y,o(.-:oL-/oipiGiJ,éç. 

Le  vadimonium  s'emploie  dans  le  cas  où  l'affaire  est  portée  devant 
les  juges  permanents  (stratèges,  archidicaste,  juridicus,  préfet). 
Le  vadimonium  peut  avoir  pour  but  soit  de  renvoyer  l'affaire  devant  le 
même  magistrat,  à  une  date  ultérieure,  soit  de  la  porter  devant  un 
autre  magistrat.  A  la  différence  de  ce  qui  passe  dans  le  cas  du  vadi- 
monium Romam  faciendum,  les  deux  parties  s'engagent.  11  y  a  là 
quelque  chose  d'analogue  à  là  prorogatio. 

Le  y.aTxyo)pij[j.5;  est  la  procédure  ordinaire  pour  introduire  l'instance 
devant  les  tribunaux  conventuels. 

C)  Contrats.  —  Les  papyrus  publiés  de  Magdôla  ne  contiennent  pas 
de  contrats,  mais  il  y  est  fait  plusieurs  fois  allusion  à  des  contrats 2. 
Les  papyrus  de  Tebtounis  contiennent  des  allusions  analogues.  La  plus 
intéressante,  croyons-nous,  est  celle  qui  se  trouve  dans  les  ordon- 
nances d'Évergète  11,  où  il  est  question  d'un  bail  domanial  héréditaire^. 
Un  autre  texte  parle  d'une  ffuyY?''-?')  TpoçjÎT-.ç^.   En  outre,  Tebtounis 

1.  A  propos  du  papyrus  de  Paris,  publié  par  Wessely  {Denksh.  Wien.  Akad., 
87,  p.  i!îi),  je  ferai  remarquer  que  la  lecture  de  l'éditeur  v)/,aTr|wp...,  sous  laquelle 
se  cache,  selon  Wenger,  un  mot  qui  signifierait  custodia,  ç-jXay.tripiov,  est  assez  près 
paléographiquement  de  (7r)Xa(iT)(i)pùo  (pour  TrpaiTwpûij). 

2.  Magd.,  1  et  3,  allusion  à  une  location  de  c^tYOS  (le  contrat  est  probablement  grec) 
is,  id.,  mais  le  bail  est  passé  devant  le  monographe,  notaire  égyptien,  et  il  est  pro- 
bablement en  égyptien;  19,  allusion  à  un  contrat  égyptien;  i4,  allusion  à  une  fausse 
ffUYYpaçïj  Savet'ou.  Comme  nous  le  fait  remarquer  M.  May,  professeur  à  la  Faculté 
de  droit  de  Paris,  nous  avons  mal  interprété  ce  texte.  Ce  n'est  pas  le  jeune  homme 
qui  a  prêté  1,000  drachmes  à  la  courtisane,  mais  lalcourtisane  qui  a  fait  signer  au 
jeune  homme  un  acte  par  lequel  il  se  reconnaît  son  débiteur.  En  fait,  il  n'aurait 
reçu  aucun  argent,  et  c'est  simplement  une  manière  d'extorquer  de  l'argent  au 
bonhomme  Sopolis.  Dès  lors,  1.  9,  début  1.  [ypr^mi;]  déjà  proposé  par  M.  Homolle. 

3.  Meni<T6tô(jL£voc  el;  TÔ  uaTpixov,  Tebt.,  5,  p.  Sa,  n.  12.  Sur  la  question  des  baux 
héréditaires,  on  connaît  le  fondamental  travail  de  .Mittcis  Zur  gesh.  d.  Erbpncht...  dans 
les  Abhandl.  d.  Kënigl.  Sachs.  Gesellschaft,  XX,  p.  10  et  suiv.  Sur  l'emphyteusis, 
cf.  C.  Mûller,  Archiv,  l,  p.  44o. 

4.  Tebt.,  5i.  (Cf.  Pap.  Tor.,  i3,  9:  P.  Ox.,  I,  3;,  9;  VVilcken,  Archiv,  1,  p.  ia3). 


iS6  nr.vii:  des  ktldes  a.nciennf.s 

a  fourni  plusieurs  contrais  inléressanls  :  le  plus  beau  est  un  contrat 
de  mariage i,  plus  complet  que  celui  de  Genève  (n°  21)',  qui  était, 
on  le  sait,  l'unique  pièce  de  ce  genre  venue  de  l'époque  ptolémaïque 
jusqu'à  nous. 

Il  y  a  dans  le  même  recueil  des  baux  intéressants.  Les  éditeurs  ont 
décrit  la  manière  dont  les  contrats  sont  scellés.  La  chose  est  impor- 
tante comme  le  prouve  Magdala,  12.  Les  témoins  sont  au  nombre 
de  six,  parmi  eux  le  TjvYpasosjXa; -^  qui  n'est  pas  un  ofilcier  public, 
mais  un  simple  particulier,  ce  qui  est,  croyons-nous,  conforme  au 
droit  grec  classique. 

Les  contrats  de  prêts,  les  baux,  la  stipulatio  duplae  ont  été  l'objet  d'étu- 
des parues  dans  le  BoUelino  dell  Isiituto  di  dirilto  romano.  Mon  collègue 
M.  Collinet  a  bien  voulu  me  fournir  les  analyses  qu'on  lira  en  note  A. 

1.  Tebl..  lo'j. 

2.  Complété  avec  un  fragment  de  Munich,  par  Wilcken,  Archiv,  I,  484-491. 
^.   Tebl.,  io5,  1.  53  et  la  note. 

4.  BolleUino  deW  Istituto  di  dirilto  romano,  anno  XIV  (igoi),  fasc.  1  (paru  en  1903): 

Emilio  Gosla,  Sul  Papiro  ftorenlino  niirn.  1.  (pp.  46-5o).  Ce  papyrus,  du  au  mars 
i53,  est  un  contrat  de  prêt  garanti  par  une  hypothèque,  avec  la  clause  spéciale  que, 
si  la  dette  et  les  intérêts  ne  sont  pas  payés  au  jour  fixé,  la  prêteuse  aura  le  droit 
de  se  mettre  en  possession  de  la  chose  hypothéquée  et  d'exercer  tout  droit  et  attribut 
de  la  propriété.  —  M.  K.  VVcssely  avait  vu  dans  ce  papyrus  un  exemple  caractéris- 
tique de  la  lex  commissoria  pignoris,  qui  fut  prohibée  par  Constantin.  —  M.  E.  Costa 
n'accepte  pas  celte  thèse.  Il  voit  ici  une  convention  d'hypothèque  grecque  (et  non  pas 
romaine).  Or,  la  lex  commissoria  n'a  pas  le  même  caractère  dans  les  deux  législations. 
En  droit  grec,  c'est  une  datio  in  soluliim. 

P.  58-79.  Il  diritlo  romano  e  la  papirologia,  par  R.  de  Ruggiero.  [Bibliographie.] 

Bull.,  etc.,  anno  XIV  (1901),  fasc.  II  -  IV  (paru  en  1902). 

P.  99-121  Roberto  de  Ruggiero,  I  papiri  greci  e  la  stipulalio  duplae. 

Le  contrat  de  vente  de  454,  trouvé  à  Antinoé  par  M.  Gayet  et  publié  par  S.  de  Ricci 
dans  Wessely,  Sludien  zar  palaeogr,  11.  papyrusk  ,  fasc.  i,  est  reproduit  et  traduit.  II 
contient  une  clause  remarquable  pour  les  romanistes  :  le  vendeur  s'engage,  en  cas 
d'éviction,  à  payer  le  double  du  prix  et  le  double  de  tous  les  autres  frais  et  dépens. 
D'ordinaire,  la  stipulation  de  garantie  porte  seulement  sur  le  double  du  prix 
(stipulatio  duplae,  sous-entendu  pecuniae).  La  formule  du  papyrus  de  454  se  retrouve 
dans  quelques  autres  papyrus  gréco- égyptiens  des  i"-iv"  siècles  et  dans  les  papyrus 
de  Ravenne.  C'est  une  aggravation  que  comportent  ces  papyrus,  et  cela  explique  la 
c.  I  de  Juslinien  (53 1)  Code  7-47.  En  plus  de  cela,  l'auteur  explique  les  termes 
è7r[y.),r|po(vôjj.o'j;)  xai  oiaSô/ov;  y.a\  Staxarô/oy;  (lignes  30-21)  par  heredes,  successoresve, 
bonorumve  possessores.  Le  rapport  entre  ôtaxaxcc/oui;  et  v.azoy-f\  (bonorum  possessio) 
n'avait  pas  encore  été  reconnu. 

P.  5i-5G  Emilio  Costa,  Le  locazioni  dei  fondi  nei  papiri  greco-egizi. 

Relève  les  caractères  principaux  des  contrats  de  louage  de  terres  ;  ce  sont  le  plus  sou- 
vent des  colonats partiaires  avec  redevance  en  fruits  beaucoup  plus  qu'en  argent, —  rede- 
vance très  minime  et  favorable  au  fermier,  —  le  locateur  s'assure  l'exécution  parée  (xaôdc 
Tcsp  à/.  oc'y.T,;),  —  les  locataires  sont  d'habitude  les  cultivateurs  mêmes,  Perses  d'origine 
fréquemment,  —  le  terme  le  plus  fréquent  pour  les  locations  avec  pars  quanta  de  fruits, 
est  trois  ans,  parfois  4.  5,  6  (le  terme  annal  de  la  vieille  location  égyptienne  est  rare), 
—  c'est  le  terme  annal  pour  la  location  avec  pars  quota  (généralement  moitié  de  fruits 
et  non  plus  un  cinquième,  comme  en  vieux  droit  égyptien).  —  Au  Ras-Empire, 
la  location  avec  redevance  d'une  quote-part  devient  révocable  à  la  volonté  du  loca- 
teur, qui  prend  les  trois  quarts  de  la  récolte.  La  location  à  court  terme,  avec  rede- 
vance faible,  n'apparaît  plus  après  le  m*  siècle.  Cela  tient  au  mauvais  état  économique 
du  Bas-Empire. 


CHHOÎilQUE    DES    PAPYHUS  I  87 

La  place  et  le  temps  nous  manquent  pour  rendre  compte  des  études 
de  Naber  (Observatiuncidae  ad  papyros  Juridicae).  Aussi  bien  n'y 
est-il  pas  question  de  papyrus  inédits.  Je  noterai  seulement  l'heureuse 
confirmation  de  sa  théorie  de  la  oix-^paz^r,  h.  ^xc'X'.v.o^  que  nous  appor- 
tent les  papyrus  de  Tcbtoimis  '. 

Pour  l'époque  romaine,  je  citerai  la  vente  d'esclaves  (B.  G.  U.,  987  ^)  ; 
une  quittance  trapézitaire  dans  Teblunis,  101.  Sur  la  ctaYpasï;  tra- 
pézitaire,  signalons  l'article  cité  de  Naber,  et  celui  de  Gradenwitz 
(Archiv,  II,  96). 

Vil.  Paléographie.  —  Bibliographie. 

M.  Crônert,  Abkiirzungen  in  einigen  griech.  litlerar.  Papyri,  mit 
besonderer  Berticksichtigung  d.  herkulanensischcn  Rollen  (Archiv  f. 
Sténographie,  1902,  p.  73-79). 

F.  W.  G.  Foat,  Sematography  oj  ihe  greek  Papyri  (Journal  of  Hel- 
lenic  Studies,  1902, 1,  p.  i35-i  78)  ;  Weist  der  Papyrus  iiber  der  Slaat  der 
Athener  tachygraphische  Kiirzungen  (ibid.,  1903,  avril). 

V.  Gardthausen,  '0  o^'jpuyy.oç  yjxpctv.zrip  (Byz.  Zeilschrift,  XI, 
p.  112-117). 

Giltbauer,  Studien  zur  griech.  Tachygraphie. 

Bemerkungen  zu  Foal's  Abhandlung  weist  der  Papyrus  iiber  den 
Staat...,  etc..  (Ibid.). 

Kenyon,  The  Palœography  of  the  Herculaneum  Papyri  (Festschfrit  fiir 
Theodor  Gomperz,  p.  378). 

Wessely,  Krilische  Studien  zur  altgriechischen  Tachygraphie  (Archiv, 
f.  Sténographie,  1903,  p.  i-5). 

VIII.  Grammaire. 

La  grammaire  des  papyrus  a  été  l'objet  de  deux  travaux  impor- 
tants : 

J.  Moulton,  Grammatical  notes  from  the  Papyri  (Classical  Review, 
1901,  XV,  p.  3i-38  et  p.  A34-443). 

Wessely  a  étudié  les  mots  latins  dans  le  grec  des  Papyrus  (  Wiener 
Studien,  XXIV,  1902,  p.  99-151). 

Ihm  a  extrait  du  fragment  grec  et  latin  de  Babrius  les  renseigne- 
ments intéressant  la  lexicographie  latine  ^. 

Dans  les  papyrus  de  Magdôlai,  nous  avons  relevé  quelques  ionis- 

1.  Tebt.,  5,  99;  Archiv,  II,  p.  87. 

2.  Dans  le  même  recueil,  quelques  contrats. 

3.  Hermès,  XXVII,  190a,  p.  ilt-j-ibj. 

4.  Magd.,  passim. 


l88  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

mes.  Il  est  curieux  de  voir  une  forme  de  ce  dialecte  se  conserver  jus- 
qu'à la  basse  époque  romaine.  On  trouve  oée-ra'.  dans  un  texte  du 
lu'  siècle». 

Un  tour  curieux,  et  qui  doit  tenir  à  l'ignorance  de  l'écrivain,  est 
l'emploi  de  -j.pi  et  d'un  infinitif  avec  -ci,  au  lieu  de  èvéxa^. 

Les  papyrus  de  Tebtounis  demandent  a  être  étudiés  au  point  de  vue 
de  la  langue. 

IX.  Onomastique 3. 

Au  cours  de  la  lecture  de  Tebtunis,  je  n'ai  pas  relevé  de  noms 
curieux  4, 

B.  G.  U.,  959.  'Ep'.eJç,  nom  masculin,  est  porté  par  une  femme. 
On  peut  encore  noter  'HXdaç,  ^IV/.e^a;,  ^xjpsaX'.;,  Ihuwj. 


X.  Prosopographie. 

Époque  ptolémaïque .  —  Magdala  mentionne  le  stratège  Diophanés 
déjà  connu  par  les  papyrus  Pétrie  et  donne  de  bonnes  raisons  pour 
le  placer  à  la  fin  du  règne  d'Évergète  I",  contrairement  à  l'opinion 
jadis  exprimée  par  M.  MahafTy.  Un  Pythangelos,  donné  comme  chef 
de  troupe  par  Magdala,  I,  est  peut-être  le  même  que  celui  qui  est 
mentionné  par  Strabon,  XVI,  p,  774. 

Faire  la  prosopographie  de  ïebtoimis  serait  transcrire  des  index 
très  faciles  à  consulter  et  à  la  portée  de  tous.  Je  me  bornerai  à  appeler 
l'attention  sur  les  corrections  apportées  à  la  liste  des  dicecètes  connus. 
Tebl.,  1,  p.  33,  n.  27. 

Epoque  romaine.  —  Préfets  d'Egypte  :  cf.  J.  Offord,  Praefecli  Aegypti, 
dans  les  Proceedings  of  the  Society  of  Biblical  Archseology,  t.  XXII, 
pp.  373-373;  S.  de  Ricci,  The  Praefecto  of  Egypt,  ibid.  p.  374-383 
(travail  important).  P.  M.  Meyer,  Praefecli  Aegypti  unter  commodas 
dans  les  Beitraege  zur  alten  Geschichte  I,  p.  477- 

Le  verso  du  papyrus  Cattaoui  nous  donne  le  nom  d'un  nouveau 
juridicus  Alexandriae  Julius  Maxipiianusqui  doit  peut-être  être  identifié 
avec  le  Maximianus  des  listes  de  Stein.  Bull.  Soc.  Arch.  Alex.,  fasc.  4, 

p.  ii4. 

B.  G.  V.,  946,  est  intéressant  pour  la  titulaturcde  Vaballath. 

I.  B.  G.  U.,  9aG. 

a.   Magd.,  (j. 

3  VV.  Gronert,  Za  den  Eigennamen  der  Papyri  und  Ostrakn.  —  Znr  Dildung  der  in 
Aegyi>ten  vorkommenden Eigennamen  {Studien  Zur  Palœogr.  u'idPapyruskund.\\'esse\y,]], 
tirage  à  part). 

U.  Ils  peuvent  rn'avoir  échappé.  Dans  nos  papyrus  de  Magdôla,  quelques  noms  de 
forme  ionienne. 


CHRONIQUE    DES    l'APYnUS  189 

XI.  Métrologie I. 

Tébtanis,  I,  apporte  un  assez  grand  nombre  de  renseignements 
sur  les  mesures,  en  particulier  sur  les  mesures  de  capacité. 

Artahe.  —  Nous  voyons  que  deux  sortes  de  mesures  sont  en  usage: 
les  mesures  opsixou,  qui,  comme  Wilcken  l'a  expliqué,  sont  les  mesures 
en  usage  dans  les  temples,  et  les  mesures  ofFicielles  (5;-/i-/.cv  [xéxpsv), 
vérifiées  d'après  les  étalons  de  bronze  déposés  dans  chaque  nome'. 

Deux  artabes  officielles  paraissent  dans  les  textes,  l'une  de  36, 
l'autre  de  4o  chénices.  Un  texte  qui  donne  un  double  total  d'artabes, 
l'un  en  artabes  officielles,  l'autre  en  artabes  opo;a.cu,  permet  de  voir 
qu'elles  sont  dans  la  proportion  de  6  à  7.  Partant  de  ces  données, 
les  éditeurs  de  Tébtanis  ont  essayé  de  déterminer  la  valeur  des  autres 
mesures  connues  dans  les  textes  3. 

Un  papyrus  de  Tebtounis  mentionne  pour  la  première  fois  de  la 
monnaie  de  fer'».  Enfin,  les  mêmes  documents  ont  permis  aux  éditeurs 
de  déterminer  dans  une  certaine  mesure  le  rapport  de  l'argent  au 
cuivre,  dans  un  mémoire  mis  en  appendice  à  leur  livre,  et  qui  donne 
des  résultats  tout  nouveaux.  Comme  je  n'en  ai  pas  encore  achevé  la 
lecture,  on  me  permettra  de  n'en  pas  parler. 

Calcul  des  aires .  —  Tébtanis,  87,  nous  montre  la  grossière  méthode 
de  calcul  qui  consiste  à  multiplier  la  moitié  de  la  somme  de  deux  côtés 
opposés  par  la  moitié  de  la  somme  des  deux  autres. 

XII.  Calendrier  5. 

Les  papyrus  de  Magdôla  nous  ont  donné  quelques  doubles  dates, 
d'après  le  calendrier  égyptien  et  d'après  le  calendrier  macédonien. 
Nous  avons  laissé  à  de  plus  compétents  le  soin  de  tirer  les  conclusions 
de  ces  correspondances. 

La  plus  ancienne  identification  des  deux  calendriers  est  donnée  par 
Tébtanis,  25  (Évergète  II,  117  avant  J.-C). 

B.  G.  il.,  9.57.  Un  horoscope  de  l'an  10  avant  J.-C.  est  intéressant 
au  point  de  vue  de  la  correspondance  de  l'année  vague  et  de  l'année 
fixe. 

Nous  ne  nous  dissimulons  pas,  en  arrivant  au  terme  de  ce  long 
travail,  que  nous  n'avons  que  très  imparfaitement  tenu  les  promesses 

I.  Voir  Hultsch,  Archiv,  II,  87,  Beilrage  zur  regyplischen  Métrologie. 

a.  Tebt.,  5,  1.  8G. 

3.  Cf.  surtout  Tcbt.,  p.  233. 

f\.  Tebt  ,  99. 

3.  Voyez  aussi  Nickliii,  A  horoscope  from  Egypl  (Classical  Rev.,  190a,  II,  p.  120). 


jgO  UEVUE    DES    ÉTUUES    A>'CIE!y>ES 

de  notre  programme.  Tel  qu'il  est,  nous  espérons  toutefois  qu'il  pourra 
rendre  quelque  service,  et  si  nos  lecteurs  en  jugent  ainsi,  nous  les 
prions  encore  une  fois  de  vouloir  bien  nous  aider  à  faire  mieux.  Leur 
collaboration  peut  s'exercer  de  deux  manières  :  en  nous  communi- 
quant leurs  recherches,  en  nous  indiquant  les  lacunes  de  cette  chro- 
nique et  les  points  sur  lesquels  ils  désirent  la  voir  insister. 

PiF.nRE  JOUGUEÏ. 

Lille,  3o  décembre  if)oa. 


CHRONIQUE  ET  DOCUMENTS 


La  Fabrique  de  la  Graufesenque 

Aix-en -Provence,  l'i  mai  igoS. 
Monsieur  le  Directeur, 

En  lisant  dans  le  numéro  de  janvier  de  la  Revue  des  Éludes 
anciennes  l'article  si  intéressant  de  M.  J.  Déchelette  sur  la  fabrique 
de  poteries  sigillées  de  La  Graufesenque,  je  n'ai  pu  m'empêcher  de 
regretter  que  son  auteur,  sans  doute  insufïisamment  renseigné,  n'ait 
pas,  lors  de  son  passage  à  Millau,  demandé  à  voir  la  belle  collection 
de  moules  que  mon  père  m'a  laissée  et  qui  se  trouve  encore  dans  sa 
fabrique  de  poterie,  située  sur  la  rive  gauche  du  Tarn,  en  face  de  la 
vieille  fabrique  ruthène. 

Il  est  vrai  que  ce  sont  non  pas  des  moules  authentiques,  mais  des 
moules  patiemment  reconstitués  pendant  trente  ans,  à  l'aide  de 
tessons  recueillis  par  lui-même  ou  de  concert  avec  M.  l'abbé  Gérés, 
dont  il  avait  attiré  l'attention  sur  le  riche  dépôt  de  La  Graufesenque  ; 
mais  l'exactitude  de  la  reconstitution  est  telle  que  ces  documents  ont 
une  valeur  archéologique  réelle.  Le  savant  conservateur  du  musée  de 
Roanne,  après  examen  de  ces  documents,  n'aurait  pu  donner  comme 
nouvelles  les  trouvailles  de  MM.  l'abbé  Hermet  et  de  Carlshausen  en 
1901  et  1903,  qui  n'ont,  en  somme,  mis  à  jour  qu'un  ou  deux  sujets 
de  décoration  nouveaux,  tant  il  est  vrai,  comme  le  fait  justement  observer 
M.  J.  Déchelette,  que  le  nombre  de  poinçons  dont  se  servaient  les 
potiers  de  cette  fabrique  est  relativement  pauvre. 

Ces  moules  seront  bientôt,  je  l'espère,  dans  un  dépôt  public  avec 
lequel  je  viens  d'engager  des  pourparlers,  et  l'on  pourra  alors  étudier 
d'ensemble  les  productions  si  remarquables  de  la  fabrique  ruthène. 

Permettez-moi,  Monsieur  le  Directeur,  d'ajouter  un  simple  mot  qui 
n'est  pas,  je  crois,  sans  intérêt. 

En  présentant  au  Congrès  des  Sociétés  savantes  la  liste  des  noms 
de  potiers  trouvés  en  Rouergue,  dressée  par  M.  l'abbé  Vialettes,  liste 
qui  a  paru  en  1894  dans  les  Mémoires  de  la  Société  des  lettres,  sciences 
et  arts  de  l'Aveyron,  t.  XV,  je  proposai,  sans  trouver  de  contradic- 
teurs, l'étymologie  suivante  du  nom  de  La  Graufesenque  : 

Le  mot  vieux -provençal   Graufezenca  (sous-ent.  terra),  prononcé 


iga  REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

aujourd'hui  Grôufesenco,  se  décompose  naturellement  en  deux  parties  : 
Grau  elfezenca. 

La  première  est  une  variante,  qu'on  trouve  encore  aujourd'liui  dans 
les  Bouches-du-Rhône,  de  grasau,  «  plat,  »  v.  prov.  grasal  (sans 
doute  aussi  graal,  comme  en  français,  plus  tard  gral,  grau).  La 
seconde  est  un  adjectif  verbal,  formé  à  l'aide  du  suffixe  germanique 
bien  connu  -enc  (cf.  Arlalenc,  Arlatenca,  albenc,  albenca),  joint  au 
radical  verbal /az-,  qui  domine  dans  la  conjugaison.  Ce  suffixe  s'est 
substitué  à  la  terminaison  du  participe  présent  et  exprime  ici  l'apti- 
tude :  Grau/ezenca,  «  [terre]  propre  à  faire  des  plats  ». 

Veuillez  agréer,  etc. 

LÉopoLD  CONSTANS, 

Professeur  à  l'Université  d'AixMarseille. 


Le  Congrès  internatioual  des  Sciences  historiques 

à  Rome 

Voici  un  aperçu  des  questions  qui  ont  été  traitées  dans  les  salles  du 
CoUegio  romano  ou  dans  ses  annexes,  du  3  au  9  avril  igoS. 

Fouilles.  —  Un  des  premiers  mérites  du  Congrès  aura  été  de  nous 
renseigner  sur  les  fouilles  récemment  exécutées  dans  les  diverses 
régions  de  l'Italie.  Les  communications  d'ordre  archéologique  ont  été 
extrêmement  nombreuses.  11  convient  de  mentionner  d'abord  celles 
de  l'architecte  Giacomo  Boni,  qui  nous  fit  les  honneurs  du  Forum  et 
compléta  les  explications  données  sur  le  terrain  par  une  conférence  avec 
projections.  Nous  signalerons  ensuite  :  P.  Orsi,  Quatorze  ans  de  recher- 
ches dans  le  sud-est  de  la  Sicile  (étude  de  la  céramique  des  couches 
sicule,  mycénienne  et  grecque).  Du  même  :  Recherches  archéolo- 
giques dans  le  Bruttium  et  la  Calab re  (Syharis,  nécropole  de  Spezzano, 
Locres).  G.  Patroni,  Fouilles  et  de'couoertes  en  Campanie  et  en  Lucanie 
(notamment  à  Numistrone).  Quagliati,  Fouilles  et  découvertes  en  Apulie 
(Musée  de  Tarente).  Savignoni,  Résultats  des  fouilles  exécutées  à 
Noria  et  à  Sermoneta  en  1901  et  1902  (découverte,  ici,  d'une  nécro- 
pole de  l'âge  de  fer;  là,  de  quatre  temples  d'époque  romaine).  Dans 
le  Latium  encore  :  Mengarelli,  Fouilles  de  Conca  (l'antique  Satricum). 
Pour  la  Cisalpine  :  Eusebio,  Découvertes  opérées  sur  le  territoire 
d'Alha  Pompeia  (remarques  topographiques);  Tamarelli,  Découvertes 
préromaines  dans  la  vallée  du  Mont-Cenis  (station  néolithique  de  Bar- 
donnèche). 

Prkhistoihe.  —  La  communication  la  plus  importante  fut  celle  de 
Montelius  sur  les  relations  entre  l'Italie  el  la  péninsule  Scandinave 
depuis  la  période  la  plus  reculée  de  l'âge  du  bronze  jusqu'à  l'époque 


CHUOMQUE    ET    DOCUMENTS  igS 

romaine.  (De  nombreux  objets  d'importation  italienne,  ou  imités  au 
nord  de  la  Baltique,  prouvent  l'existence  de  relations  commerciales 
ininterrompues  qui  s'effectuaient  par  une  route  traversant  l'Autriche. 
Ces  conclusions  s'accordent  avec  les  traditions  relatives  au  trafic  de 
l'ambre.) 

Origines.  —  On  s'est  beaucoup  occupé  de  la  question  mycénienne 
au  Congrès.  M.  Orsi,  en  particulier,  a  relevé  les  différentes  régions  de 
l'Italie  où  l'on  trouve  des  produits  mycéniens.  C'est  surtout  dans  l'Ita- 
lie méridionale  et  la  Sicile  orientale  que  les  traces  de  l'industrie  mycé- 
nienne sont  sensibles.  Pour  le  bassin  tyrrhénien,  M.  Orsi  se  tient  sur 
une  réserve  prudente.  Au  nord  de  l'Adriatique,  dans  la  zone  véni- 
tienne, M.  Ghirardini  est  plus  affirmatif  :  l'influence  du  monde  égéen 
y  est  attestée  par  la  présence  des  types  décoratifs  qui  sont  propres  à 
cette  civilisation.  On  s'est  occupé  aussi  de  la  question  étrusque  : 
M.  Modestov  a  marqué  le  point  où  elle  en  est  aujourd'hui.  Quant 
aux  Phéniciens,  M.  Wyslonch  les  a  rencontrés  sur  les  terres  de  l'an- 
cienne Pologne.  La  nouvelle  fera  grand  plaisir  à  M.  Victor  Bérard. 

Archéologie  grecque  et  romaine.  —  Le  type  des  Piangenti,  dont 
la  «Pénélope»  attristée  du  Vatican  (Helbig-Toutain,  Musées  de  Rome, 
t.  I,  p.  54-55)  est  un  des  spécimens  les  plus  connus,  a  été  décrit  par 
M.  CoUignon,  qui  en  a  retracé  l'évolution  depuis  les  idoles  de  l'époque 
mycénienne  jusqu'aux  magnifiques  Pleureuses  du  sarcophage  de 
Sidon.  M.  Lafaye  s'est  occupé  des  monuments  funéraires  avec  repré- 
sentation du  jeu  de  dés.  M.  Petersen  a  exposé  les  résultats  historiques 
de  l'interprétation  de  la  Colonne  Trajane.  Le  plus  ancien  plan  conservé 
de  la  Rome  antique  est  la  Forma  Urbis  Severiana  dont  il  subsiste 
i,o59  fragments.  Sur  ce  nombre,  i66  ont  pu  être  réunis  dans  le  jardin 
du  Palais  des  Conservateurs,  au  Capitole,  et  encastrés,  chacun  à  sa 
place,  sur  un  vaste  pan  de  mur  qui  nous  restitue,  avec  une  haute  vrai- 
semblance, l'aspect  de  l'original.  En  exécutant  ce  travail  de  marque- 
terie savante,  inauguré  le  a  avril  par  les  souverains  italiens  à  l'issue  de 
la  séance  d'ouverture  du  Congrès,  MM.  Lanciani  et  Hûlsen  ont  décou- 
vert, au  revers  de  certaines  plaques,  l'existence  d'un  autre  plan,  anté- 
rieur à  celui  de  Septime  Sévère,  et  qu'ils  rapportent  à  l'époque  de 
Vespasien.  M.  Ashby  a  présenté  des  documents  inédits  sur  la  Voie 
Appienne  (dessins  originaux  de  Carlo  Fabruzzi).  Dans  sa  communi- 
cation sur  l'art  à  Rome,  à  Milan  et  à  Ravenne  pendant  les  règnes  de 
Dioclétien  et  de  Constantin,  M.  Strzygowski  a  parlé  des  basiliques 
d'Asie  Mineure  à  voûtes  hémisphériques. 

Epigraphie  grecque  et  latine.  —  Commentant  une  inscription 
récemment  découverte  en  Crète  par  l'École  anglaise  d'Athènes, 
M.  Conway  établit  que  l'alphabet  en  est  antérieur  à  l'année  5oo  avant 
Jésus-Christ.  Quant  à  la  langue,  elle  n'offre  rien  qui  ne  soit  de  carac- 
tère indo-européen.  Intermédiaire,  à  ce  qu'il  semble,  entre  le  grec  et 


194  REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

le  latin,  elle  présente  des  analogies,  entre  autres,  avec  l'osque. 
L'étéocrétois  appartient  donc  à  la  famille  indo-européenne  et  c'était  un 
idiome  indo-européen  que  parlait  le  roi  Minos.  M.  Eusebio  a  relevé 
les  particularités  graphiques  et  orthographiques  des  inscriptions 
d'Alba  Pompeia.  M.  Yulic  s'est  étendu  sur  une  inscription  romaine 
de  Koumanovo,  de  l'an  an  de  notre  ère,  fixant  le  vrai  nom  de  la 
station  de  Veclanis  (Mœsie  supérieure). 

Numismatique.  —  La  comparaison  des  monnaies  de  la  Grèce  avec 
celles  de  la  Grande  Grèce  a  permis  à  M.  Gabrici  de  poser  un  certain 
nombre  de  problèmes  historiques,  ethnographiques  et  religieux.  M.  Ba- 
belon  a  étudié  le  type  des  monnaies  de  Septime  Sévère  pour  l'Afrique 
et  les  a  réparties  en  quatre  groupes. 

Histoire  et  institutions.  —  M.  De  Petra  a  présenté  des  recherches 
sur  les  origines  de  la  crémation.  M.  Radet  a  commenté  le  passage 
d'Hérodote  relatif  aux  divisions  administratives  de  l'Empire  perse  et 
insisté  sur  la  nécessité  de  distinguer  entre  les  satrapies  et  les  nomes. 
M.  Spyridion  Lambros  a  étudié  Altale  III  Philomélor  de  Pergame 
comme  auteur  géographique.  M.  MahafTy  a  réhabilité  Ptolémée  IV  et 
Ptolémée  IX.  La  légende  de  Romulus  fut  examinée  par  M.  lîolzapfel. 
Pour  M.  Ferrero,  le  véritable  sens  des  réformes  d'Auguste  est  donné 
par  le  Monument  d'Ancyre;  le  jugement  de  Strabon  est  superf^iel  et 
la  constitution  nouvelle  était  réellement  fondée  sur  le  principe  répu- 
blicain. Une  Contribution  à  Ihistoire  des  guerres  de  l'empereur  Auguste 
au  nord  de  la  Péninsule  halcanique  (35-33  et  1 5  avant  Jésus-Christ)  a  été 
donnée  par  M.  Yulic.  M.  Bormann  a  fait  connaître  les  derniers  travaux 
elles  plus  récentes  découvertes  ayant  trait  au  limes  romanus  en  Autriche. 

Littérature  et  philologie.  —  Pour  M.  Monro,  le  dialecte  homé- 
rique était  le  vulgare  illustre  de  la  Grèce  primitive.  M.  Ussani  s'est 
occupé  de  la  valeur  historique  du  poème  de  Lucain.  M.  Ramorino  a 
fait  l'examen  d'un  manuscrit  de  YAgricola  de  Tacite.  M.  Rasi  s'est 
demandé  si,  dans  les  Eusebïi  chronici  canones,  Saint  Jérôme  parle 
réellement  de  l'année  de  la  naissance  de  Lucilius;  il  conclut  par  la 
négative.  M.  Labroue  a  étudié  les  poètes  et  rhéteurs  de  l'École  gallo- 
romaine  de  Vesuna  (Périgueux). 

Papyrologie.  —  Cette  science,  de  naissance  récente  et  qui  se  déve- 
loppe avec  rapidité,  a  fait  souvent  parler  d'elle  au  Congrès.  Par 
malheur,  aucun  des  morceaux  qui  nous  ont  été  servis  ne  nous  a  rendu 
le  moindre  texte  historique  ou  littéraire.  D'ailleurs,  ces  comptes,  ces 
bouts  de  contrats,  ces  broutilles  échappées  à  la  vie  de  tous  les  jours, 
n'en  sont  pas  moins  d'un  réel  intérêt.  L'àme  des  petites  gens,  leurs 
usages,  leurs  passions,  leurs  tics,  se  dégage  de  ces  paperasses  en  miettes. 
C'est  ce  que  M.  Wilamowitz  a  fait  judicieusement  observer  à  propos 
d'une  communication  de  M.  Vitelli  sur  des  papyrus  grecs  dernière- 
ment acquis  par  lui  en  Egypte. 


CHRONIQUE    ET    DOCUMENTS  igS 

Byzantimsme.  —  M.  Krumbacher  a  fourni  des  renseignements  sur 
le  Corpus  des  documents  grecs  de  l'époque  médiévale  et  moderne  que 
prépare  l'Académie  de  Munich. 

Vœux.  —  Les  diverses  sections  du  Congrès  ont  émis  un  très  grand 
nombre  de  vœux.  Les  archéologues  italiens,  qu'ils  fussent  du  Nord 
ou  du  Midi,  ont  été  unanimes  à  se  plaindre  de  l'insulTisance  de  leurs 
crédits  de  fouilles.  Ces  doléances  sont  de  tous  les  pays.  On  y  a  compati 
avec  les  marques  de  la  sympathie  la  plus  généreuse.  Français,  Anglais, 
Allemands,  Grecs,  Russes,  Suédois,  Américains,  Serbes,  Hongrois, 
Roumains,  Bulgares  ont  chaudement  appuyé  les  pressants  appels 
que  les  intéressés  formulaient  chaque  jour  à  l'adresse  du  gouverne- 
ment italien.  C'eût  été  méconnaître  toutes  les  lois  de  l'hospitalité  que 
de  se  montrer  avare  de  ces  platoniques  manifestations  de  bonne 
confraternité  internationale. 

Voici  quelques-uns  de  ces  vœux  : 

Vœu  de  M.  Orsi  pour  la  création  d'un  musée  et  l'institution  d'un 
service  de  fouilles  à  Reggio  (Section  IV,  groupe  A). 

Vœu  de  M.  Pigorinipour  la  publication  d'atlas  «  palethnographiques  » 
qui  formeraient  le  Corpus  des  antiquités  primitives  de  l'Italie  (même 
groupe). 

Vœu  de  M.  Ambrosoli  pour  que  dans  les  descriptions  et  catalogues 
de  numismatique  classique  il  soit  fait  usage  du  latin  (Section  IV, 
groupe  B). 

Vœu  de  MM.  Stampini  et  Sabbadini  pour  l'organisation  d'une 
bibliographie  historique,  critique,  systématique  des  classiques  grecs 
et  latins,  avec  catalogue  complet  des  manuscrits,  éditions,  dissertations 
(Section  I,  groupe  A). 

Vœu  de  M.  Vitelli  relativement  à  une  entente  internationale  pour 
la  publication  d'un  Corpus  des  papyrus  littéraires  grecs  (même 
groupe). 

Vœu  de  M.  Ramorino  touchant  l'opportunité  d'un  nouvel  Onomas- 
ticon  latin  (même  groupe). 

Vœu  de  M.  Sp.  Lambros  pour  la  publication  d'un  glossaire  hellé- 
nistique et  alexandrin  dressé  à  l'aide  des  papyrus  et  destiné  à  éclairer 
le  détail  de  la  vie  grecque  durant  les  trois  siècles  compris  entre 
Alexandre  et  Auguste  (Section  I,  groupe  B). 

Vœu  de  MM.  Ludwig  Stein  et  Tocco  pour  que  les  plus  importantes 
Académies  de  l'Europe  réunissent  leurs  forces  en  vue  de  la  publication 
d'un  Corpus  des  écrivains  byzantins  de  la  Renaissance  (Section  VII). 

Georges  RADET. 


ig6  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

Inscription  de  VitroUes 

Vitrolles  (5  kil.  au  sud  de  Rognac,  sur  la  côle  orientale  de  l'étang 
de  Berre); — pierre  calcaire,  brisée  à  gauche;  hauteur,  o"5o;  lon- 
gueur, o'"^©;  épaisseur,  o^Sô;  hauteur  des  lettres,  o^oG.  Au  Musée 
Borély  (inv.  n"  ^6i);  don  de  M.  l'abbé  Arnaud  d'Agnel. 

VI I AEM  1     [J]uliae  m[alri?] 
NTISSIMA  \pie]ntissima[e] 
SERVATA    Servata 
\NNORXXV  annorumXXV 

C'est,  sauf  erreur,  la  première  inscription  romaine  trouvée  à 
Vitrolles.  Les  lettres,  creusées  profondément,  sont  assez  régulières; 
les  A  ne  sont  pas  barrés. 

Michel  CLERC 


Ouvrages  récemment  parvenus  au  bureau  de  la  Revue 

Missions  archéologiques  françaises  en  Orient  aux  ''//<•  et  \  viii'  siècles, 
documents  publiés  par  H.  Omont,  i"  et  a*  parties,  Paris,  Imprimerie 
nationale,  1902. 

B.  Haussoullier,  Études  sur  l'histoire  de  Milet  et  du  Didymeion, 
Paris,  Bouillon,  1902. 

J.  WiLLEMs,  Le  Sénat  romain  en  Van  65  après  Jésus-Christ  (extrait 
du  Musée  belge),  Louvain,  Peeters,  1902. 

Fr.  CuMONT,  Gladiateurs  et  acteurs  dans  le  Pont  (extrait  de  la 
Feslschrifl  fur  Otto  Hirschfeld),  Berlin,  Weidmann,  1903. 

0.  Ben.ndouf,  Ilistorische  Inschriften  voin  Stadlthor  zu  Xanlhos 
(même  recueil). 


BIBLIOGRAPHIE 


J.  Estève,  Les  innovations  musicales  dans  la  tragédie  grecque 
à  répoque  d'Euripide.  Nîmes,  Imprimerie  coopérative,  1902; 
I  vol.  in-8%  xiii-3o8  pages. 

J'ai  ouvert  ce  livre  avec  une  grande  curiosité.  Elle  n'a  pas  été 
satisfaite.  Pouvait-elle  l'être?  Je  ne  le  crois  pas.  Que  savons- nous 
de  la  musique  grecque  en  général,  et  de  celle  d'Euripide  en  parti- 
culier? A  peu  près  rien.  Il  est  impossible  d'écrire  sur  ce  que  l'on 
ignore  un  livre  qui  ait  une  valeur  réelle.  De  perpétuelles  conjectures 
ne  suffisent  pas  à  le  remplir.  Là  où  il  n'y  a  rien,  on  ne  peut  rien 
mettre.  Trois  ou  quatre  notes,  authentiques,  feraient  bien  mieux  notre 
affaire. 

Quand  on  songe  au  prodigieux  remue-ménage  qu'a  causé  dans 
le  monde  des  lettrés,  des  philologues  et  des  snobs,  la  publication  du 
péan  annoté  de  Delphes,  et  quand,  sans  jurer  sur  la  parole  d'aucun 
maître,  on  se  convainc,  ce  qui  est  aisé,  que  sur  dix  notes  retrouvées 
il  y  en  a  bien  en  moyenne  cinq  ou  six,  au  moins,  qui  ne  sont  pas 
sûres,  on  imagine  quel  succès  aurait  eu  l'étude  de  M.  Estève,  si, 
vraiment,  elle  s'appuyait  sur  des  faits  positifs,  et  si  elje  aboutissait 
à  des  conclusions  bien  nettes.  Mais  quel  qu'ait  été  le  soin  avec  lequel 
elle  a  été  faite,  elle  reste  vague".  Sans  doute,  ceux  qui  ont  examiné 
minutieusement  les  syllabes  dont  sont  composés  les  chœurs  tragiques 
ont  pu  en  définir  le  contour  rythmique  avec  exactitude.  Mais  sufîit-il 
d'ajouter,  avec  Gevaert  ou  d'autres,  que  la  forme  extérieure  de  telle 
phrase  lyrique  rappelle  telle  autre  phrase  d'un  compositeur  moderne, 
pour  que  nous  ayons  une  idée  quelconque  de  la  musique  ancienne 
qui  accompagnait  ce  chœur?  Qu'on  nous  cite  Bach,  Mcyerbeer, 
Mozart,  Gliick,  Mendelssohn^  Schumann,  Grieg,  tous  ceux  que  l'on 
voudra.  Ces  comparaisons  ne  sont  pas  sérieuses.  Fontrclles  la  moindre 
impression  sur  celui  qui  a  étudié  la  métrique  grecque?  Quand  il 
a  aligné  les  brèves  et  les  longues,  reconstitué  les  pieds,  retrouvé  les 
périodes,  quand  il  a  pu  saisir  l'étroite  connexité  du  rythme  et  de 
l'idée,  il  sait  bien  qu'il  ne  peut  aller  au  delà,  que  personne  ne  peut 
y  aller,  que  tous  ceux  qui  l'essaient  perdent  leur  temps  et  leur  peine. 
Le  temple  est  fermé.  Mieux  que  cela,  il  est  détruit.  Il  n'a  pas  livré  son 
secret.  Qu'on  nous  retrouve  dans  quelque  hypogée  d'Egypte  une  par- 
Rt'v.  Et.  niic.  1  '( 


198  KEvuE  UES  Études  a?(Ciennes 

tilion  grecque  du  v®  siècle,  une  vraie,  alors  on  pourra  s'entendre. 
D'ici  là, — et  Ton  ne  peut  raisonnablement  espérer  que  le  miracle 
se  produise,  —  toute  étude  sur  la  musique  grecque  est  non  avenue. 
On  ne  fait  pas  de  théories  sur  ce  qui  n'est  plus. 

P.  MASQUERAY. 

J.  Estève,  De  formis  quibasdam  dochmii  et  versus  dochmiaci  apud 
Aeschylum,  Sophoclem,  Euripidem  exstantibus.  Nîmes,  Impri- 
merie coopérative;  1902,  in-8",  96  pages. 

Quelles  sont  les  formes  particulières  du  dochmiaque  que  prétend 
étudier  M.  Estève?  Seidler  en  comptait  trente-deux,  qu'il  énumère 
soigneusement  dans  la  Pars  prior  de  son  traité.  Mais  M.  Estève  a-t-il 
lu  Seidler?  J'en  doute  fort.  S'il  le  connaissait,  il  ne  citerait  pas  aussi 
inexactement  le  titre  de  son  ouvrage.  Sans  doute  le  livre  est  ancien.  La 
première  partie  parut  en  181 1,  la  seconde  l'année  suivante.  Mais 
Seidler  a  été  un  des  meilleurs  élèves  du  grand  helléniste  G.  Hermann, 
et  son  traité  est  capital.  Il  a  déjà  presque  un  siècle.  Quels  sont  les 
ouvrages  de  philologie  que  Ton  cite  encore  après  tant  d'années? 

Le  dochmiaque  est  le  plus  beau  des  mètres  de  la  tragédie  grecque. 
11  est  aussi  le  seul  qui  semble  lui  appartenir  en  propre.  Partout 
ailleurs  elle  s'est  contentée  d'accommoder  à  ses  besoins  les  rythmes 
qui  existaient  avant  elle.  Ici,  elle  paraît  avoir  créé.  Il  fallait  au  moins 
le  dire. 

Il  ne  suffît  pas,  en  parlant  du  caractère  du  dochmiaque,  d'affîrmer 
avec  Westphal  qu'il  est  «  métabolique  ».  Cela  ne  signifie  rien. 
D'ailleurs,  comment  M.  Estève  scande-t-il  ce  mètre  étrange?  Sait-il  les 
difTérentes  hypothèses  qui  ont  été  proposées?  Car,  si  la  question  est 
claire,  elle  a  été  du  moins  fort  discutée  et  quelque  peu  embrouillée.  Il 
semble  le  regarder  comme  un  composé  de  deux  parties  inégales. 
Y  voit-il  un  assemblage  d'une  bacchée  et  d'un  iambe  ou  d'un  iambe 
et  d'un  crétique?  Il  aurait  bien  dû  nous  en  instruire. 

Il  dit  qu'Euripide  a  traité  ce  mètre  comme  les  autres,  et  qu'en 
particulier  il  y  a  multiplié  les  brèves.  Cela  est  juste.  Encore  fallait-il 
remarquer,  plus  qu'il  ne  l'a  fait,  qu'il  existe  déjà  des  dochmiaques  de 
huit  syllabes  dans  Eschyle,  et  qu'ils  sont  même  assez  fréquents  chez  ce 
poète.  Mais  l'explication  qu'il  doime  de  cette  singularité  est  enfantine: 
«C'est,  dit-il  (p.  3i  sq.),  parce  qu'à  la  fin  du  v*  siècle  la  musique 
avait  changé,  qu'elle  était  devenue  plus  rapide.  Ce  que  nos  musiciens 
appellent  «  tempo  »,  ce  que  les  anciens  appelaient  i';M-fr,,  avait  pris  une 
allure  plus  vive.  A  cette  cause,  il  faut  attribuer  la  nmUilude  des  réso- 
lutions que  l'on  trouve  dans  Euripide.  Le  dochmiaque  évolua  dans  le 
même  sens.  »  Vraiment,  il  y  a  autre  chose  à  dire.  Quand  Hélène,  après 


ItlHUOCnAlMllK  igy 

plus  de  dix  années  de  séparation,  se  précipite  dans  les  bras  de  Ménélas, 
les  paroles  qui  s'échappent  de  ses  lèvres  ne  sont  qu'un  balbutiement 
éperdu,  passionné,  frémissant.  Aussi,  des  sept  dochmiaques  qu'elle 
récite  (Hélène,  v.  C74  sqq.),  quatre  sont-ils  composés  uniquement  de 
brèves  :  ce  qui  en  fait  trente-deux.  Sur  les  cinquante  syllabes  de  son 
couplet,  je  ne  compte  pas  moins  de  quarante-trois  brèves.  Voilà  une 
accumulation  extraordinaire.  C'est  que  son  extraordinaire  aventure  la 
fait  presque  délirer.  Sans  doute  Euripide  n'y  croit  pas.  Il  joue  avec 
ses  personnages,  qui  prennent  entre  ses  mains  une  allure  de  marion- 
nettes. Mais  ici,  avec  un  réalisme  très  lin,  il  s'ingénie  à  imaginer  les 
sentiments  tumultueux  qu'aurait  pu  éprouver  une  jeune  femme  amou- 
reuse et  fidèle,  si  elle  avait  été  aussi  incroyablement  mystifiée  par  les 
dieux  que  son  héroïne.  Et  cela  est  d'un  art  bien  délié  et  bien  amusant. 
Cette  thèse  est  peu  ou  mal  informée.  Le  point  de  vue  très  particulier 
où  se  place  l'auteur  ne  le  dispensait  pas  de  toute  recherche,  comme  il 
semble  le  croire.  El  il  était  inutile  de  répéter  en  latin  des  pages 
entières  de  sa  thèse  française. 

P.  MASQUERAY. 


Julius  Jiithner,  Der  Gymnastikos  des  Philostralos .  Eine  lexl- 
geschichtliche  iind  texlkritische  Untersuchung  (Sitzungberichte 
der  K.  Akademie  der  Wissenschaften  in  Wien,  t.  CXLV).  — 
Vienne,  Holder,  1902;  in-8°,  pp.  i  79,  pi.  I-III. 

L'histoire  du  Gymnastikos  de  Philostrate  est  des  plus  curieuses. 
En  1840,  date  où  parut  la  première  édition  de  Kayser,  une  mention  de 
Suidas,  une  citation  contenue  dans  une  scholie  de  la  République  de 
Platon  et  deux  fragments  manuscrits,  conservés  l'un  à  Florence, 
l'autre  à  Munich,  étaient  tout  ce  qu'on  connaissait  de  ce  traité.  Minoide 
Mynas,  un  Grec  famélique,  chargé  par  le  ministère  français  de  recueillir 
des  manuscrits  dans  le  Levant,  annonça  en  i8Zi4,  dans  le  Moniteur 
du  5  janvier,  qu'il  avait  découvert  et  rapporté  le  texte  complet  de.  la 
Gymnastique.  Mais  il  garda  soigneusement  pour  lui  l'original  et  n'en 
remit  au  ministère  qu'une  copie,  faite  de  sa  main  et  qu'il  avait  corrigée 
et  revue  sans  scrupule.  Comme,  entre  temps,  il  s'était  brouillé  avec 
le  gouvernement,  c'est  Daremberg  qui  fut  chargé  d'éditer  cette  copie, 
tâche  difficile,  étant  donné  le  mauvais  état  du  texte,  et  dont  il  s'acquitta 
tant  bien  que  mal,  en  i858.  La  même  année,  Mynas,  qui  avait  tou- 
jours prétendu  à  des  droits  sur  sa  découverte,  publiait  également 
deux  éditions  successives  de  la  Gymnastique.  L'ouvrage,  dont  ou  ne 
pouvait  présenter  le  manuscrit  original,  paraissait  sous  des  auspices 
peu  favorables,  car  Mynas  ne  passait  pour  rien  moins  que  pour  un  édi- 
teur scrupuleux  et  intègre.  Comme  il  s'en  fallait  de  peu  qu'on  ne  l'accusât 


20n  UEVl  1.    DES    KILDKS     \\(:ir.\>,  l'.S 

d'avoir  ajouté  de  son  cru  à  Pliiloslrate,  dans  les  parties  inédites  du 
traité,  nul  n'hésitait  à  corriger  sa  version,  dont  les  absurdités  et  les 
contradictions  avaient  été  sévèrement  relevées  par  Cobet.  L'édition  de 
Kayser  (1871)  témoigne  de  la  même  défiance  incurable  et  en  partie 
légitime  à  l'égard  de  la  copie  de  Mynas.  Or  l'événement  vient,  une 
fois  (le  plus,  de  donner  tort  aux:  scrupules  excessifs  des  critiques.  Le 
manuscrit,  dont  Mynas,  pour  s'en  réserver  la  propriété,  avait  lui-même 
annoncé  la  porte,  s'est  retrouvé  parmi  les  papiers  qu'il  avait  laissés  en 
dépôt  chez  un  ami.  La  Bibliothèque  Nationale  en  a  fait  récemment 
l'acquisition  et  MM.  Omont  et  Weinberger  ont  aussitôt  reconnu 
parmi  eux  l'original  de  Minoïde  Mynas.  M.  Jiithner,  dont  on  sait  la 
compétence  en  matière  d'agonistique,  a  soigneusement  collalionné  le 
manuscrit  et  il  nous  donne  le  résultat  de  son  enquête  dans  un  volume 
publié  par  l'Académie  des  Sciences  de  Vienne.  Gomme  le  traité  de 
Philostrate  contient  sur  la  gymnastique  ancienne  des  renseignements 
qu'on  chercherait  vainement  ailleurs,  nous  croyons  rendre  service  en 
résumant  le  livre  de  M.  Jiithner. 

Le  manuscrit  de  ^lynas,  qui  renferme,  outre  le  Gymnastikos,  la  fin  de 
l'Héroïkos  et  la  première  Dialexis,  est  un  codex  du  xiV  siècle  (p.  12). 
Sans  que  son  état  de  conservation  soit  parfait,  il  ne  semble  pas  être 
sensiblement  plus  détérioré  qu'à  l'époque  où  il  fut  trouvé  par  Mynas  : 
celui-ci  l'avait  d'ailleurs  réparé  lui-même,  et  parfois  assez  maladroi- 
tement. Il  prétend,  dans  des  choliambes  dont  il  a  fait  précéder  le  texte, 
l'avoir  découvert  à  Constantinople,  dans  la  Bibliothèque  du  Sérail. 
C'est  un  manuscrit  médiocre,  dont  l'archétype  devait  être  peu  lisible  et 
altéré,  d'où  les  erreurs,  les  omissions  et  les  fautes,  facilement  excu- 
sables, du  copiste  (pp.  16-8).  Il  est  d'ailleurs  assez  malaisé  de  le 
classer  exactement,  car  la  partie  de  l'Héroïkos  qu'il  contient  le  ferait 
ranger  dans  la  quatrième  famille  des  manuscrits  de  Philostrate,  la 
plus  nombreuse,  mais  la  moins  précieuse,  tandis  que,  pour  la  Dialexis, 
il  occuperait  le  second  rang.  Le  Laurentianus,  qui  est  du  \n'  siècle, 
donne  une  leçon  meilleure  dans  le  fragment  conservé,  mais  le 
Parisinus  n'en  dérive  pas  directement;  quant  au  Monacensis (p.  33-6), 
il  n'offre  qu'un  abrégé  plus  récent  et  qui  n'est  pas  toujours  supérieur 
au  manuscrit.  M.  Jiithner  a  soigneusement  étudié  le  codex  et  relevé 
(pp.  27-53)  les  différences  qu'il  présente  avec  la  collalion,  trop  rapide, 
de  Mynas.  Il  a  fait  suivre  ce  premier  travail  de  son  complément  néces- 
saire, l'indication  des  principales  corrections  à  faire  au  texte  de  l'édi- 
tion Teubner  (pp.  56-79).  Presque  tous  les  excès  de  zèle  de  Kayser 
proviennent  de  la  défiance  excessive  qu'à  l'exemple  de  Cobet  et  plus 
encore  que  lui,  il  professait  à  l'égard  de  Mynas.  Celui-ci,  p.  ai, 
était  bien  dénué  de  tout  esprit  vraiment  scientifique;  il  travaillait 
rapidement,  et  quand  une  lacune  était  évidente,  recourait  sans  scru- 
pule aux  conjectures,  mais  aucun  faux   prémédité  ne  peut  lui   être 


BlBMOr.UAl'HIK  U(JI 

imputé.  11  n'en  est  pas  moins  vrai  que  la  science  a  des  evigencc*([iril 
n'avail  pas  prévues  ou  dont  il  ne  se  souciait  guère.  Le  Gymnaslikos, 
dont  le  manuscrit  complet  est  maintenant  connu,  attend  une  édition 
critique.  M.  Jùthner  en  a  préparé  les  éléments.  11  nous  doit  d'achever 
son  œuvre,  en  donnant  du  seul  traité  d'aiionistique  que  nous  ail  laissé 
l'Antiquité,  un  texte  complet  et  auquel  on  puisse  désormais  se  fier. 

A.  DE  RIDDER 


E.  GUHL  et  W.  KONER,  La  vie  antique,  manuel  d'archéologie  grec- 
que et  romaine,  traduit  par  F,  Trawinski,  i'"  partie  :  La  Grèce. 
Paris,  Laveur  (J.  Rothschild),  1902;  i  vol.  in-S"  de  xxviii- 
472  pages  (2^  édition,  ornée  de  ayS  vignettes). 

La  première  édition  de  cet  excellent  ouvrage  a  rendu  aux  éludes 
anciennes  des  services  signalés.  Accueillie  avec  faveur  par  le  public, 
adoptée  par  les  bibliothèques  scolaires,  couronnée  par  l'Académie 
française,  elle  a  réalisé  les  espérances  des  auteurs  et  du  traducteur. 
Une  seconde  édition  devenait  nécessaire.  11  y  avait  deux  façons  de  la 
comprendre  :  ou  bien  donner  une  refonte  en  utilisant  les  dernières 
découvertes  archéologiques;  ou  bien  se  contenter  de  simples  retou- 
ches sans  s'attaquer  au  gros  œuvre.  C'est  à  ce  second  parti  qu'on  s'est 
arrêté.  Peut-être  était-ce  le  plus  sage.  Toutefois,  on  ne  pouvait  guère, 
dans  un  livre  portant  le  millésime  de  1902,  passer  entièrement  sous 
silence  les  merveilleuses  trouvailles  de  Schliemann  en  Argolide  et  à 
Troie,  des  Allemands  à  Olympie  et  à  Pergame,  de  l'École  française 
d'Athènes  à  Délos,  à  Myrina  et  à  Delphes,  d'Arthur  Evans  à  Cnosse. 
On  a  donc  cherché  à  les  utiliser  autant  qu'il  était  possible,  tantôt  dans 
le  texte  même,  tantôt  à  la  fin  du  volume,  sous  forme  d'additions. 
Mais,  à  l'usage,  on  s'est  aperçu  qu'il  y  avait  dans  ces  champs  de 
fouilles  de  bien  gros  morceaux  auxquels  on  a  finalement  renoncé  à 
faire  place.  Delphes  et  Cnosse,  par  exemple,  ont  été  sacrifiés.  Il  est 
résulté,  de  ces  compromis,  quelques  disparates.  La  réédition  de  1902 
se  trouve  ainsi  n'avoir  pas  le  même  accent  de  nouveauté  que  l'édition 
de  1884.  Telle  quelle,  avec  ses  imperfections  et  ses  lacunes,  elle  ne 
nous  en  permet  pas  moins  d'attendre  patiemment  le  manuel  entière- 
ment neuf  qu'on  ne  nous  confectionnera  pas  de  si  tôt. 


Henri  Bornecque,   Le  texte  de  Sénèque  le  Père,   extrait  de  la 
Revue  de  Philologie,  ^amyier  igoS. 

Dans  le  numéro  4  de  l'année  1902,  nous  avons  rendu  compte  de 
l'édition  de  Sénèque  le  Rhéteur,  publiée,  avec  une  traduction  et  des 


202  «EVtn  DES  ETLDES  VMCIENNES 

notes,  par  M.  Henri  Bornecque,  et  nous  exprimions  le  regret  que 
l'auteur  n'y  eût  pas  indique  et  justifié  ses  conjectures  personnelles  fort 
nombreuses. 

Notre  désir  vient  de  recevoir  une  complète  satisfaction. 

Après  avoir  déjà  publié  dans  la  Revue  de  Philologie  (n°  du  i5  octo- 
bre 1902)  la  liste  des  endroits  où  son  texte  diffère  du  texte  de  H.  J. 
Millier,  et  indiqué  par  un  signe  typographique  ses  conjectures  per- 
sonnelles, M.  II.  Bornecque,  dans  le  numéro  de  janvier  1908,  donne 
l'explication  de  ces  conjectures.  Ce  travail  constitue  un  fort  utile 
complément  à  son  commentaire;  nous  nous  faisons  un  devoir  de  le 
signaler  en  regrettant,  pour  les  lecteurs  des  Controverses,  qu'il  ne 
puisse  trouver  sa  place  dans  le  livre  même. 

A.  W. 


H.  d'Arbois  de  Jubainville,  Éléments  de  la  grammaire  celtique 
(déclinaison,  conjugaison).  Paris,  A.  Fontemoing,  1908 ; 
I   vol.  in- 16  de  180  pages. 

Le  nouveau  livre  de  M.  d'Arbois  de  Jubainville  répond-il  exacte- 
ment à  son  titre?  répond- il  même  à  la  courte  et  vraiment  trop 
modeste  préface  qui  se  trouve  en  tète?  Je  n'oserais  l'affirmer.  Qui  dit 
«  éléments  »  semble  par  là  promettre  un  livre  élémentaire  et  très 
accessible  au  commun  des  mortels.  Or,  celui-ci  ne  l'est  guère,  et 
c'est  un  mérite  dans  un  sens,  mais  pas  dans  l'autre  :  tout  est  relatif. 
L'auteur  espère,  à  ce  qu'il  dit,  que  son  livre  pourra  être  «  mis  entre 
les  mains  de  ceux  des  Français  que  nos  origines  intéressent,  les  aider 
à  comprendre  ce  que  c'est  que  les  langues  celtiques  et  quel  rapport 
existe  entre  elles  et  les  autres  langues  indo-européennes».  Rien  de 
mieux.  Mais,  pour  atteindre  ce  but  plus  sûrement,  n'eût- il  pas  été 
prudent  de  donner  (quelques  pages  d'introduction  oîi  eussent  été 
résumés  ces  rapports,  et  aussi  la  chronologie  des  différentes  branches 
du  celtique?  Au  lieu  de  cela,  le  lecteur  est  dès  la  première  ligne  jeté 
in  médias  res,  au  milieu  d'une  discussion  sur  le  paradigme  des 
thèmes  masculins  en  -o,  tel  qu'il  est  posé  dans  la  Karzgefassle  irische 
Grammaiik  de  M.  Windisch.  On  voit  ce  que  cette  façon  de  procéder 
suppose  de  connaissances  antérieures  chez  le  lecteur  :  tant  mieux 
pour  lui  s'il  les  possède.  Je  regrette  vivement,  pour  ma  part,  que 
M.  d'Arbois  de  Jubainville  n'ait  pas  donné  avant  tout  un  tableau  de 
l'évolution  des  sons  en  celtique,  qui  serait  de  toute  nécessité  pour 
bien  suivre  l'exposé  de  son  livre,  et  que  nous  sommes  encore  réduits 
à  aller  chercher  dans  les  1,100  pages  en  latin  compact  de  la  Gramnia- 
tica  Celtica.  Il  le  reconnaît  lui-même,  et  dans  sa  préface  il  nous  fait 
espérer  sur  ce  sujet  ((  un  livre  spécial  écrit  en   français  et  pas  trop 


HlULlOCillAlMlIi:  203 

long  ».  Piiisse-t-il  ne  pas  larder  à  le  publier!  En  toute  chose,  il 
est  bon  de  commencer  par  le  commencement;  en  linguistique,  cela 
est  plus  nécessaire  (ju'ailleurs.  Je  ne  comprends  même  pas  qu'il  ait 
craint  d'effaroucher  les  lecteurs  en  leur  offrant  tout  d'abord  un  traité 
de  phonétique.  Pense-t-il  donc  les  ménager  davantage  en  leur  signa- 
lant à  chaque  instant,  dans  son  exposé,  les  transformations  les  plus 
déconcertantes  de  prime  abord,  et,  comme  à  la  page  127,  —  pour 
prendre  un  exemple  au  hasard,  —  en  leur  disant  tranquillement  que  la 
forme  galloise  wyf,  «  je  suis,  »  suppose  un  primitif  éml?  Il  sent  si  bien 
lui-même  ce  que  son  assertion  pourrait  avoir  de  troublant,  qu'il  se 
donne  ensuite  la  peine  de  la  légitimer  et  d'expliquer  quelle  a  été  l'évo- 
lution phonétique. 

En  réalité,  la  présente  grammaire  ne  renferme  même  pas  un  exposé 
méthodique  et  suivi  des  formes  du  celtique  moderne,  tant  elle  est  loin 
d'être  un  livre  élémentaire.  Elle  est  bien  moins  cela  cju'une  tentative 
pour  reconstituer  à  l'aide  de  ces  formes  celles  du  celtique  ancien,  ou, 
si  l'on  préfère,  celles  du  gaulois.  Cette  tentative,  M.  d'Arbois  de 
Jubainville  l'a  conduite  avec  sa  science  et  sa  maîtrise  accoutumée, 
avec  autant  de  sûreté  qu'on  peut  en  déployer,  je  crois,  dans  ces 
matières  conjecturales.  Et  certes  le  problème  est  passionnant  :  c'est 
bien  ce  qui  fait  le  mérite  du  livre,  l'intérêt  qu'on  éprouve  en  suivant 
l'exposé  des  faits,  —  mais  à  la  condition,  je  le  répète,  d'être  soi-même 
très  averti  par  avance  et  aii  courant  d'une  multitude  de  questions 
préliminaires.  Puis,  lorsqu'on  a  fermé  le  livre,  quoiqu'on  ait  été 
gagné  par  l'ingéniosité  des  déductions  et  la  rigueur  de  la  méthode,  on 
en  arrive  cependant  à  se  poser  invinciblement  la  question  :  Tout  cela 
est-il  sûr?  Ne  nous  sommes-nous  pas  laissé  conduire,  par  un  guide 
assurément  très  expert,  malgré  tout  sur  un  sol  encore  bien  mouvant 
et  dans  des  régions  bien  impossibles  à  connaître?  Qu'a-t-elle  donc  été, 
enfin,  cette  langue  celtique,  telle  que  la  parlaient  nos  aïeux  au  moment 
où  César  entra  en  Gaule,  et  pouvons -nous  nous  en  faire  quelque 
idée?  M.  d'Arbois  de  Jubainville,  dans  sa  Grammaire,  ne  nous  a  point 
donné  la  liste  (oh!  combien  courte,  hélas!)  des  textes  qu'il  considère 
comme  sûrement  gaulois.  Il  n'invoque,  par  exemple,  nulle  part  le 
monument  qu'on  appelle  le  Calendrier  de  Coligny,  —  c'est  probable- 
ment qu'il  le  considère  comme  étant  d'origine  ligure;  —  nulle  part 
non  plus  l'inscription  dite  de  Rom,  et  c'est  sans  doute  qu'il  la  juge 
insuffisamment  expliquée  ou  peut-être  écrite  en  latin  vulgaire.  On 
serait  bien  aise  de  voir  l'auteur,  fût-ce  dans  une  note  brève,  donner 
les  motifs  de  ses  prétentions,  et  surtout  dresser  avec  sa  haute  compé- 
tence la  courte  liste  dont  je  parlais.  Car  il  n'y  a  pas  à  dire,  quelle  que 
soit  la  sagacité  déployée  dans  cette  reconstruction  induclive  du 
gaulois,  faite  en  remontant  le  cours  des  siècles  et  en  prenant  comme 
point  de  départ  les  idiomes  modernes,   l'esprit   n'est  complèlemcnt 


■>o\  UEVLE    DES    ETUDES    A>C1EM>ES 

>atislait  que  si  on  lui  fournit  au  point  d'arrivée,  c'esl-à-dire  dans  le 
passé  lointain,  quelques  formes  dûment  attestées.  M.  d'Arbois  de 
Jubainville  l'a  fait  sans  doute,  mais  ça  et  là,  sans  signaler  certaines 
divergences  qui  existent  après  tout,  quel  que  soit  le  cas  qu'on  en 
doive  tenir.  Ainsi,  à  la  page  5o,  exposant  la  déclinaison  des  thèmes  qui 
Unissent  par  une  gutturale,  il  indique  comme  génitif  de  Vercingelorix 
la  forme  Vercingctorigis,  qui  est,  en  effet,  la  forme  à  nous  conservée 
par  César  :  mais  sur  certaines  monnaies  que  nous  avons  du  héros 
gaulois,  je  crois  qu'une  autre  forme  Vercingelorixis  est  très  nettement 
lisible.  Peut-être  l'auteur  de  cette  Grammaire  aurait-il  pu,  en  général, 
tirer  un  peu  plus  parti  qu'il  ne  l'a  fait  de  ce  que  nous  connaissons 
de  la  numismatique  gauloise.  Et  je  dois  enfin,  dans  ce  livre  si  con- 
sciencieux et  si  scientifique,  signaler  en  terminant  une  contradiction 
excusable  sans  doute,  mais  de  quelque  gravité  cependant,  précisé- 
ment pour  la  période  primitive.  M.  d'Arbois  de  Jubainville  termine 
son  ouvrage  par  une  sorte  d'appendice  (p.  173-177)  oîi  il  cherche, 
contrairement  à  l'opinion  générale,  à  retrancher  au  celtique  la  forme 
bien  connue  bratiide  pour  en  faire  cadeau  à  l'ombrien,  en  lui  suppo- 
sant un  sens  analogue  à  celui  du  latin  de  merlto.  Il  allègue  entre 
autres  raisons  celle-ci  :  que  les  inscriptions  011  se  trouve  ce  mot  sont 
écrites  en  caractères  grecs,  et  qu'elles  ont  été  découvertes  dans  la  France 
méridionale,  non  loin  de  la  frontière  italienne.  Eh  bien,  soit  :  je  ne 
veux  même  pas  entrer  dans  le  fond  de  la  question,  ce  qui  pourrait 
nous  entraîner  loin.  Seulement,  ce  même  bratiide  se  rencontre  aussi, 
si  je  ne  me  trompe,  dans  des  inscriptions  où  on  lit  précisément  les 
noms  propres  de  Kassitalos,  Vebrumaros  :  or,  ces  noms,  l'auteur  les  a 
cités  (à  la  page  k)  pour  justifier  les  paradigmes  de  l'ancienne  déclinaison 
gauloise.  En  avait-il  bien  le  droit,  puisqu'il  jette  ainsi  à  la  fin  une 
suspicion  sur  le  caractère  celtique  des  inscriptions  qui  contiennent  le 
fameux  bralade?  Je  dois  dire,  d'ailleurs,  que  ses  arguments  pour 
dépouiller  le  gaulois  de  cette  forme  ne  m'ont  pas  paru  absolument 

convaincants. 

E.  BOURGIEZ. 


-*xx5- 


15  mai  1903. 


Le  Directeur-Gérant,  Geougi;s  RADET. 


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CURAE  EPIGRAPHICAE' 


I.  —  Dans  les  recueils  d'inscriptions  les  plus  récents,  on  a 
reproduit,  sans  y  rien  changer,  les  restitutions,  en  partie  contes- 
tables, que  Boeckh  proposa  jadis  pour  les  dernières  lignes 
de  V Inscription  de  Sigée"^.  Il  me  semble  que  les  nombreux 
documents  d'un  caractère  analogue,  découverts  depuis  le 
temps  oii  fut  publié  le  Corpus,  permettent  de  les  remplacer 
par  des  suppléments  moins  incertains. 

L.  /Î2-48.  Boeckh  :  èXéirOa'.  ok  %%\  Trpe^Ss'JTi;  £•/.  ::âv[TO)v  'lAiéwv  à'vSpaç 
tpîTç,  ciT'.vîç]  I  àjxajjtij.evc.  aùxàv  txçix  t[oî5  5r,p.ci)  -îrpwxcv  \).vf  y.tXiùzz'^avi  6]-] 
-ytai'vîiv  ajxôv  it  y.a'i  xr,[v  àSsXiirjV  ajxou  j3ajiX'.7jav  y.a't  xà  xixvaj  j  xa''  Tcù; 
Ç'IXouç  "/.ac  xiç  [5uvâ[;.î'.ç,  è'xeixa  B'  àTraYY^AcÛT'.v  aùxw'.  xr^v  x'.]-  |  -p.r^v  v.x'i 
k%o)sO'^\ià.^\y>z<.  cax  r,w,'ïv  bzipyv.  zpoç  aùxov  xî  xai  xèv  -ira]-  |  -xépa  xjtz^j 
^ac'.X£a  S[rA3'jy,sv  sTza'.véo-o'jjt  x^ç  alpsîïwç  y;ç  è')^a)v  o'.a]-  |  -xîxÉXsy.îv, 
rapr/.aXcjc;'.  [oÉ....  3.  —  A  partir  de  la  1.  43,  voici  comment  le 
texte  me  paraît  pouvoir  être  rétabli  :  [ii'x'.vs;]  |  àcza^aixevoi  ajxov 
zxpx  x[ou  $rj[xo'j  v.al  (juvy^jOévxs;;  Ït:'.  xwi  6]-  |  -y.x'Mtv/  oi.\)z6't  xc  xx'^  x'r;[v 
àSeXçfjV  aùxcD  3^^'-^-'^'^*''  '''■'5''  "^i  xcv.va]  |  xa-  xoùç  çîacjç  xal  xi;  [o'j^/x'^.v.q 
àvo((70U7iv  a'jxw'.  xy;v  b!^r|^iT^J.irr^'/  xi]-  |  -[j.yjv  y.a'i  à-:ACY'.jâ[x[îVi'.  xy;v  tou 
8r,lJ.cu  ejvo'.av  r^v  è'ywv  e'.'ç  X£  xcv  r.x]-  \  -zipx  aùxcu  ^ao-'.AÉa  ^[iLfjv.z'i  y.a'i 
Xï)v  ■TcScav  Paj'.X'.y.-J]v  cl/iav  às't  S'.a]-  |  -xsxéXey.ev,  'KxpxAx\oja['.  y.x)>. 

Je  suis  bien  loin  de  prétendre  que  ces  restitutions  doivent 
être  toutes  tenues  pour  certaines,  mais,  comme  le  dit  M.  Dilten- 
berger  à  propos  de  cette  même  inscription,  «  supplementa  mea 
sollemni  talium  decretorum  usui  magis  responderc  vix  nega- 
veris.  »  -^  L.  43.  Pour  la  locution  xz-x-x^j.v/o'.  xx:  z'jrr,-:Ovr.i;  è-'i  xw 

1.  Voir  la  Revue  des  Éludes  anciennes,  t.  I,  1899,  p.  7-18  et  t.  III,  1901,  p.  i  i5-i3o. 
3.  C.  I.  G.,  3595==Dittcnberger,  Sylloge^,  i56  =  Michel,  BaS. 

3.  M.  Diltcnberger  (Sylloge-,  i56)  a  supprimé  avec  raison,  je  crois,  les  supplé- 
ments de  la  1.  /17,  que  M.  Michel  a  conservés. 

A.  F.  B.,  IV  SiiniE.  —  Ftcv.  Et.  anc,  V,  1908,  3.  i5 


3oG  nEVLi:  des  étides  anciennes 

it'f'.xi^nvi,  cf.  I/iscr.  Bril.  Mas.,  /|Oi,  1.  9-1 1  (Priène);  lio-i,  1.  5-8 
(Lettre  de  Lysimaque  aux  Priéniens);  Syllotje,  3 18,  1.  /40-/i2 
(Lété):  x~-XjXj.v/o'....  v.x\  rj';yjipv/-t: ,  279,  1.  22  (Gyziquc):  xz-x-x^^xi 
-i  v.x:  zjrr,'()f,vx'..  Dans  le  décret  de  Byzance,  trouvé  à  Olympia 
(Olympia,  V,  fio  =  Sylloge,  170),  peut-être,  à  la  1.  6,  faut-il 
suppléer  [às-ijxsOja'.  v.x'.  cd[^]x7^[j.i^/  /.ta.  —  L.  ^4^-^'].  Cf.  la  lettre 
d'Antiochos  I"  aux  Érythréens  [Sylloge,  166  :=  Michel,  87), 
1.   6-10  :   à7:sXsY'.7a|j.cvc'.  [irpîsêîJTa']   zîp'!  te  tyjç  eùvo'ia;;   -^v  Z\x   zaviàç 

v.z'/r;/.x-^  sic  ty;v  YjjxETÎpav  c'r/.îav àV.  os  "/.al  ty;v  rp^aYtovr^v  v.t)..  '.  — 

L.  48.  Il  est  manifeste  que  le  verbe  c'.aTc--fA£/.£v  a  pour  sujet  6 
'Vi.'.iwi  r^p.cr,  et  non,  comme  le  voulait  Boeckh,  le  roi  Antiochos. 

2.  —  Revue  de  philologie,  XXV  {1901),  p.  126  =  HaussouUier, 
Études  sur  r histoire  de  Milel  et  du  Didymeion,  ii/|.  Lettre  du  roi 
Séleukos  II  aux  Milésiens, 

L.  ih-i'j  :  —  à-so£;â[j.£Ga  r'ç/  a-.'pej'.v  tsj  ttatjÔo'j;  v.x:  |  7:p20u[j.oj;;.£vo'. 
■/.al  £v  ToTç  p.îYiï"^'?  if;YCÛ[xev[c'.  /.xl  ■/.aXX'ia-xo-.ç]  |  el^  è-'.çavEjxÉpav  c-.xOîj'.v 
3:y^Y-''  ''•[^''  '^  '^^p'  'Ô!^''^*''  I  Ç'AavOpwTra,  È-'i  c[t  tî'jxo'..;... 

Complétées  de  la  sorte,  les  trois  dernières  lignes  de  l'ins- 
cription sont  inintelligibles.  L'éditeur  n'a  pas  vu  qu'à  la 
1.  16,  le  mot  -/.[xi]  marque  le  commencement  d'un  nouveau 
membre  de  phrase,  et  que  par  suite,  la  restitution  qu'il  propose 
laisse  sans  régime  le  verbe  aY^Y-^''^  ^^  plus,  il  a  pris  à  contre- 
sens la  locution  v.q  è-'.çavisiÉpav  o-.âO^s'.v  «y^'-v  t'.,  qui  ne  signifie 
pas,  comme  il  le  croit,  «  rendre  une  chose  plus  manifeste 
(p,  127),»  mais  bien  «  mettre  une  chose  dans  un  état  meilleur 
(littéralement,  plus  brillant)  »  2.  Je  ne  doute  guère  que  les 
1.  10-16  ne  doivent  é(re  ainsi  restituées  :  7:p:0j;j.cji;.ev;'.  /.al 
h  -y.;  [j.SY''vTC:ç  r-^'ZJiJ.t'ilc'.   rf,i;.   jriA'.v   u;;.(7)v]  {  sic    kT.'.z>xvtz-ipx')    s'.âO^j'.v 


I.  Polyl).,  \\I,  2,  -j  (llultscli)  :  rixov  yàp.-.  Ttpiaôst;  aKoAoytîIoixevot  Tr,v  euvoiav 
■/a\  7:poO'J!x;»v. 

■A.  Puisqu'il  iiarail  (iii'uiie  (li'inoiistraliori  est  ici  nécessaire,  citons  quelques 
exemples,  qui  n'ont  rien  d'cquivociue,  do  la  locution  zï-  Tcva  ôiâOîiiv  ayetv  Tt  : 
Michel,  535  (décret  d'Ilion  en  l'honneur  d'Antiochos  I"),  1.  i!\-ib:  xa\  ta  TrpiyiJLaTa 
xai  Tr||j.  paTt).£t'av  el;  \j.tiZiù  y.ai  ÀaixTtpOTÉoav  otiÛETiv  oiyr^YoyE;  cf.  1.  ir-ia:  tdc;  te 
uô/E'.;  £'.;  £tpT|Vr|V  y.ai  tTiU.  paTi).£cav  £;;  tt,"'  ip/.î"'^''  StiOETiv  y.aT£<Tr/j(T£v  ;  —  M.,  agi 
^=  Ditlenber^cr,  Sylloge,  2^5  (décret  de  la  Confédération  ailolienne),  1.  5  :  £7ta'jSr;>'"'î 
(Eumènos  11)  z'xu.  ^oLiùcia-/  v.x:  i'i  ràv  v.aù.iTTX'i  ôiâOETsv  a.y'rt\-/.MZ.  —  Pour  èni^avri; 
ôtiOEdt;,  comp.  M.,  \:i3  ^^  Dinleklinsckr.,  35Gr)  (Ivalyrnna),  1.  8-9:  7tpo2('.p£J|j.£vo; — 
tiv  TTaTpï'ôa  £'.;  £i:i:pâv£'.av  ryiri- 


CLUAt;    tl'll-UAI'lIlCAE  IJij- 

àyxyzrf.  Il  cst  beaucoup  plus  malaisé  de  rétablir  la  pbrasc  qui 
vient  ensuite;  le  lexlc  a  si  gravement  souflcrt  (juc  les  restitu 
lions  qu'on  en  tentera  demeureront  i'orcément  conjecturales.  Je 
propose,  mais  seulement  à  litre  d'essai  :  y.[a\  ix  ûr.ypyz'nx  jv.Tv]  >  |  z,:- 
AavOpwTTa  £7:{c[cc7tv  AaSsvra^  -çf  r.pox'.pii'jOt  i-xj^f,'jx'.  (vcl  simile)... 

3.  —  Dans  ses  Éludes  sur  l'histoire  de  Mllel  cl  du  Didymelon^, 
M.  Haussoullier,  ayant  pu  mettre  à  profit  les  avis  de  M.  Ulricli 
von  Wilamowitz-MoellendorfT,  de  M.  Alfred  Brueckner,  de 
M.  Max  Fraenkel  et  de  M.  Bruno  Keil,  a  donné  du  décret  des 
Milésie/is  en  l'honneur  d'Anliochos,  fils  de  Sélcukos  I,  une  seconde 
édition  fort  supérieure  à  la  première.  Jai  eu,  je  l'avoue, 
quelque  plaisir  à  constater  que  le  texte  établi  avec  le  concours 
de  tant  de  maîtres  excellents  différait  à  peine  de  celui  que 
j'avais  moi-même  proposé  dans  la  Revue  des  Éludes  grecques, 
t.  XIV  (1901),  p.  92  et  suivantes-^.  —  Voici  sur  cet  intéressant 
document  quelques  observations  complémentaires. 

L.  7-8.  M.  Haussoullier  écrit  :  xaXûç  £x(o)v  y:[al  vOv  |  0-]3Aav5âv[cov 
è7:]a5coXou9£tv  ty^c  tou  r.cnlfoq  xpoatpJsTst  xta.  Il  est  manifeste  que  les 
mots  /.al  vDv,  qui  se  trouvent  déjà  à  la  I.  5,  ne  peuvent  être 
répétés  ici.  Je  persiste  à  croire  qu'il  convient  de  suppléer  :  /.aXw; 
£y_(o)v  e[cvai|  uz]oXavêâv[o)v  xc]  ày.oACjGstv  x-A.  Cf.  Polyb.,  IV,  2^,  6  : 
où  y.aXwç  e/cv  sTvat  to  ^o'jAs'jejOaî  ti  r^tpi  aÙTÛv  àTrapattr^TOv.  —  L.  9-10. 
Après  èTcayycXXsTa'.  qtox)  cl/.cooirrj7£'.v,  la  restitution  la  plus  natu- 
relle serait  celle-ci  :  [oZ  av  oy/.f^'.  tw-.  lr^[}]m  v.x-x  rSkvi  '->...  Mais  l'édi- 
teur déclare  que  «  nous  ne  disposons  à  la  fin  de  la  1.  9  que 
d'un  très  court  espace  oii  peuvent  tenir  deux  ou  trois  lettres  »  ; 


I.  Ce  supplément  donne /19  lettres  à  la  1.  lO;  remarquer  que  la  1.  la  en  a  5i. 

3.  Cf.  Sylloge^,  i56  =  Michel,  626  (décret  d'ilion  en  l'honneur  d'Antiochos  I"), 
1.  a3  et  suiv.  :  e-j'^aaôat...  xa\  ta  7tpây|j.aTa  xat  Tr,[j.  pauiAsiav  ol'jtoï;  &ia|JLivîiv  Xa;j:6ivoy- 
(lav  ÈTTcSofTiv  xaOaTtEp  a-jxot  upoatpoOvTa'..  —  L'éditeur  supplée,  à  la  1.  17:  èm  ôfe 
TOJTOtç],  et  tradviit  ces  mots  par  ((en  outre»  (p.  127),  mais  ((en  outre»  se  dit,  je 
crois,  Tipôç  Ô£  -roÛTot;. 

3.  P.  3i  et  suiv. 

4.  Il  n'en  difTère  guère  que  là  où  l'éditeur  a  jugé  bon  do  modifier  ses  premières 
lectures,  dont  quelques-unes  pourtant  avaient  été  données  comme  certaines.  A  ce 
propos,  il  serait  souhaitable  que  M.  Haussoullier,  se  conl'ormant  à  l'usage  ordinaire, 
consentit  à  reproduire  en  fac-similé  les  documents  qu'il  publie  et  mît  ainsi  le  lecteur 
à  même  de  se  faire  une  opinion  sur  la  valeur  de  ses  transcriptions. 

5.  Une  inscription  d'Astypalaia  {Cl.  Ins.,  III,  325,  1.  29)  mentionne  une  aroà 
*JT:dtp}(ou(Ta  -/.oltol  7t6),tv. 


208  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

et,  dautre  part,  la  lacune  qu'il  marque  au  début  de  la  1.  lo  ne 
correspond  qu'à  9  lettres  :  le  supplément  proposé  serait  donc 
trop  long  d'environ  trois  lettres.  Tout  s'arrangerait  si  l'on 
substituait  c'./.:;c|j.£Tv  à  z'.v.zlz'j.r^izvi ,  et,  de  fait,  je  doute  que  ce 
futur  doive  être  conservé.  On  sait  que  le  verbe  â-ayYiXAejOa'., 
s'il  appelle  ordinairement  après  lui  le  futur,  peut  aussi  régir 
soit  le  présent,  soit  l'aoriste  i  ;  ce  qui  me  paraît  ici  résoudre 
la  question  en  faveur  du  présent,  c'est  que  le  second  verbe 
dépendant   d'â-a-f,'^^'^'^-"^'-,    le   verbe    yîvejOai    (1.    i3),    est   à   ce 

temps.  —  L.  10  :  as'  f,;  (se.  ty^;  atoa;)  saovTai |  [::pcacoc'.].  «  Après 

i-cv-rai,»  dit  l'éditeur,  ((il  y  a  place  pour  six  ou  sept  lettres: 
je  distingue  au  bas  de  la  ligne  une  barre  horizontale  qui  peut 
avoir  fait  partie  d'un  E...  Sur  l'estampage,  je  crois  distinguer 
ensuite  la  partie  inférieure  du  jambage  oblique  d'un  my...» 
Puis  il  ajoute  :  ((  £y.-cp'./.x{  serait  trop  long;  ï<j-ilz'.  est-il  possi- 
ble? »  Conjecture  pour  conjecture,  je  préférerais  l\}.\}:r;-iz'..  — 
L.  16:  La  restitution  y.al  ty)ç  [zcpl  xouç /'EXXY;v]aç  sùvoîaç,  proposée 
par  M.  von  WilamoAvitz,  aurait  dû  être  admise  sans  hésita- 
tion. Celle  que  maintient  l'éditeur,  [r.tp\  toùç  zoXdJaç,  ne  serait 
acceptable  que  si  Antiochos  eût  été  citoyen  de  Milets. 

De  la  cTcâ  construite  par  Antiochos,  pour  être  louée  à  des 
marchands,  on  peut  rapprocher  la  cry.uT'.y.y;  cxoa  de  Syracuse  : 
Polyb.,  YIII,  5,  2  (Hultsch). 

l\.  —  Dans  un  morceau  d'inscription,  découvert  à  Aïdin,  que 
M.  Condoléon  publia  en  1886  dans  le  Biillelin  de  Correspon- 
dance hellénique  (p.  5 1 5-5 16),  M.  Foucart  reconnut  tout  de  suite 
le  début  d'un  rescrit  adressé  par  un  prince  Séleucide  (?)  à  la 
ville  de  Tralles,  mais  il  jugea  superflu  de  tenter  une  restitution 
—  qui  n'eût  pu  être  qu'hypothétique  —  de  ce  misérable  débris. 
C'est  cette  restitution  que  nous  offre  ^I.  Ilaussoullicr  dans  la 

1.  Cf.  Bull.  Corr.  hell.,  X,  35  =  Sylloge,  721,  1.  iG  (DcJlos);  Michel,  544,  1.  si-" 
(cf.  Wilhclm,  Gôlt.  gel.  An:.,  1900,  98)  (Thômisonion);  CI. G.  S-,  I,  190,  1.  aS-ai 
(Oropos);  Polyb.,  IV^  24,  0;  VII,  2,  G;  IV,  i,  9. 

2.  M.  Haussotillior  cite,  à  l'appui  de  sa  restitution,  quelques  lignes  d'un  décret 
d'Erétric,  trouve  à  Magnésie  du  Méandre  (Kern,  n.  .'18,  1.  20-22):  rriEcpavfoiTai  Se  xa\ 
Tov;  Oewpo-j;  —  cpi/,OT'.[A;'a;  y.ac  cnrovôr,;  £Vc/.£v,  r,;  7r£TT'jîy;vTai  TiiÇii  tï  toiv  6[e](i)v  y.ai  twv 
TTOAtTÔjv  V.-1.  Mais  n'est-il  pas  évident  que,  dans  ce  passage,  le  mot  ttomt^c  désigne  les 
concitoyens  des  tliéorci,  cest-à-dirc  les  Magnètes? 


CLRAE    EnCnAPIIICAE  200 

Revue  de  philologie,  XXV  (1901),  p.  3/t,  note  2'.  Elle  ne  me 
paraît  pas  de  tout  point  irréprochable.  —  «  11  faut,  »  dit  M.  Ilaus- 
soullier,  «  lire  et  restituer  :  [(iaciXeù;...  TpaAÀiavwv (?)  vqi  ^o'jKf,'.  -/.al 
TW'.  CY^;j.]a)t  yx'.^tvi'  W.ç.'.~-.ix[q  y.x:  N.  xxt  N.  et  -ap'  ûiX(7)v]  |  [^pEjêsuTa-  xi 
xs  (];r,ç'.7iJ-a  oiTJ.liiY/.x»  r,u.Tv  y.a'  0  xi  aXjXo  ÈYôYpâçetxô  6TCà[p...  •/.-:/,.  »  On 
conviendra  que  0  xi  aiCko  àycYpâî^.xe  est  bien  étrange.  Au  début 
de  la  1.  2,  la  copie  de  M.  Condoléon  donne,  à  la  vérité,  AO, 
mais  la  confusion  de  l'A  et  du  A  n'est  pas  si  rare  qu'on  ne 
puisse  ici  se  permettre  une  légère  correction.  Je  ne  crois  pas 
pécher  par  témérité  excessive  en  proposant  d'écrire  :  [r.^tzivj~x: 
vnzuyc^  r^ij-tv  v.al  à~£OCù/.av  xo  '|/r;9'.7;j,](a)  0  kyiypx'^z'.xt  y.xX. 

Je  note,  en  terminant,  qu'il  se  pourrait  bien  —  à  Dieu  ne 
plaise  que  j'affirme  rien!  —  que  le  «  stratège  [Théjmistoklès  », 
mentionné  à  la  1.  9  du  fragment  trouvé  à  Tralles,  ne  fût  pas 
différent  du  stratège  Thémistoklès,  que  l'anti-roi  Achaios  avait, 
en  218,  commis  à  la  garde  de  la  partie  septentrionale  de  son 
empirer 

5.  —  Bullelin  de  Correspondance  hellénique,  1889  (^HI)? 
p.  282,  n°  2.  Décret  de  Délos  en  l'honneur  d'fliéroklès,  fils 
d'Ai/iésidémos,  de  Chalcis,  ami  du  roi  Démétrios.  —  L.  0-7: 
—  XT)v  xâcav  ffzo'jorjV  xat  £7:i[jiéX-£'.av  r,c['/d]xix'.i;  7:avxl  xaipwt  v.x:  A£vo)v 
7.7.1  TCpaxxwv  -ept  xûv  a'j[;.ç£pcvxa)v  xûi  xe  lepwi  xal  AY;)a'ctç  xxX.  Il  est 
surprenant  que  l'éditeur  de  ce  texte  important  n'ait  pas  vu 
que  la  restitution  7;o[Ai]taiç  rend  tout  ce  passage  incompréhen- 
sible. Il  va  de  soi  qu'on  doit  écrire  :  ^[srjxa'.  [èv]  y.xX.  —  A  la  1.  9 
du  même  décret,  à  èç  à'v  xiç  ajx[bv]  za[paxa] XsT,  substituer  èç  [x]  av.— 
Je  me  borne,  pour  l'instant,  à  faire  observer  quç  Hiérofclès 
appartient  à  une  famille  connue  par  d'autres  inscriptions  (cf. 
Homolle,  Rapport  sur  une  mission  à  Délos,  p.  28,  n"  n,  et  p.  22, 

I.  Cf.  maintenant,  Études  sur  Mikt  et  le  Didymcion,  p.  loG,  note  3. 

3.  Polybe,  V,  77,  8  :  y.aTa7r)iYi5â[jL£voc  ok  to-jto'j;  (Kapaéa;)  ôfxotw;  Sk  xa\  toÙ;  Ta 
Aî5u(ia  T£r/rj  çu).(iTTOVTaç,  7rapé).aê£  (Attalus)  xai  ■zy.-Jzot.  xà  -/oipia,  0£[xc(TToy.X£O'j; 
aùxà  irapa66vTo;"  0  ç  i-:\)yya^z  ffTpaxriyb;  Û7i''A-/aiO'j  xataX £>. £i[j.|j.£vo;  xiôv 
TOTtcov  toûtwv.  —  11  semljle,  à  lire  ce  passage  de  Polybe,  que  Thémistoklès  n'était 
en  218  qu'un  assez  petit  personnage,  un  gouverneur  de  ville  ou  de  district.  Mais  il 
put  s'élever  par  la  suite  à  de  plus  hauts  emplois,  et  il  n'y  a  rien  d'absurde  à  supposer 
qu'Anliochos  111,  lui  sachant  gré  d'avoir  trahi  Achaios,  le  fit  stratège  de  Lydie.  Ce 
roi,  comme  on  le  voit  notamment  par  l'exemple  de  Ptolémce,  fils  de  Thrascas 
(Radet,  B.  C.  II ,  1890,  p.  58C  et  suiv.),  ne  ménageait  pas  ses  faveurs  aux  transfuges. 


REVUE    DES    ETIHES    ANCIENNES 


n"  4;  'Eç-n;-'-  àpy.,  1892,  p.  ^9,  n"  79  :  décret  d'Oropos);  que  ce 
personnage  vivait  certainement  dans  la  seconde  moitié  du 
m*  siècle;  et  qu'ainsi  le  roi  Démétrios,  nommé  dans  le  décret 
de  Dclos,  ne  peut  èlre  que  Démétrios  II. 

G.  —  Michel,  Recueil,  /i75  =  Le  Bas-Waddington,  ko-j. 
Décret  de  la  Irlbii  des  Olorkoiides,  à  Myl/isai.  —  L.  11 -12. 
M.  Michel  a  conservé  pour  ces  lignes  les  restitutions  de  Wad- 
dington  :  àç'.wOs^;  urb  -f,:  o'j\f,-  'jzi'^.ewz.-/  'fj'^yxzicupyzc,  v.ol'.  tt^séitt;  -rôiv 
[Yj^.va-((i)v]  Twv  vùov  à;(a);  toj  ct,\j.o'j Je  pense  qu'il  faut  rem- 
placer T(ov  [yu;j.vx7Î0)vJ  par  Tcov  [£9r,6{j)v  (ou  zt  Èçrj6o)v)  y.xt]  Twv  véwv. 

7.  —  Dans  le  Corpus  InscripUonum  Peloponnesi,  I,  n"  558, 
M.  Friinkcl  vient  de  nous  donner  une  édition  nouvelle  du 
Décret  des  Tzyy'.-r.  d'Argos,  que  M.  Foucarl  avait  déjà  si 
heureusement  publié  (Foucarl,  Pélop.,  116  «=  Michel,  loii). 
Les  suppléments  ingénieux  proposés  par  M.  Friinkel  m'ins- 
pirent parfois  quelques  doutes.  Pour  l'instant,  je  ne  veux 
examiner  qu'un  passage  de  l'inscription,  les  1.  i3-i5. 
,M.  Friinkel  écrit  là  :  cisasy/;  ok  [jcstà  7:p;[0u[j.(a;  otmc,  xaTac7/,£u]- | -wO?) 
aYaX[xa  Aiovjscj  -r^i  7'jvcco'.  à/,f[c]A',Oov,  -/cu7C£'.;j.;v,  ï^XT.t{\r.Z'liTr^c,  ce  tyîç 
oùsîaçJlTv^ç  7'jv5$c'j  Boj'/.ev  Ta  C'.âscpx  èv.'Twv  àvaz[pa-/G£v]-:(i)v  û-'aùicj  y.TA. 
A  la  fin  de  la  1.  i4,  la  lecture  ï^xr.i  —  est-elle  tout  à  fait  sûre? 
A-t-on  la  certitude  que  la  dernière  lettre  soit  un  £  et  non  un 
r,?  Je  suis,  je  l'avoue,  fortement  tenté  de  restituer  :  £;ârY;[xu, 
r.v.z^iv.zr^-  ok]  |  tt^;  îjvoso'j  /.ta. 

8. —  Dil^enbergcr,  Sylloge,  295  {=z  Bull.  Corr.  hellén.,  1881, 
!'>72,  n"  3  =r  Gollitz-Fick,  i4i3  =  Michel,  291).  Décret  des 
Aitoliens  ^'clalif  au  culte  d'Athé/ia  Nikcphoros.  —  Cette  inscrip- 
tion a  été  souvent  reproduite;  à  la  1.  17,  on  écrit  toujours: 
■/.al  7,aS)i-tz  c  f^ar'.AS'jç  Eù;.».£vr,ç  àva[>caA£Ï]  -o  x£[[X£voç  Taç  'A6â]vaç  Taç 
N'./.asipcu  -z  ~c~''.  IlepYây.w.  â'ruAsv  y.aOw;  v.a  cpîr^i  v.ta.  Cependant  le 
supplément  àva[/.aA£î],  qu'a  proposé  le  premier  éditeur,  M.llaus- 
soullier,  ne  saurait  être  conservé;  il  faut  certainement  restituer 
àva[c£'.7.vj£'.]  ;   cf.    Bull.    Corr.    hellén.,    189/j,   235  (=  Michel,    252 

1.  Cf.  VVillielm,  Gutt.'gel.  An:.,  1900,  p.  90. 


CI  It  VK    Kl'IGUAPIllGAK 


=:  Collitz-Baunack,  2529),  l.  22-2^  :  Tb  /.o-.vbv  -w/  'Ay.çt/.Tibvtov  Tàv 
[Asv  zôAiv  xàv  'AvT'.r/éwv  y.xi  Tàv  -/wpav  àvxcsr/.vje'.  asjXov  y.x'.  ispxv  v.tX. 

g.  —  2J«7/.  Cor/-,  hellén.,  i-ooi  (XXV),  p.  355,  n"  /j.  Décret 
des  Amphic lions  en  Vhonneur  de  Kallistos  de  Cnide.  —  Les 
premières  lignes  de  ce  document,  dont  M.  Marcel  Laurent  a 
très  bien  établi  la  date  et  reconnu  l'intérêt  historique,  sont 
d'une  restitution  assez  malaisée;  je  crois  qu'il  y  a  lieu  de 
corriger  en  quelques  points  le  texte  que  nous  propose  le  très 
soigneux  éditeur.  —  L.  1-12  :  M.  Laurent  écrit  : 

Aoy[[;.x  twv  'A[;.(i'ixT'.cv]wv. 
'Exs'i  KâXXtJTo?  'E-'.y[vK'jq  Kv(5t3ç,  àvjïjp  y.xVcç  /.àyaôcç,  "^vtàyle]- 
vo;  It:''.  xf^q  'EWiooq  [Jt[etx  xoij  xj-oy.p]izopoq  xal  [^.età  twv  l'Ati- 
vi'j  TTOc-jêcUTcov  v,ol\  àv[a-/0£i(;  y-axà  t]y;v  àvaarpoçYjv  y.a'i  sj-ra;!- 
5     av  -cou  ptou  TTî-ciYjTai  z[(3T'.v  àvéYXAJrjTov  y.al  ■Tz'ke'.i-r^'^  p:7:r,v 

:rapà  toîç  Y)YOU|i.£[vo]iç,  [s]'!;  [%'»Ç  S'î  ~îp''  "^wv]  'oXewv  r^xei  opivT'Ztov,  y.a\  ::a- 
paÎTtoç  àet  Tivoç  àYa[6oî3  y>yô]J.v)oq  -oXq  i]]\kf:ipo'.q  OYjp.ci;,  toûç  tô  xa- 
x'  avSpa  xps'''''''  ^X®'^'''^?  [eùvoixâii;  'jT:o]Xa[;.êâv(»)V,  */,ai  01'  aurou  xal  ct- 
à  Tôiv  YJYOU[i.év(ov,  wj-ce  xa'i  [oY)p.oa(at]  y.at  7,7.1'  tSt'av  91X07  xal  ^£[vov] 
10  xai  £'j£pY£i:rjV  Éauxbv  àT:oo£o[£i^]£[vai]  xûv  'EXXy;vw7,  y.at  Txyxa  7:â[vj- 
xa  TupaxTwv  S'.ax£X£X£X£v  xa'i  7c6X£iç  xac  totcjxxç  aw^cov,  '/wp';;;  ...v((ov 
B£0!Ji.éva)v  [à[j,oi]675ç  x£  xa\  oa'Trivr^ç,  w7X£  xy;v  yp-^JToxr^Ta  xxX. 

Voici  comment  ces  lignes  me  semblent  pouvoir  être  com- 
plétées : 

'Ezel  KâXXt^xoç  'E7:iY[évouç  Kv!5'.oç,  àvjr^p  xxXb;  xaYaôôç,  Y£vc[^.[£]- 
voç  àu'i  iriq  'EXXâBoç  \i.[eTi  x£  xou  ajxoxp]âxopoç  xal  [j.£xà  xwv  £X£t'- 
vou  7:p£j6£uxâ)v  xa't  av[£u  toûtwv,  xï;v  (xXX]-/;v  àvaTTpoîYjv  xa't  £jTa^f- 
5     av  xou  (Sfo'j  7:£7:o(rjxat  ^[apà  Tcaitv  àv£YxX]-/)xov,  xal  •;iX£(ax'/;v  ^ozy;v 

Tuapà  xoTç  ■î)YOU[xé[vo]t(;  [£]îç  [xb  xaXbv  r/wv  xôiv]  tu5X£(i)V  7;xsi  ©povxîî^tov  xx-  zx- 
paîxtoç  àeî  xivoç  àYa[9oij  ^^i^ô\ie'foq  xoTç  TjJîJ.sxépo'.ç  OY;[jLOtç  xoûç  t£  xa- 
x'  avBpa  xpzio.'^  îyp-noLq  ["EXX-^^vaç  auvjxo]Xa(j.6av(i)v  xx't  01'  aûxoy  xat  ct- 
à  xûv  Y)You[Ji<£V{«)v,  wjxe  xal  [xaxà  xo'.vbv]  xa'i  xax'  t5(av  çiXov  xxl  ^£[vov] 
10     xa'i  eij£pY£X''lv  èauxbv  àzo5£B[£iyj£[vai]  xûv  'EXXyjvwv,  xal  xauxa  ^^[v]- 
xa  •Trpixxwv  ciax£X£X£X£V  xal  kÔXô;.;  xxl  totonxç  jwS^wv  '/Jàp'.q  [o'Wjvuov 
oçojxévwv  [fiXâ]or;(;  x£  xxl  ox^âyr^ç,  (ottî  xtX. 


■2  12  KEVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 

Il  importe  d'observer  qu'il  manque  certainement  i3  lettres 
à  la  1.  I,  i4  à  la  1.  2,  et  presque  certainement  i/j  à  la  1.  7;  de 
plus,  d'après  la  copie  de  M.  Laurent,  le  nombre  des  lettres 
perdues  doit  être  d'au  moins  1/4  aux  1.  3-5,  d'au  moins  i3  à 
la  1.  8,  et  de  10  à  la  1.  9.  —  L.  /i  :  Je  ne  me  dissimule  pas 
que  le  supplément  y.a:  â'v[£j  tcjtwv]  est  fort  conjectural;  je  ne 
sais  si  àv[Tf:x;j.'.à)v]  est  possible.  Pour  l'expression  [-.r,/  àtXX]-^v 
àva:;Tp:5-r;v  -/.tX.,  cf.  Bull.  Corr.  hellén.,  XYI,  5/15  (Tégée),  1.  3-5  : 
-râv  [te]  àvaîTcisàv  izz'.r,zx~o  v.a'.  tàv  Ac['.]7:àv  sjTa^fav —  à^twç  -/.-X.  ;  — 
C.  I.  Ins.,  I,  io32  (Karpalhos),  1.  5-6  :  y.jaTâ  xe  xàv  i\n:v.piœt  y.a'i 
Tàv  àXXav  àva[s]Tposàv  àvévy.Xr^TOv  aÛTCv  rapÉj'/rjTat  ;  —  Michel,  i64 
(Délos),  1.  21-22  :  y,a>,  CTesavûrai  —  •/.%'.  i-\  -h  â'XXei  àvaT-rpc^et  y.al 
-ape7:'.cr,[j.{ai  -/.tX.  ;  —  Wilhelm,  ^rc/i.  Ep.  Milth.  ans  Œslerr.,  XX, 
G9,  vni  (Gytheion),  1.  21  :  [lît  Xo'.Tta'.  àlvx^-pcçat  es  y.a'i  -aps- 
r'.c-/;;j,{at  at  ::£T:of-/;xat.  —  L.  5  :  au  lieu  de  7:[apà  7:a-iv  àvéyy.Xjr^Tov, 
j'ai  songé  à  -::[à7iv  â7:p:cTcs/.]r,-:ov,  mais  ce  supplément  serait 
un  peu  court.  —  L.  6  :  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  je 
ne  liens  pas  plus  qu'il  ne  faut  à  e-lç  -b  xaXcv;  peut-être, 
d'autre  part,  r.z'.un  serait -il  préférable  à  i'ywv.  Même  ligne  : 
il  va  de  soi  que  r//.et  .est  le  parfait  r;/.t  avec  la  désinence  du 
présent.  —  L.  8  :  M.  Laurent  renvoie  avec  raison  à  la  1.  3o 
du  décret  de  Gytheion  {Sylloge,  33o)  en  l'honneur  des  Cloatii  : 
i'.':Cz.lv[[j.i'K'.  TÉ  £'!siv  £tç  Tàv  Taç  ■::6').eii)^  vAp'-'^  '^■^'-  <^uv'j7:cXav(|iiv  xai 
7:X£svi/.'.;  roXXoù;  twv  âYO'j;j,£vo)v,  ainsi  qu'à  la  note  de  Sauppe  citée 
par  Dittenberger,  mais  je  ne  sais  pourquoi,  au  lieu  de  uuvut::- 
Xa;^.6âvwv,  il  restitue  u7:cXa!jL6iva)v,  qui  semble  trop  court. —  L.  9  : 
cTfj.oz'.T.  (Laurent)  est  impossible;  la  restitution  la  plus  naturelle 
est  y.ixà  y.c'.^K^t  qui  remplit  exactement  la  lacune.  —  L.  12  :  Le 
supplément  [s-^wjv'wv  ne  me^  paraît  pas  douteux;  M.  Laurent 
reconnaît  lui-même  que  ;£v(wv  serait  trop  court.  Le  mot  h<ln!ynx 
(au  propre,  indemnité  de  vivres)  désigne  ici  les  frais  de  séjour 
que  les  Romains  et  leurs  amis  avaient  coutume  d'exiger  des 
villes  grecques  où  ils  s'arrêtaient.  On  s'explique  ainsi  que  les 
habitauls  de  Cyllicion  aient  su  tant  de  gré  aux  Cloatii  d'avoir 
hébergé  à  leurs  frais  les  officiers  et  les  magistrats  romains  en 
passage  dans  leur  ville  :  cf.  Sylloye,  33o,  1.  i5  et  suivantes. — 
A  la  1.  i/i,  léditcur  a  écrit  i)ar  inadvertance  ïç  [x:]  pour  £9'  [r,:]. 


CUUAE    KPIGUAPIIICAE  ai3 

II 

Kern,  Inschriflen  von  Magnesia^. 

Inscr.  n"  49.  Décret  de  Délos.  —  M.  Kern  avait  soupçonné  que 
ce  décret  provenait  de  Délos;  M.  Wilhelm  a  su  le  démontrera 
Dans  le  citoyen  auteur  de  la  motion,  'ApiixiB-qq  [TY;Xc;x]vr^jTou 
(et  non  I1sXj[;.vi^jtsu),  il  a  reconnu  le  père  de  Tr))iiJ,vY]aTo; 
'Ap'.aT£'2su,  personnage  qui  joua  à  Délos  un  rôle  politique 
fort  actif  à  la  fin  du  ni"  siècle  et  au  début  du  n'  ^.  Voici 
comment  M.  Kern  transcrit  et  complète  les  dernières  lignes  du 

décret  (1.  9-12)  :  v.aXéjja'.  Sk  [xjjxoùç  y.a-  |  eTct  ^£[via...]  e[ 

eiq  t]o  ■::p'j'c[a]v£T2V,   to  |  SI  àvâX(i)[;j.a ]  eu  tojç  ■zx[i'.(xq' 

\  r^.[p]if)r,    'E7:s....ç .  Il    me   semble  qu'il  est   possible   de 

proposer  des  suppléments  plus  étendus.  Le  citoyen,  dont 
l'élection  à  un  emploi  public  est  mentionnée  à  la  1.  12,  ne 
peut  être  que  le  Ocwpios/.i;  chargé  de  faire  accueil,  au  nom  de 
la  cité,  aux  théores  venus  de  Magnésie.  En  conséquence,  il 
paraît  nécessaire  de  remplir  ainsi  la  lacune  de  la  1.  10  : 
[xxXéJja-.  oï  [a'jjto'jç  xv.  \  kz'.  çéfvu  xcv]  G[e{j)piûs/.r,cJCVTa  etç  t]o  xp!JT[a]- 
veTov.  Pour  la  1.  12,  l'inscription  n"  62  (1.  42)  suggère  la  restitu- 
tion suivante  :  lo  5k  àvâXa)[u'.a  Souvai  xo  è/.  xoij  [ji.sp'.qj.]oD  xcù*;  xay.i'aç^. 

N°  5o.  Décret  de  Paros  =  Dittenberger,  Sylloge,  261. — 
L.  24-28  :   [oTuwJç  o'jv  v.T.  [b   riap^Jwv  ofj'xcç  (pa(v[r(x]a'.  xy;[v   lupoç   xoùç] 

1.  Cf.  Revue,  1901,  p.  lao  et  suivantes.  —  La  publication  de  M.  Kern  a  fait  l'objet 
d'excellentes  observations  de  M.  Wilhelm,  Jahreshefle,  IV  (19O1),  Beiblatt,  21  et  suiv. 
J'ai  eu,  en  lisant  ce  travail,  la  très  grande  satisfaction  de  voir  que,  plus  d'une  fois, 
M.  Wilhelm  et  moi,  nous  nous  sommes  accordés  dans  le  choix  des  mêmes  restitutions. 
Dans  le  décret  n°  5G,  nul  doute  que  M.  Wilhelm  n'ait  raison  d'écrire  au?£iv  au  lieu  de 
alvéffat  que  j'avais  conservé.  Tout  récemment,  le  même  savant  a  rétabli  avec  certitude 
les  lignes  16  et  ^uiv.  du  décret  ^3  a  :  Jahreshefle,  igo3,  1 1,  note  2  ;  les  corrections  que 
j'avais  moi-même  proposées  pour  ce  passage  {Revue,  1901,  p.  129)  ne  peuvent  plus 
être  maintenues. 

2.  Jahreshefle,  IV  (1901),  Beiblatt,  2G-27. 

3.  Voyez  Th.  Ilomolle,  Rapport  sur  une  mission  archéologique  à  Délos  (Arch.  Miss., 
XIII,  423  et  suiv.),  travail  auquel  renvoie  M.  Wilhelm. 

/i.  Dans  un  décret  d'une  Confrérie  égyptienne  établie  à  Délos  (Bull.  Corr.  hell.,  1889, 
2^0,  1.  23-24;  cf.  34-35),  on  lit:  y.at  ôtôoaôat  iepo7ioto[t] ;('.')  âx  [toO  xoi]vo-j  àpyupi'ou  xtX. 
Mais,  dans  le  décret  de  Délos  trouvé  à  Magnésie,  la  place  manque,  ce  me  semble, 
pour  le  suppléiuent  éx  toj  xoivoO  àpyuptoy. 


2l'l  RLME    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

Oe:j;  i[\jziîi'.]Ti  C'.acpj/.xTTOJV  v.x\  rr,v  7:[pz:zr;)  -ôXjcv  a'JT[GJv  Trpo]- | -urâo- 

yzj-T)  ç;['.]/.[{a]v o) wv  iz\  ttasTcv  aj;(t)v  xta.  On  est  tenté 

de  suppléer  :  -.■?,■>  —  -?:]-  I  -■J7câpy:'j7r/  9['.ja[{:z]v  [x'j-mi  va  zaXa'.]co[v 
Xpcvjwv',  mais  je  ne  sais  si  ces  restitutions  correspondent  aussi 
exactement  qu'il  le  faudrait  à  l'étendue  des  lacunes,  —  L.  14. 
Après  £;/[s)av{-a]vTE;  -:r,v  -[7;;  Osa;]  £~'.©âv[c'.av],  il  me  paraît  néces- 
saire d'écrire,  non  pas  [oJ-.ôt'.,  mais  [/.a]'-  i--..  —  L,  33  :  ty;v  te 
os'j)v(av  TT,;  TTcAso);  xa-  -:^;  7'^?»;  '[^(^  Mx-]  1  -vvyitwv.  au  lieu  de  t[wv 
MayvYjTwv  (cf.  1.  4o). 

N°  58.  Décret  d'une  ville  inconnue.  —  Quelques  changements 
doivent  être  apportés,  je  crois,  aux  restitutions  des  1.  8-1 1. 
L,  8  :  après  zapa/.aX:j7'.,  suppléer  [tov  o-^y.ov] ;  1.  9-10  :  au  lieu  de: 
cl  x-o- \ -'z-.xlvr.i;  Vi  T.xp[z)Si'/-i^^  v.ç  Tr,v  Pcy"ÂY;v]  |  v.x:  tov  S^y,ov  y.al 
SY;)v[oùvt£;  z'x  à-yr^Ç'.îij.Éva  '/.a:  Ta;  ye]- 1  -yerq[j.i'nq  (j~b  twv  7:pc[YÔv(ov  sic 
-ro'jç  "EXArjVa;  ej]-  |  -xpY;sT(a;,  il  me  semble  qu'on  doit  d'écrire  :  ol 
à^rc- 1 -ttxXévts;  os  rap'  [aùxwv  âXôcvTî;^  iz't  tt;v  (3o'jA-r;v]  ]  xx'i  tov  orjusv  y.al 
S-^},[wjavT£ç  C'.k  TcAî'.ôvwv  tàç  Y£jY£vr^[j.£vaç  xxA.  —  Pour  les  1.  i4,  22, 
25,  quelques  suppléments  s'offrent  d'eux-mêmes  :  L.  i/j  :  [oùOàv 
èAAôfrcvTs;  ïTTC'jo^ç  xal]  ]  ©tXoT'.ixîxç. . .  L.  22  :  [ypu^éo)'.  ïteçr/wt].  L.  25: 
[o:xy.d\j.v)zq  -psçjlxo  ôsTîv  /.tX.,  mais  ces  restitutions  de  détail  n'ont 
guère  d'intérêt,  puisqu'elles  demeurent  forcément  isolées  et 
qu'il  est  impossible  de  rétablir  la  suite  des  diverses  propositions. 

N"  59,  b.  Décret  de  Laodicée  du  Lykos.  —  L.   10-12.   Kern: 

àvavpa'Iia'.  [oà  zb  '!^r,Ç'.7[X3c]|T20î  v.x'.  xo  xapi  MaYvrj[xwv  v.q  cvr^^r^^»  \  A'.]6['!v]r,v, 
(7XTj7a'.  V)  xYji  [àyopa'.  èv  xwc  ÈTZ'.îaJvsjxaxo)'.  xôzu)'.,  Bcuv[ai  SèxxX.  Entre  les 
deux  premiers  infinitifs  il  faut  établir  quelque  liaison;   nous 

écrirons  donc  :  àvaYpx'I/x:  [oà  xo  ^^T^c^\z\).x\ [elç  cx/;X'r;v  Xeuxcu] 

/î]0[oj],  Yjv  7f?;7a'.  y.xX.  (Cf.  n"  93,  1.  17-18.)  —  La  1.  16  se  laisse 
facilement  compléter  :  \y:xpx-Ax'Kizx\  Vt  xcvot5]-]-|J!.ov  xoix  MaYvriXwv  [/.a- 
r.xp  aùxsT;  àvaYpâ']'»'.]  ]  xo  <^r^'^^.z]i.x  xouxo  el;  [axT^v-^v  X'.0(vr<v,  v^v]  |  axrjaat  y.xX. 

1.  Cf.  n'85,  1.  i3;  38,  1.  sS. 

2.  Dans  l'Index,  il  est  donné  trois  exemples  de  l'expression  :  TtapEXÔôvTEç  et;  Tr,v 
poj>.r,v  ou  ôr,|j.ov;  il  eût  fallu  indiquer  que,  les  trois  fois  (et  non  pas  seulement  la 
seconde),  le  mot  napeXôôvTE;  a  été  restitué;  j'ajoute  qu'à  mon  avis  il  l'a  toujours  été 
à  tort:  pour  le  n°  85,  1.  9-10,  cf.  Revue,  1901,  p.  laS. 

3.  Cf.  n''87,  1.  11. 


CURAE    EPIGn.VPmCAi:  2l5 

N"  72.  Décret  de  Syracuse.  —  Cet  important  document  pour- 
rait donner  lieu  à  de  nombreuses  remarques;  j'en  note  ici 
quelques-unes  que  m'a  suggérées  une  élude  rapide. 

Pas  plus  que  M.  Kern  je  ne  me  débrouille  dans  l'intitulé.  — 
L.  7-8  :  Je  ne  vois  rien  qui  empêche  d'écrire:  ëc[o];£  w.  a[u]YvAr,Ttoi 
y.xOi  "/.[al  tw'.  Sâ[j.a)'  (ou  xat  àXiai?)];  puis,  [Tupiayop-r;]- | -jâv-wv  v.tA'. — 
L.  i3-i4  :  après  -/.al  ii  t£  6açis;j.a  à[':r]s56v[Ta)v  y.x:  àrSKcy.-]  \  -cai^Évwv, 
il  me  paraît  nécessaire  de  ponctuer,  le  verbe  âTOXcYi'CejOa'. 
étant  ici,  comme  à  la  1.  87,  pris  au  sens  absolu.  —  L.  21-23  : 
Il  serait  assez  séduisant  d'écrire  :  àzoXovt^j^atjivwv  Bè  ûrapyov- | --]a; 
GÎXo'jç  W^['-]  0'u[yT^''-^]?  [^'^  xpoyôvwv  tSç  ToX'.Oi;  à-  |  -H-]»?  MâY[vT(Taç].  — 
L.  26-26:  Je  ne  vois  pas  bien  pour  quel  motif  M.  Kern  n'écrit 
pas,  en  se  réglant  sur  la  formule  initiale  du  décret  :  §£S6yO]a'.  xai 
<3\jy'AXT,xbi'.  Twv  Supaxoai'wv  y.ol'.  t[w'.  âaaw.  (ou  tai  âXt'ai).  —  L.  3i  :  au 
lieu  de  cl  7:p[£]75EUTal  [aùxcov],  restituer  plutôt  :  ol  7:p[z]t:6e\JTx<,  [/.al 
6ôapo(],  comme  aux  1,  5,  1 1 ,  36.  —  L.  33  :  après  àîroj-céXXe'.v  o[à  -/.ai'J, 
il  faut,  de  toute  nécessité,  ajouter  Gsapojç  ou  àvBpa;.  —  L.  34  : 
Le  supplément  [cu[).t,o^t:bùco^xx;,]  est  certainement  trop  court; 
j'écris,  d'après  l'exemple  du  décret  des  Épirotes  (n°  32, 
1.  3o-3i):  [y.ai  auvau^r^aovxaç  xàç  T'.[xàç  lat]  ôeai. 

Les  dernières  lignes  sont  fort  embarrassantes;  j'ai  granda 
reconnaissance  à  mon  ami  M.  Wilhelm  d'avoir  bien  voulu 
m'envoyer  de  Berlin  un  estampage  qui  permet  de  contrôler  et, 
ce  me  semble,  de  rectifier  quelques-unes  des  lectures  du  premier 
éditeur. —  L.  39:  D'après  M.  Kern,  la  pierre  porte  ETME, 
qu'il  corrige  en  e(t)ix£[v];  sur  l'estampage,  je  crois  discerner 
nettement  EZME,  qui  serait  une  bévue  du  qaadralar'ms  pour 

èH(£T)[j,£v.  —  L.  39-40.  Kern  : [îe-j-pJsTa  -ziXzot.  l\ï]  b  h'.::v.[zç] 

^p...  S .  L'estampage  nous  autorise,  je  crois,  à  changer 

o[è]  b  en  Sûo.  D'autre  part,  il  me  paraît  certain  qu'après  hnzv-  il 
n'y  a  place  que  pour  une  seule  lettre.  Je  n'hésite  guère,  en  consé- 
quence, à  restituer:  [UpJeTa  -céXsa  ojo  £v{ax'.[a]  (cf.  n°  44,  L  3i  :  lepeTov 
èviaxtov  TsXe'.ov).  Du  mot  qui  vient  ensuite,  je  n'aperçois  claire- 
ment sur  l'estampage  que  le  r,  initial  ;  le  reste  est  trop  douteux 
pour  que  j'ose  proposer  une  restitution.  —  L.  4i  :  au  début 
de  cette  ligne,  on  lit  :  —  -et  xap'  à[j.'!v.    Le  décret  d'Hermioné 

{.  Cf.  Inscr.  çr.  Sic.  It.,  962  (Akragas);  Swoboda,  Griech.  Volhsbeschl.,  98-99. 


ai6  KEVL'E    DtS    ÉTUDES    ANCIENNES 

(C.  Inscr.  Pel.,  I,  679)  peut  suggérer  ici  une  restitution  assez 
plausible  :  [sjx/.-.ç  y.a  rap£7:'.53(y.wv]T'.  zap'  à[j.(v.  —  Même  ligne  : 
après  y.xkhr.  oï  a[jl-:[;j];,  devaient  être  mentionnés  le  ou  les 
magistrats  chargés  de  conduire  les  théores  au  foyer  public 
de  la  cité;  si  l'on  n'insère  pas  un  supplément  à  cette  place, 
la  ligne  est,  en  effet,  trop  courte. 

En  raison  de  ces  observations,  on  pourra  se  risquer  à  com- 
pléter  ainsi   qu'il    suit   les    1.    3g-42    du   décret  :    èE(£T);i,£[v    Zï 

aÙTcT;    y.ai    OOsa'.  '    [e- |  -pJEia   ■ziXzx    c[j]o    £v(jTi[a]   r.  [ ojox'.ç   xa 

zap£mBa[;.à)v]- I -p.  -ap'  à;j.{v,  y.xki'yx'.  oï  a[ù]t[o'j]ç  [tc[^.  irpca-caTav  (?)  xat 
èzl  Tav]  I  y.c'.viv  ScT'av  /.x).. 

N°  73,  a.  Décret  d'une  ville  inconnue.  —  Pour  les  1.  i3-2i  de 
cette  inscription,  je  proposerai  la  restitution  suivante,  qui 
diffère  en  quelques  points  de  celle  que  nous  devons  à  M.  Kern  : 

1.  l3 y.at  Tîjv  àvôiva  à~ooiov/,-x'.  (jT£oa- 

[v{rr,v  Itc-jG'.ov  /.x:  k]-/  to)».  y.aOrjXOVX'.  xatpwi  r£[J.ç[6Y5]- 

i5   [va:  ôîwpoùç  Tp£Tç(?)  loh:]  7'JvO'ja[o]vTaç  y,x\  ':x/^[x]  T,x'n[x] 
[xi  v3[j,'.i^6iJ.£va  7yvT£A£32V':]a[ç]  à;'![a)];  ài^.ço'CÉpwv  -rwv  ii6X[£]- 
[(i)v  y.al  Tr/;  âvaYY£>,i'av  toij]  jTîçàvio  zoiYjcoîjivc'jç"  £lç 

[5a ]  O'jç  T£  xal  ô'JŒi'av  y.al  -rrapa- 

[y.5;xior;v  ty;v  e\q  zx  ÀE'jxsçpjuYjvà  opa^^jxàç  èy.aTcv  £xàa- 

20   [tw.  Bo07;va'.'  ozo);  SI  [j.£-:à]  t^ç  twv  Gôwv  £'jv:(a;  v'jv[(]  t£ 
[y.al  £;r  tcv  àô:  )^pîvîv  TaJta  7uv]Tî).-^Tai  y.xX. 

N"  78.  Décret  d'une  ville  inconnue.  —  Sur  cette  inscription, 
mon  ami  M.  Pu,  E.  Legiiand  a  bien  voulu  me  communiquer 
les  intéressantes  observations  qu'on  va  lire. 

L'inscription  de  Magnésie  n°  78,  très  mutilée,  est  présentée 
par  M.  Kern  comme  un  «  décret  d'une  ville  inconnue  »  (Pse- 
phisma  einer  unbekannten  Stadt).  Ne  peut-on  pas  essayer  d'iden- 
tifier cette  ville? 

Quatre  choses  sont  à  considérer  : 

Le  dialecte,  qui  est  le  dialecte  dorien; 

I.  Cf.  n'  38,  1.  5,'i  cl  suiv.  :  âoôû/;  toî;  Oeapoî:  —  OOffai  ol;  xai  tSi  Oeît  S(Tov  xa\  aOio'. 
ôiôoviai  XT/,. 


CURAE    EPIGRAPHICAE  217 

Le  titre  des  magistrats  chargés  des  libéralités  publiques,  qui 
s'appellent  des  hiéromnémons  (1.  23:  os;j.£v  oï  toj;  [ipo\j.vx^.c'txq); 

Le  nom  de  l'ambassadeur  magnète  qui  est  venu  dans  la 
ville,  Philiskos,  fils  de  Pylhagoras; 

Enfin,  l'emplacement  où  le  fragment  a  été  découvert. 

Trouvé  ((  un  peu  au  sud  de  l'inscription  86  »,  le  n°  78  pourrait, 
à  la  rigueur,  provenir  de  la  même  région  du  mur  inscrit  où 
est  resté  en  place  le  n"  72,  lequel  est  un  décret  de  Syracuse"  ; 
nous  pourrions  donc  songer  à  le  considérer  comme  le  débris 
d'un  texte  sicilien;  et,  par  le  fait,  des  hiéromnémons,  trésoriers 
des  richesses  sacrées,  sont  connus  au  moins  dans  deux  villes 
de  Sicile,  villes  de  langue  dorienne,  à  Ségeste  2  et  à  Tauro- 
ménion3.  Mais  est-il  vraisemblable  que  l'ambassadeur  magnète 
auprès  d'une  ville  quelconque  de  cette  région  ait  été  Philiskos, 
que  daulres  textes  nous  montrent  voyageant  exclusivement 
dans  le  Péloponnèse^,  tandis  qu'à  Syracuse  alla  Diotimos,  fils 
de  Ménophilos,  l'un  des  trois  qui  ont  visité  la  côte  et  les  îles 
de  l'Adriatique?  5  Nous  ne  le  croyons  pas.  Le  nom  de  Philiskos 
nous  invite  bien  plutôt,  semble-t-il,  à  chercher  la  «ville 
inconnue  »  dans  le  Péloponnèse,  la  répartition  des  textes 
péloponnésiens  en  deux  groupes  séparés  sur  les  murs  du 
portique  0  n'étant  pas  plus  surprenante  que  celle  des  réponses 
rapportées  de  l'Adriatique  7,  au  milieu  desquelles  s'intercale 
le  groupe  07-43,  ou  que  celle  des  réponses  venues  de  l'Est  de 
la  Grèce  centrale  8,  dont  la  suite  est  trois  fois  interrompue.  Or, 
parmi  les  villes  péloponnésiennes  qui  entrent  ici  en  ligne  de 
compte,  je  veux  dire  parmi  celles  dont  la  réponse  ne  nous 
est  pas  transmise  en  dehors  du  fragment  780,  une  au  moins 

I.  Voir  la  table  II  à  la  fin  du  volume. 

3.  Inscr.  gr.  Sic.  et  liai.,  288  a,  agi  (ii*  siècle). 

3.  Ibid.,  hiZ-hZo;  cf.  Sylloge,  5i5  (fin  du  ii*  ou  i"  siècle  av.  J.-C). 

4.  A  Mégalopolis  (38),  auprès  du  Koinon  des  Achéens  (Sg),  à  Argos  (4o),  à  Sicyonc 
(40,  en  Messénie  (43). 

5.  N"  35-36  et  44-46. 

6.  Il  faudrait  même  dire  en  trois  groupes,  si  le  fragment  76  devait  se  compléter 
comme  le  croit  M.  Kern  ;  mais  les  restitutions  proposées  sont  douteuses. 

7.  Mission  de  Sosiklès  Diokléos,  Aristodamos  Diokléos,  Diotimos  Ménophilou  : 
Képhallénie  (35),  Ithaque  (36);  —  Corcyre  (44),  Apollonia  (45),  Épidamnos  (46). 

8.  Mission  d'Apollophanès  Aischylou,  Euboulos  Anaxagorou,  Lykonidcs  Chari- 
siou  :  Béotie  (aS);  —  Phocide  (34);  —  Athènes  (37);  —  Chalcis  (47)  et  Érélrie  (48). 

9.  On  sait  que  la  présence  d'un  décret  du  Koinon  des  Achéens  (39)  n'empêche  pas 
de  songer  à  une  ville  achécnne  ;  cf.  Niesc,  Hermès,  1899,  p.  55r. 


31Ô  REVLE    DES    ETUDES    A.\CIEN>ES 

posséda  certainement,  du  v°  siècle  à  l'époque  impériale  i,  des 
hiéromnémbns  de  l'espèce  de  ceux  que  nomme  la  1.  28  ^  :  cette 
ville  est  Épidaure,  ville  religieuse,  où  les  administrateurs 
des  richesses  sacrées  devaient  jouer  un  rôle  considérable; 
c'est  à  elle  que  nous  sommes  tenté  de  rapporter  l'incription 
mutilée. 

N°  85.  Décret  de  Tralles^.  —  Il  me  semble  qu'on  peut  sans 
grand  effort  compléter  ainsi  les  1.  23-25  :  /.aTar/.sjasO^va'.  lï 
'/.%:  o\'.x\r,-i  à~3  opa*/!J.a)v]  (Kern)  ...  ay.c-îwv  -i^Y  ''•^"-  àvaOiiwsav  ci 
OL-zz■'.xhr^zi\J.v)y.  b-h  ~\y\\c,  tcôaswç  Getopil  [el;  tcv  vacv  (ou  sic  t5  l^fo^i)] 
Tv;;  'Ap-|-[TÉ;x'.$:ç  r^ç  Ac'jy.sçp'j-/;vY5];  è-'.ypa'i/avTS^  cti  «  ô  c'^y.sç  ô  TpaX- 
À'.avwv  'ApTé,L;.'.o'.  Aî'jy,S5p'j[-/;vY;'.  àvfO-/)y.£  »]. 

N°  90.  Décret  d'Antioche.  —  Le  début  de  ce  décret  a  été  excel- 
lemment restitué  par  M.  Ad.  Wilhelm ''.  Mais  aux  1.  18-19,  il 
subsiste  encore  une  difficulté  qu'a  bien  vue  mon  savant  ami. 
M.  Wilhelm,  suivant  de  près  M.  Kern,  écrit  (1.  i5-2i):  z-m- 
c['jv  y.a'i  b  Svjjv.îç  (paivr^xai  [jMv.x^t  7:;'.sj|.».îv2ç  twv  G'.Aoz:va)[ç  y.al  c'.y.Jaîo); 
y.p'.vavxwv  ixq  v.pizt[{]q  y.al  à;(w;  t^ç  tî  T.x[-.piozq  r^];  àTsaTîtAajr;? 
y.a":  tsO  o-/^!J.cj  tsu  [X£iraz£7.'J^a;j.É[vcj,  01'  Te  [xt'^x  ri'jôccJiTS'j  vOv  ctç  tyjv 
zôX'.v  r;;Awv  7:apaYîv6[;.£voi  0'.y.a7[Tal  OiwpsuvTî];  j  Ta;  7:pc-r,y.;jja;  T-.iJ.àç 
ûxapxcjsa;  -zoXq  àyaOstç  [twv  àvopwjv  zpc.^ToJVTa'.  twv  c'.y.aîwv  tj.sTi  zâ-rjÇ 
-p26j;/{a[ç]  y.T/..  Gomment  serait-il  question  des  collègues  de 
Pythodotos  (cl  ;.».£Tà  HjOsoîtou),  puisque  cet  arbitre  est  venu  seul 
de  Magnésie  à  Antioche  (cf.  1.  8-10;  23-24)?  M.  Wilhelm  se 

1.  Ditt.',  938;  Cavvadias,  Epidaure,  n"  103-107,  269;  Ath.  Mitlh.,  1898,  p.  ai,  11°'  li 
et  i5  (Chr.  Blinkenberg). 

2.  Sur  les  différentes  espèces  d'hicrofmnémons  connues  par  les  auteurs  et  par  l'épi- 
graphie,  cf.  Gilbert,  Ilandbuch,  II,  p.  334  et  n.  i  ;  Sylloge,  n°  5i5,  n.  5.  Sur  l'existence, 
incertaine,  d'hiéromnémons  àTrézène,  cf.  B.C. IL,  1893,  p.  120;  1900,  p.  i8g.  Je  ne  crois 
pas  qu'on  puisse  songer  ici  aux  hiéromnémons  de  Calaurie  :  si  le  n*  78  était  un  décret 
de  l'ampliiclyonie  restaurée,  il  émanerait  des  hiéromnémons,  et  ceux-ci  ne  se  fussent 
pas  ordonné  à  eux-mêmes-ce  que  prescrivent  les  1.  23  et  suiv.;  tout  incomplètes  que 
soient  ces  lignes,  on  distingue  en  effet  qu'il  ne  s'y  agit  point  d'une  libéralité  pério- 
dique recommandée  aux  soins  des  hiéromnémons  de  l'avenir  (tojç  tïpo(xvdt(iova;  to-j; 
àei  Èvâpyo-j;  ovia;,  comme  il  est  dit  à  Delphes  en  pareil  cas),  mais  d'un  don  à  faire 
immédiatement  et  une  fois  pour  toutes  tw  ènayYÉ/.AovTt  <I»i)>t(Txto. 

3.  Cf.  fievue,  1901,  p.  12S. 

!i.   Jahrcshefle,  IV  (igoi),  Beiblalt,  3i-3a. 

.'j.  Kern  :  ["AotSôvT£|;  ;  le  supplément  [0£t»6oOvT£];,  évidemment  nécessaire,  a  été 
trouvé  par  M.  Wilhelm. 


CURAE    EPlGRAPIllCAE  Jig 

pose  la  question  et  se  demande  si  le  début  de  la  1.  19  a  été 
bien  lu.  Je  crois  que  la  lecture  est  irréprochable,  mais  que  la 
restitution  [z'(  tîi  i^.ixi  IIu9:o]dTcj,  due  au  premier  éditeur,  ne 
l'est  pas.  Pour  sortir  d'embarras,  il  suffira  d'écrire  :  à;(o);  tt;; 
■:z  za[Tp{cs;  t^]^-  x-OGXV.Xiirr,ç  y.al  tcu  ir,\j.z\>  -zoû  [i.Z':xzeii.'\ix[).i[^K\j  aÙTSj;, 
o'{  Te  àz]b  T3J  vuv  £•;  -r,v  ttsÀiv  -/jy.wv  Tzxpxyt^iiit^o'.  */.ta=».  Je  m'étonne 
seulement  que  la  pierre  porte  -xpxyvnij.vm  :  c'est  TzapxYtvôy.îvs: 
qu'on  attendrait. 

N°  92,  a  (=  Michel,  487)  et  b.  Décrets  de  Magnésie  en  Vhonneur 
de  citoyens  qui  ont  contribué  à  la  construction  du  théâtre^.  —  Sur 
l'interprétation  et  la  restitution  de  ces  deux  décrets,  je  ne  puis, 
à  mon  grand  regret,  m'accorder  entièrement  avec  le  savant 
éminent  à  qui  nous  en  devons  la  découverte  et  la  première 
publication,  M.  Hiller  von  Gartringen^, 

Le  décret  b,  que  M.  Hiller  von  Gartringen  juge  le  plus  récent 
des  deux,  est,  à  mon  avis,  le  plus  ancien.  Voici  comme  je  res- 
tituerais le  début  de  la  partie  conservée  (1.   1-6)  :   [ 

1-ti.or, 'AzoXXcçavr;;   'A-ûoU.ootio'j  zo  6£aTpov(?)  7.xTeT/,e'Jx]-\ 

-(7£v(?)  [).f:x  ToO  a[u]va7:cs£'.}(6ÉVTs;  aj-ro)-.  èd  vqç  y.x':xr/.[t'jf,q  Ma'.avopîoy]  | 
Ar,iJ.T;-cp{o'j,  Trpce'.acvéyxaç  to  àpyiiptov  â'-coxov  y.aôÔTt  kzr,yyt[{\x-:z'  ^  \).zt:x  5à 
xauj- 1  -zx  lyXi-ôvToç  aùxcu  xhy.  picv  y.a't  \j.tzx  Tr;v  àxeivou  t£X£'jty;v  [izxxX- 
Aâ^[av]- 1  -Toç  y.al  MatavSptcu,  cuvt£A£T  AYjy.TjTp'.oç  6  ulcç  6  'A^o/Asçâvoy 
a3£Xç'.oou[ç  Se]  |  Mxuvîpîou,  ^^u^it^'-viç  i-r:\  ziXzç  xyxyzX'^  irf;v  ÈTcxYYî^'-^tv 
TCj  -rTa-cpôç,  [a  ÛTré]- 1  -ir/ixo  lùn  or,\i.iô'.  y.xX. 

A  la  fin  de  la  1.  i,  M.  von  Hiller  écrit  :  y.zxx  xoj  —  — 
[uloj]  Ar^fj.vj-p'lou.  Mais  il  suffisait  de  dire  une  fois  que  Démétrios 
était  le  fils  d'Apollophanès,  et,  après  l'avoir  dit  à  la  1.  i,  à  quoi 
bon  l'indiquer  de  nouveau  et  si  expressément  à  la  ligne  4? 
Je  ne  puis  me  persuader  qu'il  soit  question  ici  et  là  du  même 

1.  Kern  :  o't  ci;  Wilhelm  :  0"  ts,  qui  est  certainement  préférable. 

2.  Cf.  C.  I.  G.  S.,  I,  /»i3i  (=:;  Michel,  235)  (Akraiphia),  1.  32  -34  :  o'I  te  irapayivôii-r/ot 
ficta  TaOra  Ttpb;  r,[xâ;  ôty.adtat  ÈTttYtvcoo'xovTc;  rriv  'Axpaiçtéwv  eù/apt<TTcav /.t)..,  et  les 
autres  textes  cités  par  M.  Ad.  Wilhelm  dans  son  article  des  Jahreshefle,  IV  (igoi), 
Beiblatl,  3i-32  :  Michel,  5o8  (Erythrai),  1.  lo  et  suiv.;  468  (lasos),  1.  i4  et  suivantes. 

3.  Pour  l'étude  de  ces  documents  j'ai  pu  faire  usage  d'excellents  estampages  que 
M.  Ad.  Wilhelm  avait  eu  l'obligeance  de  m'adresser  de  Berlin. 

4.  \oir  Ath.  Mitth.,  XIX  (1894),  7-i3. 

5.  'E7iriYy£[iXaTo],  au  lieu  de  èiir,yYe[rA£v],  est  une  restitution  de  M.  Ad.  Wilhelm  : 
GÔtting.  gel.  Anz.,  1900,  91. 


3  30  BEVUE    DES    ETUDES    \NCIE?fNES 

personnage;  je  crois  plutôt  à  l'existence  de  deux  Démétrios.  A 
mon  avis,  le  stemma  de  la  famille  est  celui-ci  : 

Apollophanès  (1.  lo)  Démétrios 

I  _  I 

Apollophanès  marié  à  une  sœur  de    Maiandrios 

(1.  /4,  8-9,  lo,  17)  (1.  [i],  k,  5) 

Démétrios  (1.  4,  i3-i4) 

Démétrios,  fils  d'Apollophanès  (1.  f\)  et  neveu  de  Maiandrios 
(1.  4-5),  porte,  comme  c'était  souvent  l'usage,  le  nom  de  son 
aïeul  maternel.  Quant  à  Maiandrios,  il  paraît  bien  résulter 
des  1.  4  et  5  qu'il  avait  joué  quelque  rôle,  au  côté  d'Apol- 
lophanès, dans  la  construction  du  théâtre;  autrement,  à 
quel  propos  le  décret  ferait-il  mention  de  sa  mort?  Le  plus 
naturel  est  d'admettre,  comme  je  le  fais,  qu'il  avait  été,  en 
compagnie  d'Apollophanès,  oL-zzv.y^v.:;  è-':  t^;  •/.a-:a7/.£jï;;  (t:j 
Osâ-:p:j).  Démétrios  succéda  dans  la  même  fonction  à  son  père 
et  à  son  oncle,  poursuivit  les  travaux  commencés  par  Apollo- 
phanès, et,  comme  celui-ci  l'avait  promis,  fit,  sans  réclamer 
d'intérêts,  l'avance  des  fonds  nécessaires  à  leur  achèvement. 

Pour  le  décret  a  (l.  1  5),  je  propose  les  suppléments  sui- 
vants :  îtfjjai  oï  aj[':o'j  el/.iva;  cjo  -/aA/,5ç,  ir,\j.  j  |j.ïv  ;x'!av  èv  tïj'.  àv^pà'., 
■:r;v]  51  STipav  ht  'm'.  Oei-pw.,  ■zo  oï  3:[vâ]Xojy.[a  -0  et;  'rY;v  ttj-!-  |  -tjj'.v  tsjtwv 
y.xOi  -/.a-]  rr^;  r.^zvbr^Y.'^^.ir^^~  S'./.ivo;  ' KrSiXz^i:i\i'.  '/,x<.  v^^-l  \  àvavpaiYjv 
'.Cri  'br,<:f<?y'^.i.-hr>  (?)  'j-r^y.-f^zx'.  ih-t  k•!:z^^<.yj)r^1i\}.V)^'^  à'v[opa  £-•  |  ty); 
y.aTa-y.sjy;;  t]oj  Oîitpoj  /.-/..  —  La  r.ç,zt<h-r,'ji'.z\).i'rr^  z\/.ùyi  A.tS/'kzoth'. 
est  la  statue  dont  il  est  parlé  dans  le  décret  l)  (I.  11,  i3,  17); 
si  elle  n'a  point  encore  été  .érigée  ni  même  sculptée  dans  le 
temps  où  l'on  vole  le  décret  a,  la  raison  en  est  assez  visible  : 
c'est  que  la  construction  du  Ihéùlre,  où  elle  doit  trouver  place, 
est  loin  d'être  achevée.  Nous  ignorons  quel  était  le  citoyen  que 
les  Magnètes  se  crurent  obligés  d'honorer  de  deux  statues  par 
leur  second  décret;  il  se  pourrait  — mais  nous  n'en  saurions 
donner  la  preuve —  qu'il  s'agît  de  Démétrios,  le  fils  généreux 
du  généreux  Apollophanès. 

I.  Cf.  n  I.  .1.,  II,  3oo. 


CtllAE    EPlGHAPHICAi: 


N°  93  a.  Décret  des  Magnèles  relatif  ù  leur  second  itrocès  avec 
les  Prie/liens.  —  M.  Dittcnberger,  qui  a  très  heureusement  revisé 
le  texte  de  ce  document  (Sylloge,  928),  écrit  aux  1.  29-32  :  -5  $î 
Tti'/M\i.x.  To  elç  xau-ca  TCpsxspYiYrjJotTw  Oaujav-aç  à  vswy.dpo;  ty5;  'A[p]T£[i.'.5;ç 
Tï^ç  A£'jy.c[a)pur,vr;ç*  Xoy.J'^âaôa)  Sa  èv.  twv  à7o;j,Éva)v  zpsaôowv  £[•/.]  -cy];  Upôtç 
7wp[aç]  Tixjrj;  T-î;;  ['kp-l^.'.loq  tsjouto,  w"£  èÇ  ajT]:îj  àTrsy.aTaîOïJva'.  ajT(T)'. 
■::âvTa  xi  -[pi7spr^7r,0]r;j3[Aîva.  Le  supplément  [AovrjjâjOo),  proposé  par 
M.  Kern,  ne  saurait  être  maintenu;  la  vraie  leçon  est  certaine- 
ment [y.ciA'.Jaâjôw  J .  —  L.  6-8  :  Kern  :  M'jXy.ztX;  àvS/.o-jOx  -p27-:vTî[;] 
T^'.  [j-xpyojTqi  T.tp\]  ÉauTOjç  y.aAîy.iyaOîa'.  y.a*  j3ouX6;x£vci  y,xTay.sXojfj£Tv 
TO?^  TE  y-o  [  Pwixaiwv  /.al  ûc/'  rtUM^i]  OE.lo^^'\J.x-'.7'^.v>0'.q  y.v.  r?/.  à-cSTaXi/Évï] 
-po;  xj-oj;  ez'.[a]TSA[-?;'.  ÛTzay-oûjav-eç]  r/î'.poTÔvr^jav  S'.y.as-ci?  xaXoùç 
y.at  ày^'^^'-'?  ■'''^'*^-  M-  Dittcnberger  supprime  avec  raison  le  verbe 
jzr/.cJ7xv-£;  qui  est  inutile,  mais  je  ne  sais  s'il  fait  bien  de  le 
remplacer  par  le  substantif  àvopaç,  précédé  d'un  chiffre  indi- 
quant le  nombre  des  arbitres.  La  construction  de  la  phrase  en 
devient  bien  embarrassée,  et  l'on  n'avait  que  faire  d'inscrire 
ici  le  nombre  des  arbitres,  puisque  leurs  noms  à  tous  devaient 
se  trouver  gravés  un  peu  plus  loin  sur  la  pierre  (cf.  1.  22).  Le 
mieux,  ce  me  semble,  est  d'insérer  après  le  mot  ètcuts/vy;  le 
nom  de  l'auteur  de  cette  lettre,  et  d'écrire  :  t^-.  à::£s-:aX[j.ÉvYj  zps^ 
«•jTSj;  è7r'.[7]':cA[-^i  'j-k,o  Maâpy.ou]. 

N"  9i4.  Décret  en  l'honneur  du  néokoros  Euphémos.  —  Si  je  ne 
me  trompe,  à  la  fin  de  la  L  2,  après  àvY)p  /.aXcç  stal  cr(x\^ôq\,  il  est 
indispensable  de  rétablir  le  participe  wv. 

N"  97  (I)  Décret  de  Téos. —  L.  2^-27  :  èçôStov  Sa  zoXq  -psjêsuTaT; 

^[à-l-^a'.  xo]v  3-^[j.cv,  Ts  oà  xa^Oàv  G2uvat  xôv  Sr^ — | [xsvov,  à~oy.x-zx- 

aTf|jai  oà  kv,  t^ç  S'.ciy.[Yj!j£]-|-o);.  M.  Kern  a  laissé  en  blanc  la  fin  de  la 
1.  25  et  le  début  de  la  ligne  suivante.  Le  fait  est  qu'on  éprouve 
le  plus  grand  embarras  à  remplir  ce  vide  de  4  ou  5  lettres  au 
minimum  et  de  9  au  maximums  Toutefois,  un  point  est  clair, 


1.  Cf.  n°  101,  1.  89;  testament  d'Epiktéta,  1.  166-167;  Inscr.  Brit.  Mus.,  897,  1.  9 
(Halicarnasse);  SyitogejGôS,  1. 72-73 (Andania);  CI.  G.  Ins.,lU,  353,  1.  8-9  (Anaphc)  elc. 

a.  Il  manquerait  g  lettres  selon  M.  Kern;  mais  l'examen  de  la  pi.  IV  (en  bas) 
permet  de  croire  que  ce  serait  là  un  maximum.  Remarquons  qu'il  ne  manque  qu'ime 

Bev.  Et.  une.  lO 


iaà  HEVLE   DtS   ÉTUDES    ancIeSNes 

c'est  que  la  terminaison  ij.îvcv  (1.  26)  oblige  à  rétablir  un  parti- 
cipe. Partant  de  là,  je  me  demande,  après  nombre  de  tentatives 
infructueuses,  si  le  mieux  n'est  pas  de  restituer  simplement 
or,[Ao;-|-9r,crd];x£vcv,  qui  équivaudrait  ici  à  à-:û£r/0Y;7;;;,îv:v  «  :  le 
peuple,  en  même  temps  qu'il  fixera  le  montant  de  l'Èç/doicv 
nécessaire  aux  ambassadeurs,  désignera  le  fonctionnaire  qui 
leur  en  fera  la  remise  en  son  nom.  On  sait  que  le  verbe  cr/Asw, 
dans  les  inscriptions  de  l'époque  hellénistique  et  romaine,  est 
employé  fréquemment  avec  le  sens  de  «  désigner,  indiquer  »  : 
comp.  Irtschr.  Perg.,  2/49  (=  Michel,  5i8),  1.  35:  ...  tsT;  cr,Asu- 
•j.ivc. ;  Èv  To)'.  àr,(iiz[j.x~i  (vévz jiv) ;  Sylloge,  656  (Édit  de  C.  Pedo), 
1.  9  :  l'.7.-y.-;\j.xxK  o£ov;Xw/.£va'. ;  —  Insc/ir.  Magn.,  io5  (^=  Sylloge, 
929),  1.  6/i  :.,.  H-r/pi  Tcu  oTj Acjy.évou  o'.x  t;u  oiy\>.x~zc,  etc.  ^  — 
D'autre  part,  au  lieu  de  à-:$î'./.vjvr.,  il  arrive  qu'on  fasse  usage 
du  simple  Be-.xvjvxi  :  témoin  ce  passage  d'une  inscription  de 
Pergame  (Inschr.  Perg.,  18  =  Michel,  38,  1.  16)  :  v/x  y.x'.  cl  {j.t-x 
TajTa  B£'.7.vj[X£vs'.  (cTparr^vol)  Tzv.phrnx:  v.-'k.  Or,  la  diflerence  est 
assurément  petite  entre  cz':/./j\j.vk'.  et  cr,)vcû;x£v:i. 

Il  n'en  demeure  pas  moins  surprenant  que  l'un  des  t:x[jJ.x'.. 
ou  quelque  autre  des  fonctionnaires  financiers  en  charge,  n'ait 
pas  reçu  par  avance  l'ordre  de  délivrer  aux  ambassadeurs 
l'Èç/ôc'.cv  que  leur  allait  voter  le  peuple.  C'est  pourquoi  je  ne 
donne  ma  restitution  que  pour  ce  qu'elle  est, — je  veux  dire 
pour  une  conjecture  assez  incertaine. 

N°  io3  (1.  4-19).  Décret  de  Sanios.  —  J'ai   déjà  fait 3   sur  ce 

lettre  à  la  fin  de  la  ligne  a/i  et  que  4  lettres  au  commencement  de  la  1.  27  :  or,  les 
cassures  de  l'inscription  étant,  à  celle  place,  à  peu  près  verticales,  les  1.  aS-aB  ne 
sont  pas  plus  endommaf^^ces  que  les  lignes  a't  et  27. 

I.  Il  n'est  peut-être  pas  indilTércnt  db  noter  que,  dans  un  décret  d'une  symmorie 
de  Téos  (C.  /.  G.,  3o6G^=Michel,  1007),  1.  'io-^i,  on  lit  ceci  :  àvaypi'1/xi  too;  àuo- 
5£ty_0r|(TO!JL£vo'j;  avôpa;  ro-j[To]  ko  '|/r|qpiT|Jia  xt).. 

3.  Pour  l'emploi  analogue  du  neutre  ta  ôi)/.oj[ivji}l,  cf.  Sylloge,  C80  (Syros),  1.  a,  8  : 
Ta  ■ttÇioZr}.Oj[j.v/x;  —  Waddinglon,  2720  a  (rescrit  d'un  roi  de  Syrie),  s.f.  :  i'va  yÉvYiTat 
ày.oAOjOti);  toî;  Sv.o'Jixévot;  xtX.  ; —  Id.,  i3(J  b  (Ephèse),  1.  5  :  Ta  Xoiiïà  xi  5ià  toû 
'!/r,5:T!xaTo;  5r|>.o Jiievat  xt"/,.  —  M.  Diltciiberger  observe  avec  raison  qu'on  a  fait  un 
usage  assez  semblable  du  verbe  ôtaia;.É(i).  Dans  le  second  des  décrets  de  Démétrias 
relatifs  au  sanctuaire  d'Apollon  Koropaios  (Sylloge,  'jçfo,  II),  nul  doute  qu'il  n'ait  eu 
raison  de  restituer,  à  la  1.  88  :  to-J[;]  ôiaTasouj/ivou;  à'pyovrot;. 

3.  Cf.  licvue,  1901,  p.  i3(>.  C'est  à  tort  «[ue,  dans  le  décret  des  Magnèles  qui  fait 
suite  aux  deux  décrets  de  Symos(ii°  10.],  1.  30  et  suiv.),  j'ai  suspecté  (1.  48)  la  lecture 
ol/îi'io;  qui  ne  prèle  à  aucune  critique. 


cuRAE  ErfonAPUiCAË  aa3 

document  quelques  observations  de  détail.  Il  me  semble 
aujourd'hui  que  la  teneur  des  1.  9-18  peut  cire  rétablie  avec 
une  assez  grande  certitude. 

L.  10  :  Y^Ttç  (se.  T:ps76£'!a)  «^':ac'j.v/[t,  v.q  Mx^{rr^c'.x't  tgv  cf,[j.O'>  twv 
MaYVfj'rcov  zapa]- 1  --/.aXicrc'.  -ax-zx-x^x'.  [îI ;  -zx  o^r^\J.6zt.x  'fpxj.[}.xxx  -z'x  i'br,z>.7\).vtx 
fi\-  I  -XxSpiùTzx  'C(o['.]  Z3A[trr/.  ajxwv  Tr^^e'jzpxiuy.'  otoiydx'.  tw*.  ct,[JM'.' 
à-o]- j-BeT^a'.  YJo-^  7:p£75£'j[-:3c;  xpsT;  (?),  ci't'.vsç  oc(D'.y.iiJ.vtz'.  r.pzq  Mx^(rr,xxq] 
\\70-0\ixxq  ûââp*/5v[Ta;  TOJ  r,y.tTépcu  or,\j.o-j  v.x'.  zpo-eXOdvTeç]  l^rps;  xj-olq 
xal  àva5[6vTî^  to  6-r,ç'.7[xa  T:xpxy.x\i'7Z'jav>  aÙTiJç  /.a]-  |  --caTa^a'.  /.x:  i:xp 
èauToTç  eflç  xi  or,iJ.é(j'.x  ypx^/^.x-x  'x  i']ir,o'.';[j.vtx  tw'.]  |  rS/drr,'.  aj-wv  T-^Xîs- 
[tpâiwc  ç'.XivOpu)-a,  ûf(7.ouvx£?  st'.  O~a/.0'j]- [  -  javxî;;  ta  7:xpxv.x\où[]j,Z'tx^ 
à/.6Xou6a  çavoyv-ca-.  7:pdt3-70VX£ç  tyJ-.]  |  û-ap'/oJsï]'.  xaT;  ^^/.[sî'.v  •irpoç  x.Wr,\xq 
c'/.s'.ôty;t(  T£y.a\  çi]- |-Xi'a'....  La  plupart  de  ces  suppléments  avaient 
été  trouvés  par  M.  Kern;  ma  tâche  s'est  presque  uniquement 
bornée  à  remplir  les  vides  qu'il  avait  laissés  çà  et  là. 

N°  io4.  Décret  de  Démétrias  en  l'honneur  des  juges -arbitres 
envoyés  par  les  Magnètes.  —  Les  1.  28-29  peuvent  être  complé- 
tées avec  vraisemblance  de  la  façon  que  voici  : i-l  -]iM 

yeyovsvai  àvey/.XrjTou^  h  ty;  [^rpaYi^a-l  (ou  0'.xa7-)|-T£Îa  v.al  v.v/.p'xvixi  ixq 
oÎ7.]aç  Stxaîwç  t£  -/.al  y.xzx  xi  oz[Zz-;\}.vix  -fj  TrdXît...  2.  A  la  ligne  sui- 
vante, il  pouvait  être  question  des  efforts  qu'avaient  faits  les 
arbitres  pour  réconcilier  les  parties  adverses;  en  ce  cas,  peut- 
être  faudrait-il  suppléer  :  [(juXXuJcrat  xaxà  zà  xâXX'.ïxov... 


III 

J'ai  fait  paraître,  il  y  a  quelques  années,  dans  la  Revue  des 
Études  grecques^,  un  commentaire  historique  détaillé  des  trois 

1.  Cf.  n"  38,  1.  52-53  :  à  uoXt;  Tà...à5ito[x£va  ûnaxoûei;  Michel,  35i  =  Dittenberger, 
Sylloge,  221,  1.  i3. 

2.  Dans  un  décret  analogue  de  la  ville  de  Stratonicée  (Michel,  fi-]-]),  la  fin  de  la  1.  G 
et  le  début  de  la  1.  7  ont  certainement  été  mal  rétablis  par  Slcrrett;  au  lieu  de  :  èv 
TOÎ;  a),Xocç  ôà  -coî;  xaxà  tyiv  SixaffXciav  S.na.\[<yvi  iTzeori[L]T,<yzv  alite;,  y-x).,  il  faut  écrire  : 
â7ial[vTa  £:ioî]ï)cr£v  xt),.  [J'observe  de  plus  qu'aux  1.  9-10  du  même  décret,  la  vraie 
leçon  est  sans  nul  doute:  èuEÔiifj.riaev  |j.£Tà  ucta/i;  £[-JxoiT[A|taç.]  Cf.  le  décret  d'Alabanda 
en  l'honneur  des  juges  venus  de  Karystqs  (Archciol.  An^eig.,  1890,  i4i;  VVilhelm, 
'E-^ripi.  àpx-,  190.1,  169-150),  1.  A-5  :  ôîocxiy.aut  iiap'  ti[X£Îv  xaXoi;  xai  axoXo-^Oa);  -roî; 
v6|jL0i;  xat  Ttdtvia  •J:£^^o^/ixaatv  à[vt]a- | -[^uo];  toO  [xr^i  7tatptS]o;  a^tdjfxaTo;  xt/,. 

3.  Revue  des  Études  grecques,  1899  (\11),  p.  30-37.  Cf.  Hcrzog,  Heitr.  :ur  alten 
Geschichlc,  II,  327,  note  a. 


2a4  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

décrets  rendus  par  les  Rhodiens  en  faveur  de  la  ville  diasos, 
que  molestait  un  agent  du  roi  Philippe  V.  A  cette  occasion,  j'ai 
remanié  ou  complété  le  texte  qu'avait  donné  de  ces  importants 
documents  leur  premier  éditeur,  M.  Hicks  :  Jiiscr.  Bril.  Mus., 
III,  /i4i=  Michel,  43ii.  De  très  bons  estampages  des  trois 
inscriptions,  que  M.  Cecil  Smith  a  eu  l'obligeance  de  m'adresser 
de  Londres  par  la  gracieuse  entremise  de  M.  Etienne  Michon, 
m'ont  permis  de  revoir  cette  partie  de  mon  travail.  La  plupart 
des  restitutions  que  j'avais  proposées  m'ont  semblé  devoir  être 
conservées;  en  quelques  points  cependant,  j'ai  modifié  et,  je 
l'espère,  amélioré  le  texte  que  j'avais  d'abord  adopté.  Il  va 
sans  dire  que  les  observations  dont  j'accompagne  la  publica- 
tion nouvelle  des  trois  décrets  sont  purement  philologiques; 
pour  toutes  les  questions  historiques,  je  renvoie  à  l'étude 
insérée  dans  la  Revue  des  Études  grecques,  à  laquelle,  au 
moins  pour  l'instant,  je  ne  trouve  rien  à  changer. 


Premier  décret  (A)^ 

["EjooHev  TÔ)'.  oâjj.w'.'  r.ep\  wv  'lajsTç  a'jvYev£[î(;]  xal  (p(Xo[i] 
5     [6]7:apy_ovTîç  tcO  oijj.ou  àzc7Tc([Xav]TSç  ilii^ic'^j.oi.  xai 
[^rpjîTéeuTàç  èi^-çaviS^ovit  T[à  yeyo'fé'za]  à5ixY;[i.aTa  è[v] 
[xà'.]  y/iipoL:  ay-ôiv  l)~b  IloBiXcu  xal  [•jrapay.aXojvJxt  xcv  oa[jLOV, 
[y.aOJizep  xal  èv  loXq  7:pcT£p[ov  y^pcvciç  cia]T£T£[Xs/.£v]  £j£p- 
[yej-rwv  Tàv  ttoX'.v  xàv  'la^éwv,  y.al  vij[v  Trjpivouv  [KCt£Ï]70[ai] 
lo     [ô-Jcoç  a  T£  r.6X\q  abxor/  ÈAEuGépa  y.al  aÙT6vc[;.o<;  [7:£ptY(JvYj[Tat] 
fy.a\]  'K£pi  Twy  yeyo'iô-.iti'/  à5'.[y.]-/;[j.âTo)v  £7:itj.[é]X£ià  [xtç  xoJiy)- 
[Ot/]  y.aOtfTt  y.a  cc^'r;t  -:wt  Sâ[AWt,  x,al  t[cI  ■;r]apaY£v6[[J.£Vît]  rap'  a[ù-] 
[tûJv  IToXéij.apycç  y.a*  l'Xxijy.o;  £7:[£X6]cv':£ç  £t:1  [xàv]  p[o]'jXà[v] 
[y.al]  xàv  £y.xX-^7{av  $1£X£Y£v  ày.oXcûôwç  xoTç  âv  T[â)t  (|/]aa3i7- 


1.  M.  11.  van  Gclder,  qui  a  publié  récemment  les  trois  décrets  de  Rhodes  dans  les 
Dialekl-Insrhriften  de  Collitz  (111,  3760),  n'a  pas  connu  mon  étude.  11  n'a  guère  fait 
que  reproduire  le  texte  de  M.  Hicks  et  n'a  pas  vu  mieux  que  lui  la  relation  qui  existe 
entre  les  trois  documents. 

2.  L'ordre  chronologique  des  trois  décrets  a  été  établi  dans  la  Revue  des  Études 
grecques,  1899,  '7  ®'  suiv. 


GURAE    EPIGIIAPUICAE  2  35 

[eyvcuç]  u-otpyovtaç  xii  ttoXs'.  TrpoTspôv  tî  [£rjy7av£  -àv] 
[iràaav]  lr^i[xéKei3.[i.  T.o'.où[j.ivoq  ~[î.p\  tJwv  [T'j'j.çîpovxwv  ajTorç], 
[y.ai  vyv  7:pca'.p];'j[X£voç  cyYy.a-a7x£uâ;i[e'.v  ■ââvTa  xà  xot'  àj^â-] 

20     [À£iav  y.al  swjrfjpîav  -cîç  TiXijç  ajT[cT];,  [Trcrj^EiTat  xàv  tcî-J 
[aav  7:p6vota]v  oxtoç  y-ép  tî  idiv  y[îY^''-"]'*^''  [ào'.xr,[;.âTa)v  bzb\ 
[IlcotXou  xjà  ofy.aia  Yi^^'^i'^ti  xal  [[ji,r,  èzcTpé-j/r^t  'OAu;j.7rr/o?  xcîç] 
[uç'  auTo]v  T£TaYiJ.£vciç  [rfjôlv  [àc{y.r,[j,x  7:oi£ra0a'.  èv  Tît) 
[^(o'ipai  TJa'.   'laaéwv,  xal  £'!ç  xb  Aoizcv  wç  [;j,(xXi7Ta  ctaTYjpÔiv] 

20     [xàv  Oxâp'/o]uc<av  a'jxût  toxI  'laoreTç  [cuvY^vEtav  y.al  çiXi'av]  ' 

[o'jôcvbç  àTîoaxJasîrxa'.  x(3[v]   'Iz7£jsi  -['j;j,ç;£povxwv  •  xoùç  g£  -apa-] 
[Y£VG[j.évcu;;  Tzajpà  'laaiwv  y.aAésat  èzi  [xb  7:puxav£Tcv] . 

L.  lO-ii  :  Hicks  :  [b-Jwç  a  x£  toX'.ç  auxwv  èXEuôépx  y.a-  ayxcvo;j.o? 
[7:£piY{]vr^[xai  |  xal]  zep\  xûv  ySYCvixwv  àc'.[y.]-/;[j.ax(ov  £-i[j.[£]X£tâ[v  x'.va 
TTojtïifîaffGai  xxX.  Il  est  clair  que  le  second  verbe  dépendant  de 
b-wç  doit  être  au  subjonctif  comme  le  premier.  C'est  pourquoi 

j'écris  :  [/.al £-ti4é]X£ti  [xtç  '::G]ir,[eïii],  restitution  qui  s'accorde 

bien  avec  les  indications  de  l'estampage. 

L.  17  :  Hicks  :  T:pcx£pcv  x£  [à£;  ctax£X£X£y.wç  ?]  ;  Wilhelm,  Gôlt.  gel. 
Anz.,  1898,  233  :  [àcl  c'.ax£X£X£/.£v].  Pour  la  restitution  7:pbx£p:v  x£ 
[èx'JY'/avs],  cf.  Revue  des  Études  grecques,  1899,  22,  note  i. 

L,  18  :  Hicks  :  :i[£pl  x]d)v  [aujj.çEobvxwv  'lajsijct?]. 

L.  19  :  Hicks  :  [y.v.  K;p2aip]oû;j,£vo;.  Wilhelm,  /.  /.  .•  [xal  vjv]  /.xX. 

L.  20-21  :  Hicks  :  [xàv  7:ajxv  ^pbvo'.av  TOtfjjEÏxa'.].  Pour  la 
restitution  [zoro!j£Îxat  xàv  zâcîav  rpbvciajv,  cf.  Revue  des  Études 
grecques,  L  l. 

L.  21-22  :  [Û7rb  IIooîXou],  cf.  Revue  des  Études  grecques,  l.  l. 

L.  22-23  :  y.a'i  []xri  £7Cixpé'>/)'  'OX'j;jLzt-/oç  xot;  |  us»' ajxbjv  x£xay[Ji.£voiç 
xxX.  :  pour  la  justification  de  cette  restitution,  cf.  Revue  des 
Études  grecques,  1899,  3o. 

L.  24  :  Hicks  :  dq  [jxâXtsxa  oia^'jXa;£Tj  |  xxX.  Le  verbe  o-.axr.pîw  est 
plus  ordinairement  employé  en  pareil  cas  :  comp.  Kern, 
Inschrift.  von  Magn.,  80,  1.  12;  Sa,  1.  2/1;  C.  I.  G.  S.,  I.  4i3i, 
1.  i4-i5,  etc. 

L.  25-2C  :  Hicks  :  [y.al  ojôîvb;  à';xoffx]aa£txa'.  y.xX. 


REVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 


Troisième  décret  (B) 

["Eîcçev  TÎi  PcuXîi]  y.x\  TÔii  oaiJ.ti)'.  •  c-o);  ^ixz[s.Xq  îuvyevôTç  xal  «fXoi] 
[07:âj;7OVT£;  tcû]  Bâ!J.O'j  £iC'/;!7(i5vTi  Ta  [u~âp-/ovTa  auToTç  çt7.âv9pw7:a] 

3o     [zxpà  TOJ  oâtj.o'J  Toij]   'Pooîwv  o£o67_8a[i  xâi  ^zj'k5.<.  xal  TÔii  câ[xu)t]' 
[ÉAéjOa-  Trpîcroe'jJTàç  t;5-/;  5[6o],  toi  ce  à[ait7.6[;.cvct  zoti  'laseTç] 
[■/al  Tàv  j'jvYsvîj'.av  xàv  û-[ijp70'jcav  ajToî[ç  xa]l  -cûi  7u[Xr,]6£i  [xwi  'Po§(-] 
[ti)v  àvav£a)7i[X£VC'.]  y.al  £7:t^£(^av-[£;  ià  £'|/a9t]7[ji[v]a  Orb  to[u] 
[cây.cu  Tcu  'PoBi'wv]  u-£p  t[(3]v  Yeï£VT;[jj.£v]wv  àcr/.r, tj.iTwv  èv  [xâi  yw-] 

35     [pa-  aliTtov  ■jto  II]oo(Xcu  cr,Xc6vTcov  ajTO'.[ç  'dxi  c]  Bâ;j.c;  y.a'i  £-!;  [tô  Xcitccv] 
[c'.a-:Y;pwv  tàv  u7:âp7]o'J7av  auTÛ'.  ttot-    'las£Ï;  [s'Jv]Y£V£iav  y.al  ç;iX[(av] 
[ojOîvc-  à7:o7Ta7£l]TXi  tôjv   'Ia(;£jj'.  s'j;j.i£pc  [vca)]v.  Aîpéôev 
[Ttij,a7i9£cç  A'.cvu7{]ou,   'E-'.y.pâTr,ç  T'.iJ.aat5[Tp]âTcu- 

L.  29  :  Hicks  :  xà  [è^'aip'.GiJ.éva  o'.AavOpwza  |  j-o  toiJ  Sâi^su]  xtX. 

L.  3 1-82  :  Hicks  :  toI  oà  à[(p'.x6;;.£vci  £iJ.(pav'.Ç6v-|-T(i)v  xiv  auYY^^'O-*'' 
Tav  Û7:[â]p70uaav  7.t7^. 

L.  33  :  Hicks  :  [à;j.£]T[£p(i)'.].  Mais  ce  supplément  est  certaine 
ment  trop  court;  comme  le  montre  l'estampage,  il  y  a  place, 
au    début   de    la    ligne,    pour    i4    ou    i5    lettres    au   moins. 
J'ajoute  qu'il  n'y  a  pas  trace  sur  l'estampage  du  t  noté  par 
Hicks. 

L.  33-34  '■  Pour  la  lecture  ûzo  to[û  Baij.cu]  /.xX.,  cf.  Revue 
des  Études  grecques,  2/i,  note  i.  Il  ressort  de  l'examen  de 
l'estampage  que  le  mot  Sii^oj  doit  être  reporté  au  début  de 
la  1.  U. 

L.  34  :  Pour  la  lecture  àStxYjtJ.âxwv  èv,  cf.  Revue  des  Études 
grecques,  1. 1. 

L.  34-35  :  Hicks  :  [èv  |  tï-.  -/wpat  uzb  n]oB(Xo'j.  H  est  nécessaire, 
après  ywpa'.,  de  rétablir  le  mot  ajxùv  (cf.  Revue  des  Études  grecques, 
l.  L),  mais  la  répétition  de  l'article  n'est  pas  indispensable: 
cf.  A,  1.  7.  Au  commencement  de  la  1.  35,  l'estampage  indique 
une  lacune  d'une  douzaine  de  lettres;  j'ai  donc  reporté  à  cette 
place  la  seconde  syllabe  du  mot  yo'jpai. 

L.  36  :  Hicks  :   [$'.açjAa;£T  xàv  O-âpyJojjav  y.-X.  Le  supplément 


CUn.VE    EPIGRAI'UICAE  32' 


/ 

paraît  un  peu  trop  long;  j'ai  remplacé  o'.a9jAx;£r  par  Siarr^cwv, 
cf.  supra,  A,  1.  2/1. 

L.    37  :    Ilicks  :    [/.a\  oùOevb;  àTTScr-asE-J-rai   /.ta.,    restitution    qui 
excède  un  peu  l'étendue  de  la  lacune. 


Deuxième  décret  (C) 

["Eoo^îv  -rat  ^ouXà'.  y.a-  -wi  BjâiJ.o)'.  •   èzetor,   'Ia7£(ov  [cjj'jfvyjsvwv  y.a;  ^(/.[wv] 

4o     [Û7:ap-/6vT(i)V  tsj  Bâij.o'J  /.ai  àz]o7T£'.A[âvT(j)Jv  d/âs'.oi/a  xai  T.pzz6z[i]x'/  [t.]z[-\] 
[-àv  toXiv  xàv  èpisav'.oiJcav]  xà  Ysy^"'"';!;^-''*]  à$[/.-/;;xaTa  s;ç  auTOÙç  [uzbj 
[ÏIoBîXou  Toû  uzip'/ovTo;  \j]%o  'OXû[[X7:t-/ov  7.]al  xapay.[aÀ£7âv]TU)v  Tà[v  c5-] 
[{xov  7:p6vo'.av  TCO'.rjjaaOai  tJîç  toXioç  auTwv  y.a:  àzosTsr/.a'.  rpcç(?) 
['OX6[j.7:r/ov  7cp£a6£u-:à;  tsù;]  àKOA[o]Yi70'j;j.£vouç  -epl  [t]wv  [àoiy.-/;[j.âTwv] 
(^27  %«es  presque  entièrement  détruites.) 

73     [ J  TÔit  [o]â;4wi,  èz'.C£]i[^ja[v]T£;  xà  èz£7[TaA;j.£va  y-b  xou  (îa^iXéio;  z;t;] 

[xàjv  zoXtv,  [x]apay.aX[e30JVTi]  aù-:b[v]  y.a-  xbv  y-âp-/o[v-:a  y.oAija'.  y.al  ;j.t,  è-'.-J 

75     [xpjéTrsiv  TOÏç  uç'  auTOV  TeTaYj^ivotç  [j.-/;6£v  àsi'y.yjij.a  [-ct£lc76a'.  èv  xâ'.  yo)-] 
[pai]  xa  'laaéwv  àXXà  xcxt9ép£(j6a'.  aùxoTç  çtXavôpoi-wç  y.a\  âfzl  xwv  Vc-] 
[Y]£v/]ix£vwv  àotXY;[xâxa)v  Trpévciâv  xiva  TroirjGaaGat  07:a)[ç  Y-"'''1"] 
[x]ai  xà  oi'xata  àxoXoûôwç  xoTç  Otto  xoO  Sa^iXéwç  £rt3xaÀ£Tcr[tv,  £'!oc-] 
[x]a  oïl  xcûxwv  £7:t;A£Xr^6£'ç  siJi.oXoYv'j[j.£va  (pav£Txai  zpa-^wv  [xai] 

80     [x]£  xou  PaiTcXéwç  aîpéaet  y.at  xoîç  £t:'.7X£XXc[;.£voîç  Ot:'  aixcu  çt[Xav-] 
[ÔJpwTTOtç  •::oxi  xàv  xôXtv      iixçaviî^ôvxwv  oè  aùxwt  xol  7:p£jê£u[xa\] 
[o]xi  ô  oa[JLOi;  eiowç  'Ia7£Îç  euvs'j;  uzapyovxa;  xai  zoXet  y.al  ■::pca[tpcj-] 
[X£Voç  a'jxcTç  cuYy.axaay.cui^eiv  zivxa  xà  iXcx'  àjçiXE'.av  [y.a-] 
awxrjpiav,  7rp6x£pcv  x£  £xÙY7,av£  Ccowy.wç  ■::ox(xaY[J.a  xsl[<;] 

85     apyouat  xoTç  àTC07X£XXo[JL£voiç  u-'  ajxcj  £Z'.;j.£X£''Gai  x5;  'Ias[£o)v] 
5(wpaç  y.a6a7:£p  xal  xa^  xcîi  $à;j,0'j,  y.al  vjv  |j,va!^.cv£Jti)v  xaç  07:[ap-j 
^(oûaaç  xox'  aùxoùç  oty.£téxaxoç  O'j0£vbç  à7:os[Ta]-£rxa'.  xwv  7'j[;.»,5£-] 
pévxwv   'laaeîifft  •  ei  oé  y.a,  xoD  ciiJiou  xà^av  jzo'joàv  xctc-j;j.£vc'j  [-Epi] 
xoûxwv,  [ji.T)B£[Jitav  è-'.axpoçàv  '0X6 [^.-'.ycç  7:c'.Y)xat  àXXà  z£p['.c-] 

90     ptj  xà  Ytv6[^.£va  àB'.y.-/;sj,axa,  cy3Xcûvxo)[v]  ajxwt  xol  zpîséEUxal  cxt 
xàjx  [J.£v  çiXiav  xal  xàv  Euvo'.av  xàv  ij-âpyiu^av  auxwt  zoxl  j3a7tA[£a] 
^(XiiTTCcv  ota*uXa^£T  b  ûa[j.cç,  ■::pa;£T  ok  a  -:r£-£t7xa'.  tj'jjj.sépîvxa 
£'.'lj£'v  xoxl  xàv   'Ia7£a)v  àjsâXc'.xv.   Âtp£0£v  •  Ti;;.x7'!0£o; 
A'.îvjjb'J,  'Erty.pâxY;;  T'.;j.a':'.Tx:âx;j. 


338  llEVUE    DKS    ÉTUDES    ANCIENNES 

L.  3(j-A4  :  Pour  les  suppléments  de  ces  lignes,  cf.  Revue  des 
Études  grecques,  27,  note  i.  —  L.  ^12  :  J'écris  [IlsSiXou  -cii  uzâp- 
yîvTc;  'j]-b  'OAÛiJ.-'.yov,  au  lieu  de  toj  TeTxytAÉvou  xta.  (Revue  des 
Études  grecques,  29),  pour  mettre  ce  passage  mieux  d'accord 
avec  la  1.  74.  Le  participe  b-xpyoyi  peut  fort  bien  désigner 
l'officier  qui  exerce  en  sous-ordre  les  fonctions  d'jzar/cç. 

L.  73  :  Cf.  Revue  des  Études  grecques,  27,  note  i.  La  restitu- 
tion TW'.  [o]â;j.[w'.]  est  confirmée  par  l'estampage  En  revanche,  le 
supplément  [£Z'.o£]';[;Ja[v]-:£?  semble  un  peu  long,  et  W  qu'indique 
Hicks  n'est  pas  visible  sur  l'estampage;  peut-être  faut-il  pré- 
férer or.AwîavTEç.  —  L.  7/i  :  ajTcv,  au  lieu  de  ix'j-zi  (Hicks;  cf.  Revue 
des  Études  grecques,  29,  noie  2),  est  d'une  lecture  certaine.  — 
Vers  la  fin  de  la  ligne,  la  pierre  a  dû  souffrir  quelque  dommage 
depuis  la  revision  de  Ilicks  :  sur  l'estampage,  on  n'aperçoit 
que  peu  de  traces  du  mot  tîv,  et  le  v.t.  qui  précède  dans 
la  copie  de  l'éditeur  anglais,  demeure  tout  à  fait  invisible. 
Il  est  même  permis  de  se  demander  si  ce  dernier  mot  a  jamais 
été  gravé,  car  la  place  semble  faire  défaut  pour  l'insérer; 
peut-être  doit-on  lire  :  r.3ipT/.xKî':zx/-i  ahiv  -rbv  v.-l.  —  Après 
\i-ir/o  —,  il  y  a,  jusqu'au  bout  de  la  ligne,  place  pour  18  lettres 
environ  :  il  est  donc  loisible  d'écrire  Gzâp7c[v-:a  ■].  —  A  y.wXJs'.v 
que  j'avais  restitué  en  1899  (cf.  Revue  des  Études  grecques, 
p.  3o),  je  préfère  maintenant  /.oAâsa-.,  qui  donne  un  sens  plus 
fort.  —  Les  mots  [y.a'i  [j.r,  è-rpjize'.v  sont  dus  à  M.  Wilhelm, 
Gôtt.  gel.  Anz.,  1898,  2832;  Hicks  écrivait:  [èvji—'.v. 

L.  70-76  :  Hicks  :  [èv]  tS  'la-éwv;  la  vraie  leçon  [èv  Tît  -/wia-.]  -a 
'laiéiov,  que  j'avais  rétablie  dès  1899,  a  été  donnée  aussi  par 
M.  Van  Gelder. 

L.  78-79  :  Hicks  :  \y.]%(H)ézi  xzù-aù^^  y-\.  H  est  clair  qu'il  faut 
restituer  [s-lccTJa  ou  [vvcvxja.  L'estampage  morvtre  que  quatre 
lettres  peuvent  aisément  trouver  place  à  la  fin  de  la  1.  78. 

L.  79  :  Hicks  :  oa(t)vîTTa'..  Mais  l'examen  de  l'estampage  ne 
permet  pas  de  douter  que  Hicks  n'ait  pris  pour  la  lettre  -.  une 
fente  de  la  pierre. 

1.  \'an  Gcider  rcstiliie  :  rôv  ÛTrapy_o[vTa  iTpaxayov?]. 

2.  \an  Gcldor  a  trouve  aussi  celle  restitution. 


TABLE 

DES   INSCRIPTIONS    ETUDIEES    DANS    LES    TROIS   PREMIÈRES    SERIES    DES 

CURAE   EPIGR4PHICAE 


Bullelin  de  Correspondance  hellénique.  Revue  des  Études  anciennes. 

Ï878,  p.  G02,  n"  12 I,  p.  iG,  n"  21. 

1880,  p.  160,  n°  II I,  p.  8,  n"  4- 

1881,  p.  48o I,  p.  9,  n°  5. 

i88i,  p.  48i I,  p.  9,  n°  6. 

1881,  p.  485.       I,  p.  iG,  n°  22. 

i883,  p.  3oo  (=  Michel,  545) I,  p.  9,  n°  9. 

1887,  p.  117 I,  p.  9,  n°  7. 

1887,  p.  i45,  n"  46 I,  p.  9,  n°  8. 

1887,  p.  219  (=  Michel,  545) I,  p.  9,  n°  9. 

1889,  p.  282,  n°  2 V,  P-  209,  n"  5. 

1889,  p.  240 1,  p.  10,  n"  10. 

i88q,  p.  aSo,  n°  i3 I,  p.  11,  n°  11. 

1889,  p.  299  (=  Michel,  734  =  Sy//of/e  ^,  Go3) .    .  1,  p.  11,  n°  12. 

1890,  p.  162  (:=  Michel,  547) I,  p.  12,  n°  i3. 

1890,  p.  626 I,  p.  i3,  n"  i5. 

1898,  p.  2i3 I,  p.  i3,  n"  iG. 

1901,  p.  355,  n°  4 V,  p.  211,  n"  9. 

Revue  de  philologie,  1901,  p.  126 V,  p.  20G,  n°  2. 

1901,  p.  34,  n°  2 V,  p,  208,  n"  4- 

Haussoullier,   Éludes  sur  l'histoire  de  Milct  et  du 

Didymeion,  p.  34 V,  p.  207,  n"  3. 

Waddington,  Asie  Mineure,  n"  GG I,  p.  8,  n°  3. 

n°  407  (=  Michel,  475).  V,  p.  210,  n"  6. 
Greek  Inscriptions  in  the  Brit.  Muséum. 

n°  4o2 I,  p.  i4,  n"  17. 

n»  421  (=  Michel,  543) I,  p.  i4,  n"  18. 

n"44i  (=  Michel,  43i) V,  p.  224-228. 

Papers  of  the  American  School  at  Athens. 

I,  p.  18  {:=  Michel,  477) V,  p.  228,  n"  2. 

Corpus  inscr.  Graeciae  seplentrionalis,  I,  n"  2711    .    .  1.  p.  16,  n"  23. 
Corpus  inscr.  Insularum  maris  Aegaci. 

I,  n°  io3G  (=  Michel,  i3o4  -—  Sylloge^,  269).   .    .  I,  p.  i5,  n°  19. 

m,  n"  1073 I,  p.  i5,  n°  20. 

Corpus  inscr.  Peloponnesi,  I,  n"  558 V,  p.  210,  n"  7. 

DiTTENBEUGER,  Sylto!je',  11"  i5G  (=  Michel,  525)   .    .  V,  p.  2o5,  n°  i. 

n"  i58  (=  Alichel,  35).    .    .  III,  p.  ii8. 


23o 


TADLE    DES    CURAE    EPIGRAPHICAE 


Revue  des  Études  anciennes. 

DiTTENBERGER,  Sylloge^,  n°  279  (=  Michel,  5i).   .   .  I,  p.  7,  n°  i. 

n"  2^7  (=  Michel,  27).    .    .  III,  p.  ii5. 

n°  295  (=:  Michel,  291)   .    .  V,  p.  aïo,  n°  8. 

n"  3o3  (=  Michel,  325)  .   .  III,  p.  i3o,  note  i. 

n»  33o III,  p-  ii5. 

n»6A3 m,  p.  116. 

n°  790  (=  Michel,  8^2)  .   .  III,  p.  117. 

Fraenrel,  Inschriften  von  Pergamon,  I,  n°  i63  ...  I,  p.  7,  n»  2. 

Kern,  Inschriften  von  Magnesia,  n°  i5  a III,  p.  120. 

n°  i5  6 III,  p.  121. 

n"  19 III,  p.  121. 

n°  22 III,  p,  122. 

n"  28 III,  p.  122. 

n°  37 III,  p.  122. 

n°  39 III,  p.  122. 

n°  4i III,  P-  122. 

n°  43 III,  p.  123. 

n°  44 m,  p.  123. 

n°46(=Sy//o3e^,  269)  III,  p.  i23. 

n"  49 V,  p.  2i3. 

n"  5o V,  p.  21 3. 

n°  56 III,  p.  124. 

n°  58 V,  p.  214. 

n°  59  6 V,  p,  2i4. 

n°  61 III,  p.  125. 

n°  62 III,  p.  125. 

n"  63 III,  p.  126. 

n°  72  ......    .  V,  p.  21 5. 

n°  73  a V,  p.  216. 

n°  78 V,  p.  216. 

n"  80 III,  p.  126. 

n°  83 III,  p.  127, 

n°85 m,  p.  128;  V,  p.  218. 

n°  86 III,  p.  129. 

n°  90 V,  p.  218. 

n°  92  a;  6 V,  p.  219. 

n"  93  a  {^Sylloge^,  928)  V,  p.  221. 

n"  94 V,  p.  221. 

n°  97 III>  P-  129;  V,  p.  221. 

n°  100  b  (=Sylloge^,  5i2)  III,  p.  129. 

n"  loi III,  p.  129. 

n"  io3 III,  p.  i3o;  V,  p.  222. 

n"  io4 V,  p.  223. 

Maurice  HOLLEAUX. 


INSCRIPTIONS  D'ÉRYTHRÉES 


1.  Rythri.  —  Marbre.  Hauteur:  o^Si  ;  largeur,  en  bas:  o"'52, 
en  haut:  o^/io;  épaisseur,  o""!!.  —  En  ma  possession. 

AnoAAOAoToinAPMENoNToiXAIPE 
EAoZENT/MKo|N/\IT/\NlJ^NriNEnElAHT/\NOEnPoAo 
KoYNTriNENolIAnoAAOAoToinAPMENoNToIYnoAE 
AoinENTAXloNKAA/\lAEXoNE2TINnPoNoHOHNAITH2KH 
AEIAIAYToYAEAoXOAITolIimiNITEOAN/MAlAYToN 
XPYlniITEOANniKAlAnANTHIAIEniTHNEKOoPANAY 
ToYTHlAEEniMEAEIAIToYITEOANoYKAlKATA 
2KEYH2nPoNolH0HNAIT0NBAIIAEAAloNY2loNAN 
0E/\2EnEIAHTHNEIZTAYTAAAnANHNEnHrrEA 
TAlAYTolEKT/^NlAlnNnolHZEIOAi 

'AtcoXXoSoxoç  IlapixévovTOç  X'^P^- 
"ESo^ev  xôJt  xotvôit  TÛv   'Iwvwv"  kTzv.^r,  xwv  ôewpooo- 
y.ouvTwv  èv  oTç   'AttoXXôSîxoç  IlappiÉvovTOç  bizo'ké- 
XoiTcev  zôr/io^,  xaXwç  S'  ïy^o^  èaTtv  xpovoY;6f5vai  zf,q  xyj- 
5  âei'aç  aÙTOu,  osBo^Oat  toTç    Iwjtv'  axetpavwjai  aÙTÔv 

^pujw'.  a-T£(pàva)i  xal  aTravc^aat  èirl  ty;v  èy.çopàv  au-  ; 

Tou'  ty}?  Si  èziixeXsi'aç  toîi  axeçâvoy  y.al  /.axa- 
axeuYj^  xpovo<t>Y;6Y5va'.  xov  ^x7ÙAx  Atovûa'.^v   'Av- 
ôéwi;,  STreiS-/]  xy;v  elç  Tauxa  oa7:âvr]v  kizrffyt)- 
10  xai  aùxoç  è/.  xwv  loi'wv  xcr^jejôa'.. 

Traduction  : 

Apollodote,  fils  de  Parménon,  salut! 
Décret  de  la  Confédération  des  Ioniens  :  attendu  qu'Apollo- 
dotos,   fils   de   Parménon,   l'un   des  théorodoques,   vient    de 


333  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

mourir  subitement,  et  qu'il  y  a  lieu  de  prendre  une  décision 
au  sujet  de  ses  funérailles;  plaise  aux  Ioniens  :  que  le  défunt 
soit  couronné  d'une  couronne  d'or;  que  tous  se  rendent  à 
son  enterrement;  et  que  le  roi  Dionysios,  fils  d'Antheus, 
s'occupe  de  la  confection  de  la  couronne,  vu  qu'il  a  promis 
de  prendre  celte  dépense  à  sa  charge. 

L.  3- '4.  —  Pour  les  ôew^isBoy.cuvTcc,  voir  notamment  Otto  Kern, 
Inschr.  von  Magnesia,  n°  5o,  1.  5o-5i  '. 

L.  8.  —  Sur  le  ^xzCkv'jz,  cf.  le  commentaire  de  Th.  Reinach 
dans  le  BCIL,  t.  XVII,  1898,  p.  87. 

2.  Rythri^,  —  Base  circulaire  de  marbre  blanc.  Hauteur: 
i'"25;  diamètre:  o^/jS.  Brisée  en  deux. 

O  A  H  M  O  2  'O   Sf;iJ.c; 

PPAZIPPON  npâ^i::zov 

KAAAIKPAToYI  KaAA-./.pxTsu; 

NIKHIANTA  v'.y.vrna 

PAIAA2AOAIXON  5     Tca-oaç  osXr/cv 

AAEZANAPEIA  'AXcçâvSpe-.a. 

AHMOKPATHIAEONTIAOIEPOIH2EN 

3.  Rythri.  —  Église  Zoodokhos  Pighi,  de  construction  ré- 
cente. Marbre  bleuâtre,  servant  de  piédestal  à  une  colonne  du 
narlhex. —  Largeur:  i  mètre;  hauteur:  o^ôô;  épaisseur:  o'"3o. 

o  A  H  M  o  2  '0  ctJii.o; 

OIA/^NAEKATOAi^PoY  «PîXwva  'ExaToBwpou 

APETH2ENEKENKAIEYNOI  àpsTriç  hty.v»  y.x\  sivoî- 

A  2  T  H  2  E  I  2  E  A  Y  T  O  N  aç  xf^ç  ei;  stjtov. 

[i.  Dans  le  n"  49  (Décret  de  Délos),  1.  9- 10,  je  ne  doute  guère  qu'il  ne  faille 
resliluer:  y.a/ÉjTa'.  Se  [a-Jj^oùç  xai  im  Çé[vta  tôvJ  OLîwpoôoxTJffovTa  et;  -]h  Tcp-jTaveîov. 
Cf.  fiev.  Et.  anc,  t.  V,  igoS,  p.  21 3.     M.  H.] 

2.  Celle  inscription,  ainsi  que  les  deux  suivantes,  est  publiée  d'après  les  copies  de 
M.  Spyridioii  Soliropoulo,  de  Ueiz-Dérc. 


INSCRIPTIONS    d'ÉUTTIIRÉES  333 

4.  Rythri.  —  Plaque   de   marbre.    Lettres   ornées   d'apices; 
l'c  et  le  c  des  trois  premières  lignes  sont  lunaires. 

N£'./{a  Nî'./.-:- 


5.  Rythri,   chez  Dimitri  N.    Kanakari.  —  Marbre   noirâtre. 

Longueur:  o"'28;  hauteur:  o"'/i7,  épaisseur:  o"'o8. 

A  N  A  P  I  K  O  C  'Avop'./i; 

M  O  N  I  M  O  Y  Mcv>.:j 

X  A  I  P  E  y,x^.r-' 

A  P  E  T  H  'Apsro 

AnOAAnNIOY  'AttoUo)  vîoj 

X  A  I  P  E  y,T.9t. 

nAPAMONIC  riapa;;.cv\ç 

AnOAAnNIOY  'ÀTroUwvtsj 

X  P  H  C  T  H  7,?T;î-r5 

X  A  I  P  E  X^^P- 


Aristote  FONTRIER. 


Smyrne,  septembre  igoa. 


EURIPIDE   ET   LES   FEMMES' 


Dans  un  précédent  article,  pour  expliquer  les  idées  souvent 
contradictoires  qu'Euripide  avait  sur  les  femmes,  j'ai  très  rapi- 
dement esquissé  la  vie  que  menaient  ses  contemporaines  dans 
la  société  attique.  Car  ce  poète  est  si  obsédé  de  la  réalité  pré- 
sente, que  partout  elle  se  fait  jour  dans  ses  drames.  En  créant 
ses  personnages,  il  essaie  moins  de  faire  revivre  le  passé  que 
de  copier  librement  les  mœurs  et  les  caractères  qu'il  a  sous  les 
yeux.  S'il  prend  dans  les  poètes  antérieurs  le  canevas  de  ses 
pièces,  il  le  brode  à  sa  manière,  qui  n'a  rien  d'antique.  Eschyle 
et  Sophocle  ont  d'ailleurs  fait  comme  lui,  mais  autrement. 
Euripide  a  été  plus  audacieux.  Si  nous  ne  sentons  pas  du  pre- 
mier coup  comme  il  a  renouvelé  les  personnages  des  légendes, 
c'est  qu'après  tant  d'années  ce  qui  était  très  jeune  en  son  temps 
est  devenu  très  vieux  dans  le  nôtre.  Plus  on  est  éloigné  de  l'ho- 
rizon, plus  les  objets  qui  en  sont  voisins  tendent  à  se  rappro- 
cher et  à  se  confondre.  Il  en  est  de  même  du  passé  très- lointain 
où  nos  yeux  discernent  à  peine  un  écart  de  plusieurs  siècles. 

Les  femmes,  on  l'a  vu,  jouaient  donc  dans  la  société  attique 
un  rôle  à  peu  près  nul.  Les  hommes  prétendaient  ne  pas  s'oc- 
cuper d'elles.  Leurs  maris  les  négligeaient.  Ainsi  délaissée, 
l'Athénienne  cherchait  quelquefois  des  consolations  ailleurs. 
Hermione  se  fait  enlever  parOreste»,  Phèdre  s'éprend  d'un  dou- 
loureux amour  pour  Hippolyte,  Glytemnestre  se  donne  à 
Egistiic^.  Dans  les  pièces  perdues,  il  semble  aussi  qu'il  y  avait 
des  femmes  coupables  dadultere,  dans  Pelée,  Slhénébée  et 
Thyeste.  Car  l'amour  rend  folles  les  femmes.  Il  est  pour  elles 
une  maladie  irrésistible.  Quand  il  s'est  emparé  de  leur  ame,  il 
la  possède  entière^.  On  sait  l'importance  qu'Euripide  a  donnée 
à  l'amour  dans  son  théâtre.  Il  a  quelquefois  cherché  l'intérêt 

1.  Voir  lievue  des  Éludes  anciennes,  t.  V,  igoS,  p.  loi  -  iig. 

2.  Andromaquc. 

3.  Electre. 

'(.  Hippolyte,  f)'(3  sq.  —  Electre,  io35  scj.  —  Troyennes,  loôg. 


t'IRlPlDË    ET    LES    FEMMES  235 

de  ses  drames  dans  l'élude  seule  d'une  ame  qui  en  soufTre. 
Mais  n'est-il  pas  remarquable  que  cette  passion,  il  la  place 
toujours  dans  le  cœur  de  la  femme,  jamais  dans  celui  de 
l'homme?  Sans  qu'il  y  ait  songé,  il  nous  fournit  par  cette  sin- 
gularité une  excuse  très  forte  de  l'inconduitc  de  ses  contem- 
poraines.  Les  hommes,  chez  lui,  sont  inaccessibles  à  l'amour, 
parce  qu'ils  n'y  font  aucune  attention.  Leur  inconstance  ne  s'y 
arrête  pas.  Ils  ont  trop  de  distractions  pour  se  laisser  prendre. 
Cela  est  si  vrai  que  toute  l'adresse  de  Racine  n'a  pu  faire 
encore  accepter  à  ceux  qui  ont  quelque  notion  des  mœurs 
antiques  sa  conception  d'un  Achille  amoureux.  Les  deux  mots 
jurent  d'être  accouplés. 

Au  contraire,  les  héroïnes  d'Euripide  sont  souvent  torturées 
par  tous  les  tourments  de  la  passion.  C'est  qu'au  v"  siècle  les 
Athéniennes  vivaient  dans  une  solitude  qui  leur  était  dange- 
reuse. Il  n'est  pas  bon  d'isoler  les  femmes.  Aucune  barrière 
n'arrête  leurs  pensées.  Ce  sont  même  les  entraves  qui  leur 
donnent  le  désir  de  s'affranchir.  Et  ce  désir  devient  irrésis- 
tible si  celui  auquel  elles  appartiennent  ne  les  aime  pas  et  les 
abandonne.  Car  si  le  mari  oublie  le  lit  conjugal,  elles  veulent 
suivre  son  exemple,  et  cherchent  ailleurs  un  amant.  Pour 
Hermione,  Phèdre  et  Clytemnestre,  c'est  bien  ainsi  que  les 
choses  se  sont  passées.  Toutes  trois  ont  des  époux  si  négli- 
gents qu'ils  semblent  s'attirer  volontairement  leur  infortune. 
L'infidélité,  dont  on  s'indigne  tant  quand  il  s'agit  de  la  femme, 
n'a  jamais  cependant  été  très  rare,  peut-être  parce  que  la 
monogamie,  que  les  hommes  ne  trouvent  guère  naturelle  pour 
eux-mêmes  et  qu'ils  ne  pratiquaient  en  aucune  façon  autrefois, 
l'est  aussi  peu  pour  celle  qui  vit  auprès  d'eux.  Aujourd'hui  la 
vie  régulière  et  décente  que  s'efforcent  de  mener  ceux  que  le 
mariage  a  unis,  n'est  possible  que  s'il  existe  un  accord  parfait 
au  foyer.  Mais,  dans  l'Antiquité,  cet  accord,  qui  doit  s'étendre 
du  cœur  à  l'esprit,  n'était  jamais  complet.  Et  pourquoi  la 
femme  aurait-elle  été  fidèle  si  l'homme  ne  l'était  pas.^  Leurs 
droits  ne  sont-ils  pas  égaux?  Euripide  ne  le  reconnaît- il  pas 
expressément'?  J'imagine  que    la    femme   d'Euphilétos,   qui 

1.  Andromaque^  672  sqq.  Je  ne  vois  pas  pourquoi  on  a  suspecte  ces  vers. 


336  HEVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

trompe  son  mari  sans  avoir  à  se  plaindre  de  lui,  était  une  vicieuse 
ou  une  inconsciente  i.  Son  cas  devait  être  assez  rare.  Ailleurs,  le 
plus  souvent,  l'homme  commençait;  la  femme,  par  dépit,  par 
dégoût,  par  ennui,  ne  faisait  que  suivre.  Et  même  il  faut  dire,  ce 
qui  est  bien  en  sa  faveur,  qu'il  ne  paraît  pas  qu'elle  ait  été  cou- 
pable plus  souvent  que  de  nos  jours.  Gomme  elle  était  certaine- 
ment moins  heureuse,  il  est  juste  de  lui  tenir  compte  de  sa  réserve. 
Pour  prévenir  ses  infidélités,  Euripide  a  une  foule  de 
moyens  qu'il  ci*oit  sans  doute  infaillibles,  et  qui  ont  le  tort  de 
nous  rappeler  ceux  qu'emploient  certains  personnages  de 
Molière,  Sganarclle  et  Arnolphe.  Car  c'est  bien  à  ces  lourdauds 
têtus  et  fermés  que  ressemble  ici  le  poète  grec,  dont  l'esprit  est 
ordinairement  si  délié,  si  fluide,  si  dégagé  de  tous  les  préjugés 
de  son  temps.  11  veut,  comme  eux,  qu'on  enferme  les  femmes 
pour  s'assurer  de  leur  fidélité,  qu'on  ne  mette  auprès  d'elles 
que  des  servantes  muettes^  qui  ne  puissent  favoriser  l'incon- 
duite  de  leur  maîtresses,  que  celle-ci  ne  reçoive  aucune  amie 
qui  lui  donne  de  mauvais  conseils 3,  qu'elle  vive  dans  Figno- 
rance  et  dans  la  crainte.  Mais  Agnès  et  Isabelle  nous  ont 
édifiés  sur  l'efficacité  de  ces  précautions.  Et  si  nous  savons  par 
Lysias  que  des  servantes  délurées  jouaient  quelquefois  à 
Athènes  un  rôle  détestable,  il  est  bien  certain  que,  sans  leur 
aide,  les  femmes  dont  elles  facilitaient  les  désordres  n'étaient 
pas  embarrassées  pour  trouver  l'occasion  de  mal  agir.  Faut-il 
admettre,  d'autre  part,  que  des  serviteurs  inintelligents  soient 
préférables  aux  autres.^  Molière,  qui  a  placé  dans  la  maison  d'Ar- 
nolphe,  AUain  et  Géorgette,  ces  pitoyables  gardiens  de  la  vertu 
d'Agnès,  se  charge  lui-même  de  nous  répondre.  Car  la  femme 
qui  est  honnête  n'a  pas  besoin  d'être  surveillée.  Celle  qui  est  sage 
ne  se  laisse  pas  corrompre.  C'est  Euripide  qui,  par  une  contra- 
diction flagrante,  nous  l'atteste'».  Il  avait  donc  observé  que 

...  les  soins  défiants,  les  verrous  et  les  grilles 
Ne  font  pas  la  vertu  des  femmes  ni  des  filles 5. 

I.  Lysias,  .Sur  le  meurtre  d'Eraloslhvne. 

a.  Hippolyle,  0^5  sqq.;  cf.  Ino,  fraj,Mn.    410. 

3.  Andromaque,  gay  sqq.,  9'iG  scjq. 

4.  Bacchantes,  3i5  sq(]. 

5.  L'École  des  maris,  aclu  I,  scène  11. 


EURIPIDE    ET    LES    FEMMES  287 

S'il  en  est  ainsi,  pourquoi  joue-t-il  avec  nous  ce  double  jeu 
cl  nous  recommande- t-il  de  prendre  des  mesures  dont  il 
reconnaît  lui-même  l'inutilité?  C'est  qu'il  y  a  deux  hommes 
en  lui  :  un  observateur  et  un  poète.  Le  premier  nous  redit  les 
plaintes  de  ses  contemporains.  Il  partage  leur  mécontentement 
et  leurs  soupçons  à  l'égard  des  femmes.  Avec  eux  il  se  fait 
une  âme  étroite.  Mais  souvent  le  poète  se  révolte  contre  ces 
petitesses  et  ces  duretés.  11  a  le  cœur  généreux.  .11  se  plaît 
à  reconnaître  dans  celles  dont  il  médisait  tout  à  l'heure  des 
qualités,  des  vertus.  Même  s'il  en  était  besoin,  il  leur  prêterait 
celles  de  son  rêve.  Une  lutte  continuelle  se  livre  en  lui. 
Souvent  il  les  critique,  parce  qu'il  prête  attention  à  ce  que 
disent  les  Athéniens.  Quand  il  les  exalte,  il  ferme  l'oreille  aux 
bruits  du  dehors,  pour  écouter  sa  voix  intérieure.  Et  quelque- 
fois aussi  il  cède  simultanément  à  l'une  et  à  l'autre  impulsion 
opposée.  Car  il  y  a  dans  son.  théâtre  des  types  de  femmes 
entièrement  idéalisés,  d'autres  qui  ne  le  sont  en  aucune  façon, 
d'autres,  enfin,  où  la  simplicité  de  la  nature  est  à  peine  altérée. 

D'ailleurs,  il  nous  a  fait  plusieurs  fois  des  confidences.  Il 
nous  a  dit  comme  il  concevait  l'épouse  parfaite,  celle  qui 
mérite  pli>s  qu'une  autre  d'être  la  femme  de  l'homme.  Réunis- 
sons les  traits  épars  du  portrait  qu'il  a  tracé  d'elle'.  Il  ne 
demande  pas  qu'elle  soit  belle  et  encore  moins  qu'elle  soit 
vraiment  intelligente.  Il  détesterait  même  qu'elle  eût  de  l'es- 
prit et  qu'elle  sût  raisonner.  D'abord  il  veut  qu'elle  soit  chaste, 
qu'elle  reste  chez  elle  et  ne  sorte  point,  qu'elle  ne  perde  pas 
son  temps  à  des  bavardages  frivoles,  que  les  aspirations  hon- 
nêtes de  son  cœur  lui  suffisent,  surtout  qu'elle  soit  en  profond 
accord  de  pensée  avec  son  mari,  et,  ce  qui  suppose  peut-être 
plus  de  véritable  intelligence  qu'il  ne  semble  le  croire,  qu'elle 
sache,  quand  il  le  faut,  lui  céder  ou  lui  résister,  sans  risque  de 
brouille.  Elle  doit  l'aimer  si  profondément  qu'elle  n'aperçoive 
pas  ses  défauts.  S'il  est  laid,  il  doit  lui  paraître  beau.  S'il  parle 
mal,  elle  doit  trouver  qu'il  parle  bien. 

1.  Troyennes,  645  sqq. —  Incert.  fab.  fragm.,  909. —  Hippolyte,  638  sqq.  No  pas 
oublier  qu'Hippolyte  est,  dans  ce  dernier  passage,  très  monté  contre  les  femmes  et 
qu'il  exagère  un  peu  ses  déclarations. 

Pev.  Et.  anc.  17 


238  nEVUE    UES    ÊrtDES    AiNClliKNES 

A  part  le  dernier  trait,  qui  est  essentiellement  grec,  —  car 
on  ne  conçoit  pas  un  couple  athénien  sans  un  époux  loquace, 
et  Ischomaque,  qui  parle  tant  devant  sa  jeune  femme,  serait 
cruellement  mortifié  si  elle  ne  l'écoutait  pas  avec  l'attention 
soutenue  que  l'on  sait,  —  ce  profil  de  femme,  que  le  poète  a 
pris  soin  d'illuminer  d'un  reflet  d'amour,  sil  manque  pour 
nous  de  la  séduction  du  sourire  et  de  l'esprit,  nous  cause, 
cependant,  une  impression  de  gravité  réfléchie,  qui  n'est  pas 
sans  douceur.  C'est  bien  ainsi  que  les  gens  sérieux  de  ce  temps 
concevaient  la  femme,  l'épouse,  la  mère.  A  vrai  dire,  je  ne 
crois  pas  que  nous  pensions  aujourd'hui  comme  eux.  Si  nous 
faisons  bon  marché  de  la  beauté,  parce  qu'elle  est  devenue  de 
plus  en  plus  rare  et  que  nous  n'avons  pas  le  droit  d'être  exi- 
geants nous-mêmes,  nous  voulons,  en  revanche,  qu'une 
femme  soit  instruite  et  intelligente.  Nous  faisons  d'elle  la  con- 
fidente de  notre  pensée,  ou  du  moins  nous  le  tentons.  Racine 
était  moins  difficile.  C'est  bien  du  type  de  femme  dont  son 
maître  avait  parlé,  qu'il  s'est  contenté.  Et,  après  avoir  créé 
Andromaque,  Monime,  Bérénice,  il  avait  le  droit  d'être  diffi- 
cile. On  ne  nous  dit  pas,  cependant,  qu'il  ait  jamais  eu  un 
regret. 

L'idéal  d'Euripide,  qui  paraîtrait  aujourd'hui  décoloré,  s'ins- 
pire donc  de  la  réalité  antique  et  cherche  à  s'en  accommoder. 
C'est  un  idéal  prudent,  réservé,  pratique.  Celui  qui  le  con- 
çoit semble  ne  pas  oser  beaucoup  demander,  de  peur  de  ne  pas 
tout  obtenir.  Il  ne  reste  exigeant  que  sur  un  point:  il  veut 
que  l'affection  de  l'épouse  soit  absolue.  Mais  l'amour  au  degré 
qu'il  fixe  est  à  peu  près  irréalisable,  car  il  doit  avoir  l'aveugle- 
ment de  la  passion  et  une, durée  que  celle-ci  n'atteint  pas. 
Ainsi,  même  en  consentant  une  fois  à  penser  comme  nous  et 
à  s'abaisser  à  notre  niveau,  le  poète  ne  peut  diminuer  l'élan 
de  son  désir,  qui  ressemble  trop  à  une  chimère,  pour  que  nous 
nous  risquions  jamais  à  la  poursuivre.  Il  est  vrai  que,  même 
dans  ce  qu'elle  conserve  d'absolu,  la  prétention  d'Euripide 
reste  grecque,  c'est  à  dire  un  peu  égoïste:  car,  s'il  demande 
beaucoup,  il  ne  promet  rien.  El  même  il  ne  paraît  souliaiter 
au  mari  d'être  aimé,  que  parce  qu'il  lui  sait  des  défauts  incor- 


ELIUPIDE    ET    LES    FEMMES  33f) 

rigibles,  et  qu'il  voudrait  bien,  cependant,  que  la  paix  du 
foyer  n'en  fût  pas  troublée.  La  femme  doit  donc  prendre 
l'homme  tel  qu'il  est,  sans  espérer  qu'il  s'amende.  L'époux,  de 
son  côté,  est  si  éloigné  de  concevoir  un  amour  désintéressé, 
que,  sans  l'accepter  pour  lui-même,  s'il  l'impose  à  d'autres, 
c'est  par  un  calcul  dont  il  ne  rougit  pas.  Ainsi  pense  Admète. 
Il  laisse  sa  femme  sacrifier  sa  vie  pour  prolonger  la  sienne.  Et 
s'il  se  désole  de  sa  mort,  il  n'a  pas  la  générosité  de  la  prévenir. 
A  côté  de  cette  conception  de  l'amour  conjugal,  au-dessus 
de  laquelle  l'Antiquité  a  toujours  eu  de  la  peine  à  s'élever,  en 
voici  une  autre  dont  l'humilité  a  quelque  chose  de  servile  qui 
nous  répugne  :  car  je  ne  crois  pas  qu'Andromaque  soit  une 
Orientale,  une  femme  de  harem'.  Les  mœurs  étrangères  sont 
totalement  inconnues  à  l'auteur  des  Phéniciennes.  C'est  une 
Grecque  véritable  2,  une  sœur  malheureuse  d'Alceste,  dont  elle 
n'a  plus  les  vingt  ans  ni  la  beauté.  Le  mari  que  la  légende  lui 
donne,  cet  Hector,  que  Gypris  entraînait  à  toutes  les  faiblesses, 
ressemble  à  nombre  d'Athéniens,  contemporains  d'Euripide, 
ses  amis,  hommes  de  mœurs  faciles,  inconstants,  légers.  Sa 
femme  l'accueillait  toujours  avec  un  sourire.  Elle  était  indul- 
gente à  ses  fautes.  Elle  les  connaissait,  elle  les  excusait,  elle 
les  acceptait  même.  S'il  manquait  de  dignité  dans  sa  vie,  elle 
en  manquait  dans  son  affection.  Les  enfants  de  son  mari,  qui 
n'étaient  pas  les  siens,  elle  les  hébergeait  tendrement.  Même 
elle  ne  refusait  pas  de  leur  donner  son  lait-^.  Ce  dernier  trait 
nous  semble  excessif.  Qu'on  le  lise  aujourd'hui  devant  un 
groupe  de  femmes,  toutes,  sursautant  révoltées,  s'écrieront 
qu'à  ce  prix  l'amour  d'Hector  coûtait  un  peu  cher.  Et  elles 
auront  bien  raison.  Voilà,  cependant,  à  quelle  déchéance  abou- 
tissait pour  la  femme  le  dérèglement  de  l'homme,  ses  mœurs 
mauvaises,  son  bon  plaisir,  si  celle  qu'il  avait  prise,  être  de 
douceur  et  de  bonté,  n'avait  pas  assez  de  force  pour  briser  son 
humiliante  servitude. 

J.  Decharme,  op.  cit.,  p.  167. 

3.  Ce  qui  le  fait  croire,  c'est  qu'Euripide  lui  oppose  Hermionc.  Ici  la  natilrc  de  la 
femme  riche,  fière  de  sa  famille  et  de  sa  dot,  est  si  accusée  qu'il  ne  subsiste  plus  rien 
de  la  légende.  Si  Hermione  est  visiblement  une  bourgeoise  bouffie  d'orgueil,  il  faut 
bien  qu'Andromaque  soit  un  type  véritable  d'épouse. 

3.   Andromaqne,  22'i  sq. 


a40  REVUK    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

Mais  c'est  le  propre  des  poètes  de  se  soustraire  à  la  réalité 
attristante,  et  d'imaginer  des  êtres  plus  beaux  que  nos  yeux  ne 
les  voient.  Suivons  donc  Euripide  dans  ses  rêves  et  laissons- 
nous  emporter  par  ses  coups  d'aile.  Son  théâtre  nous  offre 
quelques  jeunes  filles  qui  sont  admirables.  Arrêtons-nous  un 
instant  devant  elles.  Nous  laisserons  celles  que  le  temps  a 
mutilées  et  dont  il  ne  reste  que  des  débris. 

Voici  d'abord  Macarie,  cette  fille  généreuse  d'Héraklès  et  de 
Déjanire.  Dès  qu'elle  apprend  que,  pour  assurer  la  victoire 
à  Démophon,  roi  d'Athènes,  et  le  salut  à  ses  frères  et  à  ses 
sœurs,  les  Héraclides,  il  faut  qu'une  vierge  de  sang  noble  se 
sacrifie,  elle  s'offre  pour  victime  et  marche  librement  à  la 
mort,  sans  même  reprocher  aux  dieux  leurs  sanguinaires 
exigences'.  Il  faut  lui  savoir  gré  de  cette  réserve  que  n'ont  pas 
tous  les  personnages  d'Euripide,  car  elle  est  dans  l'âge  de 
l'hymen  et  la  mort  devrait  lui  paraître  cruelle.  Au  moment  de 
l'adieu  suprême,  sans  faiblesse,  elle  quitte  lolaos,  Alcmène  et 
ses  frères  éplorés.  Elle  ne  leur  demande  qu'un  tombeau  qui 
lui  tiendra  lieu  d'enfants  et  remplacera  pour  elle  sa  virginité 
qu'on  immole. 

Qu'on  ne  prétende  pas  que  son  sang-froid  est  surhumain.et 
que  le  sacrifice  qu'elle  fait  ne  semble  pas  lui  coûter  assez. 
Sans  doute,  elle  meurt,  sans  dire  l'adieu  accoutumé  au  soleil 
de  son  pays.  Mais  n'a-t-elle  pas  peur  de  faiblir?  Sur  le  point 
de  fermer  les  yeux  à  la  lumière,  si  elle  en  disait  la  douceur  et 
les  caresses,  serait-elle  assez  sûre  d'elle  pour  ne  pas  éclater  en 
sanglots.^  Macarie  est  une  vierge  désespérée  de  la  vie,  qui  se 
plonge  dans  la  mort  avec  un  élan  farouche.  Elle  souhaite  d'y 
trouver  l'anéantissement  total.  Malheureuse  sur  la  terre,  elle 
compte  ne  pas  retrouver  ailleurs  une  pareille  souffrance  s.  Là 
est  le  secret  de  son  attitude.  Elle  s'avance  vers  le  sacrifice  les 
yeux  fixes.  Son  beau  visage  ne  change  pas.  Ses  yeux  sont  secs. 
Mais,  comme  elle  est  femme  et  qu'elle  se  défie  de  ses  forces, 
elle  a  soin  de  ne  pas  parler  de  ce  qui  pourrait  lui  tirer  des 
larmes.  Ainsi  dans  un  effort  suprême  de  volonté,  devant  le 

I.  Héraclides,  k^/h  sqq. 

3.  Ihid.,  59.3  sqq.  C'est  sur  cette  déclaration  finale  qu'elle  quitte  le  théâtre. 


EURIPIDE    ET    LES    FEMMES  24 1 

gouffre  où  elle  se  précipite,  elle  nous  cache  l'horrible  révolte 
de  sa  jeunesse,  au  point  de  nous  paraître  impassible. 

Macarie  ne  fait  que  traverser  l'action  d'une  pièce  languis- 
sante. Si  les  personnages  qui  l'entourent  sont  un  instant 
éclairés  du  reflet  de  sa  beauté,  dès  qu'elle  disparaît,  la  lumière 
diminue  sur  la  scène  et  l'intérêt  décroît.  Polyxène  est  une 
création  plus  achevée.  Nous  ne  la  voyons  pourtant  que  pen- 
dant les  moments  assez  courts  qui  s'écoulent  entre  l'arrêt  de 
niort  que  les  Achéens  ont  prononcé  contre  elle  et  l'exécution 
de  cet  arrêt.  Mais  ces  moments  sont  inoubliables. 

Elle  est  la  fille  de  la  douloureuse  Hécube,  qui  a  uni  dans 
une  seule  vie  toutes  les  extrémités  des  choses  humaines, 
puisqu'après  avoir  été  reine  de  Troie,  elle  est  devenue  l'esclave 
d'Agamemnoni.  Aussi,  quand  la  jeune  fille  apprend  qu'elle  va 
être  sacrifiée  aux  mânes  d'Achille,  ce  n'est  pas^sur  elle-même 
qu'elle  gémit,  mais  sur  sa  mère,  car  la  vie,  elle  ne  peut  la 
regretter,  et  la  mort  lui  paraît  désirable.  Elle  prend  soin  de 
nous  expliquer  pourquoi  elle  pense  de  la  sortes.  Polyxène  est 
la  dernière  fille  de  Priam,  la  plus  belle  peut-être  et  la  plus 
infortunée.  Puisqu'elle  est  tombée  dans  l'esclavage,  elle  rejette 
une  existence  qui  lui  est  devenue  odieuse.  Tous  les  espoirs 
étaient  permis  à  sa  jeunesse.  Elle  était  la  fiancée  glorieuse  et 
désirée.  Parmi  les  femmes  de  l'Ida,  elle  était  reine.  On  l'admi- 
rait entre  toutes  les  vierges  d'Asie.  Elle  était  enfin  l'égale  des 
déesses,  sauf  sur  un  point  :  celles-ci  seules  sont  immortelles. 
Maintenant  que  sa  patrie  est  anéantie,  que  son  père  a  suc- 
combé, qu'une  vie  d'opprobre  lui  est  réservée,  comme  à  toutes 
les  Troyennes,  qu'elle  appartiendra  au  maître  qui  l'achètera, 
qu'il  lui  faudra  s'abaisser  à  toutes  les  besognes  serviles,  elle 
a  hâte  de  mourir,  car  un  esclave,  acheté  au  hasard,  pourrait 
souiller  un  jour  celle  qui  fut  destinée  à  des  rois 3.  Elle  réserve 
pour  la  fin  le  trait  qui  est  le  plus  fort.  L'idée  seule  de  cette 
opprobre  est  insupportable  à  Polyxène.  Elle  parle  sans  fausse 
pudeur  d'une  chose  qu'elle  est  bien  décidée  à  ne  pas  subir. 

I.  Hécube,  53  sqq. 
a.   Ibid.,  3ltç)  sqq. 
3.   Ibid.,  3G5  sq. 


2^2  UEVLE    DES    ÉlUUES    ANCIENNES 

Pour  nous  faire  comprendre  leurs  répugnances  les  plus 
secrètes,  les  jeunes  filles  sont  obligées,  au  théâtre,  d'exprimer 
tout  haut  ce  qu'elles  se  murmureraient  à  peine  tout  bas. 

La  mort  de  son  héroïne  a  inspiré  à  Euripide  une  des  plus 
belles  descriptions  qu'il  ait  faites.  On  croirait  volontiers  qu'il 
a  vu  la  jeune  vierge  tomber  sous  l'épée  du  sacrificateur,  si 
l'on  ne  savait,  pour  la  féliciter,  que  la  Grèce  du  V  siècle  n'im- 
molait plus  sur  ses  autels  de  victimes  humaines.  Cette  descrip- 
tion est  précise  et  même  un  peu  cruelle  à  cause  de  sa  précision 
même.  De  l'horreur  du  tableau,  où  le  sang  met  une  tache 
douloureuse,  du  corps  de  l'infortunée  qui  se  dresse  au  haut 
d'un  tertre'  et  se  dessine  nettement  dans  la  lumière,  nous 
voudrions  presque  ne  pas  apercevoir  certains  détails  qui  nous 
font  mal  :  «  Polyxène,  à  l'ordre  d'Agamemnon,  saisit  son 
péplos  et,  le  déchirant  du  haut  de  l'épaule  jusqu'au  ventre  et 
jusqu'au  nombril,  elle  met  à  nu  ses  seins,  sa  poitrine,  sa 
beauté  de  statue.  Puis  elle  fléchit  le  genou  et  prononce  ces 
paroles  :  «  Voilà  ma  poitrine,  jeune  homme,  si  tu  veux  la 
»  frapper,  frappe.  Aimes-tu  mieux  m'égorger?  voilà  ma  gorge, 
»  elle  est  prête.  »  Et  Néoptolème,  ému  de  pitié,  voulant  et  ne 
voulant  pas,  tranche  avec  son  glaive  le  passage  de  l'air.  Un 
flot  de  sang  jaillit.  Même  en  mourant,  la  vierge  prend  bien 
soin  encore  de  tomber  avec  décence  et  de  cacher  aux  yeux  des 
hommes  ce  qu'ils  ne  doivent  pas  voir  2.  » 

Ainsi  mourra  plus  tard,  dans  l'amphithéâtre  du  Colisée,  la 
Cymodocée  des  Martyrs,  qu'Eudore  a  couverte  de  son  manteau 
pour  dérober  aux  yeux  de  la  populace  romaine  les  charmes  de 
la  fille  d'Homère. 

Macarie  et  Polyxène  quittent  sans  un  sanglot  une  vie  mal- 
heureuse. C'est  pourquoi  elles  meurent  presque  tranquilles. 
Dans  des  drames  où  elles  ne  jouent  qu'un  rôle  épisodique, 
elles  n'expriment  pas  tous  les  sentiments  qu'elles  devraient 
éprouver.  Ce  sont  des  êtres  d'exception,  que  la  convention 
théâtrale  anime  et  dresse  un  instant  sur  la  scène.  En  les 
créant,  le  poète  a  moins  voulu  exciter  notre  pitié  que  notre 

I.    'Kti'  axpo-j  •/(ijjiaTo;,  v.  5o4. 
3.   Ilérube,   557  sqq. 


EURIPIDE    ET    LES    FEMMES  2.'|3 

admiration.  Mais  sa  conception  reste  personnelle  ot  volontaire. 
On  peut  même  avancer  qu'elle  est  assez  peu  iiumaine.  S'il  a 
bien  reconnu,  malgré  le  peu  d'estime  que  ses  contemporains 
accordaient  aux  femmes,  qu'elles  étaient  cependant  capables 
de  tous  les  héroïsmes,  il  ne  peut  s'empêcher,  quand  il  les  leur 
fait  accomplir,  de  leur  donner  une  attitude  un  peu  raide.  11 
nous  cache  leur  douleur.  Craint-il  de  nous  attendrir?  Un 
visage  fermé  est  souvent  un  froid  visage.  Des  traits  tendus  par 
un  effort  opiniâtre  de  volonté  sont  moins  beaux  que  ceux  qui 
expriment  le  déchirement  de  l'ame  et  ({ui  sont  mouillés  de 
pleurs.  Euripide  le  savait  mieux  que  personne.  Il  avait  une 
veine  de  pathétique  ingénieux  et  tendre  que  parmi  les  anciens 
il  a  été  le  seul  à  connaître.  Jamais  elle  ne  s'est  épanchée  en 
flots  plus  abondants  que  dans  VIphigénie  à  Aulis. 

La  fille  d'Agamemnon  est  bien  la  fille  de  la  vieillesse  du 
poète,  celle  qu'il  a  conçue  avec  le  plus  d'amour,  sa  plus  belle 
création.  Cette  perfection,  elle  la  doit  à  l'équilibre  exact  qu'il 
a  su  garder,  lorsqu'il  l'a  imaginée,  entre  la  réalité  et  l'idéal. 
Car  Iphigénie  sait  trop  bien  quelle  est  la  douceur  de  vivre, 
pour  ne  pas  pleurer  quand  on  veut  la  mettre  à  mort.  Nous 
sommes  émus  de  ses  larmes.  Sa  faiblesse  la  rapproche  de 
nous.  Loin  d'en  faire  un  être  d'imagination  et  de  rêve,  le 
poète  a  soin  de  tourner  notre  esprit  et  nos  regards  sur  la  fra- 
gilité de  ce  corps  de  jeune  fille,  que  l'on  va  brutalement 
frapper,  et  pendant  qu'elle  parle,  comme  s'il  plaçait  une 
statue  de  vierge  devant  nos  yeux,  nous  voyons  un  instant  sa 
grâce  délicate  et  ses  gestes  qui  supplient.  Quand  elle  conjure 
le  roi  de  l'épargner,  elle  nous  ravit  en  évoquant  ses  souvcfiiirs^ 
d'enfance,  lorsque,  assise  sur  les  genoux  de  son  père,  elle  lui 
prodiguait  ses  caresses  de  petite  fille,  et  se  suspendait  à  son 
cou  avec  ses  mains  frêles.  Nous  revivons  avec  elle  ses  pre- 
mières années.  Le  passé  s'ajoute  au  présent  pour  grandir  notre 
pitié.  L'avenir  lui-même  est  évoqué  dans  la  même  intention. 
Car  si  elle  nous  dit  comme  elle  aurait  souhaité,  mariée,  de 
recevoir  Agamemnon  à  son  foyer,  et  de  le  dédommager  de  ses 
soins  paternels  par  une  hospitalité  digne  de  lui,  c'est  qu'elle 
veut  que  nous  pensions  aux  nombreuses  années  que  sa  jeune 


i'a^  uevle  des  ktldes  anciennes 

vie  espérait,  el  que  nous  nous  attendrissions  sur  son  sacrifice. 
Mais,  quand  il  est  décidé,  que  l'armée  le  réclame,  que  sa  mère 
et  Achille  sont  impuissants  à  le  conjurer,  brusquement  l'hé- 
roïne se  dresse  devant  nous,  intrépide.  L'honneur  de  la  Grèce 
exige  qu'elle  meure.  Elle  mourra.  Alors  seulement  elle  a  le 
courage  de  Polyxène  et  sort  du  théâtre  en  faisant  son  adieu 
au  ciel  éclatant. 

Euripide  n'a  jamais  été  mieux  inspiré  que  dans  ce  rôle. 
Senlait-il,  dans  les  dernières  années  de  sa  vie,  qu'il  n'avait  pas 
été  toujours  très  juste  à  l'égard  des  femmes,  le  regrettait-il  et 
voulait-il  s'amender?  Sur  le  point  de  disparaître,  compre- 
nait-il le  charme  de  celles  qu'il  avait  souvent  méconnues, 
comme  on  ne  comprend  quelquefois  la  beauté  d'un  pays  que 
lorsqu'on  s'en  éloigne  et  qu'il  s'efface?  Celle  qu'il  a  placée 
dans  sa  dernière  œuvre,  il  l'a  prise  dans  la  fleur  de  son  prin- 
temps. Il  fait  d'elle  un  être  faible  et  résolu,  dont  le  charme  est 
si  fort  que  Racine  lui-même  ne  l'a  pas  égalé.  Elle  a  toute 
la  beauté,  la  candeur,  la  pureté  d'Hippolyte,  avec  une  discré- 
tion que  celui-ci  n'a  pas  conservée.  Si  jamais  il  avait  aperçu 
quelque  part  sa  grâce  et  son  ingénuité,  peut-être  aurait-il 
perdu  sa  tristesse  morose  et  aurait- il  eu  honte,  à  son  âge,  de 
son  désenchantement.  Mais  il  n'a  pas  plu  à  Euripide  de  rap- 
procher l'un  de  l'autre  ces  deux  êtres  vierges.  La  flexibilité  des 
légendes  antiques  n'était  pas,  cependant,  un  obstacle  bien 
sérieux  à  leur  rencontre.  Il  n'a  pas  songé  à  les  réunir.  On  peut 
le  regretter.  Ils  formeraient  le  couple  immortel  d'amants  que 
nous  cherchons  en  vain  dans  le  théâtre  grec  et  que  Shake- 
speare nous  a  le  premier  donné. 

Le  V"  siècle  porte  ici  la  peine  de  ses  préventions  et  de  ses 
mœurs.  Il  n'a  pas  compris  le  charme  infini  de  l'amour  jeune, 
sa  puissance  de  séduction,  son  rayonnement.  Sophocle  l'a 
entrevu  dans  V Anligone,  mais  il  ne  s'y  est  pas  arrêté.  Euripide, 
qui  mieux  que  lui,  sans  doute,  aurait  su  le  décrire,  ne  semble 
pas  l'avoir  fait.  Car  on  ne  peut  penser,  autrement  que  pour 
en  sourire,  aux  mariages  de  pure  convenance  par  lesquels, 
comme  nos  vaudevillistes,  il  s'est  amusé  quelquefois  à  ter- 
miner ses  drames.  L'indifférence  réciproque  de  ses  fiancés  n'a 


EIUUPIDE    ET    r.ES    FEMMES  3^5 

d'égale  que  leur  surprise  de  se  voir  l'un  à  l'autre.  Si  c'est  ainsi 
qu'au  temps  du  pocle  on  concluait  un  mariage,  il  n'est  guère 
étonnant  qu'il  fût  si  souvent  détestable. 

En  somme,  Euripide,  à  l'égard  des  femmes,  est  dans  une 
situation  un  peu  fausse.  Il  médit  souvent  d'elles  en  traits  acérés 
et  durs.  Il  les  loue  aussi,  moins  en  paroles  que  par  les  actes  géné- 
reux et  touchants  qu'il  leur  fait  accomplir.  Quelle  est  la  raison 
de  cette  contradiction?  II  a  l'ame  droite,  le  cœur  tendre, 
l'esprit  le  plus  intelligent  et  le  plus  ouvert.  Ces  qualités  le 
rendent  impartial.  Il  voit  les  mérites  où  ils  sont  et  il  le  dit. 
Mais  il  est  Athénien,  et  comme  tel  il  reste  défiant.  Or  la  femme 
justifiait  en  ce  temps-là  les  préventions.  Il  se  peut  même  qu'il 
les  ait  .flattées,  en  répétant  et  en  multipliant  ses  invectives. 
C'est  ainsi,  je  crois,  qu'il  faut  expliquer  les  déclarations  sou- 
daines et  surprenantes,  les  injures  qu'il  lance  sans  motif  à  la 
tête  des  femmes.  Il  était  auteur  dramatique.  Un  peu  de  scan- 
dale ne  lui  déplaisait  pas. 

Il  ne  sut  pas  découvrir  que  les  légers  travers  —  ce  ne  sont 
pas  les  moins  agaçants — qui  défiguraient  ses  contempo- 
raines, elles  les  devaient  moins  à  elles-mêmes  qu'à  la  vie  qui 
leur  était  imposée.  Sur  ce  point,  il  était  aussi  peu  éclairé  que  la 
foule.  Il  croyait  que  ces  défauts  étaient  naturels.  ÂfUigé  de  la 
réalité,  il  cherchait  à  s'en  affranchir.  Il  entrevoyait  des  êtres 
beaux,  des  figures  radieuses.  Il  les  décrivait  avec  amour.  Car 
les  vérités  que  le  raisonnement  ne  peut  apprendre  aux 
hommes  ordinaires,  les  poètes  savent  les  découvrir  par  intui- 
tion et  sans  s'en  rendre  compte.  Et  il  recréait  ainsi  la  fernme 
éternelle,  celle  que  son  siècle  avait  un  instant  déformée. 
Quand  la  vision  s'en  était  allée,  le  contraste  entre  l'être  ima- 
giné et  ceux  qu'il  avait  sous  les  yeux  ne  diminuait  pas  son 
acrimonie  naturelle,  au  contraire. 

Cependant,  en  donnant  aux  femmes,  comme  il  Ta  fait,  une 
place  si  importante  dans  ses  drames,  il  les  aidait,  sans  le 
çavoir,  à  se  relever  de  l'abaissement  où  elles  étaierjt  plongées. 
Il  hâtait  leur  affranchissement  par  fatlention  générale  qu'il 
attirait  sur  elles.    Elles   devraient  bien,   maintenant    qu'elles 


246  REvt't:  ui;s  études  anciennes 

sont  libres,  lui  être  reconnaissantes  de  ses  louanges  et  même 
de  ses  invectives.  Car  il  leur  importait  peu  qu'il  les  exaltât  ou 
qu'il  les  rabaissât,  pourvu  quil  parlât  d'elles.  Et  comme  il 
leur  prêtait  la  tribune  retentissante  de  son  théâtre,  plus  que 
personne  il  a  servi  leur  cause.  Depuis,  elles  ont  fait  bien  des 
progrès.  Elles  se  sont  précipitées  sur  toutes  les  scènes  où  l'on 
joue  des  pièces,  elles  s'y  sont  installées  comme  chez  elles,  elles 
nous  y  ont  raconté  toutes  leurs  passions,  tous  leurs  désirs, 
toutes  leurs  fantaisies.  C'est  à  Euripide  que  nous  sommes  rede- 
vables de  leur  envahissement.  Après  tout,  elles  ne  sont  que  la 
moitié  du  genre  humain,  et  quelque  intéressantes  qu'elles 
puissent  être,  elles  ne  devraient  occuper  que  la  moitié  du 
théâtre.  Mais  leur  victoire  a  été  si  complète  qu'elles  n'ont  pu 
se  garder  d'en  abuser. 

P.  MÂSQUERAY. 


XEIPES 


Les  trophées  sculptés  sur  la  balustrade  du  temple  d'Athéna 
Niképhoros  à  Pergame  ont  fourni  des  renseignements  précieux 
sur  les  armes  défensives  et  offensives  et  en  général  sur  tous 
les  engins  de  guerre,  tels  qu'ils  existaient  au  ni"  siècle  avant 
notre  ère.  Une  des  représentations  les  plus  curieuses  qu'offrent 
ces  trophées  est  celle  d'objets  figurés  par  paires,  que  M.  Hans 
Droysen  a  parfaitement  interprétés  comme  des  brassards  i.  Ils 
sont  coudés,  et  couvraient  le  bras,  du  biceps  au  poignet.  Ils 
paraissent  avoir  été  assez  épais,  comme  il  convenait  à  une  pièce 
d'armure;  d'après  la  façon  dont  ils  sont  figurés,  M.  Droysen  a 
conjecturé,  avec  toute  vraisemblance,  qu'ils  étaient  faits  de 
bandes  de  cuir  ou  de  métal  emboîtées  les  unes  dans  les  autres, 
et  qui  jouaient  de  manière  à  n'empêcher  et  à  ne  gêner  aucun 
des  mouvements  du  bras. 

Le  seul  document  que  M.  Droysen  ait  trouvé  pour  expliquer 
les  brassards  de  Pergame  est  un  texte  de  Xénophon  %  qui 
montre  que  des  brassards  de  ce  genre  commencèrent  à  être 
en  usage  pour  les  cavaliers  dans  la  première  partie  du  iv^  siècle. 
«  Attendu,  »  dit  Xénophon,  «  qu'une  blessure  au  bras  gauche 
met  le  cavalier  hors  de  combat,  nous  approuvons  fort  la  défense 
qu'on  a  inventée  pour  cette  partie  et  qu'on  appelle  le  brassard. 
Ce  brassard  couvre  l'épaule,  le  bras,  l'avant-bras  et  la  main  de 
bride,  s'étend  et  se  plie  à  volonté.  »  Pour  illustrer  ce  texte  de 
Xénophon,  M.  Droysen,  et  après  lui  M.  Saglio^,  n'avaient  à 
citer  aucun  monument  figuré  du  iv'  siècle. 

Nous  sommes  mieux  renseignés  sur  l'armement  du  temps 
de  Thémistocle  ou  de  Périclès  que  sur  l'armement  des  siècles 
suivants,  parce  que  pour  le  v"  siècle  nous  avons  les  peintures 

1.  Allerthumer  von  Pergamon,  II,  p.  log.  M.  Fougères  {La  vie  des  Grecs  et  des 
Romains,  fig.  617)  explique  à  tort  ces  brassards  comme  des  jambières.  M.  Gollignou 
(Pergame,  p.   1 19)  suit  l'interprétation  de  Droysen. 

2.  riepi  l7t7ttxT|Ç,  §  13.  Je  cite  la  traduction  de  P.-L.  Courrier. 

3.  Dictionnaire  des  antiquités,  s.  v.  manica. 


2^8  I\EVUE    DES    ÉTUDES    ANCIEN.'^ES 

de  vases.  Il  y  a  pourtant  une  série  de  monuments  figurés 
datant  des  environs  de  875,  c'est-ù-dire  justement  du  temps 
de  Xénophon,  qui  nous  montrent  les  y^ïpe;  dont  il  est  question 
dans  le  IIsp-  [--'.v.f,:;.  Ce  sont  les  statères  de  Datame.  On  y  voit, 
au  revers,  un  Oriental  assis  à  droite  sur  un 
siège  sans  dossier  et  vérifiant  la  rectitude  d'une 
flèche;  devant  lui,  dans  le  champ,  son  arc.  On 
n'a  pas  remarqué  jusqu'ici  ',  à  ma  connais- 
sance du  moins,  que  cet  Oriental  porte  au  bras 
des  yv.peç.  Celle  du  bras  gauche  est  visible  en 
entier;  de  l'autre  yv.p,  on  distingue  fort  bien  l'extrémité,  le 
reste  étant  caché  sous  la  candys. 

D'après  Xénophon,  les  xv.ptc  étaient- portées  par  les  cava- 
liers,, non  par  des  hoplites,  encore  moins  par  des  gens  de  trait, 
tels  que  des  archers  à  pied.  Je  crois  donc  que  si  l'archer  des 
monnaies  de  Datame  a  des  yeXpz:,  c'est  que  les  archers  à  cheval 
de  la  garde  de  Datame,  et  Datame  lui-même,  quand  il  com- 
battait à  cheval,  portaient  de  ces  brassards. 

Mais,  comme  il  est  probable  que  Datame  devait  combattre 
plutôt  en  char  qu'à  cheval,  nous  pouvons  penser  que  ceux  qui 
combattaient  en  char  avaient  aussi  des  brassards  ;  en  effet,  sur 
les  trophées  de  Pergame,  à  côté  du  char  de  guerre  sont  juste- 
ment figurés  des  brassards. 

Raymond  SCHWAB. 


I.  Numismatic  Chronide,  188/1,  p.  lo/l  (Six);  Babelon,  Les  Perses  Achéménides,p.  a6, 
et  Inventaire  de  la  collection  Waddington,  n°  45C9;  Hill,  Lycaonia,  Isauria  and  Cilicia, 
p.  1G7.  M.  Babelon  se  trompe  quand  il  dit  qu' <(  un  carquois  est  posé  sur  les  genoux 
de  Datame  ».  Le  satrape  n'a  rien  sur  les  j^cnoux.  Je  dois  l'empreinte  ici  reproduite 
à  l'obligeance  de  M.  de  Fovillc;  elle  montre  le  revers  de  la  pièce  du  cabinet  de  France 
publiée  par  M.  Babelon,  Les  Perses  Achéinénides,  pi.  IV,  16. 


NOTES   GALLO-ROMAINES 


XIX 


REMARQUES  SUR  LA.  PLUS  ANCIENNE  RELIGION 
GAULOISE  (Suite-)  ^ 


Rituel  domestique 

I.  A  la  naissance,  dit  Arislole,  les  Celtes  «  ont  coutume  soit 
de  plonger  les  enfants  dans  l'eau  froide  d'un  fleuve,  soit  de  les 
couvrir  d'un  léger  vêtement  »  2.  Il  s'agit,  dans  le  premier  cas, 

I.  Voir  les  cinq  précédents  fascicules. 

3.  Aristote,  Politique,  VII,  i5  (17),  2:  Aib  Ttapà  ttoW.oîç  £<7t\  ttbv  papSdtpwv  eOo; 
Toîç  [ikv  £1;  7i0Ta!i.ôv  knooinxiiv  Ta  Yiyvôjieva  '^/'j^ph^,  toi;  oè  (Tvc£uaT(xa  (iixpciv  aani(JX£iv, 
o'ov  KeXtoÎ;.  —  Il  est  possible  qu'il  y  ait  quelque  rapport  entre  ce  double  rite  et 
la  couvade  :  car  un  des  deux  textes  anciens  qui  ont  mentionné  cette  dernière 
institution  a  établi  un  rapport  entre  elle,  l'ablution  de  l'enfant  dans  une  eau 
courante,  et  son  emmaillottement  immédiat;  voici,  en  effet,  ce  que  dit  Strabon  des 
Cantabres  (III,  4,  17):  Les  femmes  T£xoOiTai'  te  StaxovoOcri  toi?  àvopâatv,  £x£'!vo-jc  av6' 
ÉauTiùv  y.aTaxA'>«to-af  £v  te  toî;  Ëpyot;  iTo).Xâxi;  TtxToyirt  xai  Xo'jovti  xa\  anaoyavovaiv, 
àiroxXi'vaiTat  upô;  ti  'p£î6pov.  Diodore,  à  propos  des  Corses,  ne  parle  que  de  l'alitement 
du  mari  (V,  i4)  : ''Orav...Ti  yjvri  TÉxrj,  xixJxr,-  (jlev  oJoEfit'a  ytvETXt  nep\  ttjv  AoyEtav 
â7rt[j.ÉXE[a,  6  ô'  avïjp  aÙTT^;  avaTiEatov  on;  vouwv  >,o-/cj£Tat  TaxTa;  rialpa;,  to;  toO  ffa)[x»To; 
a-JTci)  xaxoiraQojvToc.  Chez  les  Ligures  de  Provence,  Strabon  (d'après  Posidonius,  III, 
/i,  17),  ne  mentionne,  comme  Aristote,  que  l'ablution  de  l'enfant  :  'H  ô'  Èxxojxîaaaa 
TÔ  virÎTriov  Trpô;  ti  xprjvtov,  Xo'jaaira  xa\  aTTapyavwirao-a  o'ç  £*-/£  ôtaad'iTEicV  oi'xaôs.  Ce 
dernier  récit  est  refait  par  Diodore  (IV,  20)  et  généralisé  par  Elien  (De  nalura  anima- 
lium,  VII,  12):  et  tous  deux,  en  supprimant  le  détail  de  l'ablution,  ont  enlevé  à  ce 
fait  tout  caractère  rituel  :  je  ne  doun  pas  qu'il  ne  se  rapporte  à  la  couvade,  et  que 
celte  institution,  constatée  chez  les  Cantabres  et  les  Corses,  n'existât  aussi  chez  lés 
Ligures,  très  certainement  congénères  de  ces  deux  peuples.  Faut-il  enfin  voir  une 
allusion  très  dénaturée  à  la  couvade  cbcz  les  Celtes  dans  ce  texte  de  Strabon  (IV,  4,  3)  : 
Tb  Ô£  iT£p\  Tou;  avSpa;  xa\  Ta;  y'jvaîxac,  ~o  ôtï)/,).â/0.x'.  Ta  spya  -jTrivavTÛo;  toî;  itap 
Tja'.v,  xoivbv  xat  Tipô;  aÀXou;  ct-j^vo-j;  tcov  fiapoâpwv  È^ti?  Cela  n'est  pas  impossible. 
Sur  la  couvade  dans  les  régions  pyrénéennes,  et  notamment  chez  les  Basques  (où,  du 
reste,  sa  survivance  n'a  jamais  été  constatée),  cf.  Vinson,  Bulletins  de  la  Société 
d'Anthropologie  de  Paris,  i883,  p.  36C  et  s.,  et  la  discussion  à  la  suite;  et  Brissaud, 
La  couvade  en  Béarn  et  chez  les  Basques,  dans  la  Bévue  des  Pyrénées,  1900,  p.  3"35  et  s. 
Les  anciens  la  constatèrent  également  chez  les  Tibaréniens  au  fond  de  l'Asie  Mineure 


200  IVEVLE    DKS    ÉlUDES    ANCIENNES 

d'une  cérémonie  d'ablution  et  de  purification  i.  J'ignore  ce  que 
peut  signifier  l'autre  acte,  qui  sans  doute  n'était  pas  exclusif, 
mais  complémentaire  du  premier. 

2.  Les  fiançailles  de  la  fondatrice  et  du  fondateur  de  Marseille 
sont  connues  :  la  fille  du  roi,  après  un  repas  d'apparat,  entre 
dans  la  salle,  une  coupe  remplie  à  la  main,  et,  par  hasard  ou 
autrement,  la  tend  à  un  étranger  :  le  père  sanctionne,  déclarant 
que  c'est  un  dieu  qui  l'a  voulue  Cela,  bien  entendu,  se  passe 
sur  terre  ligure.  —  Voici  des  fiançailles  un  peu  différentes 
chez  les  Galates  d'Asie,  mais  avec,  cependant,  le  rite  essentiel, 
qui  est  la  présentation  de  la  coupe  :  «  Gamma  alla  au-devant 
de  Sinorix,  et,  la  main  dans  la  main,  le  conduisit  à  l'autel  de 
la  déesse»  Artémis,  dont  elle  était  prêtresse;  «là,  avec  une 
coupe  d'hydromel,  elle  fit  une  libation;  puis,  ayant  bu  à  peu 
près  la  moitié  de  la  liqueur,  elle  donna  le  reste  au  Galate^. 
Il  fallait,  dit  Plutarque,  a  que  les  fiançailles  se  fissent  devant  la 
déesse 'J,  »  témoin  naturel  de  sa  prêtresse.  —  Il  est  impossible 
de  dire  jusqu'à  quel  point  ce  rite  a  été  influencé  par  les  usages 
grecs  5. 

3.  Sur  les  fanérailles,  le  fait  le  plus  ancien  se  rapporte  à 
l'année  890  et  aux  Gaulois  de  l'Allia.  «  Lassés  d'enterrer  leurs 

(Apollonius  de  Rhodes,  II,  1012  et  s.;  Nymphodore,  dans  les  Scholia  in  Argonautica, 
éd.  Merkel,  p.  Mxo).  Sur  la  couvade  en  général,  cf.  le  très  important  mémoire  de 
Wilkcn,  analysé  dans  l'Anthropologie,  i8fjl,  t.  V,  p.  352  et  s.  ;  cf.  ibidem,  1899,  p.  G77. 
—  On  a  supposé  (cf.  en  dernier  lieu  Schrader,  Reallexikon,  1901,  p.  3/17)  que  îa  couvade 
était  absolument  étrangère  aux  races  indo-germaniques  :  mais  je  ne  peux  pas  croire  à 
des  divergences  ethnographiques  profondes  entre  les  Ligures,  Corses  ou  Canlabres  et 
les  soi-disant  Indo-Européens,  et  quant  à  dire,  comme  le  fait  Schrader,  que  les  Can- 
tabres  sont  de  la  race  ibérique,  cela  équivaut  à  ne  rien  dire,  car  il  n'y  a  pas  plus 
de  race  ibérique  qu'il  n'y  a  de  race  franque  ou  de  race  latine. 

1.  Cf.  1902,  p.  277.  L'usage  de  ces  ablutions  s'est  conservé  sur  les  bords  du  Rhin 
jusqu'au  iv*  siècle  de  notre  ère,  mais  avec,  comme  il  arrive  souvent,  une  inter- 
prétation différente.  Il  serait  po.ssible  que  la  paternité  du  Rhin  dont  se  faisait 
gloire  Viridomar  (id.,  p.  278)  se  rattachât  à  quelque  ablution  fluviale  de   ce  genre. 

2.  Aristote  apiid  Athénée,  XIII,  p.  576  :  '0  ôà  yâ\Lo:,  ÈYtyv^o  tôvôî  [tôv]  rpônov  Uz 
[lîTa  To  ôcîTtvov  etTîXQoûaxv  xr^-i  Tratoa  çiiz/jV  x£XEpa(T|jiév/;v  o)  [îoOXotTO  ôoOvai  twv 
TtapôvTojv  (jivriTTripwv,  J)  ok  ôoî/],  xoOtov  elvat  vjjxçîov...  'i2;  xaTa  Ôeôv  yV4o\i.h-c\i  xî); 
oÔT£w;,  etc.  Dans  le  récit  de  Trogue-Pompée  (Justin,  XLIII,  3),  il  y  a  :  Aquam 
porrigit.  —  J'avoue  ne  faire  aucune  difïiculttj  à  accepter  cette  histoire;  ces  sauvages 
qu'étaient  les  Ligures  ressemblent  à  tous  les  sauvages  :  quand  ils  ne  tuent  pas  les 
étrangers  (Hérodote,  IV,  io3;  Diodore,  IV,  9),  ils  les  adorent  (Diodore,  V,  3/i,  i) 
ou  les  honorent  (Partheiiius,  Ero^ica,  VIII)  et   leur  donnent  leurs  filles. 

3.  Plutarque,  Amalorius,  XXII;  Virlules  mulierum,  XX. 

4.  Virlutcs,  XX  :    12;  Tiapx  xr,  ôîo)  xr,;  (Tyvaiv£(T£w;  xa\  xaxx7:i(TX(<j(T£Wî  y£vr)(70u.£v»i;. 

5.  Des  I£.spagno!s  du  Nord,  Slrabon  dit  (III,  h,  7):  Va.\t.o'j'7\.  0  ùxnzzp  ol  "EÙrive;  : 
je  crois  plutôt  à  une  similitude  qu'à  un  emprunt  d'usages. 


NOtES   GALLO-ROMAINES  JOl 

morts  l'un  après  l'autre,  ils  les  brûlèrent  en  masse;  »  ce  qui 
indique  que  l'inhumation  isolée  était  la  règle,  mais  n'excluait 
pas  l'incinération  collective  '.  —  On  a  reproché  au  Brennos  de 
Dciphesd'avoirabandonné  aux  vautours  les  cadavres  des  siens  3. 
Ce  qui  a  été  peut-être  un  rite  religieux  a-nalogue  à  celui  que 
conservèrent  longtemps  les  Ccltibères^  :  il  signifiait,  sans  doute, 
que  les  vautours  ((rapportaient  les  morts  dans  les  cieux^». 

4.  Le  départ  d'un  hôte  est  accompagné  d'un  sacrifice 5. 

5.  Certains  détails,  dans  l'habitation  et  le  costume  des  Gaulois, 
doivent  avoir  un  sens  religieux»'.  —  L'usage  de  tenir  les  portes 
ouvertes  peut  s'expliquer  par  la  croyance  à  quelques  esprits 


1.  Tile-Live,  V,  48  :  Jain  pigrilia  singulos  sepcliendi  proiniscue  acervatos  cumiilos  homi- 
num  urebant.  A  ces  bûchers  collectifs  se  rattache  l'origine  légendaire  des  Busta  Gallica 
(cf.  Silius  Ilalicus,  VIII,  642  :  Gallorum  visi  bustis  eriimpere  maries).  Bien  entendu,  il 
faut  faire  les  réserves  les  plus  expresses  sur  la  valeur  historique  de  ce  texte;  mais 
je  ne  crois  pas  que  les  Gaulois  aient  jamais  établi  entre  ces  deux  modes  l'opposition 
fondamentale  que  nous  nous  plaisons  à  y  voir.  Il  serait  fort  possible  que  les  chefs, 
les  ^fortes,  les  magni,  les  meliores  (cl.  Silius,  V,  Qbi;  Lucain,  I,  447;  Plutarque, 
De  Defectu  oraciilorum,  XVUl)  fussent  inhumés,  et  le  vulgus,  ensevelis.  Remarquez  que 
César  (VI,  19,  4)  ne  parle  pas  de  l'incinération  des  riches,  mais  de  celle  de  leurs 
serviteurs  (una  ne  se  rapporte  pas  au  mort);  et  que  Mêla  (III,  19)  et  Diodore  (V,  28)  ne 
spécifient  pas  à  propos  des  bûchers,  s'ils  sont  ceux  de  riches  ou  de  pauvres.  Chez  les 
Thraces,  les  deux  usages  étaient  contemporains  (Hérodote,  V,  8),  de  même  que  chez 
beaucoup  de  peuples  (cf.  Schrader,  p.  78  et  s.).  Cf.  aussi  le  résumé  donné  par  Reinach 
(Catalogue  du  Musée  de  Saint-Germain,  p.  167)  des  fouilles  de  Hallstatt;  l'étude  de 
du  Ghatellier  sur  les  sépultures  du  Finistère  (1889,  p.  44);  etc.  Voyez  à  ce  sujet  les 
remarques  de  d'Arbois  de  Jubainville,  La  Civilisation  des  Celtes,  p.  282  et  suiv.  — 
Sur  les  sépultures  à  inhumation  attribuées  aux  Senons,  cf.  Brizio,  Il  sepolcreto 
gallico  di  Montefortino  pressa  Arccvia  (1901,  Lincei);  remarquez  (p.  266)  les  cadavres 
de  femmes  ornés  de  couronnes  d'or,  et  la  présence  d'un  mobilier  complet  dans  la 
plupart  de  ces  tombes.  Mais  nous  sommes,  sur  ce  point  des  Apennins,  tellement 
près  du  territoire  étrusque,  il  y  a,  dans  ces  tombes,  un  si  grand  nombre  d'objets 
qui  proviennent  incontestablement  de  l'Étruric,  que  je  ne  suis  pas  convaincu  qu'il 
s'agisse  là  de  Senons.  Voyez  aussi,  sur  les  sépultures  à  inhumation  attribuées  aux 
Gaulois  italiens,  l'article  de  M.  Déchelette,  Montefortino  et  Ornavasso  (1902,  Revue 
archéologique). 

2.  Pausanias,  X,  ai,  6. 

3.  Silius  Italiens,  III,  342-3  ;  cf.  1902,  p.  io5.  —  Chez  les  Lusitans,  nous  connaissons 
fort  bien  le  rite  funéraire  par  l'histoire  des  obsèques  de  Viriathe,  Appien,  Iberica, 
LXXII  :  bûcher,  hymnes,  combats  singuliers  sur  la  tombe.  , 

4.  C'est  l'explication  qu'en  donne  Silius  Italiens,  et  qui  doit  être  bonne.  Toute  la 
question  est  de  savoir  jusqu'à  quel  point  ce  rite  était  pratiqué  par  les  Gaulois  au 
m*  siècle.  II  peut  expliquer  le  décharncment  préalable  constaté  dans  les  squelettes  de 
certaines  sépultures  des  temps  mégalithiques. 

5.  Parthéniusde  Nicée,  Erotica,  VIII.  Chez  les  peuplades  alpestres,  celtiques  ou  non, 
Hannibal  est  accueilli  comme  hôte  ou  ami  par  les  barbares,  Oa),>.oj;  ej^ovte;  xoù 
<TTîî)cévo-j;-  toOto  yàp  (TysSbv  itârrt  -roî;.  papoâpot;  £<tti  a"jvO/)[Aa  çiXia;,  xaÔàTtep  to 
xr,pjx£iov  Totç  "EXXyi<Tiv.  Polybe,  III,  52. 

6.  Je  ne  trouve  aucun  détail  d'allure  religieuse  à  propos  des  repas,  sauf  peut-être 
ce  qu'on  nous  dit  sur  le  sens  du  service,  è7;\  xà  os^tà  xai  là  Xatà  (Posidonius  apud 
Atliénée,  IV,  36).  Les  Ibères  de  la  montagne  itapà  tiq/cov  ôoyoOvTai  (Strabon,  III,  3,  7). 


203  UEVLE    DES    ETUDES    A>'CIEN>ES 

qu'il  s'agit  de  laisser  libres  d'entrer  ou  de  sortir  «  :  elle  peut 
se  rattacher  aussi  à  une  pensée  semblable  à  celle  qui  laissait 
à  Rome  les  portes  du  temple  du  Janus  ouvertes  en  temps  de 
guerre.  —  11  est  probable  que  les  têtes  des  vaincus,  ornements 
indispensables  des  maisons  des  guerriers,  étaient  des  offrandes 
à  leurs  dieux  domestiques  2,  en  même  temps  que  des  talismans 
protecteurs  de  la  demeures.  —  L'usage  de  vêtements  noirs  en 
temps  de  danger  et  de  deuils,  la  coloration  blonde  ou  dorée 
que  l'on  maintenait  artificiellement  à  la  chevelure  j,  doivent 
également  se  rattacher  à  quelque  croyance  ou  quelque  pratique 
religieuses.  —  Si  les  Gaulois  portaient  des  colliers  ou  des 
torques  non  complètement  fermés,  c'était  sans  aucun  doute 
pour  le  motif  qui  faisait  que  l'anneau  du  flameii  Dialis  devait  être- 
brisée  :  pour  éviter  la  présence  de  tout  nœud  sur  leur  corps?. 

Rituel  judiciaire  et  politique 

Tout  jugement  nécessite  l'intervention  de  la  divinité.  —  Au 
criminel,  les  condamnés  à  mort  lui  appartiennent'^,  et  peut- 
être  aussi  ceux  qui  ne  sont  condamnés  qu'à  la  perte  de  quelque 

I.  Nicolas  de  Damas  apud  Stobée,  XLIV,  4i  :  Ta;  ci  6jpa;  Ttbv  ol/.iwv  oOoIitote 
y.'f.i'lo'j<7i.  Il  est  probable  qu'en  revanche,  si  la  maison  devait  être  ouverte,  la  tombe 
devait  être  close  :  remarquez,  à  Monteforlino,  ces  édicules  funéraires  représentant 
des  portes  closes,  monuments  imités  d'ailleurs  de  l'Etrurie. 

a.  Qu'on  piît  offrir  des  crânes  à  des  divinités,  cela  paraît  résulter  de  la  découverte 
de  crânes  faite  en  même  temps  qu'une  dédicace  Marti  {Corpus,  XII,  1077). 

3.  Hérodote,  IV,  io3,  à  propos  des  Taures:  4>aai  ôè  tq-jto-jç  ç'jaocxou;  tvî;  oixi'y]; 
•jtiarj;  i-KzponMÇ,itaba.i.  —  U Anthropologie,  iç)o3,  p.  gO,  analyse  par  S.  llcinach  d'un 
mémoire  de  Furness  sur  les  chasseurs  de  têtes  de  Bornéo  :  un  chef  raconta  que 
«  le  but  le  plus  cher  de  sa  vie  fut  d'ajouter  chaque  année  à  la  collcclioii  de  tètes 
humaines  qui  se  placent  au  plafond  de  sa  maison  [cf.  Posidoniiis  apud  Strabon,  IV, 
h,  5]...  Non!  s'écriaitil,  cette  coutume  n'est  pas  horrible  I  C'est  une  ancienne  coutume, 
une  coutume  bienfaisante,  qui  nous  a  été  transmise  par  nos  pères  et  nos  grands-pcrcs. 
Elle  nous  procure  le  bonheur,  d'abondantes  richesses,  elle  éloigne  de  nous  la  maladie 
et  la  douleur.  Ceux  qui  étaient  autrefois  jios  ennemis  deviennent  ainsi  nos  gardiens,  nos 
amis,  nosjjrotecleurs.  » 

/i.  Plutarque,  Marias,  XXVII  (femmes  des  Cimbres  après  la  défaite). 

a.  Diodore,  V,  28;  Pline,  XXVIII,  191  ;  cf.  Tite-Livc,  XXXVIil,  17  :  liutilatae  cornac. 
Il  est  possible  que  les  dieux  n'admissent  en  offrande,  en  cas  de  vœu,  que  des 
chevelures  blondes  (cf.  Silius  Italiens,  IV,  200-202;  cf.  CivilUi  rutilatum  crinem... 
déposait...  barbaro  voto).  —  Le  port  de  cheveux  longs  peut  s'expliquer  par  le  tabou 
de  la  chevelure  (Tite-Live,  XXXVIII,  17);  chez  les  Ligures,  Lucain,  I,  442;  cf.  Tite- 
Livc,  XXI,  32  :  Homines  intonsiet  inculti;  Pline,  HI,  ^7,  i35  ;  XI,  i3o  :  (Ligures?)  capiUati. 

0.  Aulu-Gelle,  X,  i5,  G  :  Item  annula  uti,  nisi  casso  pervioque,  fas  non  est. 

7.  C'est  du  moins  l'interprétation  donnée  du  règlement  relatif  au  flaniine;  Frazcr, 
Le  Hameau  d'Or,  trad.  franr.,  t   I,  p.  319  et  s. 

8.  Cf.  icjo3,  p.  19-23. 


NOTES    GAU.O-ROMAINES  203 

membre'. —  Au  civil  même,  les  dieux  interviennent:  les 
corbeaux  décident  entre  des  plaideurs»,  et  les  oiseaux  sacrés 
exigent  le  châtiment  des  sacrilèges 3. 

C'est  un  acte  religieux  que  l'emploi  de  la  musique  lors  des 
assemblées  publiques^.  Et  lorsque  le  poète  grec,  qui  rapporte 
ce  fait,  l'attribue  au  désir  «  d'adoucir  les  cœurs  »,  il  fait  comme 
César,  qui  appelle  un  goût  frivole  l'élevage  des  oiseaux  sacrés 
chez  les  Bretons &. 

Rituel  de  la  chasse 

La  chasse,  disait  Arrien  des  Calâtes,  était  chez  eux  une 
manière  de  servir  la  divinité.  Au  même  titre  que  la  guerre, 
à  laquelle  elle  ressemblait  forte,  elle  nécessitait  l'invocation  et 


1.  Cela  est  attesté  des  captifs  chez  les  Lusitans  (Strabon,  III,  3,  G)  :  Tùv  5'  àXôvTwv 
■ci;  X-'P*'  aTtoxôitTovTE;  -cà;  ôe^ià?  àvaTiOfaCTiv. 

2.  Artémidorc  apud  Strabon,  IV,  Zi,  6. 

3.  Eudo.U!  apud  Élicn,  Natura  anunaluun,  XVII,  19.  —  D'après  de  Belloguet(p.  307), 
le  Querolas  nous  fournirait  deux  indications  sur  la  procédure  judiciaire  des  Gaulois 
et  ses  modes  religieux  :  «  elles  nous  apprennent  que,  parmi  les  populations  qui 
avaient  caché  leur  indépendance  ou  leui^  brigandages  dans  les  vastes  forêts  rive- 
raines de  la  Loire,  les  sentences  de  mort  étalent  prononcées  sous  des  chênes  et  écrites 
sur  des  ossements.  »  Voici  le  passage  (p.  16,  éd.  Peiper)  :  Vade,  ad  Ligerem  vivito...  Illic 
jure  genliuin  vivant  homines,  ibi  nullum  est  praestigium,  ibi  sententiae  capitales  de  robore 
proferuntur  et  scribuntur  in  ossibus ;  illic  etiam  ruslici  pérorant  et  privati  judicant.  Il  n'est 
certes  pas  impossible  de  prendre  ce  passage  au  propre,  comme  le  fait  de  Belloguel, 
et  même  de  rapprocher  à  cet  égard  ces  sententiae  capitales  des  os  inscrits  que  décou- 
vrait récemment  M.  Rivière.  Mais  en  lisant  le  contexte,  il  semble  de  beaucoup  pré- 
férable d'interpréter  le  morceau  au  figuré,  et  de  songer  à  une  justice  sommaire  et 
toute  brutale  rendue  par  des  Bagaudcs  de  la  Gaule  :  a  C'est  le  bâton  qui  prononce  les 
peines  capitales  et  qui  les  transcrit  sur  les  os  des  gens,  »  traduit  plus  justement 
M.  Dezeimeris  (Éludes  sur  le  Querolas,  1881,  p.  36). 

4.  Pscudo-Scymnus,  186-7  • 

2uv  uovc7ix9)  ô'  ayo'Jdt  ta;  sxxXrjiriaî, 
Zr]Xo'jVT£;  aùnf)v  r,[i.£pa)(T£a);  '/_â.pi.y. 

II  s'agit  des  Celtes  en  général,  mais  sans  doute  plutôt  des  Celto-Ligures  du  nord  de 
Marseille.  Cf.  1903,  p.  26,  n.  8.—  Cf.  aussi  Hirtius,  VIII,  20  (en  Belgique):  Concilia 
repente  cantu  tubarum  convocato. 

5.  Cf.  1902,  p.  Ï73,  n.  G.  Le  poète  voit  du  reste  dans  cet  usage  un  emprunt  aux 
Grecs  (vers  i85  :  Xpwvrai  6è  KsXto'i  -coîç  é'Oîfftv  'EXXrivtxotç)  :  nous  dirons,  plus  volon- 
tiers (cf.  p.  200,  n.  5),  similitude  d'usages. 

6.  Kai  aTtap^à;  twv  â),iTxo(Xïvwv  àvaTtôéva^,  où  (xeîov  îj  èm  vÎxt)  iToXé|jio'j  àxpoOtvia, 
id.,  XXXVI,  4.  —  Sur  la  similitude  des  pratiques  en  temps  de  guerre  et  en  temps 
de  chasse,  cf.  Schwally,  Semitisclic  KriegsaUertumer,  p.  44  et  65.  Les  trophées  de 
chasse,  l'offrande  de  dépouilles  de  bêtes  aux  divers  dieux  de  la  chasse,  l'iisage  des 
cornes  comme  vases  à  boire  (chez  les  Germains,  César,  VI,  a8;  Pline,  XI,  12G),  corres- 
pondent, dans  le  rituel  des  veneurs,  aux  têtes  coupées  et  aux  coupes  faites  de  crânes 
dans  le  rituel  des  guerriers.  Cf.  cornibus  alcinis  dans  le  testament  d'un  Lingon 
{Bull,  épigr.,  t.  I,  p.  20). 

Pev.  Et.  anc.  18 


304  REVUE    DES    ÉTUDES    ASGIEJOËS 

l'appui  des  dieux".  Le  chasseur  pensait  sans  cesse  à  eux,  leur 
rapportait  ses  victoires  et  leur  consacrait  une  part  du  butin, 
sous  forme,  notamment,  de  pièces  de  monnaie  :  u  pour  un  lièvre, 
deux  oboles;  pour  un  renard,  un  drachme;  pour  un  chevreuil, 
quatre.  L'année  révolue,  le  jour  de  la  naissance  d'Artémiss,  on 
ouvre  le  trésor,  on  achète  une  victime,  on  l'immole.  Les 
prémices  vont  à  la  déesse,  et  du  reste  on  se  régale,  hommes  et 
chiens.  Et  ce  jour-là  les  chiens  sont  couronnés  de  fleurs,  car 
la  fête  est  pour  eux  3.  » 

(A  suivre.)  Camille  JULLIAN. 

I.  Cynégétique,  XXW,  i  (cf.  i(jo2,  p.  io3,  n.  3). 

3.  Cf.  igoS,  p.  1 28. 

3.  Arricn,  XXXIII  :  ...  OÛTavre;  oï  xai  twv  Upsitov  àTtap^âixsvot  xr)  'AypoTipa,  oy;, 
£/â(jT0i;  vô[J.o;,  eOw-/oOvTat  te  xai  01  xOvs;.  Ta;  x-j^'Xi  oï  xat  rrTEçavoOaiv  èv  trfii  tyj 
T|ixfpa,  w;  8r|).ov  eîvai  ôiôxi  eti' a-ixai?  îopTdt'ovTtv.  —  Sur  le  caractère  religieux  de  la 
chasse  chez  les  Gallo-Romains,  Corpus,  XII,  533,  i5f)o;  VII,  83o;  etc.  On  oITrait  évidem- 
ment des  chasses  aux  dieux  comme  on  leur  ofTrait  des  jeux  et  des  victimes,  et  c'est 
dans  ce  sens  qu'il  faut  interpréter  la  curieuse  cpitaphe  du  jeune  dévot  aixois  (XII, 
533),  qui  se  fait  à  la  fois  gloire  d'avoir  combattu  les  bêtes,  immolé  des  victimes  et 
orné  de  fleurs  les  statues  des  dieux  : 

Saepe  feras  lusi,  mediciis  lamen  is  quoque  vixi, 
El  cornes  ursaris.  cornes  his  qui  viclima(m)  sacris 
Caedere  saepe  soient,  etc. 

Medicus  signifiait-il  qu'il  soignait  les  bêtes  blessées  destinées  aux  chasses  publiques 
et  religieuses?  —  Beaucoup  des  petits  fana  de  la  Gaule  Propre,  situés  au  centre  ou  à 
la  lisière  des  forêts,  étaient,  si  je  peux  dire,  des  rendez-vous  religieux  de  chasseurs. 
C'est  le  cas  de  celui  que  M.  de  Vesly  vient  d'explorer  près  de  Rouen,  à  la  lisière  de 
la  forêt  de  Itouvray  (Bulletin  arcliéologique,  igoj,  p.  CVII;  Bulletin  de  la  Société 
d'Émulation  de  la  Seine-Inférieure,  igo3).  Dans  son  Reallexikon,  qui  rendra  au  surplus 
d'inappréciables  services,  M.  Sclirader  a  eu,  je  crois,  le  tort  de  ne  pas  insister  (p.  384) 
sur  le  caractère  ou,  si  l'on  préfère,  sur  le  cadre  religieux  de  la  chasse.  Plus  on 
étudiera  ces  peuples  primitifs  ou  soi-disant  tels,  plus  on  constatera,  pour  ainsi 
parler,  le  rellct  sacré  de  la  chasse  dans  leur  vie  politique  et  privée.  Voyez  ce  qu'en  a 
dit  Frazer,  Le  Hameau  d'Or,  Irad.  fr.,  t.  I,  p.  ig^et  suiv. 


L'ASTROLOGIE 

CHEZ   LES    GALLO-ROMAINS 


III 


Ausone  et  l'astrologie. 

Caecilius  Arborius  Argicius  estima  dangereux  d'initier  son 
petit  fils  aux  pratiques  de  l'astrologie.  C'est  apparemment  par 
sa  mère  que  le  poète  Ausone  apprit  l'horoscope  qui  le  concer- 
nait et  qui  avait  été  établi  par  le  vieil  astrologue.  «  Tu  con- 
naissais,» dit-il,  dans  la  pièce  des  Parenlalia  consacrée  à  la 
mémoire  de  Caecilius  Arborius  Argicius,  «  tu  connaissais  les 
nombres  célestes  et  les  astres  conscients  de  la  destinée;  mais 
tu  pratiquais  cette  science  en  secret.  La  formule  qui  contenait 
le  mystère  de  ma  vie  ne  t'était  pas  inconnue.  Tu  lavais  inscrite 
sur  des  tablettes  scellées  et  tu  ne  la  révélas  jamais.  Mais  la 
tendresse  soucieuse  d'une  mère  découvrit  ce  que  cachait  la 
soucieuse  prudence  d'un  grand-père  timide  2.» 

Ausone  ne  nous  donne  pas  le  texte  de  \a  formula.  C'est  par 
une  simple  conjecture  que  Corpet  peut  dire  :  «  Bon  vieillard  ! 
qui  allait  lire  dans  les  astres  ce  que  tout  le  monde  pouvait  lire 
dans  Juvénal  :  car  il  paraît  que  l'étoile  avait  promis  une  des- 
tinée brillante  et  qu'elle  était  d'accord  avec  ce  vers  du  sali- 

1.  Voir  la  Bévue  des  Études  anciennes^  t.  IV,  190a,  p.  ii5-i4t. 
a.  Ausone,  édit.  Schenkl,  XV,  vi,  v.  17  : 

Ta  caeli  numéros  et  conscia  sidéra  fati 

Callebas,  studium  dissimulanter  agens. 
Non  ignota  tibi  nostrae  quoque  formula  vitae, 

Signatis  quam  tu  condideras  tahulis, 
Prodita  non  unquam,  sed  niatris  cura  relexit, 

Sedula  quod  timidi  cura  legebat  avi. 


KEVUE    DES    ETUDES    A>CIF.>NES 


rique  :  Si  Forliina  volet,  fies  de  rhelore  consul', —  prédiclion  qui 
s'accomplit  à  la  lettre  =».  » 

Mais,  quand  Ausone  naquit  à  Bordeaux,  vers  809,  quand 
Arborius  tira  l'horoscope  de  son  petit-fils,  il  ne  pouvait  conjec- 
turer que  ce  petit-fils  deviendrait  rhéteur;  quand  Arborius, 
âgé  de  quatre-vingt-dix  ans,  mourut-  vers  SSy,  il  ne  pouvait  se 
douter  qu'Ausone,  grammairien,  puis  rhéteur  à  l'Université  de 
Bordeaux  depuis  335,  deviendrait  de  rhéteur,  consul.  C'est  en 
365  que  l'empereur  Valentinien  appela  le  rhéteur  de  Bordeaux 
en  sa  résidence  impériale  de  Trêves,  pour  lui  confier  l'éduca- 
tion de  son  fils,  le  césar  Gratien.  Le  préceptorat  d'Ausone, 
d'abord  professeur  de  grammaire,  puis  professeur  de  rhéto- 
rique, dure  jusqu'en  376,  année  de  la  mort  de  Valentijiien  et 
de  l'avènement  de  Gratien.  C'est  seulement  en  879  que  l'ancien 
précepteur  de  l'empereur  devient  consul  :  l'astrologie  avait  peut- 
être  permis  à  Caecilius  Arborius  Argicius  de  lire  ce  consulat 
dans  les  étoiles;  rien  ne  lui  donnait  le  droit  de  le  lire  dans 
Juvénal.  Et  quand  le  vieil  astrologue  mourut,  en  357^  le  rhéteur 
Ausone,  qui  n'était  pas  consul,  mais  simplement  décurion, 
c'est-à-dire  conseiller  municipal  de  Bordeaux,  position  assuré- 
ment fort  honorable,  mais  qui  n'a  que  des  rapports  lointains 
avec  le  consulat,  était  en  droit  de  penser  que  son  grand-père 
—  véritable  astrologue  gascon  —  avait  confondu,  dans  les 
étoiles,  la.  sella  carulis  du  consul  de  Rome  avec  le  modeste  siège 
du  décurion  de  Bordeaux. 

A  la  fin  d'août  ou  au  commencement  de  septembre  879,  le 
consul  Ausone  prononce  dans  le  consistoire  de  l'empereur 
une  action  de  grâces  où  il  épuise  toutes  les  formules  de  la 
reconnaissance  et  de  l'adulation.  Mais,  il  faut  le  remarquer, 
dans  ce  Panégyrique  de  Gratien,  nous  ne  trouvons  aucune  de 
ces  allusions  à  l'astrologie  que  nous  avons  relevées  dans  les 
divers  Panégyriques,  œuvres  des  rhéteurs  gallo-romains.  La 
loi  de  Valentinien,  portée  à  Trêves  en  870,  condamnait  toute 
espèce  de  sciences  occultes.  L'astrologie  ne  devait  plus  avoir 
dans  une  ofTiciellc  Gratiarum  Actio  la  place  qu'elle  occupait, 

1.  Juvénal,  Sal.,  Vil,  v.  197. 

3.  Corpet,  ouvr.  cilé,  l.  I,  Solke  sur  Ausone,  p.  5. 


L  ASTROLOGIE    CHEZ    LES    GALLO-ROMAINS  207 

par  exemple,  dans  le  Panégyrique  de  Constantin,  prononcé 
par  Eumène  en  3io.  Elle  ne  devait  pas  être  invo([uée  non 
plus  dans  la  poésie  de  cour.  Pendant  son  préceptorat,  vers 
l'an  369,  Ausone  compose  La  Moselle^  pour  célébrer  les  vic- 
toires de  l'empereur  Valentinicn  sur  les  Alamanni.  Ce  poème 
obtient  un  merveilleux  succès  à  Trêves,  dans  le  monde  ofTiciel. 
Symmaque  compare  aux  meilleures  œuvres  de  Virgile  ces 
vers  divins,  qui  volent  dans  les  mains  de  beaucoup  d'hommes, 
dans  les  plis  de  beaucoup  de  toges  \  Mais  le  poète  s'est  bien 
gardé  d'y  parler  de  l'influence  des  astres  sur  les  affaires  de 
l'humanité;  et  cependant  l'occasion  lui  en  était  naturelle- 
ment offerte  par  ce  développement  où  il  annonce  que,  rentré 
dans  la  vie  privée,  il  consacrera  ses  dernières  années  à  célé- 
brer la  gloire  des  plus  illustres  de  ses  contemporains  : 

Qui  ne  chanterai-je  pas  alors?  ...[Je  dirai]  cet  homme,  enfin,  qui 
a  administré  la  capitale  du  monde,  Rome,  son  peuple  et  ses  sénateurs: 
égal  aux  premiers  de  l'Empire,  son  nom,  cependant,  n'était  pas  le 
premier;  mais  la  Fortune  se  hâte  de  réparer  son  erreur,  et,  complé- 
tant les  distinctions  qu'il  a  à  peine  effleurées,  elle  l'élèvera  réellement, 
comme  elle  le  doit,  au  faîte  de  ces  honneurs  qui  reviendront  un  jour 
à  sa  noble  descendance  3. 

r 

C'est  la  Forliiiia,  ce  ne  sont  pas  les  astres,  qui  domine  la 
carrière  de  ce  personnage  mystérieux  qui  a  tellement  intrigué 
les  commentateurs  de  La  Moselle.  Si,  comme  j'ai  essayé  de 
le  démontrer \  Ausone  fait  allusion  à  Maximinus,  vicaire  du 
Préfet  de  Rome,  personnage  de  basse  condition  à  qui  les 
prédictions  des  haruspices  et  les  procédés  divinatoires  des 
diverses  sciences  occultes  avaient  annoncé  qu'il  s'élèverait 
aux  charges  les  plus  hautes  de  l'Empire 5,  la  mention  de 
l'influence  des  astres,  et  non  celle  de  la  Fortune,  était  tout 

1.  Pour  la  date  de  La  Moselle,  voir  ma  thèse,  De  Ausonii  Mosella,  Paris,  Hachette, 
1892,  p.  24. 

2.  Symmaquc,  Epist.,  I,  xiv  :  Volitat  tuas  Mosella  per  manus  sinusquc  multorum, 
divinis  a  te  versibus  consecratus. 

3.  Mosella,  v.  899,  t^oç)-l^ll^. 

4.  Voir  mon  édition  de  La  Moselle,  Bordeaux,  Gounouilhou,  iSSg,  Commentaire, 

p.    IlG-122. 

5.  ^'oir  Lenain  de  Tillemonl,  Histoire  des  Empereurs,  l'empereur  Valcntinien,  arti- 
cle Xîiv.  —  Animien  Marcellin,  livre  XXVIll. 


u5S  UEVUE    DES    KILDES    A^îCIENNES 

indiquée;  mais,  au  temps  de  Valentinien,  il  n'était  pas  permis, 
dans  un  poème  tn  quelque  sorte  officiel,  de  parler  du  pouvoir 
de  l'astrologie. 

Par  contre,  dans  les  poèmes  intimes  qu'Ausone  destinait 
à  un  cercle  de  lettrés,  les  allusions  astrologiques,  très  fré- 
quentes, prouvent  bien  que  la  science  proscrite  par  les  lois 
im])ériales  avait  de  nombreux  adhérents  parmi  les  hommes 
du  monde,  et  que  les  érudits  comprenaient,  peut-être  sans 
y  ajouter  une  foi  entière,  toutes  les  allusions  dont  elle  était 
l'objet. 

Avant  d'être  appelé  au  palais  impérial  de  Trêves  pour  faire 
l'éducation  de  Gratien,  alors  qu'il  était  encore  professeur 
à  Bordeaux,  Ausone  composait  un  poème,  Ephemeris,  id  est 
ioiius  diei  negotium  ',  «  l'emploi  de  toute  la  journée,  »  — comme 
traduit  Gorpet,  —  où  il  s'exprime  en  ces  termes  à  propos  des 
songes  qui  viennent  le  visiter  la  nuit,  pendant  son  sommeil, 
après  les  diverses  occupations  qui  ont  rempli  lés  heures  du 
jour: 

Fuyez,  songes  mauvais,  vers  ces  mondes  obliques  du  ciel  où  le 
soulïle  de  la  tempête  disperse  les  nuées  errantes.  Habitez  les  pôles 
lunaires  a... 

L'action  de  la  Lune  sur  les  songes  était  admise  par  les  astro- 
logues :  ((  La  Lune  surtout  pouvait  faire  dévier  ou  arrêter  au 
passage  les  signes  révélateurs.  Héphestion  de  Thèbes  a  un 
chapitre  'Ev  r.oix'.ç  rjixépa;  [lire  -/jixépatç]  Tfjç  HcXr^vYiç  àXvjOsTç  oî 
cvcipc. '.  » 

Un  an  environ  après  la  composition  de  VEphemeris,  Ausone 
adressait  à  son  ami  Symmaque  le  •Griphas  Ternarii  Niimeri, 
poème  de  quatre-vingt-dix  vers  hexamètres  où  sont  énumérées 
de  puériles  et  laborieuses  énigmes  sur  le  nombre  trois.  — 
11   y  est  question  de   la  triple  Hécate,  des  trois  Grâces,   des 

1.  Ausone,  ûJit.  Peipcr,  Prae/alio,  p.  lxxxxv  :  Ephemeris  Burdigalae  scripta: 
...palalii  nuUa  in  Ephcmcride  menlio. 

2.  Aufone,  édit.  Schcnkl,  IV,  vu,  v.  34  : 

Ile  per  obliquas  caeli,  mala  somnia,  mundos, 
Irrequieta  vagi  qua  difflant  nubila  nimbi, 
Lunares  habilale  polos... 

3.  Bouché-Leclercq,  IJ Astrologie  grecque,  p.  (jo/j,  note  2, 


LASTUOLOr.tE    CHKZ    r,ES    <; AI,I.()-U(»M  VINS  2Df) 

trois  Sirènes  et  aussi  de  la  trinité  chrétienne  (v.  88  :  Ires  drus 
anus).  —  Parmi  ces  énigmes,  il  en  est  une  qui  a  rapport  à 
l'astrologie  : 

Triplex  sideribus  positas,  dis  tant  la,  for  ma  '. 

Souchay  interprète  :  «  Tria  observantur  in  astris,  silus  scilicet 
eorum,  dislaiilia  cl  co/islellalio.  »  Gorpet  traduit  :  «  Trois  choses 
à  observer  dans  les  aslres:  la  position,  la  distance  et  la  forme.  » 
Il  me  semble  que  cette  interprétation  et  cette  traduction  ne 
rendent  pas  assez  fidèlement  le  se.ns  du  mot  triplex,  qui  doit 
dominer  toute  la  phrase  :  Triplex  sideribus  posilus,  Iriplex  di- 
stantia,  Iriplex  forma '^ .  Il  n'y  a  aucune  énigme,  aucune  espèce 
de  YpTçcç,  à  constater  qu'il  faut  observer  dans  les  astres  la 
position,  la  distance  et  la  forme.  L'énigme  consiste  à  établir 
ce  que  sont  cette  triple  position,  cette  triple  distance  et  cette 
triple  forme. 

Vinet  admet  qu'un  astre  peut  avoir  trois  positions,  suivant 
qu'il  se  trouve  à  l'intérieur,  au  deçà  ou  au  delà  du  Zodiaque  3. 
La  question  du  positus  siderum  est  étudiée  par  M.  Bouché- 
Leclercq  dans  le  chapitre  VIII  de  son  Aslrologie  grecque, 
Rapports  des  planètes  entre  elles.  L'un  des  dogmes  princi- 
paux de  l'astrologie  est  la  croyance  à  l'action  que  les  astres 
exercent  sur  la  terre  et  spécialement  sur  l'homme.  Cette 
action  «  dépend  de  la  position  des  astres,  soit  par  rapport  à  la 
Terre,  soit  par  rapport  aux  autres  astres  :  de  telle  sorte  qu'elle 
est  nécessairement  complexe,  modifiée,  comme  quantité  et 
qualité,  par  les  influences  concourantes,  et  peut  même  être 
intervertie^.  » 

D'après  Vinet,  que  suit  Scaliger,  les  trois  distances  sont  : 
la  longitude,  qui  se  compte  à  partir  de  la  première  étoile  du 

1.  Ausone,  édit.  Schcnkl,  XXVI,  ii,  Griphus  Ternarii  Nameri,  v.  70. 

2.  Vinet  l'a  bien  vu.  Dans  le  Commenlarius  qui  accompagne  son  édition  d'Ausone, 
il  écrit  (282,0):  Triplex  sideribus  positus.  Griphus  hic  non  minus  mihi  obscurus  quam 
prier...  Adjectivum  Iriplex  ad  distantiam,  forinam  et  modum  aequo  référendum  puto. 
—  Vinet  cite  ici  modus  à  côté  de  positus,  distnntia,  forma,  parce  qu'il  lisait  :  Triplex 
sideribus  positus,  distantia,  forma  Et  modus.  Depuis  ToUius,  les  éditeurs  mettent  avec 
raison  un  point  devant  Et  modus,  mots  qui  appartiennent  à  la  phrase  suivante. 

3.  Vinet,  Commenlarius,  282,  D  :  Primum  enim  sidéra  sic  a  positu  dividunt  ut  alia  in 
Zodiaco  sita  dicant,  alia  dira,  alia  ultra  Zodiacum. 

[f    Bouché-Lecicrcq,  L'Astrologie  grecque,  p.  87. 


aGo  HEVUE  DES  KTUDES  ANCIENNES 

Bélier';   la  latitude,  à  partir  de  l'écliptique;    la  déclinaison, 
à  partir  du  cercle  équinoxial. 

Les  trois  formes,  enfin,  seraient,  d'après  Vinet  :  la  forme 
sphérique,  attribuée  par  les  stoïciens  aux  astres,  la  forme 
conique  (théorie  de  Cléanthe)  et  la  forme  de  clous  fixés  à  la 
voûte  de  cristal  du  ciel  (théorie  d'Anaximène).  Scaliger 
entend  les  constellations  dont  l'ensemble  constitue  une  Jorma 
(^xzz':^r,,  y.6c5W7'.ç,  ô(.z'.iç,<.z'^.iz)  et  celles  dont  l'ensemble  ne  donne 
aucune  forme  [quae  nullam  constiliiunt  formam,  àixôps-wTOi).  Mais 
celte  explication  ne  s'applique  qu'à  une  forma  duplex  et  non 
à  une  forma  triplex.  Le  système  de  Yinet  semble  le  plus 
simple.  Au  demeurant,  il  ne  nous  appartient  pas  de  chercher 
à  résoudre  les  énigmes  posées  par  yVusone  dans  son  Griphus. 
Il  suffît  de  constater  que  l'énoncé  de  l'énigme  astrologique 
dont  nous  nous  occupons  prouve  que  le  vocabulaire  astro- 
logique était  également  connu  d'Ausone  et  de  Symmaque, 
l'un  des  représentants  les  plus  distingués  de  la  société  lettrée 
de  la  fin  du  iv"  siècle.  Le  poète  érudit  pouvait  adresser  à  son 
ami,  avec  l'espoir  d'être  compris,  cette  énigme  où  il  est 
question  de  la  triple  position,  de  la  triple  distance  et  de  la 
triple  forme  des  astres. 

Celle  énigme  est  suivie,  dans  le  Griphus  Ternarii  Numeri, 
par  une  autre  qui  a  également  rapport  à  l'astrologie  : 

Y.  7G.       Et  modas  et  genetrix  modulorurn  musica  triplex  : 
Mixta  libris,  sécréta  as  tris,  vutgata  theatris. 

Je  traduirais:  «Un  triple  mode  dans  la  musique;  la  musique 
elle-même,  mère  des  modes,  est  mixte  dans  les  livres,  secrète 
dans  les  astres,  vulgarisée  dans  les  théâtres,  n  Les  trois  modes 
sont  :  le  mode  dorien,  le  mode  lydien  et  le  mode  phrygien; 
la  musique  est  mixte,  en  puissance  et  non  en  acte  dans  les 
livres,  —  dans  la  partition  où  elle  est  notée;  —  elle  devient 
la  possession  du  vulgaire  quand,  passant  de  la  puissance 
à  l'acte,  du  livre  muet  à  l'exécution,  elle  est  jouée  au  théâtre. 

I.  On  sait  que,  dans  les  doctrines  astrologiques,  le  Bélier  est  xEça).-))  tovJ  xÔ(T(ioij. 
—  Voir  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  isgiSo;  p.  i3i,  n.  i  ;  p.  i56;  p.  i85, 
n.  3;  p    iijG,  n.  I  et  a  ;  p.  197;  p.  as;  ;  p.  aOi  ;  p.  3 19;  p.  33 r  ;  p.  353,  n.  3,  etc. 


l'aSTUOLOGIE    chez    les    OAI.LO-nOMM.NS  :jGi 

Elle  est  secrète,  elle  est  inconnue  aux  hommes,  quand  elle  est 
la  musique  des  sphères  célestes,  cette  musique  dont  il  est  si 
souvent  question  dans  les  théories  platoniciennes'. 

Dans  le  courant  de  l'année  S']5,  Ausone,  chargé,  en  sa 
qualité  de  questeur,  d'examiner  les  pétitions  adressées  à 
l'empereur,  fait  parvenir  à  Ursulus,  grammairien  de  Trêves, 
les  étrennes  que  Valentinien  avait  oublié  de  lui  donner  le 
I"  janvier.  Ce  sont  six  pièces  d'or,  \usone,  dans  une  longue 
lettre  d'envoi,  évite  d'écrire  en  toutes  lettres  ce  nombre  de 
six.  Mais  il  l'indique  par  des  allusions  pédantes  qui  rappellent 
le  Griphus  Ternarii  Numeri.  Le  nombre  de  ces  philippin  est 
celui  des  Muses  moins  trois,  celui  des  pieds  de  l'hexamètre 
homérique,  etc.  ;  celui,  enfin,  des  signes  du  Zodiaque  tournés 
vers  la  terre  : 

v.  8.  Quoique  super  terram  sidéra  Zodiaci. 

Il  est  évident,  comme  Yinet  le  fait  observer,  que,  des  douze 
signes  du  Zodiaque,  six  doivent  toujours  être  tournés  vers  la 
terre 3.  Le  grammairien  de  Trêves  était  assez  au  courant  des 
questions  astrologiques  pour  deviner  —  avec  les  six  pièces 
d'or  pour  aider  son  intelligence  —  ce  que  le  rhéteur  bordelais, 
devenu  questeur,  voulait  lui  faire  comprendre. 

D'autres  correspondants  d'Ausone,  moins  érudits  que  le 
grammairien  de  Trêves,  devinent  cependant  ces  allusions  astro- 
logiques, qui  semblent  appartenir  à  la  conversation  commune 
des  honnêtes  gens  de  l'époque.  Tel  est  le  cas  de  Théon  que 
Gorpet,  dans  un  portrait  vivement  tracé,  dépeint  comme  «  une 
espèce  de  gentilhomme  campagnard,  retiré  dans  un  château 

1.  Voir  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  aS;  p.  ii^,  n.  i  ;  p.  i5o,  n.  i.  — 
Vinet  renvoie  au  Commentaire  de  Macrobe  sur  le  Songe  de  Scipion.  Macrobe,  en  effet, 
donne  un  long  développement  sur  le  Conccntw;  effeclas  motu  caeiestium  corporum 
(Commentarius,  II,  i). 

2.  Ausone,  édit.  SchenkI,  Epist.,  XVIII,  v.  5  :  ...regale  nomisma  Philippos.  —  C'est 
une  nllusion  à  une  expression  bien  connue  d'Horace,  qui  s'appliquait  aux  pièces  d'or 
à  l'effigie  de  Philippe  données  par  Alexandre  au  poète  Ghoerilos,  regale  nomisma 
Philippos  (Horace,  Epist.,  II,  i,  v.  234). 

3.  Voir  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  chap.  V,  La  route  des  planètes  ou 
Zodiaque,  p.  124-107.  —  Les  anciens  éditeurs  d'Ausone  imprimaient  un  petit  poème. 
De  Signis  Caelestibus,  description  des  douze  signes  du  Zodiaque,  qui  n'est  pas  l'œuvre 
du  poète.  Peiper  l'admet  encore,  à  la  fin  de  son  édition  (p.  4i2-4i3),  parmi  les  Incer- 
torum  oUm  cum  Ausonianis  édita. 


•^Ga  nnviE  uKS  études  anciennes 

sauvage  du  Médoc,  chasseur,  traficant,  laboureur,  s'enrichissant 
par  tous  les  moyens,  et,  malgré  cela,  avare  et  toujours  criant 
misère;  en  outre,  et  comme  cela  ne  coûte  rien,  ayant  beau- 
coup de  prétentions  au  bel-esprit,  parlant  poésie,  faisant  des 
vers  ou  les  faisant  faire  par  un  autre,  et  surtout  faisant  bien 
rire  à  ses  dépens  »  ' . 

Ausonc  remercie  Théon  des  belles  huîtres  qu'il  a  reçues  de 
lui  ;  mais  il  se  plaint  de  leur  petit  nombre.  Et  il  donne  à  enten- 
dre par  toute  une  série  de  devinettes  puériles  et  pédantes  que 
son  ami  lui  a  envoyé  seulement  trente  huîtres  :  il  y  en  avait 
autant  que  forment  les  dix  années  de  la  guerre  de  Troie  multi- 
pliées par  trois,  autant  que  Priam  eut  d'enfants,  si  du  nombre 
total  on  retranche  deux  dizaines,  «  autant  qu'il  faut  de  jours  à 
Titan  pour  parcourir  chacun  des  signes  du  Zodiaque,  autant 
qu'il  faut  d'années  à  l'astre  sublime  de  Phaenon  pour  parcourir 
sa  carrière  »^. 

En  astrologie,  Titan  est  un  des  noms  du  Soleil-^,  et  Phénon, 
ou  Phaenon  (*î>a(vwv),  un  synonyme  de  la  planète  Saturne. 
D'après  les  astrologues,  et  contre  toute  vraisemblance,  «  le 
surnom  de  luisant  (oaîvwv),  qui  paraît  être  un  euphémisme'',  » 
ce  mot,  qui  est  bien  grec,  serait  le  nom  donné  par  les  Égyptiens 
à  Saturne^.  En  tout  cas,  Phaenon  est  un  synonyme  astrologique 
de  Saturne  ;  et  Théon  est  assez  érudit  pour  ne  pas  l'ignorer. 

Même  dans  ses  prières,  Ausone  est  obsédé  par  le  souvenir 
des  doctrines  astrologiques.  En  367,  le  nouveau  précepteur  du 
césar  Gratien  vient  d'arriver  à  la  cour  impériale.  Au  palais 
de  Trêves,  dans  l'entourage  de  l'empereur  Valentinien,  tolérant 
et  modéré,  professant  une  large  indifférence  en  matière  de 
religion '^,  mais  nettement  hostile  aux  pratiques  de  la  magie  et 

1.  Corpet,  t.  II,  p.  i23,  n.  2. 

a.   Ausonc,  édit.  .Schenkl,  Ejiisl.,  VII,  v.  10: 

Singula  peirurril  Titan  quoi  signa  dicbus  : 

Quoique  annis  sublimis  nqil  sua  saccula  Phaonon. 
3.  Boiiché-Leclcrcq,  L'Astrolo/jie  grecque,  p.  89,  n.   a.  —  Cliez  les  poètes  romains. 
Titan  est  synonyme  de  Sol.  Voir  ma  tlièse,  Apollonios  de  Rhodes  et  Virgile,  p.  (j't,  n.  5  et  C. 
i.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  97. 

5.  Firmicus  Maternus,  II,  n,  a  :  Qui  a  nohis  Saturnus  dicitur.  ah  Ae/jyptiis  <I>aivu)v 
vocatur. 

6.  Ammien  Marcellin,  XX\,  ix  :  lloc  inoderaininc  principatus  i'iclaruit,  quoi  inte- 
religionuin  diversitates  médius  stelit,  nec  quemquam  iitquieiavit. 


i/aSTROLOGIE    chez    les    GAl.EO-KOMVl.NS  3G3 

de  l'asttologie,  Ausone  doit  faire  preuve  d'un  christianisme 
officiel  :  pour  donner  un  échantillon  de  son  talent  poétique, 
il  compose  un  poème  en  hexamètres,  Versus  Paschales  i,  où  il 
chante  avec  les  accents  de  la  plus  pure  dévotion  «  les  saintes 
solennités  du  Christ  sauveur». 

Onze  ans  plus  tard,  en  378,  Valenlinien  est  mort;  Gratien  lui 
a  succédé  comme  empereur  ;  Ausone  exerce  la  préfecture  dans 
les  Gaules.  Quelques  jours  avant  les  calendes  de  janvier,  le 
vieux  préfet  apprend  que  son  ancien  élève  l'a  élevé  au  consulat. 
Cet  honneur,  depuis  si  longtemps,  désiré,  et  dont  il  commen- 
çait à  désespérer  à  force  de  l'espérer  toujours,  excite  chez  le 
poète  les  explosions  d'une  joie  sénile.  Cette  joie  se  répand  en 
actions  de  grâces  adressées  à  des  dieux  qui  n'ont  aucun  rapport 
avec  le  Christ  sauveur,  jadis  célébré  au  temps  des  fêtes  de 
Pâques.  Corpet  le  constate  :  «  Ausone...  fait  une  prière  la  veille 
des  calendes,  il  en  fait  une  autre  le  lendemain,  non  pas  une 
prière  chrétienne,  comme  autrefois  pour  célébrer  la  Pâque, 
mais  une  prière  à  Janus,  aux  saisons,  aux  planètes,  au  Soleil, 
pour  obtenir  de  leur  influence  une  heureuse  et  abondante 
année,  une  vraie  prière  d'astrologue,  en  mémoire,  sans  doute, 
de  son  grand -père  et  de  son  horoscope  =».  » 

Je  suppose  qu'à  la  fin  de  878  le  poète  septuagénaire  se 
souciait  peu  de  son  aïeul;  mais  il  revenait  volontiers  à  ce 
vocabulaire  astrologique  dont  il  avait  dû  s'abstenir  dans  les 
œuvres  officielles  composées  à  la  cour  et  pour  la  cour,  depuis 
les  Versus  Paschales  de  l'an  867.  Corpet  prend  tout  à  fait  au 
sérieux  la  phraséologie  dont  use  le  poète,  et  il  dit,  à  propos 
de  ces  deux  poèmes  :  «  Cette  prière  et  celle  qui  la  précède  nous 
donnent  une  juste  idée  des  véritables  croyances  d'Ausone. 
Les  anciens  consuls,  en  entrant  en  charge,  offraient  un  sacri- 
fice à  Jupiter  et  rendaient  grâce  aux  dieux.  Ausone  n'adresse 
point  ses  prières  et  ses  remerciements  à  Jupiter,  il  aurait  pu 
déplaire  à  Gratien;  mais  il  invoque  le  Soleil,  la  Lune,  les 
Étoiles.  Car  s'il  'peut  croire  à  quelque  chose  sans  se  compro- 
mettre, c'est  aux  astres  et  aux  planètes,  qui  ont  enrichi  son 

I.  Ausone,  édit.  Schenkl,  IX,  Versus  Paschales. 
3.  Corpet,  t.  I,  p.  10. 


364  UEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

grand -père  et  qui  ont  prédit  la  grandeur  future  du  poèle- 
consul.  Tout  conspire  donc  à  prouver  qu'il  était  païen'.  » 

Cette  conclusion  semble  très  exagérée  :  la  phraséologie 
astrologique  d'Ausone  ne  prouve  rien  contre  son  christianisme 
officiel.  A  la  cour  de  Yalentinien,  le  précepteur  de  Gratien 
doit  faire  une  profession  banale  d'orthodoxie;  à  Bordeaux, 
dans  son  cercle  littéraire,  le  poète  rhéteur  emprunte  à  la 
mythologie  et  à  l'astrologie  les  termes  spéciaux,  les  compa- 
raisons et  les  figures  qui  peuvent  orner  sa  poésie  ou  sa  prose. 

Au  demeurant,  il  semble  oiseux  de  discuter  sur  la  question 
du  christianisme  d'Ausone.  M.  R.  Dezcimeris,  qui  connaît  si 
bien  le  rhéteur  bordelais,  a  dit  le  dernier  mot  sur  la  matière 
dans  sa  lettre  à  M.  Edouard  Éverat  :  «  En  fait,  je  crois 
qu'Ausone  a  dû  être  officiellement  chrétien...  Il  dit  quelque 
part  que  les  solennités  de  la  Pâque  lui  font  un  devoir  de  ren- 
trer à  Bordeaux.  Mais  il  est  probable  qu'il  allait  là  comme 
beaucoup  de  fonctionnaires  de  nos  jours  vont  à  la  messe  du 
Saint-Esprit.  Au  fond,  sa  vraie  religion,  c'était  le  culte  des 
lettres,  et  ce  culte  avait  des  liens  étroits  avec  toute  la  mise 
en  scène  de  l'Olympe  païens  » 

C'est  ce  culte  mythologique  des  lettres  qui  se  manifeste 
dans  ces  deux  poèmes  oii  Corpet  voit  une  profession  de  foi 
astrologique.  Bien  dans  ces  deux  invocations  ne  sort  des  bana- 
lités familières  à  uii  rhéteur  qui  connaît  l'astrologie  mondaine. 

La  Precatio  pridie  Kalendas  Januarias  demande  à  Janus,  dieu 
de  la  nouvelle  année  qui  verra  le  nouveau  consulat  (Jane,  veni; 
novus  anne,  veni),  que,  pendant  les  douze  mois  de  la  magis- 
trature suprême  d'Ausone,  aucun  trouble  ne  survienne  dans 
la  marche  régulière  des  planètes  : 

Que  le  monde  soit  en  paix;  que  le  règne  ne  vienne  pas  des  astres 
qui  y  mettraient  le  trouble.  Que  nulle  planète,  ô  Mars-Gradivus,  ne 

1.  Corpet,  t.  II,  p.  36G,  n.  i. 

2.  La  lettre  de  M.  Dezcimeris,  datée  de  Loupiac,  le  a5  décembre  188^,  est  insérée 
dans  la  thèse  de  M.  Everat,  De  D.  M.  Ausonii  operibus  et  génère  dicendi  (thèse  de 
Clermonl),  Paris,  Thorin,  i885,  p.  loi-io'i.  —  Parmi  les  derniers  travaux  sur  la 
leligion  d'Ausone,  on  peut  consulter:  Herrnann  Speck,  Quaestiones  Ausonianae, 
Brcblau,  187.'!,  caput  1,  De  religione  Ausonii  agilur,  p.  1-21,  Martin  Mertcns,  Qaaes- 
liones  Ausonianae,  Leipzig,  1880,  caput  1,  De  Ausonii  religione,  p.  3-33.  —  Voir,  dans 
La  Grande  Encyclopédie,  mou  article  Ausone,  t.  IV,  p.  711. 


l'astrologie  chez  les  gvllo-romains  265 

heurte  tes  demeures  pour  l'être  contraire:  ni  la  Lune,  déesse  du 
Cynthos,  ni  le  rapide  Mercure,  dieu  d'Arcadie,  voisin  de  la  terre,  ni 
toi,  Saturne,  le  plus  éloigné  de  nous  dans  ta  révolution  au  sommet 
du  ciel.  Loin  de  Mars-Pyroïs,  tu  accompliras  ta  route  rapide  avec 
tranquillité.  Avancez-vous  de  concert,  planète  bienfaisante  de  Jupiter, 
Vesper,  astre  de  la  cylhérienne  Vénus;  que  jamais  le  cyllénien  Mercure 
ne  s'écarte  de  vous,  lui  qui  est  avec  ses  hôles  de  rapports  si  faciles  '. 

Mars,  désigné  par  son  nom  de  dieu  latin,  Gradlvus,  et  par 
son  qualificatif  astrologique,  Hjose:;^,  est  le  protecteur  de 
Rome  et  de  l'Empire 3.  II  importe  que  les  autres  planètes 
n'aillent  pas,  dans  leur  marche,  heurter  les  demeures,  les 
pénales,  dit  Ausone  (v.  21  :  NuUa  tuos,  Gradive,  ojfeiidat  stella 
pénates),  de  la  planète  protectrice  de  Rome.  Dans  la  langue 
astrologique,  les  pénales  des  planètes  se  nomment  les  domi- 
ciles {zl/.y)  et  désignent  les  stations  préférées  parmi  celles  que 
les  planètes  rencontrent  sur  leur  route,  alors  qu'elles  chemi- 
nent au  milieu  des  étoiles  fixes '^  Les  planètes  sont  comme 
des  maîtres  de  maison  {y.v.z'^jiz-i-xi)  qui  se  sont  partagé  les 
droits  de  propriété  des  contours  du  Zodiaque.  •  On  peut 
remarquer  que,  parmi  les  planètes,  Ausone  cite  la  Lune  et 
ne  cite  pas  le  Soleil  :  l'astrologie  grecque  élimine  quelquefois 
les  deux  «  luminaires  »  de  la  liste  des  planètes  proprement 
dites,  et  n'en  compte  que  cinq;  mais,  d'ordinaire,  les  clarissuna 
mundi  lumina  complètent  le  nombre  septénaire  s.  On  admet 
cinq  ou  sept  planètes,  parfois  douze,  ou  même  un  nombre 
indéfinie;  mais  M.  Bouché-Leclercq  ne  cite  qu'un  seul  auteur 
astrologique,  «  le  platonicien  et  chrétien  auteur  »  anonyme 
du  dialogue  Hermippus  de  Aslrologia,  qui,  au  lieu  d'associer 
le  Roi-Soleil  et  la  Reine-Lune,  mette  le  Soleil  à  part  des  six 
planètes  environnantes '7. 

1.  Ausone,  édit.  Schenkl,  VI,  Precatio  Aasonii  consaUs  designali,  pridie  Kal.  Jan., 
fascibus  sumptis,  v.  20-27.  Au  vers  27,  les  manuscrits  ont  comme  leçon:  Non  unquain 
hospilibus  facilis  Cyllenius  adsit.  Les  anciens  éditeurs  écrivaient  Nonnunquam ;  Peipcr 
a  corrigé  adsit  en  absit,  correction  admise  par  Schenkl. 

2.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  GG,  98,  /iSg. 

3.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  3G9. 

!x.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.   iS'î  et  suiv.,  les  Domaines  planétaires. 

5.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  88  et  suiv. 

G.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  i'4,  n.  2;  p.  578,  n    2. 

7.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  89,  n.  i. 


366  REVUE    DES    ÉTUDES    .V>CIE!»NES 

Dans  une  pièce  qui  assurément  n'est  pas  d'Ausone,  mais 
qui  se  lit  dans  quelques-uns  de  ses  manuscrits  et  qui  est, 
sans  doute,  l'œuvre  de  quelque  versificateur  de  son  temps  et 
peut-être  de  son  cercle  littéraire,  on  trouve  la  liste  ordinaire 
des  sept  planètes  : 

[En  outre  des  grandes  constellationsj,  on  en  compte  encore  sept 
qui  sont  dites  errantes  :  la  Lune  et  Mercure,  Vénus  et  le  Soleil,  et 
Mars  à  leclat  fulgurant;  puis  Jupiter,  dont  l'astre  brille  par-dessus 
tous  les  astres;  Saturne,  enfin,  plus  élevé  dans  le  ciel,  plus  lent  que 
toutes  les  planètes  ». 

Je  ne  sais  si  dans  la  Precatio  pr.idie  Kalendas  Jaimarias,  il  ne 
conviendrait  pas  de  réintégrer  le  Soleil  à  côté  de  la  Lune. 
Vinet  en  avait  fait  disparaître  Mercure,  qui  est  mentionné  deux 
fois  sous  les  noms  à'Arcas  et  de  Cyllenius  :  il  corrigeait  Arcas 
en  arcus,  l'arc  de  la  Lune  (non  Cynthia,  non  celer  arcus,  finitimus 
terris).  Peut-être,  sous  les  mots  non  celer  arcas  finitimus  terris, 
se  cache  la  vraie  leçon  qui  désignait  le  Soleil. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  indications  données  par  Ausone  sur 
les  planètes  semblent  conformes,  en  général,  à  l'orthodoxie 
astrologique.  Ptolémée  a  noté  que  Saturne  est  éloigné  du  Soleil, 
encore  plus  loin  de  la  Terre  ;  on  sait  que,  dans  sa  course  lente, 
la  planète  de  Saturne  est  celle  qui  marche  le  plus  majestueu- 
sement 2.  «  Jupiter  est  l'astre  bienveillant  et  bienfaisant  par 
nature  3  0  :  il  est  tout  naturel  que  les  deux  planètes  de  Jupiter  et 
de  Vénus  s'avancent  de  concert,  puisque  Ptolémée  les  compare 
pour  leur  «  caractère  tempéré  o'^;  et,  quant  à  Mercure,  on  sait 
«  les  influences  multiples  qu'il  subit  de  la  part  des  planètes 
voisines  ))&. 

La  fin  de  la  Precatio  pridie  Kalendas  Januaria^  et  la  Precatio 

I.  Ausone,  edit.  in  usum  Delphini,  n*  370,  v.  i3  : 

Sed  vaga  praelerea  dicunlur  lumina  seplem, 

Luna  et  Mercurius,  Venus  ac  Sol,  Mars  quoque  fulgens. 

Hic  Jovis  et  sidus  super  omnia  sidéra  lucens. 

Celsior  tiis  Saturnus,  lardior  omnibus  astris. 
Ces  vers  ne  se  trouvent  pas  dans  les  éditions  critiques  de  SchenkI  et  de  Peiper. 
a.   Bouché-Leclcrcq,  L'Astrologie  grecque,  p.  gS-yS. 
3.   Uouclié  Lcclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  97. 
'1.   HouclicLoclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  99. 
.").    lloiichô  I.f'clorrf],  L'Astrologie  grecque,  p.  100. 


l'astrologie  chez  les  gallo-romains  267 

Kalendis  Januariis    tout   entière  ne  fournissent  que  des  lieux 
communs  en  fait  d'allusions  astrologiques  : 

0  Janus,  nouvelle  année,  fais  que  le  Soleil  dépasse  l'un  des 
tropiques,  puis  qu'il  laisse  l'autre  derrière  lui,  que  les  deux  tropiques 
subissent  ainsi  rinfluence  de  l'astre  et  que  les  quatre  changements  de 
l'année  se  succèdent  rapidement  de  trois  en  trois  signes  '...0  année, 
parcours  tes  voies  accoutumées,  les  douze  stades  de  ta  carrière  variés 
d'autant  de  signes  qui  se  partagent  également  les  saisons,  et  achève 
ton  cours,  emporté  par  une  rotation  perpétuelle  2.  » 

Cette  phraséologie  spéciale,  ces  allusions  continuelles,  qui 
prouvent  une  connaissance  banale  et  une  préoccupation  mon- 
daine des  doctrines  astrologiques,  se  retrouvent  principale- 
ment dans  un  recueil  de  petits  poèmes  qu'Ausone  a  dû  faire 
entrer  lui-même  dans  une  des  éditions  qu'il  a  données  de  ses 
œuvres  en  383  et  en  390  ^.  Cç  recueil,  qui  porte  le  nom  d'Eclo- 
garum  liber  ou  d' Eglogarium,  se  compose  de  poèmes  dont  «  la 
plupart  contiennent  des  recettes  astrologiques,  des  explications 
du  calendrier  romain,  des  indications  de  fêtes,  etc.  Ce  recueil 
est  comme  un  almanach,  une  espèce  de  Double  liégeois,  à 
l'usage  des  écoliers,  des  sorcières  et  des  derniers  païens  de 
l'ancienne  Rome.  On  n'y  rencontre  ni  esprit  ni  poésie^.  » 

Mais  on  y  rencontre  beaucoup  de  documents  qui  nous  font 
connaître  quelle  était  l'importance  des  doctrines  astrologiques 
dans  les  Gaules  à  la  fin  du  iv*  siècle  de  l'ère  chrétienne. 
Plusieurs  des  pièces  qui  font  partie  du  Liber  Eclogaram  ne 
sont  pas  l'œuvre  d'Ausone.  Mais  il  se  peut  que  dans  ce  livre 
dédié  à  Gregorius,  qu'il  nomme  son  fils»,  le  vieux  poète  ait 
admis  un  certain  nombre  de  pièces  dues  à  des  collègues,  à  des 
amis  érudits,  à  des  élèves,  de  manière  à  former  une  sorte 
d'anthologie  bordelaise  où  les  membres  d'un  cénacle  de  lettrés 
s'étaient  exercés  sur  des  sujets  de  même  ordre  qui  sollicitaient 
à  la  fois  les  loisirs  des  amateurs  et  les  habiletés  des  profes- 

1.  Ausone,   édit.   Schenkl,   VI,  v.  46-48.  —  Voir  Bouché -Leclercq,  L'Astrologie 
grecque,  chap.  V,  La  route  des  Planètes  ou  Zodiaque,  p.  124  et  suiv. 

2.  Ausone,  édit.  Schenkl,  VII,  v.  8-10. 

3.  Ausone,  édit.  Peiper,  Praefatio,  p.  cvii  et  cxii. 

4.  Corpet,  t.  11,  p.  412,  n.  1. 

5.  Cod.  Laurenlianus  :  Incipit  eglogarum  [liber].  Ausonius  Gregorio  Jllio. 


308  Ri:VLt:    DliS    études    ANClE>'iNES 

sionnels.  Il  a  déjà  été  question  d'une  pièce  sur  les  signes  du 
Zodiaque  et  sur  les  planètes,  qui  n'est  pas  d'Ausone.  M.  Bouché- 
Leclercq,  qui  cite  très  rarement  le  poète  bordelais  ',  lui  attribue 
justement  une  pièce  de  Y Eclogarium  que  Vinet  rejetait  avec 
raison  parmi  Quaedarn  veterum  quorumdam  poelarum  carmina 
quae  inler  Ausoniaiia  adhuc  servala  sunt^.  11  s'agit  du  vers  d'un 
auteur  inconnu  (hic  versus  sine  auctore  est)  qui  indique  ce 
qu'on  doit  retrancher  du  corps  chaque  jour  de  la  semaine  : 

Coupe  tes  ongles  le  jour  de  Mercure;  ta  barbe,  le  jour  de  Jupiter; 
tes  cheveux,  le  jour  de  Cypris3. 

Cet  aphorisme  d'astrologie  populaire  est  réfuté  en  quatre 
distiques  élégiaques  par  un  lettré  qui  se  moque  des  recettes  de 
bonne  femme  : 

Mercure  aime  pour  le  vol  les  ongles  toujours  aigus  ;  il  ne  permet 
pas  qu'on  rogne  la  pointe  des  doigts.  La  barbe  est  une  beauté  pour 
Jupiter;  pour  Vénus,  la  chevelure.  Il  est  donc  nécessaire  qu'ils  ne 
veuillent  pas  qu'on  enlève  ce  qui  leur  plaît  à  tous  les  deux.  Mars,  tu  as 
aimé  les  joues  sans  poils;  Lune,  lu  as  aimé  les  têtes  chauves.  Ces  deux 
divinités  ne  défendent  point  de  raser  les  joues  et  les  têtes.  Le  Soleil 
et  Saturne  ne  s'inquiètent  en  rien  de^  ongles.  Donc,  supprimons  ce 
monostique  qui  n'a  pas  l'agrément  des  dieux. 

Une  très  curieuse  pièce  d'Ausone,  De  ralione puerperii malurii, 
donne,  d'après  un  passage  de  Censorinus,  qui  y  est  paraphrasé, 
le  système  chaldéen  du  thème  de  la  conception  s  : 

Tous  les  événements  de  la  vie  que  nous  parcourons  dans  l'évolution 

I.  L'Astrologie  grecque,  p.  3f),  n.  i  (à  propos  de  la  «grande  année»,  Edyll.  18, 
p.  536,  Toll.);  —  p.  377,  n.  i  (Eclogarium:  De  ratione  puerperd  maturi,  p.  5/u -SiG, 
Toll.)  ;  —  p.  485,  n.  2  (le  passage  dont  il  est  question  ici)  ;  —  p.  570,  n.  i  :  «  Ausonc 
parle  1res  librement  de  la  science  aslrologicjuc  qui  a  permis  à  son  grand-père  de  pré- 
dire ses  grandeurs  futures.  »  (Ausonc,  J'arerilalia,  IV,  17,  sqq.) 

3.  Ausonc,  édit.  Vinet,  n"  5ij8.  —  D'ailleurs,. M.  liouché-Leclercq  donne  peu  exacte- 
ment le  texte  de  la  vieille  édition  de  ToUius  (Amsterdam,  1671),  qui  lui  fait  négliger 
les  éditions  critiques  de  Schenkl  (Berlin,  i883)  et  de  Peiper  (Leipzig,  1886).  11  a  tort 
(L'Astrologie  grecque,  p.  485,  n.  a)  de  trouver  «dans  Ausonc  (pp.  55o-55a  Toll.) 
l'amusante  réfutation  de  l'aphorisme  :  demi  de  corpore  oportet  ||  Ungues  Mcrcurio,  etc.» 
11  ne  s'agit  pas  d'une  suite  de  deux  vers  hexamètres,  comme  on  pourrait  le  croire 
d'après  celte  citation  inexacte,  mais  bien  du  litre,  donné  par  Tollius  lui-même:  «Quid 
quoque  die  demi  de  corpore  oportcat,  »  suivi  du  texte  du  vers  :  Uiigues  Mercurio,  etc. 

3.  .\usonc,  édit.  .Schenkl,  V,  xvin;  édit.  Peiper,  \  II,  xxvii: 

Ungues  Mercurio,  barbam  Jove,  Cypride  crines. 

4.  .\u5one,  édit.  Schenkl,  XXW,  p.  i55;  édit.  Peiper,  VII,  viii,  p.  93. 

5.  Voir  Ik>uchc-Leclcrcq,  L'Astrologie  grecque,  p.  377.  —  Le  De  die  nalali  do  Ccnso- 


l'astuologie  chez  les  gallo-uom  vins  369 

des  actes  sont  dirigés  par  la  domination  des  astres'.  Les  membres 
seuls  de  l'homme  viennent  de  la  terre  ;  des  régions  d'en  haut  procèdent 
la  Fortune^  et  l'esprit,  qui  subissent  l'influence  du  chœur  des  sept 
planètes  auquel  préside  le  Soleil  d'or  à  qui  le  sort  a  attribué  le  royaume 
de  l'éther  resplendissant 3.  Le  Soleil  ne  modère  pas  seulement  en  nous 
les  époques  de  la  vie,  alors  que  nous  traversons  le  court  espace  d'une 
existence  agitée.  La  croyance  générale  admet  que  son  regard  domine 
encore  la  conception  secrète'',  le  temps  de  la  vie  intra-utérine 5,  les  lois 
de  cette  existence  intérieure.  En  effet,  alors  que  le  germe  est  déposé 
dans  le  champ  de  la  génération  <j,  il  est  bien  évident  que  le  Soleil  se 
trouve  dans  quelqu'un  des  signes?.  Quand  il  a  pris  position  dans 
l'astre  voisin,  il  ne  transfuse  aucune  lumière  sur  le  lieu  de  la  concep- 
tion qui  lui  est  très  voisins.  Mais,  quand,  après  l'espace  d'un  mois,  il 
tourne  ses  rênes,  quand  son  char  de  pourpre  s'élève  déjà  vers  la  troisiè- 
me constellation,  une  petite  lueur  glisse  obliquement  ses  faibles  rayons 

rinus,  composé  vers  l'an  288  (voir  TeufTel,  S  379),  a  été  l'objet  d'une  édition  critique 
de  Fr.  Hultsch,  Leipzig,  Bibliolheca  Teubneriana,  1867.  —  Voir  la  traduction  française 
de  la  collection  Nisard,  faite  d'après  le  texte  d'Havercamp  (Leyde,  1748). 

i.  C'est  la  doctrine  orthodoxe  en  astrologie.  Cf.  Censorinus,  viii  :  Ante  omnia 
igilur  dicunt  actum,  vilainque  nostram,  stellis  tam  vagis  quam  statis  esse  subjectam,  earum- 
que  vario  multiplicique  cursu  genus  humanum  gubernari,  sed  ipsarum  moius  schemataque  et 
effectus  a  Sole  crebro  immulari. 

3.  Fortune,  «  quidquid  hominibus  contingit,  sive  boni,  sive  mali.  »  (Vinet.) 

3.  «  Les  Chaldéens  commencent  par  justifier  la  simplification  du  problème,  en 
disant  que  si  nous  dépendons  des  astres,  les  astres  sont  eux-mêmes  menés  par  le 
Soleil.  »  (L'Astrologie  grecque,  p.  377.) 

4.  La  conception  secrète  (occuUosque  satus).  Satus,  l'action  d'engendrer.  «Cicero, 
primo  de  Divinatione  [I,  ilii,  gS]  :  Quaedam  etiam  in  hominuTn  pecudumve  conceptu  et 
salu.  »  (Vinet.) 

5.  u  Achinapolus  apud  Vitruvium  libro  nono  [Vitnive,  IX,  4,  7]  non  e  nascentia  sed  ex 
conceptione  genethliologiae  raliones  explicat.  »  (Vinet.)  D'après  Vitruve,  cet  Achinapolus, 
astrologue  de  date  et  de  nationalité  inconnues,  aurait,  le  premier,  imaginé  de  faire 
coïncider  l'instant  où  se  fixe  la  destinée  humaine,  non  plus  avec  le  moment  de  la 
naissance,  mais  avec  celui  de  la  conception.  —  Sur  Achinapolus,  voir  L'Astrologie 
grecque,  p.  36,  n.  3,  et  p.  873. 

6.  Genitali  arvo  (le  champ  de  la  génération)  est  une  correction  de  Graevius  et 
d'Heinsius  (les  manuscrits  ont  albo  ou  alvo)  fondée  sur  une  expression  des  Géorgi- 
ques  (III,  V.  i35),  dont  Ausone  se  souvient  évidemment: 

...nimio  ne  luxu  obtusior  usus 
Sit  genitali  arvo  et  succos  oblimet  inertes. 
Ces    métaphores    se    trouvent    déjà   dans   Lucrèce,    IV,    v.    ia64-ia65   (Brieger, 
V.   ia48-i349): 

Eicil  enim  sulcum  recta  regione  viaque 
Vomeris,  atque  locis  avertit  seminis  ictum. 

7.  Censorinus,  viii  :  Quo  tempore  partus  concipitur,  Sol  in  aliquo  signo  sit  necesse  et 
in  aliqua  ejus  particula,  quem  locum  conceptionis  proprie  appellant. 

8.  L'astrologie  admet  que  les  signes  du  Zodiaque  ne  se  voient  pas  mutuellement. 
—  Cf.  Censorinus,  vm  :  Sol  ergo,  cum  in  proximum  signum  transcendit,  locum  illum 
conceptionis  aut  imbecillo  videt  conspectu  [M.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque, 
p.  377,  n.  3,  fait  remarquer  que  Censorinus  donne  à  l'aspect  le  nom  de  conspectus], 
aut  etiam  nec  eonspicit  :  nam  plures,  proximanlia  sibimet  Zodia  invicem  se  videre  omnino 
negaverunt. 


Rev.  Et.  anc. 


«9 


370  REVUE   DES    ETUDES   ANCIENNES 

sur  l'inerte  embryon  dont  elle  excite  les  premiers  mouvements'.  Dans 
le  quatrième  signe,  l'action  indulgente  du  Soleil  a  plus  de  vigueur  et  de 
persuasion  ;  par  sa  pénétration,  il  amène  le  tendre  fœtus  à  se  former^. 
\  l'aspect  tétragonal^,  la  lumière  solaire,  éclatante  et  douce,  épanche 
une  vivifiante  clarté.  Au  point  cardinal^  du  cinquième  signe,  le  Soleil 
frappe  la  mère,  qui  s'étonne  des  progrès  de  la  vie  intérieure  de 
l'enfanta.  Le  sixième  signe  n'a  aucune  influence.  Car  la  direction  du 
regard  de  Phœbus  ne  peut  se  régler  sur  aucun  côté  égale. 

Mais,  aussitôt  que,  parvenu  au  centre  de  la  région  qui  porte  des 
signes,  il  arrive  à  la  septième  section  d'où  son  camp  lumineux  dirige 
diamétralement 7  ses  traits  enflammés,   il  voit  en  pleine  lumière  la 

1.  Quand  le  Soleil  est  dans  le  troisième  signe,  il  voit  le  signe  d'où  il  est  parti, 
mais  il  ne  le  voit  que  d'un  rayon  oblique  et  sans  vertu  :  c'est  l'aspect  nommé  hexa- 
gonal» parce  qu'il  sous-tend  le  sixième  du  cercle.  On  ne  lient  pas  grand  compte  de  cet 
aspect,  auquel  on  attribue  peu  d'influence  sur  la  maturation  du  fœtus.  —  Cf.  Censo- 
rinus,  viii  :  At  cum  in  tertio  [Sol]  est  signo,  hoc  est  nicdio  unn  interposito,  tune  primum 
illum  locum,  unde  prof ectas  est,  vider e  dicitur,  sed  valde  obliquo  et  invalido  lumine  ;  qui 
conspectus  vocalur  xaÔ'  é^iywvov,  qui  sexlam  partem  circuli  subtendit...  Hune  quidam  con- 
spectum  non  usque  quaque  receperunt,  quod  minimum  ad  maturitatem  partus  vidcatur  conferre. 
—  Les  premiers  mouvements  du  fœtus  dans  le  ventre  de  la  mère  se  font  sentir,  d'après 
Pline  (A'.  H.,  Vil,  vi),  pour  un  garçon  le  quarantième  jour  après  la  conception,  pour 
une  fille  le  quatre-vingt-dixième. 

3.  Dans  le  quatrième  signe,  alors  que  deux  autres  signes  le  séparent  du  premier, 
l'aspect  du  Soleil  est  dit  tétragonal,  parce  que  la  ligne  suivant  laquelle  s'étend  son 
regard  coupe  le  quart  de  la  circonférence.  —  Cf.  Ccnsorinus,  viii  :  Cum  vero  in  quarlum 
signum  pervenil,  et  média  duo  sunt,  videt  xarà  TSTpâywvov,  quoniam  illa  linea  qua  visus 
pertendit,  quartam  partem  orbis  abscidit. 

3.  Pour  l'aspect  tétragonal  ou  quadrat,  voir  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque, 
p.  170- 171.  ' 

4.  Au  point  cardinal  (cardine).  Le  mot  cardo  (xévrpov)  désigne  le  point  cardinal  du 
cercle  de  géniture.  \oÏT^onchc-\-.ec\cTC(\,  L'Astrologie  grecque,  p.  170- 171. 

5.  La  qière  s'étonne,  parce  que,  jusqu'alors,  les  progrès  ont  été  à  peu  près  nuls. 
C'est  la  grande  efficacité  des  deux  aspects  létragone  et  trigone  qui  aide  puissamment 
au  développement  du  fœtus.  — Cf.  Censorinus,  viii  :  Quae  duae  visiones,  TSTpiytovo; 
[aspect  tétragonal  du  quatrième  signe]  et  -cptywvo;  [aspect  triangulaire  du  cinquième 
signe;  cf.  L'Astrologie  grecque,  p.  169-170]  perquam  efficaces  incrementum  ]>artuS 
multum  adminiculant. 

6.  Censorinus  dit  que  l'aspect  qui  part  du  sixième  signe  manque  de  toute  espèce 
d'eflicacité,  car  la  ligne  qu'il  suit  ne  forme  le  côté  d'aucun  polygone:  <(  A  loco  sexto 
conspectus  omni  caret  efficentia  :  ejus  enim  linea  nullius  polygoni  afficit  latus.  »  —  Le 
poète  traduit  mal  par  aequati  lateris;  et  Vinterpretatio  de  l'cditio  in  usum  Delphini, 
«quia  Sol  non  adspicil  tune  locum  orlus  per  ullani  lineam  quae  eUiciat  in  Zodiaco 
figuram  aliquam  aequilaleram,  »  semlilc  se  fonder  plutôt  sur  la  prose  de  Censorinus 
qu8  sur  les  vers  d'.Vusone. 

7.  Censorinus  attribue  une  très  grande  puissance  à  l'aspect  diamétral  (pour  l'aspect 
diamétral,  V.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  i(JG-i6ç)),qu\  fait  naître  les  enfants 
au  septième  mois  :  «  A  septimo  Zodio,  quod  est  contrarium,  plenissimus  potentissimusque 
conspectus quosdamjam  maluros  infantes educit,  <iui  septemmestres  appellantur,  quia  septimo 
mensc  nascuntur...  Secundum  ruliunem  Itanc  'fK'6i\i-r]'/o'.  nascuntur  xatà  £i(i|j.ETprjv.  »  Il  est 
intéressant  de  noter  les  métaphores  empruntées  à  l'art  militaire  qu'Ausoiie  affecte 
d'introduire  dans  ses  œuvres,  depuis  qu'il  a  fait  campagne  (cf.  édit.  Sclienkl,  XXVI, 
Grifjlius,  1  :  Quod  tempus,  ul  scis,  liccnliiie  militaris  est;  Kpist.,  IV,  v.  81  :  Quod  militantes 
i^rrihimus  ;  Epist.,  XVII  :  Ego  lirocinium  jam  vetcrnnus  cxercui).  Cohors  signifrra  indique 
naturellement  le  Zodiaque  :  mais  signifer  veut  dire  le  porte-étendard;  et  les  notes  de 


L  ASTROLOGIE    CUli/,    LES    GALLO-nOMAl:HS  27I 

condition  du  germe  qui  se  gonfle.  Ce  n'est  plus  le  rayonnement  d'une 
lueur  parcimonieuse  qu'il  envoie  vers  lui,  mais  il  le  réchauffe  de  tous 
les  feux  de  son  cercle  lumineux».  De  là  vient  que  Lucine  devance  le 
terme  régulier  de  ses  travaux,  et  que  la  mère  sent  se  développer  sourde- 
ment dans  ses  entrailles  les  efforts  de  la  parturition,  avec  trop  de  hâte, 
avant  le  temps  espéré  par  ses  voeux.  Mais  si,  alors  qu'il  répandait  sa 
lumière  depuis  le  septième  signe,  le  Soleil  n'a  point  forcé  la  barrière 
qui  retarde  l'enfantement,  ce  qu'il  pouvait  d'abord,  il  ne  le  peut  plus 
ensuite.  Est-ce  parce  que,  semblable  à  celui  du  sixième  signe,  l'aspect 
inefficace  du  huitième  ne  peut  former  des  figures  équilatéralesa  ?  Mais, 
quand  il  envahit  le  neuvième  signe,  le  Soleil  satisfait  les  vœux  hésitants 
des  mères,  car  l'aspect  trigone^,  conséquence  de  cette  nouvelle  position 
solaire,  lui  prête  un  surcroît  de  puissance.  Si,  enfin,  Ilythyia  diffère 
une  délivrance  difficile,  l'aspect  tétragone  ^  dénouera  les  derniers  liens 
de  cet  enfantement  aux  retards  indécis. 

Pour  noter  les  divers  aspects  dont  il  est  question  dans  celte 
pièce,  Vinet  a  tracé  une  figure  que  je  reproduis  {fig.  i). 
Elle  représente  le  Zodiaque  divisé  en  douze  Zwc-.a  ou  Signa, 
AE,  EF,  FB,  etc.  Au  moment  de  la  conception,  le  Soleil  est  en  A, 
à  la  limite  du  premier  signe.  Comme  il  emploie  une  année  à 
parcourir  les  douze  signes  du  Zodiaque,  dans  chacun  desquels 
il  reste  le  même  temps,  après  deux  mois  accomplis,  il  sera 
dans  le  troisième  signe,  FB.  Entre  les  signes  I  et  111,  s'étend  la 
sixième  partie  du  Zodiaque  ;   d'où,  suivant  AF,  l'aspect  sextil 


Veditio  in  itsum  Delphini  disent  avec  raison  :  «  Zodiacus  est  caterva  qnaedam  astroriim 
ordine  dispositorum,  ul  sunt  in  cohorte  milites.  »  Quant  aux  castra  Solis,  Vinet  remarque 
ingénieusement  :  «  Solis  igné  lociis  ille  septiinus  collucct,  ut  castra  iijnibus  quos  noctu 
crebros  accendunt  milites.»  On  a  déjà  vu  (v.  i3  :  Qui  cum  viciai  stationem  ceperit  aslri) 
l'emploi  du  terme  militaire  statio,  le  poste  où  le  Soleil  se  tient  en  sentinelle. 

1.  Tolo  fovet  igné  coronae.  Cf.  Sénèque,  Quaest.  Nut.,  I,  ii,  i  :  Circa  Solem  visum 
colonis  varii  circulum...  :  hune  Graeci  "AXw  vocant,  nos  dicere  Goronam  aptissime 
po^sumus. 

a.  Gensorinus,  comme  Plutarque  (Placit.  Philosoph.,  V,  xviii,  8),  affirme  que 
l'enfant  ne  peut  naître  au  huitième  mois  :  u  At,  si  intra  hoc  spatium  maturescere  utérus 
non  potuerit,  octavn  mense  non  edilur  (ab  octavo  enim  signo,  ut  a  sexto,  incfficax  visus) 
sedvel  nono  mense,  vel  decimo.  » —  Pline,  au  contraire  (//.  A^.,  Vil,  iv)  n'admet  pas 
l'opinion  vulgaire  d'après  laquelle  l'enfant  né  au  huitième  mois  est  incapable  de 
vivre  :  «  Translaticium  in  Aegypto  est  et  oclavo  gigni.  Jam  quidem  et  in  Jtalia  taies  partus 
esse  vitales,  contra  priscorum  opiniones.  » 

3.  Il  a  déjà  été  parlé  de  l'cfflcacilé  des  aspects  trigonc  et  tétragone.  Au  neuvième 
signe,  le  Soleil  regarde  de  nouveau  le  point  de  la  conception  suivant  l'aspect  trigone. 
Cf.  Gensorinus,  viii  :  «  Sol  enim  a  nono  zodio  parliculam  cunccptionis  rursus  conspicit 
xarà  Tpt'Ywvov.  » 

4.  L'aspect  tétragone  se  produit  au  dixième  signe,  —  a  decimo  xarà  t£T(>o(YWvov, 
dit  Gensorinus. 


372 


REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 


OU  hexagonal,  et  ainsi  de  suite.  —  Tollius  a  donné  une  figure 
plus  complète  {fig.  2)  que  je  reproduis  également. 

Plusieurs  autres   pièces  du  Liber  Eclogarum  dénotent  chez 
le  poète  bordelais  une  érudite  curiosité  des  divers  problèmes 


Fig.  I. 


astronomiques  ou  astrologiques  qui  intéressent  «  tous  ces 
vastes  corps  du  monde  suspendus  dans  la  sphère  sublime 
du  ciel  qui  les  enserre,  masses  immenses  dont  rien  n'ébranle 
l'équilibre  »  '. 


1.  Ausone,  édil.  Schcnkl,  XXXIV;  édit.  Peiper,  VU,  vu,  v. 

...manere  ingenlia  mundi 
Corpora,  sublimi  caeli  circumdata  gyro, 
Et  tanlae  nullam  moU  intercedere  labeni. 


l'astrologie  chez  les  gallo-romains  373 

Ausone  fait  le  calcul  des  trois  cent  soixante-cinq  jours  que 
comprend  la  révolution  de  l'année',  à  commencer  par  le 
signe  du  Bélier  %  à  l'équinoxe  du  printemps.  Il  explique 
comment  les  noms  attribués  à  chacun  des  sept  jours   de   la 


FiG.     2. 


période  hebdomadaire  sont  dus  à  autant  de  planètes  errantes 
entraînées  dans  l'infatigable  rotation  du  monde  et  condam- 
nées à  parcourir  sans  cesse  l'oblique  région  des  signes  céles- 


I.  Ausone,  édit.  Schenkl,  V,  viii;  édit.  Peiper,  VII,  ivi.  Ratio  dierum  anni  ver- 
tenlis,  V.  17  : 

Hic  tibi  circus  erit  semper  vertentibus  annis 
Ter  centum  ac  senis  decies  et  quinque  diebus. 

a.  Pour  les  diverses  dates   où   les    anciens   faisaient   commencer   l'année,    voir 
Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  lag,  n.  i, 


274  UEVLt    DLS    tTLDES    A>C1E>>ES. 

tesi.  Les  sept  jours  appartiennent  successivement  au  Soleil,  à 
la  Lune,  à  Mars,  à  Mercure,  à  Jupiter,  à  Vénus  et  à  Saturne. 
Quelques  pièces  sont  consacrées  aux  mois  et  aux  quatre 
saisons  de  Tannée,  aux  divisions  de  chaque  mois,  au  nombre 
des  jours  de  chaque  mois,  à  la  date  des  noues  et  des  ides 
dans  le  mois,  à  lindication  des  mois  où  le  Soleil  passe  dans 
chacun  des  signes  célestes  l"un  après  l'autre  •. 

11  suftit  de  mentionner,  sans  y  insister,  toutes  ces  banales 
explications  du  calendrier  romain,  qui  prouvent  toutefois 
l'intérêt  que  des  lettrés  comme  Ausone  et  ses  amis  prenaient 
à  de  pareilles  questions  de  vulgarisation. 

Mais  il  convient  de  noter,  car  elle  est  beaucoup  plus  impor- 
tante, une  allusion  à  cette  ci  grande  année  »,  à  l'accomplisse- 
ment do  laquelle  les  astres  errants,  Stilbon-\  Phaenon.  Jupiter, 
Vénus,  Phœbé,  Titan,  revenus  à  leur  point  de  départ  primitif, 
reprendront  les  places  suivant  lesquelles  ils  étaient  disposés 
à  lorigine  du  monde ^. 

I .  Ausone.  édit.  Schenk.1.  V.  i  ;  édil  Peiper,  VII.  ix.  De  nominibas  septem  dUrum,  v.  i  : 

yomLin.    quaf  septem  vfrtentibus  opta  di^bus 

Annm  habe!,  totidem  errantes  /Veere  planetae, 

Qaos  indefessa  i-oh^ns  l'^rtigine  mandas 

Sigr.orum  obliqua  jubet  in  statione  vagari. 
Pour  i>  la  semaine  astrologique  qui  attribue  le  patronage  de  chacun  des  sept  jours 
à  une  planète  déterminée  -i.  voir  Bouché- Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  !t~-  et  suiv. 
s.  Ausone,  édil,  Schenkl.  V,  \i;  édit.  Peiper.  Vil,  xix.  De  mensibus  et  quatuor  anni 
temporibus.  —  Sch.,  V,  ii;  P.,  VII,  x.  Monosticha  de  mensibus.  —  Soh.,  V,  ni;  P..  VII, 
XI.  Item  disticha.  —  Sch.,  V,  iv;  P.,  VII.  xii.  De  tribus  menstruis  mensuum. —  Sch.,  V, 
t;  p..  VII,  ini.  Quùteni  dies  sint  mensuum  singulotum.  —  Sch.,  V,  vi;  P.,  VII.  xiv.  Quo 
mense  qaotae  nonae  vel  idas  sint.  —  Sch.,  V,  ii;  P.,  VII,  xvii.  In  quo  mejise  quod  signum 
sit  ad  eursam  soUs. 

3.  Il  a  déjà  été  question  de  Phaenon  et  des  autres  astres  errants.  —  InXôtov, 
rétineelant.  désigne  la  planète  de  Mercure.  Voir  Bouché-Ledercq,  L'Astrologie  grecque, 
p.  70,  100,  n.  i. 

i.  .\usone.  édit  Schenkl.  X\XII;  édit.  Peiper.  VII,  v.  De  aetatibas  aiimantium. 
Hesiodion,  v.  i5  : 

Donec  consumpto,  magno  qui  dicitar,  anno, 

Rursus  in  antiquum  x^niant  vaga  sidéra  carsam, 

Qaalia  dispositi  steterant  ab  origine  mandi. 
Schenkl  écrit  disposita.  d'après  une  correction  de  Buecheler;  Peij>er,  sleterunt, 
d'après  une  correction  de  Baehrens.  Comme  la  >-uIgate.  je  conserve  dispositi  et  stete- 
rant. le^^ons  du  V  (Codex  Leidensis  \'ossianus  lat.  Ht).  —  Celte  pièce,  où  .Vusone 
traduit  au  dtbut  quelques  vers  dHt-siode  sur  la  durée  respective  de  la  vie  chei  les 
titres  vivants  (^fragment  cilé  par  Piularquc.  De  >^nicul.  Dejecta.  xi;  Hésiode- DiJot, 
Frag.  cm,  p.  5>S)  et  où  il  s'occupe  ensuitedu  temps  inconnu  que  durera  la  révolution 
des  aslres,  est  insérée  parmi  \c>Bd>Uia  dans  les  anciennes  éditions  de  Vinet.  de  ToUius 
et  de  Souchay.  Peiper  lui  a  donné  sa  >-raie  place  en  la  faisant  entrer  dans  le  Liber 
Btloçarum  . 


I.  ASTROLOGIE    CHEZ    LES    GALLO-ROMAINS  370 

Tous  les  érudits  à  Rome^  depuis  Gicéron>,  s'élaient  occupés 
de  celte  grande  année  qui  «  aboutissait  à  reproduire  la  dispo 
silion  originelle  des  astres»'.  On  s'étonnerait  qu'Ausone  n'en 
eût  pas  fait  mention  dans  ce  Liber  Eclogariim,  qui  est  le  manuel 
versifié  de  toutes  les  croyances  et  de  toutes  les  superstitions 
astronomiques  ou  astrologiques  en  honneur  dans  la  société 
gallo-romaine  de  la  seconde  partie  du  iv*  siècle. 


IV 


L'astrologie  dans  le  cQuerolus>. 

Les  préoccupations  astrologiques  de  la  société  gallo-romaine 
au  temps  d'Ausone  ne  se  manifestent  pas  seulement  dans  un 
recueil  de  pièces  de  vers  composées  pour  un  cercle  de  lettrés. 
Nous  les  retrouvons  au  théâtre,  dans  une  comédie  intitulée 
le  Querolus. 

On  a  beaucoup  discuté  à  propos  de  cette  comédie,  dont 
l'auteur  est  inconnu-^.  Il  suffit  de  rappeler  les  travaux  de 
MM.  R.  Dezeimeris  et  L.  Havet,  qui  prouvent,  l'un  et  l'autre, 
que  le  Querolus  est  une  œuvre  gallo-romaine  des  premières 
années  du  v"  siècle.  Les  ressemblances  de  style  qui  se  remar- 
quent dans  les  poèmes  d'Ausone  et  dans  la  comédie  anonyme 
amènent  M.  Dezeimeris  à  conclure  que  le  Querolus  a  été 
composé  —  certaines  allusions  historiques  permettent  de  le 
conjecturer — aux  environs  de  l'an  /Joy,  par  le  poète  Axius 
Paulus,  auteur  du  Delirus,  comédie  de  caractère  citée  par 
Ausone,  dont  le  poète  comique  était  l'un  des  plus  intimes 
amis^. 

D'après   M,    Havet,    «de    nombreux   indices,    à   défaut    de 

1.  Cicéron,  De  Nature  Deorum,  II,  ix,  5i  :  Earum  quinque  stellarum  quae  falso 
vocantur  errantes...  ex  disparibus  molionihus  magnum  annum  mathematici  nominaverunl, 
qui  tum  efficitur,  cum  soUs  et  lunae  et  quinque  erraniium  ad  eamdem  inler  se  compara- 
lionem  confectis  omnium  spatiis  est  fada  conversio,  quae  quam  longa  sit,  magna  quaestio 
est,  esse  vero  certam  et  dejînitam  necesse  est. 

2.  bouché-Lcclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  89,  n.  i.  (Le  passage  d'Ausone  est  cité 
dans  celte  note.)  —  Voir  encore  p.  ^99,  n.  i  ;  p.  07^,  n.  a  ;  p.  576. 

3.  Voir  Teuffel,  Geschichte  der  Rômischen  Literatur,  funfte  Auflage,  i  l^i,  a. 

Ix.  R.  Dezeimeris,  Études  sur  le  Querolus  {Actes  de  l'Académie  nationale  des  Sciences, 
Belles-Lettres  et  Arts  de  Bordeaux,  année  i88d;  Bordeaux,  1881,  p.  45o-5o.3). 


276  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

preuves,  établissent  que  ce  texte  ^appartient  à  l'époque  du 
Bas-Empire'.  »  La  pièce,  qui  «date  du  commencement  du 
V'  siècle  »  ^  a  été  jouée  dans  «  une  cité  gauloise  peu  éloignée 
de  la  Loire,  Bordeaux  plutôt  que  Narbonne  ou  Toulouse,  Lyon 
ou  Autun  plutôt  que  Bordeaux  3.  » 

Il  semble  donc  admis  que  le  Queroliis  est  une  comédie 
gallo-romaine  qui  a  été  représentée  en  Gaule  peu  d'années 
après  la  publication  du  Liber  Eclogarum  d'Ausone.  Comme 
le  recueil  du  poète  bordelais,  elle  s'adresse  à  un  cercle  restreint 
de  lettrés.  Elle  a  été  composée  pour  servir  d'intermède  aux 
conversations  qui  suivent  le  dînera.  C'est,  comme  le  fait 
remarquer  M.  Havet,  ce  qu'on  appellerait  de  nos  jours  une 
comédie  de  salon,  —  puisque  la  salle  à  manger,  où  on  la  jouait, 
était  chez  les  Gallo-Romains,  comme  à  Rome,  l'équivalent  de 
notre  salon  s, 

«  L'intrigue  roule  sur  l'histoire  d'un  pot  de  terre  rempli 
d'or,  que  son  légitime  propriétaire  se  fait  enlever  à  force  de 
crédulité  niaise  et  que  les  voleurs  lui  rendent  par  un  trait  de 
bêtise  non  moins  forts.  >) 

Au  premier  rang  des  personnages  qui  dirigent  cette  intrigue, 
nous  remarquons,  parmi  les  «  Dramatis  personae»,  un  astro- 
logue, Mandrogerus  magiis,  que  M.  L.  Havet  appelle  en  français 
Mandrogéronte.  Ce  nom,  que  ne  donnent  ni  les  dictionnaires 
latins  ni  les  dictionnaires  grecs  de  la  langue  classique,  se 
trouve  employé  au  pluriel  comme  nom  commun  pour  désigner 
les  diseurs  de  bonne  aventure  dans  la  Relatio  de  Legalione  Con- 
stantinopolilana  de  Liudprand  de  Crémone.  Originaire  d'une 
noble  famille  lombarde,  l'historien  Liudprand  (922-972)  fut 
envoyé  en  l'an  9^9  comme  ambassadeur  à  Constantinople  : 
dans  le  récit  de  son  voyage  diplomatique,  satire  spirituelle  et 
malveillante  de  la  cour  byzantine,  l'auteur,  qui  connaît  fort 

I.  L.  Havet,  Le  QaeroLus,  comédie  latine  anonyme,  Paris,  1880;  chap.  I,  La 
Pièce,  p.  3. 

î.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  7. 

3.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  4. 

4.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  i85.  Dédicace  à  liutilius,  v.  17  : 

i\os  hune  fabellb  alque  mensis  librum  scripsimus. 

5.  1,.  Havet,  ouur.  cité,  p.  11. 

0.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  chap.  I,  La  Pièce,  p.  i3. 


l'astrologie  chez  les  gallo-romains  277 

bien  le  Querolus,  parle  des  a  obolariae  mulieres  et  inandroge- 
ronles»',  les  courtisanes  que  l'on  possède  à  bas  prix  et  les 
charlatans  qui  tirent  l'horoscope  pour  une  obole.  Le  nom  de 
Mandrogerus  doit  venir  de  la  mandragore  femelle  (iJ.avBpaYipaç), 
vulgairement  nommée  Main  de  gloire  ou  Herbe  aux  magiciens. 
On  sait  le  rôle  qui  a  été  joué  dans  les  pratiques  superstitieuses 
de  tous  les  temps  par  les  racines  pivotantes  de  cette  plante, 
souvent  bifurquée  de  manière  à  représenter  grossièrement  la 
forme  de  deux  cuisses,  d'où  ces  noms  bien  connus  dans  le 
langage  de  la  sorcellerie  :  àvOpw-ojxôpcpov,  homunculus,  semi-homo. 

L'argument  de  la  pièce  nous  prévient,  d'ailleurs,  que  le 
fourbe  qui  se  fait  appeler  Mandrogerus  n'est  pas  un  véritable 
astrologue,  mais  un  simple  parasite,  qui  se  prétend  magicien, 
parasilus  magus^.  Afin  de  mieux  tromper  Querolus,  il  se  donne 
pour  un  magus,  un  mathematicus  :  on  sait  que  mathemaiicus  a 
le  sens  spécial  d'astrologue^. 

Au  second  acte,  Mandrogéronte  entre  en  scène,  escorté  de 
deux  fourbes,  ses  complices,  Sycophanle  et  Sardanapale,  qui 
viennent  l'aider  à  duper  Querolus.  Mandrogéronte  se  vante 
d'être  le  plus  éminent  de  tous  les  parasites^  :  il  ne  fait  devant 
ses  confidents  aucune  allusion  à  sa  prétendue  puissance  d'astro- 
logue. C'est  Sardanapale  qui,  pour  être  entendu  par  Querolus, 
la  dupe  désignée,  proclame  bien  haut  les  mérites  de  Mandro- 
géronte :  «  Je  connais  des  astrologues,  mais  je  ne  sais  où  l'on 
en  trouverait  un  tel  que  celui-ci^.  »  Querolus  est  amorcé;  il 
s'avance,  il  entre  en  con.versation  :  Sardanapale  et  Sycophanle 

1.  Liudprandus,  Legatio,  lv. —  La  citation  est  donnée  par  L.  Havet,  ouvr.  cité, 
p.  179,  Personnages,  n.  a. 

a.  L  Havet,  ouvr.  cité,  p.  181,  Argumentam,  v.  10  : 

Se  magum  mathematicumque  et  fingens... 

Parasitas  magus... 

3.  Voir  Bouché- Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  5;  566,  n.  4;  6ao,  n.  4;  6a4,  n.  a. 
Dans  le  Querolus,  où  le  mot  astrologus  ne  fig:ure  pas,  Mandrogéronte  est  toujours 
désigné  par  le  nom  de  mathematicus,  synonyme  vulgaire  de  Chaldaeus.  Cf.  Aulu-Gelle, 
iV.  yl.,  I,  IX,  6  :  Vulgus  autem  quon  gentilicio  vocabulo  Ghaldaeos  dicere  oporteret,  mathe- 
maticos  dicil. 

4.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  333.  Act.  II,  se.  i,  v.  6  : 

Mandrogerus  ego  sum,  parasitorum  omnium 
Longe  praestantissimus. 

5.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  a4o.  Act.  H,  se.  11,  v.  4  : 

Ego  mathemalicosque  novi,  talem  prorsus  neseio. 


378  UEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

font  l'éloge  des  talents  de  Mandrogéronte.  «Quel  beau  nom 
pour  un  sorcier!  (pulchrum  hercle  nomen!)))  remarque  la  dupe. 
—  C'est  la  scène  du  Médecin  malgré  lui  où  Martine  émerveille 
Valère  et  Lucas  par  le  récit  des  cures  merveilleuses  de  Sgana- 
relle.  —  Le  naïf  est  tout  à  fait  rassuré  quand  il  apprend  que 
Mandrogéronte  est  un  astrologue  sérieux  et  non  pas  un  de  ces 
charlatans  qui  se  promènent  sur  les  places  publiques,  tenant 
en  main  la  baguette  magique  et  escortés  par  un  entourage  de 
compères'.  Ce  passage  permet  de  supposer  que  les  astrologues 
gallo-romains  de  petite  condition  parcouraient  les  campagnes 
dans  le  même  équipage  que  les  bandes  de  sorciers  dont  Apulée 
décrit  les  travestissements  et  les  jongleries  2. 

Voici  Querolus  en  présence  des  trois  complices.  Mandrogé- 
ronte explique  qu'il  y  a  deux  sortes  de  puissances  (duo  sant 
gênera  potestatumj,  les  unes  qui  ordonnent,  les  autres  qui 
obéissent.  Ce  sont  ces  dernières  que  l'humanité  doit  servir, 
à  savoir  les  planètes  puissantes,  les  oies  importunes  et  les 
farouches  cynocéphales 3.  M.  Havet  remarque  avec  raison  que 
((  la  dissertation  du  fourbe  Mandrogéronte  sur  les  cynocéphales 
atteste  une  diffusion  notable  des  cultes  égyptiens''.  »  Il  est 
évident  que  le  prétendu  astrologue  abuse  du  jargon,  tout 
comme  le  Sganarelle  du  Médecin  malgré  lui,  et  que  le  dialogue 
des  deux  compères,  Sardanapale  et  Sycophante,  rappelle  la 
conversation  que  le  poète  des  Nuées  prête  à  Strepsiade  et  à 
Socrate.  Les  Harpyes,  les  Chèvrepieds,  les  Furies,  les  Noctam- 
bules, les  Singes,  les  Poil-de-bouc,  les  Chouettes,  les  Striges  de 
la  nuit^,  qui  interdisent  tout  retour  au  mortel  qui  a  osé  aller 
consulter  les  oracles  des  planètes  vagabondes  (tam  vaga  sidéra), 

1.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  a45.  Act.  II,  se.  11,  v.  53  : 

Hem,  sodés,  ipsum  id  volebam  dicere  :  certe  non  habet 
t'ervdas,  neque  cum  turbis  ambulat? 

2.  .¥pulée,  Mét.,\lU,  iXTii. 

3.  L.  Havet,  ouvr.  rite,  p.  a48.  Act.  H,  se.  iit,  v.  19  : 

...plnnetae 
Potentes,  anseres  importuni  et  cynocefali  traces. 

!t.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  chap.  I,  La  Pièce,  p.  a. 

5.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  261.  Act.  II,  se.  m,  v.  48  : 

Arpyae,  caprifiedes,  fnriae,  noctivagae,  simiae, 

Hirquicoinantes,  ululae,  nocturnae  striges. 


L  ASTROLOGIE    CHEZ    LES    G  VIXO-nOMAINS  379 

appartiennent  plutôt  à  l'imagination  de  Mandrogéronte  qu'aux 
superstitions  populaires.  Mais  le  faux  astrologue  dit  des  pla- 
nètes tout  ce  que  le  vulgaire  pouvait  en  dire  : 

Les  Planètes  font  tourner  en  mesure  l'ensemble  du  monde;  elles 
sont  difficiles  à  voir  et  leur  accueil  est  rebutant.  Elles  dirigent  la  ronde 
des  atomes;  eljes  font  le  compte  des  étoiles  et  soupèsent  les  mers.  La 
seule  chose  qu'elle  ne  puissent  pas  modifier,  c'est  leur  propre  condi- 
tion... Elles  s'attaquent  aux  moissons  et  les  font  passer  d'un  lieu  dans 
un  autre  par  des  tempêtes  effroyables...  Elles  ont  le  pouvoir  de  chan- 
ger la  forme  et  l'aspect  de  tous  les  objets  suivant  leur  bon  plaisir. 
Que  de  degrés  dans  ces  métamorphoses!  que  de  choses  qui  sont 
comme  transvasées  dans  d'autres!  Suivant  leur  ordre,  de  ceci  sort 
cela.  On  voit  subitement  le  vin  devenir  du  blé,  le  blé  devenir  du  vin. 
Voici  une  moisson  d'orge,  une  moisson  déjà  jaunissante  :  elles  l'ont 
sans  peine  produite,  à  n'importe  quelle  occasion,  pour  le  premier 
prétexte  venu.  Quant  aux  âmes  des  mortels,  elles  n'ont  aucune  diffi- 
culté à  les  faire  passer  dans  le  séjour  d'en  haut  ou  dans  le  séjour  d'en 
basi. 

Klinkhamer*  a  prétendu  trouver  dans  tout  ce  passage  des 
allusions  satiriques  au  gouvernement  de  l'Empire  :  les  planètes 
seraient  les  principaux  magistrats  qui  exilent  certains  citoyens, 
frappent  à  leur  gré  les  riches  de  nombreux  impôts,  exigent 
des  droits  des  entreprises  maritimes,  font  passer  le  produit  de 

I.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  348  et  suiv.  Act.  II,  se.  m  : 

V.  aS.Syc.    Illosne  mihi,  quaeso,  tu  loqueris,  numeris  qui  totum  rotant, 

Planetas?  —  Mand.  —  Ipsos,  nec  visu  faciles,  nec  dicta  affabiles  : 
Atomos  in  orbe  volvunt,  slellas  numerant,  mariaque  aeslimant, 
Mutàre  sola  non  passant  sua. 
V.  3i.  Messes  hac  transférant  atque  illac  diris  tempestatibus. 

V.  33.  Istis  licel  species  rerum  omnium  atque  formas  verlere 

Uti  libuerit  :  sed  quot  gradibus  et  transfusionibus  ! 

Aliud  jubent  ex  alio;  triticum 

Ex  vino  subito  fier i  videas,  vinum  ex  Iritico  ;  hordei 
Jam  flava  seges  facile  efficitur  ex  quovis  titulo  et  nomine. 
Mortales  vero  addere  animas  sive  inferis  nullus  labor 
Sive  superis. 
a.  Querolus...  recensuit  et  illustravit  S.  C.   Klinkhamer,   Amstelodami,    1829.  — 
Notes  des  pages  gB  et  suiv.  :  Accuratius  inspicienti  apparebit  auctorem  obliqua  oratione 
Imperatorum  aulicos,  praecipuos  magistratiis  ac  sacerdotes  tetigisse...  —  Planetas.  InteUigit 
autem,  opinor,  praesides  provinciarum  aliosque  magistralus...  —  Atomos.  Nec  ignorabatur 
oraesides  ac  praetores  sacpe plebeios  homines  ex  alio  loco  in  alium  pro  lubitu  transponere.., 
—  Stellas.  Cives  diliores  recensent  e  quorum  bonis  laborantifisco  suceur ratur...  —  Maria. 
Magistralus  compulont  quid  ex  vectigalibus  marilimis  percipi  possil...  —  Messes.  Romani 
praefecti,  aejre  ferentibus  incolis,  frumentum  ex  alla  regione  in  aliam  transportari  cura- 
bant...  —  Trilicum.  Paierai  vinum  quod  ex  alia  regione  affercbatur  rum  allerius  loci  fru- 
menlo  commutari...  —  Jnferjs.  Hominem  vel  necare  vel  in  summas  dignilate?  evehere. 


aSo  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

la  moisson  d'une  contrée  dans  une  autre,  établissent  des  tributs 
tantôt  de  vin,  tantôt  de  blé,  mettent  à  mort  ou  élèvent  aux  plus 
hautes  dignités  les  gens  qu'il  leur  plaît.  —  Il  est  beaucoup  plus 
simple  d'admettre  que  Mandrogéronte  débite  une  espèce  de 
boniment  où  il  énumère  tous  les  pouvoirs  que  le  vulgaire 
attribuait  aux  planètes. 

L'astrologie  classique  reconnaît  que  l'influence  des  planètes 
produit  les  tempêtes  qui  bouleversent  la  mer,  et  les  orages  qui 
détruisent  les  récoltes  '  ;  la  «  descente  ou  chute  des  âmes  «  % 
l'habitation  des  âmes  des  hommes,  après  la  mort,  dans  les 
étoiles  3,  sont  des  dogmes  astrologiques  ou  des  croyances 
populaires  d'origine  astrologique.  D'autre  part,  la  magie  et 
l'astrologie  se  sont  assez  vite  confondues  dans  les  superstitions 
vulgaires.  «  Les  adaptateurs  avaient  fait  du  tout  un  véritable 
chaos  ^.  »  Il  est  exact  que  les  planètes  s'attaquent  aux  moissons 
par  des  tempêtes  effroyables  (diris  tempes tatibus),  mais  il  est 
inexact  qu'elles  aient,  comme  le  prétend  Mandrogéronte,  le 
pouvoir  de  les  faire  passer  d'un  lieu  dans  un  autre  (messes  hac 
transférant  alque  illac).  C'est  à  l'incantation  magique  (cantus) 
qu'il  appartient  de  transporter  les  fruits  de  la  terre  d'un  champ 
dans  un  autre  5.  La  production  spontanée  d'une  moisson  et  la 
métamorphose  du  blé  en  vin  et  du  vin  en  blé  sont  aussi  des 
prodiges  qui  appartiennent  au  domaine  de  la  magie.  Le  pré- 
tendu mathemalicus  confond  l'astrologie  et  la  magie  ;  et  il  est 
probable  qu'à  son  époque  la  même  confusion  dominait  l'esprit 
superstitieux  de  la  foule. 

Apres  avoir  disserté  sur  les  planètes,  Mandrogéronte  s'occupe 
de  tirer  l'horoscope  de  Querolus.  A  propos  des  termes  tech- 
niques employés  dans  cet  horoscope,  M.  Havet  exprime  une 
hésitation  :  ((  Je  ne  puis  dire  si  les  paroles  de  Mandrogéronte 
auraient  offert  un  sens  à  un  astrologue,  ou  bien  si  c'est  un 
grimoire  de  fantaisie,  comme  les  explications  astronomiques 


I.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  363  et  suiv. 
3.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  33. 
"5.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  518,  55i,  n.   i. 
'4.   Boviclié-Leclcrcq,  L' Astrologie  grecque,  p.  3G3. 

5.  Virgile,  liglogue  VIII,  v.  99  :  Atque  salas  alto  vidi  traducere  messes.  —  Tibulle, 
VIII,  V.  ig  :  Cantus  vicinis  fruges traducil  ab  agris., 


l'astrologie  chez  les  galloromaiins  a8i 

données  par  Sganarelle  à   Géronte'.»  Voici  les  paroles  que 
prononce  le  fourbe  2  : 

Mand.  —  Que  déclarons- nous 3  pour  ce  qui  est  de  l'heure? 

Syc.  —  Entre  la  sixième  et  la  septième  heure'». 

Mand.  —  il  n'y  a  pas  d'erreur  :  on  croirait  que  cet  homme  répond 
après  avoir  consulté  la  clepsydre.  Hum!  Qu'est-ce  donc?  Voici  Mars 
dans  le  trigone;  Saturne  regarde  Vénus;  Jupiter  est  dans  l'aspect 
quadral;  Mercure  est  irrité  contre  lui,  le  Soleil  est  rond,  la  Lune  est 
en  exaltation.  Voilà,  Querolus;  j'ai  rassemblé  tous  les  éléments  de  ton 
thème  de  géniture.  La  mauvaise  fortune  t'accable...' 

Après  avoir  établi  sa  science  en  disant  à  sa  dupe  le  nom  de 
ses  esclaves  et  en  lui  faisant  la  description  de  sa  maison,  il  lui 
persuade  d'exécuter  une  cérémonie  mystérieuse  qui  mettra  lin 


1.  L.  Havet,  ouvr.  cité.  Additions  et  corrections,  p.  vu,  n.  i. 

2.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  361  et  suiv.  Act.  II,  se.  m  : 

V.  i5o.  Mand.  Quid  horae  nuncùpamus?  —  Syc.  Inter  sextain  et  septimam. 
Mand.  Nihil  fefelUt,  de  ciepsydra  respondisse  hominem  putes. 

Hem!  Quid  igitur?  Mars  trigonus,  Saturnus  Venerem  respicit, 
Juppiter  quadratus  est,  Mercurius  huic  iratus  est, 
Sol  rotundus,  Luna  in  saltu  est  :  collegi  omnem  jam   tuam 
Genesiin,  Querole.  Mala  fortuna  te  prem.it. 
V.  i83.  Mand.  Nescis,  Querole,  fatum  ac  decretum   momentis  régi? 
Quer.   Quid   igitur?  —  Mand.  Hora  est  istaec ;  synastria 

Mihi  placet.  Nisi  jam  nunc  aliquid  geritur,  frustra  hue  venimus. 

M.  Havet  traduit  ainsi  les  vers  i53-i54  :  «Hum  I  voyons  :  Mars  en  triangle,  Saturne 
regarde  Vénus,  Jupiter  en  carré.  Mercure  fâché  contre  Jupiter,  le  Soleil  rond,  la 
Lune  en  danse.  >>  Dans  les  Additions  et  corrections  (p.  vu),  le  traducteur  corrige  «  la 
Lune  saute»,  et  explique  :  «  Terme  de  comput.  Le  cycle  de  dix-neuf  ans  a  des  années 
de  douze  lunaisons  (de  ag  ou  3o  jours  chacune),  des  années  qui  ont,  en  outre,  une 
treizième  lunaison  de  3o  jours,  et  une  année,  la  dernière,  dont  la  treizième  lunaison 
n'est  que  de  ag  jours.  A  la  fin  de  celle-ci,  le  vingt-neuvième  jour  de  la  treizième 
lunaison,  au  lieu  d'être  suivi,  comme  d'ordinaire,  d'un  trentième  jour,  est  suivi,  par 
exception,  d'un  premier  jour  de  lunaison.  C'est  cette  anomalie  qui  constitue  le  saut  de 
la  Lune.  »  —  Au  vers  i84,  M.  Havet  traduit  :  «  Il  y  a  une  constellation  favorable 
qui  me  plaît  tout  à  fait.  » 

3.  Nuncupare  (nomen,  cupare),  terme  de  la  langue  juridique  et  religieuse,  désigne 
la  prononciation  solennelle  de  formules  judiciaires  ou  rituelles.  —  Hora  doit  indiquer 
Vhora  natalis  (cf.  Horace,  Odes,  II,  xvir,  v.  19,  etc.).  Pour  dresser  et  interpréter 
le  thème  de  géniture  d'une  personne,  il  faut  connaître  l'heure  natale  de  cette 
personne. 

II.  La  leçon  des  manuscrits  est  inter  sextam  et  tertiam.  L.  Havet  corrige  inter  sextam 
et  septimam  d'après  Klinkhamer,  qui  se  fonde  sur  un  passage  du  Ludus  de  morte  Claudii 
(II,  a)  de  Sénèque  :  Horam  non  possum  certam  libi  dicere  :  facilius  inter  philosophos  quam 
inter  horologia  convenit.  Tamen  inter  sextam  et  septimam  erat.  —  Querolus  doit  s'étonner 
d'entendre  Sycophante  répondre  à  la  question  de  l'astrologue  et  de  voir  sonhoranatalis 
si  bien  connue  de  ce  personnage.  Il  me  semblerait  plus  naturel  d'attribuer,  comme  le 
fait  Klinkhamer,  les  paroles  de  Sycophante  à  Mandrogéronte  :  Ita  meditatione  videlicet 
conjîrmatus  editjam  istud  suum  responsum.  Querolus,  émerveilléde  l'art  de  l'astrologue, 
dirait  à  son  tour  :  H  n'y  a  pas  d'erreur,  etc. 


382  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

à  tous  ses  maux.  Mais  le  temps  presse,  il  faut  se  hâter.  L'astro- 
logue conclut  : 

Mand.  —  Ne  sais-tu  pas,  (Juerolus,  que  les  destinées  sont  régies  par 
le  moment? 

Qaer.  —  Quoi  donc? 

Mand.  —  Voici  l'heure.  La  synastrie  me  plaît  tout  à  fait.  Si  nous 
n'agissons  pas  immédiatement,  c'est  en  vain  que  nous  sommes 
venus  ici. 

Assurément,  tous  les  termes  dont  Mandrogéronte  fait  usage 
appartiennent  au  vocabulaire  de  la  science  où  il  prétend  être 
passé  maître  ;  les  astrologues  s'accordent  à  reconnaître  que 
l'association  des  signes  trois  par  trois,  en  triangle,  ce  qu'on 
appelle  l'aspect  trigone,  est  la  figure  efQcace  et  bienfaisante 
par  excellence',  et  que,  par  contre,  le  tétragone  ou  aspect 
quadrat  est  une  association  antipathique  et  défavorable  2;  ils 
admettent  les  sympathies  et  les  antipathies  mutuelles  des  pla- 
nètes 3  ;  ils  entendent  par  'j<b^\}.x  ou  exaltalioii  ^  d'une  planète  le 
signe  et  même  le  degré  précis  du  signe  où  la  planète  acquiert 
ou  commence  à  acquérir  son  maximum  de  puissance  5.  Mais 
si  Mandrogéronte  est  au  courant  du  vocabulaire,  il  ne  semble 
pas  que  les  rapides  observations  faites  et  expliquées  en  termes 
techniques  par  le  faux  astrologue  lui  permettent  d'interpréter 
le  thème  de  géniture  de  Querolus.  Il  connaît  le  terme  cuvai-rpîa  6, 
mais  il  serait  probablement  fort  embarrassé  de  noter  à  quel 
moment  se  produit  cette  amitié  temporaire  des  astres. 

On  peut  aussi  remarquer  que  Liudprand,  qui,  on  l'a  déjà  vu, 
introduit  le  mot  mandrogeronles  dans  sa  Relalio  de  Legatione 
Conslantinopolitana^  place,  par  manière  de  raillerie,  une  partie 
du  passage  que  nous  venons  d'étudier  dans  un  autre  de  ses 
ouvrages,  Y Anlapodosis  (ivTazsooj'.ç,  restitution,  échange),  his- 
toire des  événements  accomplis  de  886  à  962,  histoire  où 
l'auteur  prétend  rendre  à  chacun  selon  ses  œuvres,  récompcu- 

I.  Bouchc-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  169. 

a.  Houché-Lcclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  170. 

3.  lUmisitd-Lcclcrcq,  L'Astrologie  grecque,  p.  i58,  i7r)i7C. 

'i.  Je  traduis  par  exaltation  le  terme  saltus;  v.  i54  :  Luna  in  salin  est. 

5.  houch6-Lcc\crc(\,  L'Astrologie  grecque,  p.  198. 

f).  Jionc\\é-l,fflen-q,  L'Astrologie  grecque,  p.  'i53-'j5/). 


f.'astrologie  chez  les  gallo-romains  -jSS 

ser  les  bons  et  punir  les  méchants.  Au  milieu  d'une  narration 
où  il  est  parlé  de  la  manière  dont  l'empereur  Léon  VI  met 
à  l'épreuve  le  zèle  et  la  vigilance  de  ses  gardes,  Liudprand 
insère,  sans  en  indiquer  l'auteur,  cette  phrase  du  Querolua  : 
((  Mars  trigonus,  Saturnus  Vencrem  respicit.  Jupiter  quadratus, 
Mercurius  iibi  iratus,  Sol  rolundus,  Luna  in  saltu  est;  mala 
fortuna  le  premit'.  » 

Au  X'  siècle,  les  dissertations  de  Mandrogéronte  étaient 
donc  proverbiales  comme  le  sont  aujourd'hui  celles  de  Sgana- 
relle,  le  médecin  malgré  lui. 

Quand,  dupé  à  son  tour,  le  perfide  Mandrogéronte  a  été 
privé  du  produit  de  ses  larcins,  on  l'entend  s'écrier  : 

Ai -je  donc  acquis  la  science  de  l'astrologie  et  de  la  magie  pour  être 
déçu  par  ceux  qui  sont  ensevelis  dans  la  terre?  J'ai  exposé  la  fortune 
d'autrui  et  je  n'ai  pu  connaître  ma  propre  destinée  a. 

La  science  astrologique  du  charlatan  semble  fort  médiocre, 
et  la  manière  dont  nous  l'avons  vu  tirer  l'horoscope  de  Que- 
rolus  permet  de  conjecturer  qu'il  lui  soit  bien  difficile  de 
connaître  lui-même  sa  propre  destinée  par  les  procédés  de 
l'astrologie. 

Longtemps  avant  l'année  où  le  Querolus  devait  être  repré- 
senté dans  la  salle  à  manger  de  quelque  noble  gallo-romain, 
Gicéron  rappelait  ces  vers  du  vieux  poète  Ennius,  qui  visent 
aussi  bien  l'astrologue  Mandrogéronte  que  les  devins  vulgaires 
et  les  astrologues  qui  cherchaient  des  dupes  au  Circus  Maximus, 
le  rendez- vous  des  oisifs  et  des  badauds,  entre  le  Champ 
de  Mars  et  la  Porte  Capène,  les  deux  buts  de  promenade  le  plus 
en  faveur  à  Rome  : 

J'ai  le  plus  profond  mépris  pour  l'augure  du  pays  des  Marses,  pour 
les  haruspices  de  village,  les  astrologues  des  parages  du  Cirque,  les 
devins  dont  Isis  dicte  les  conjectures,  les  interprètes  des  songes.  Aucun 
art,  aucune  science  qui  vient  des  dieux  ne  les  inspire.   Ce  sont  des 

I.  Cf.  Klinkliamer,  ouvr.  cité,  notes  de  la  page  117;  L.  Havet,  ouvr.  cité,  note  de  la 
page  36"2. 

a.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  289.  Act.  IV,  se.  11,  v.  11. 

Mathesim  et  magicam  sum  consecutus,  me  ut  scpulti  f allèrent? 

Aliorum  fortunam  exposivi ,  fatum  ignoravi  meum. 


a84  UEVLE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

devins  superstitieux,  des  charlatans  impudents;  ils  sont  ignorants,  ou 
dénués  de  bons  sens,  ou  esclaves  de  leur  misère.  Ils  ne  connaissent 
pas  leur  chemin  et  ils  prétendent  montrer  la  voie  aux  autres  '. 

Digne  héritier  de  ces  aslrologl  de  circo,  Mandrogéronte, 
incapable  de  connaître  sa  propre  destinée,  prétendait  expli- 
quer celle  d'autrui. 

Arbiter,  voisin  aimable  et  sage  conseiller  de  Querolus,  lui 
démontre  qu'il  a  été  le  jouet  de  Mandrogéronte.  Le  bonhomme 
est  stupéfait  : 

Oh  !  le  misérable  qui  prétendait  être  un  astrologue  a! 

Et,  donnant  le  coup  de  grâce  au  charlatan  qu'il  a  suffi- 
samment rendu  ridicule,  Arbiter  ajoute  : 

Querolus,  je  te  connais  pour  un  homme  qui  a  toujours  été  humain 
et  miséricordieux.  ïu  ne  laisseras  pas  partir  un  homme  si  distingué  ; 
il  est  capable  d'accomplir  plus  d'une  fonction.  Tu  as  à  ta  disposition 
un  magicien,  un  astrologue.  Seulement  —  et  c'est  l'essentiel  —  il  est 
incapable  de  commettre  un  vol  3. 

Querolus  consent  à  admettre  Mandrogéronte  dans  sa  maison, 
à  titre  de  parasite.  L'astrologue  de  rencontre  —  cette  manière 

I.  Cicéron,  De  Divinatione,  I,  lviii,  i3a  : 

Non  habeo  denique  nauci  Marsum  augurem, 
Non  vicanos  haruspices,  non  de  circo  astrologos, 
Non  Isiacos  conjeclores,  non  interprètes  somnium  : 
Non  enini  sunt  ii  arte  divini  aut  scientia, 
Sed  superstiliosi  vates  impudentesque  harioli, 
Aul  inertes  aut  insani,  aut  quibus  egestas  impcr.A, 
Qui  sibi  semitam  non  sapiunt,  aller i  monstrant  viam.  . 

Atque  haec  quidem  Ennius. 

Ribbeck,  qui  voit  dans  ces  vers  un  fragment  d'une  tragédie,  Tclamon,  où  il  ne 
pourrait  être,  évidcnament,  question  des  Marses,  d'isis  et  du  Circus  Maximus,  ne  fait 
commencer  la  citation  d'Ennius  qu'aux  "mots  sed  superstiliosi.  Les  quatre  premiers 
vers,  remis  en  prose,  appartiendraient  au  texte  de  Cicéron.  Il  se  demande  même  si 
les  derniers  sont  de  Cicéron  ou  d'Ennius  :  Ulrum  Ennii  sit  an  Ciceronis  dubilari  polest 
(Ribbeck,  Tragicorum  Reliquiae,  i852,  p.  45;  Tragicorum  Fragmenta,  terliis  curis, 
1897,  p.  63).  Peu  importe,  pour  la  question  qui  nous  intéresse,  que  ce  soit  Ennius  ou 
Cicéron  qui  parle. 

3.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  3oo.  Act.  V,  se.  11,  v.  i5  : 

O  sceleratum  hominem,  sese  mathematicum  qui  diccret! 
3.  L.  Havet,  ouvr.  cité,  p.  3ig.  Act.  V,  se.  m,  v.  i64  : 

Ilem,  Querole!  hamanum  fuisse  ac  misericordem  te  srio 
Semper  :  lioininem  lam  cleganlem  abirc  ne  permise  ris. 
Non  unius  ofjicii  homo  est  :  magum  matkematicumque  ta 
Hic  habes  :  tantum,  quod  primum  est,  furtam  facere  non  polest. 


i/astuologil:  chez  i.i:s  gai,lo-i\omai.ns  285 

d'aslrologus  de  circo  dont  il  était  parlé  dans  le  De  Divinalione 
—  est  donc  bafoué  par  la  comédie  gallo-romaine,  comme 
l'était  par  la  comoedia  togata  d'Afranius  intitulée  Augur  u  un 
de  ces  charlatans  qui  trafiquaient  grossièrement  des  secrets  de 
l'avenir  et  que  l'histoire,  aussi  bien  que  la  satire,  nous  repré- 
sente comme  ayant  élu  domicile,  malgré  les  lois,  dans  le 
Cirque,  au  Forum»!,  et  par  la  comoedia  palliala  de  Naevius, 
intitulée  Hariolus,  un  de  ces  sorciers  ignorants  qui  préten- 
daient, suivant  la  méthode  des  haruspices,  deviner  l'avenir 
d'après  Texamen  des  entrailles  des  victimes 2.  Dans  le  De  Agri 
caltura,  qui  abonde  en  prescriptions  magiques  3,  le  vieux  Caton 
ordonnait  à  son  fermier  de  se  garder  d'entretenir  un  parasite 
et  de  consulter  un  hariolus,  un  augure  ou  un  astrologue^.  Les 
contemporains  de  Naevius  et  d'Afranius,  qui  croyaient  à 
l'haruspicine  officielle  et  qui  vénéraient  les  Augures  publici 
populi  Romani  Quiriiium,  dont  le  collège  était  le  plus  ancien 
des  collèges  sacerdotaux,  s'amusaient  dé  voir  sur  le  théâtre, 
livrés  à  la  risée  de  la  foule,  les  harioli  qui  donnaient  leurs 
consultations  sur  la  place  publique,  et  les  charlatans  qui, 
n'ayant  pas  le  droit  de  porter  le  liiuus  et  de  revêtir  la  trabea, 
se  paraient  du  nom  d'augures. 

C'était  un  grand  amusement  pour  les  lettrés  gallo-romains, 
épris  de  science  astrologique,  qui  avaient  approfondi  le  Liber 
Eclogarum  d'Ausone,  qui  peut-être  y  avaient  collaboré,  d'as- 
sister, dans  une  représentation  théâtrale  intime,  aux  mésa- 
ventures d'un  fourbe  qui  se  prétendait  astrologue  et  qui  était 
enfin  admis,  à  titre  de  parasite,  dans  l'intimité  d'un  imbécile, 
ignorant  des  recommandations  du  vieux  Caton  :  l'auteur  du 
De  Agri  cultura  n'aurait  jamais  accepté  comme  villicus  le 
ridicule  Querolus  qui  prend  pour  parasite  un  mauvais  astro- 
logue de  carrefour. 


1.  Patin,  Études  sur  la  Poésie  latine,  t.  II,  p.  3 19. 

3.  Le  mot  hariolus,  comme  le  mot  haruspcx,  vient  du  primitif /laru,  entrailles.  Le 
verbe  hariolor  signifle,  d'ordinaire,  déraisonner.  —  Poui'  la  comédie  de  Naevius  inti- 
tulée Hariolus,  voir  D.  de  Moor,  Cn.  Névius,  Tournai,  1877,  p.  54-55. 

3.  R.  Heim,  Incantamcnta  magica  Graeca  Latina,  Lipsiae,  1892,  n"  aoi,  etc. 

4.  Cato,  De  Agri  cultura,  I,  v,  4  :  Parasitum  ne  quem  habeat.  flaruspirein,  harioluin, 
Chaldaeuni  ne  quem  consuluisse  velit.  —  On  sait  que,  chez  les  Romains,  Chaldacus  est 
synonyme  d'astrologue.  —  Voir  Bouché-Leclercq,  L' Astrologie  grecque,  p.  5.'|5-5'((J. 

Rev.  Et.  anc.  20 


iîSG  iiLvLi;  ui;s  îitldls  anciennes 


Paulin  de  Noie  et  l'astrologie. 

La  comédie  gallo-romaine  du  commencement  du  v*  siècle, 
œuvre  de  leltré  composée  pour  des  lettrés,  tourne  en  ridicule 
la  prétendue  astrologie  d'un  charlatan.  Mais  l'Église  catho- 
lique ne  croit  pas  encore  nécessaire  de  lancer  ses  malédictions 
contre  une  science  qui  n'est  guère  que  l'amusement  érudit  des 
gens  du  monde. 

Nous  trouvons  assez  peu  d'allusions  à  l'astrologie  dans  ce 
qui  nous  reste  des  (ouvres  de  Paulin  de  Noie. 

Pontius  Meropius  Anicius  Paulinus  était  né  à  Bordeaux  en 
353.  Après  avoir  occupé  de  hautes  fonctions  publiques,  il  se 
laissa  gagner  par  le  mouvement  qui  entraînait  à  la  vie  ecclé- 
siastique les  hommes  les  plus  distingués  de  son  temps;  malgré 
l'opposition  de  ses  parents  et  le  chagrin  éloquent  d'Ausone, 
qui  était  resté  son  ami  après  avoir  été  son  maître,  il  se  retira 
en  Espagne,  vers  3go,  puis  à  Noie,  ei>  Campanie,  ville  dont 
il  devint  évêque  en  409,  et  oîi  il  mourut  en  43 1.  Nous  ne 
connaissons  à  peu  près  rien  des  ouvrages  que  Paulin  écrivit 
avant  sa  conversion.  Tout  ce  que  nous  possédons  de  lui,  en 
prose  ou  en  vers,  a  été  écrit  par  le  prêtre  ou  par  l'évéque. 

En  l'an  399',  Paulin  adressait  une  longue  lettre  à  «son 
frère  Jovius  »  ^,  Jovius  n'était  pas  le  frère,  mais  le  parent  du 
futur  évêque  de  Noie 3.  C'était  un  Gallo-Romain,  instruit  dans 
les  lettres  grecques  et  latines^,  auteur  renommé  de  poèmes 
historiques^,  et,  d'autre  part,  haut  fonctionnaire,    percepteur 

1.  Dalo  (ioiiru'e  par  Souiry,  I-Uudrx  ki.'iloriqucs  sur  ht  vie  et  les  écrils  de  saint  Paulin, 
évêque  de  Aole,  Ikirdcaux,  i853,  t.  I,  p.  IV.^o. 

2.  S.  Ponlii  Mcropii  Pauliiii  Nolani  Opéra  (Palroloj^io  de  Vienne),  ex  rccensione 
Guilclmi  do  Harlcl,  Vindobonae,  i8f)'i,  vol.  XXI\.  Pars  I,  Epistulae,  xvi,  p.  ii'i-n5, 
Jovio  fralri  l'aulinus  salutem. 

3.  Paiilini...  Opéra  (l'alrolopic  de  Vienne)...,  vol.  \XX.  Pars  II,  Carniinn,  \xii,  v.  i(»3  : 

Et  quem  roijnaluni  junctuin  niihi  foedere  laetor. 
I\.  Paulini...  Epistulae,  \vi,  G. 
.').  Paulini...  Carmina,  wii,  v.  21  : 

...cum  ficta  veluslis 

Carminibus  cancres,  vel  cum  terrcna  referres 

Oesta.   triuin[)hnntu!n   IniKlnns  insiiinia  reiiuin... 


l'astuologie  Giii;z  les  g.vllo-U(jm.\i>s  3S7 

des  impôts  publics,  enrichi,  comme  tous  les  publicains,  par 
le  facile  exercice  d'une  fonction  très  lucrative'.  Jovius  ne 
professait  pas  de  sentiments  hostiles  au  christianisme;  loin 
de  là,  il  avait  embrassé  la  foi  chrétienne.  Mais,  philosophe, 
homme  du  monde,  il  adoptait  les  doctrines  astrologiques, 
à  l'exemple  des  lettrés  de  son  temps.  C'est  pourquoi,  dans  la 
lettre  que  Paulin  écrit  à  son  parent  pour  lui  démontrer  le 
bienfaisant  pouvoir  de  la  divine  Providence,  il  insiste  parti- 
culièrement sur  les  erreurs  de  l'astrologie  :  c'est  une  croyance 
impie  d'attribuer  aux  astres  une  puissance  dont  on  prétend 
faire  la  rivale,  de  la  puissance  divine*;  c'est  une  pratique 
impie  d'adresser  un  culte  aux  astres,  aussi  bien  qu'à  l'eau,  au 
feu,  aux  éléments  et  à  la  matière  en  général  : 

D'où,  penses-tu,  cette  si  grande  perversité  d'orgueil  ou  de  faiblesse 
d'esprit  s'est-elle  enracinée  dans  l'àme  des  misérables  mortels,  que, 
refusant  d'adresser  leur  culte  à  Dieu,  ils  se  fassent  les  serviteurs  des 
démons  et  des  éléments  qui  lui  sont  soumis,  ils  vénèrent  l'eau,  le  feu, 
les  astres,  les  arbres,  des  simulacres,  ce  qui  est  l'outrage  le  plus 
impie  à  la  majesté  divine  3? 

En  même  temps  que  cette  lettre,  Paulin  envoyait  à  Jovius 
un  poème  de  16G  vers  hexamètres,  où  il  développait  quelques- 
uns  des  thèmes  que  la  lettre  en  prose  avait  déjà  exposés^. 
Dans  ce  poème,  Paulin  démontre  assez  longuement  que  le 
vrai  Dieu  gouverne  le  ciel,  la  mer  et  les  astres,  en  vertu  de 
la  puissance  qui  lui  a  permis  de  les  créer'».  Le  miracle  dont 
Jonas  a  été  l'objet  lui  est  une  preuve  que  Dieu  règle  le  mouve- 

I.  Paulini...  Epistulae,  xvi,  (>. —  Pour  la  carrière  administrative  de  Jovius,  \-oir 
A.  Buse,  Saint  Pflii/in,  éyér/ue  de  A'o?*;,  traduction  française  de  Dancoisnc,  Paris,  i8j8, 
p.  S'ig. 

3.  Paulini...  Epistulae,  xvi,  4:  Si  de  motibus  vel  ordinibus  aslronim,  ut  quidam 
volant,  pendent,  de  igniculis  non  soluni  Deo  sed  et  mundo  ipso  minoribus,  iinnio  etiani 
nmndi  ipsius  tcrtiam  partem  ministerio  famulae  luris  ornanlibus,  istani,  quant  Deo  aemulam 
facis  potestatem  trahunt. 

3.  Paulini...  Epistulae,  xvi,  9:  Unde  cniin  putas  tantain  niiseris  nwrtalibns  vel  super- 
biae,  vel  ignaviae  pcrversilateni  inolcvisse,  ut,  non  colentes  Dcuni,  dacmoniis  aiit  elemcntis 
subditis  sibi  serviant,  aquas,  ignem,  sidcra,  arbores  et  siniulacra  vénérantes  cuni  inipiissiina 
divinae  niajestatis  injuria  ? 

4.  Buse,  ouvr.  cité  (traduction  Dancoisne),  p.  35o.  —  Carmen  \xn  (Palrologie  de 
Vienne),  vol.  XXX,  p.  i8G-if)3. 

5.  Carmen  xxii,  v.  89  : 

...caelum,  mare,  sidéra,  venlos, 
Qua  fecit  virlute,  regens. 


■JOb  HEVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 

ment  des  astres  comme  celui  de  la  mer'.  Ces  astres,  d'ailleurs, 
n'ont  aucune  puissance  particulière  et  les  dogmes  de  l'astro- 
logie sont  vains  : 

Et,  maintenant,  admirons  Platon  qui  imagine  trois  déesses  de  la 
destinée,  les  calculs  d'Aratus,  les  planètes  diversement  colorées  de 
Manéthon.  Qu'ils  nous  disent,  je  le  demande,  où  ils  plaçaient  les 
heures  rapides  de  ceux  qui  naissent,  sous  quels  signes  allait  chacun 
des  astres,  alors  que  le  pieux  Ézéchias,  par  la  vertu  de  sa  prière 
pleine  de  foi,  changeait  le  cours  des  astres,  portait  le  trouble  dans 
le  mouvement  de  la  sphère  céleste  par  l'ordre  qu'il  donnait  à  la 
lumière  du  Soleil  de  reculer?  Ou,  lorsque^  au  commandement  d'un 
chef  saint,  le  même  Soleil  retardait  la  nuit,  arrêtait  la  jmarche  du  jour, 
pour  donner  au  peuple  sacré  le  temps  de  compléter  sa  victoire,  alors 
que  l'axe  de  l'univers  resta  immobile,  après  que  le  monde  lui-même 
eut  reculé,  pour  que  dans  la  journée  prolongée  un  grand  triomphe 
pût  contenir  2. 

C'est  la  tradition  de  l'Écriture  Sainte  qui  doit  réfuter  les 
erreurs  de  l'astrologie  :  il  est  question  dans  YEpistula  xvi 
des  déesses  de  la  destinée  dont  parle  Platon  3.  Par  les  calculs 
d'Aratus  (Arali  numéros),  Paulin  entend  les  \'.zTqi.v.x\,  ce  cours 
poétique  de  météorologie  populaire^,  où  sont  énumérés  les 
signes  des  temps  et  les  pronostics.  Dans  le  poème  astrolo- 
gique qui  porte  le  nom  de  Manéthon,  et  qui  a  pour  titre 
' kr.zxt\z':[}.7.-s/.7L,    «  assemblage    confus,    dont    la    plus    grande 

1.  Carmen  xiii,  v.  108  : 

Nonne  docet  dicione  Dei  mare  et  aslra  moveri  ? 

2.  Carmen  xxii,  v.  ia4  : 

Nunc  tria  miremur  lexentem  fata  Platonem, 
Aul  Arati  numéros  aut  picla  Mancthonis  aslra? 
Dicant,  quaeso,  ubi  tune  rapidas  nascenlibus  horas 
Ponebant,  et  quae  quibus  ibant  sidéra  signis, 
Cum  pius  Ezéchias,  fidei  virtute  prccatus, 
Verteret  astrorum  cursus  caelique  meatus 
Turbaret  jussis  rctroacto  lumine  Solis? 
Vid  ducis  imperio  sancti  cum  sistcrel  idem 
Dilata  Sol  nocte  diem,  ut  Victoria  sacri 
Projligaretur  populi,  stetit  orbe  recurso 
Libra  poli,  ut  magnos  caperel  lux  aucta  triumphos. 

3.  Episl.,  XVI,  .'4  :  Quod  deliramentam  ne  vulgo  imputemus  aul  nimium  philosophos 
admiremur,  Platone  etiam  délirante  nnrratur,  qui  in  gremio  anus  pensum  ÎVecessitatis 
exponit  et  très  ei  filias  addit  concinentes  et  versantes  fusum  et  per  fila  ludentes...  —  Voir 
Platon,  De  lie  publ.,  X,  p.  G17,  B. 

4.  A.  Croisct,  Histoire  de  la  Littérature  grecque,  t.  V,  Paris  1899;  Période  alexan- 
drine,  p.  33G. 


l'astrologie  chez  les  gallo-romains  289 

partie,  tout  au  moins,  semble  trahir  une  origine  à  peu  près 
contemporaine  d'Alexandre  Sévère,  tandis  que  d'autres  par- 
ties appartiennent  au  iv"  siècle',  »  il  est  question  des  diverses 
couleurs  des  planètes,  u  On  sait,  »  dit  M.  Bouché-Leclercq^, 
«  combien  il  est  difficile  de  s'entendre  sur  le  sens  des  mots 
exprimant  les  couleurs,  et  surtout  leurs  nuances.  »  Paulin  fait 
bon  marché  de  l'heure  natale  (rapidas  nascenlibas  horas)  et  des 
chronocratories  zodiacales  (quae  quibus  ibant  sidéra  signis)^;  il  ne 
veut  savoir  qu'une  chose,  c'est  que  les  astres,  le  Soleil  lui- 
même,  sont  entre  les  mains  de  Dieu  des  agents  de  miracles 
qui  se  produisent  en  faveur  de  quelques  élus,  tels  que  Josué 
et  Ézéchias. 

Le  miracle  d'Ézéchias  est  rapporté  dans  le  deuxième  livre 
des  Rois  et  dans  le  livre  du  prophète  Ésa'ie.  Ézéchias,  roi  de 
Juda,  fils  et  successeur  d'Achaz,  est  atteint  d'une  grave 
maladie.  Le  prophète  Ésaïe  lui  promet  qu'il  sera  guéri  par  la 
volonté  de  l'Éternel. 

Or,  Ézéchias  avait  dit  à  Ésaïe  :  «  Quel  signe  aurai-je  que  l'Éternel 
me  guérira?...)) 

Et  Ésaïe  répondit  :  a  Voici  le  signe  que  l'Éternel  te  donne  pour 
t'assurer  qu'il  accomplira  la  parole  qu'il  a  prononcée  :  l'ombre  s'avan- 
cera-t-elle  de  dix  degrés,  ou  rélrogradera-t-elle  de  dix  degrés P  » 

Et  Ézéchias  dit  :  «  C'est  peu  de  chose  que  l'ombre  s'avance  de  dix 
degrés;  non,  mais  que  l'ombre  rétrograde  de  dix  degrés.  » 

Et  Ésaïe,  le  prophète,  cria  à  l'Éternel  ;  et  il  fit  rétrograder  l'ombre 
par  les  degrés  par  lesquels  elle  était  descendue  au  cadran  d'Achaz, 
dix  degrés  en  arrière  ^. 

Alors  la  parole  de  l'Éternel  fut  adressée  à  Ésaïe;  et  le  Seigneur 
lui  dit... 

«  Et  ce  signe  f  est  donné  par  l'Éternel  pour  t'assurer  que  l'Éternel 
accomplira  cette  parole  qu'il  a  prononcée  : 

«  Voici,  je  vais  faire  rétrograder  fombre  des  degrés  par  lesquels 

I.  A.  Croiset,  Histoire  de  la  Littérature  grecque,  t.  V,  Paris,  1899;  Période  romaine, 
p.  8o5. 

a.  Bouché- Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  3i'i,  n.  2. —  Voir,  p.  3i3-3i5,  les 
listes  des  couleuis  attribuées  par  Ptolémée,  Héphestion,  Démophilc,  le  pseudo- 
Manélhon,  etc.,  aux  diverses  planètes. 

3.  Pour  les  Chronocratories  zodiacales,  voir  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque, 
p    4S(j  et  suiv. 

4-  Kois,  II,  x\,  versets  8-ii. 


290  uEVLt  in;s  i:iLi)i;s  ancilams 

elle  est  descendue  au  cadran  d'Achaz,  de  dix  degrés  en  arrière  avec 
le  Soleil:  et  le  Soleil  rétrograda  de  dix  degrés  par  les  degrés  par 
lesquels  il  était  descendu  «.  » 

On  sait  que  le  roi  Achaz  était  amaleiir  de  nouveautés  et 
d'inventions.  C'est  probablement  chez  les  Assyriens,  avec 
lesquels  il  était  en  rapports  suivis,  qu'il  dut  se  procurer  le 
cadran  solaire  dont  il  est  question  dans  le  livre  d'Ésaïe  et  dans 
le  second  livre  des  Rois.  Il  n'est  pas  de  notre  sujet  de  recher- 
cher en  quoi  consistait  le  miracle  du  cadran  \  Quant  au 
miracle  que  l'Eternel  permit  à  Josué  d'accomplir,  on  en 
connaît  bien  toutes  les  circonstances  : 

Alors  Josué  parla  à  l'Éternel  le  jour  que  l'Éternel  livra  l'Amorrhéen 
aux  enfants  d'Israël,  et  il  dit  en  présence  d'Israël  :  «  Soleil,  arrête-toi 
sur  Gabaon,  et  toi,  Lune,  arrête-toi  dans  la  vallée  d'Ajalon.  » 

Et  le  Soleil  s'arrêta  et  la  Lune  aussi,  jusqu'à  ce  que  le  peuple  se 
fût  vengé  de  ses  ennemis.  Ceci  n'est-il  pas  écrit  au  livre  du  Juste? 
Le  Soleil  donc  s'arrêta  au  milieu  des  cieux  et  ne  se  hâta  point  de  se 
coucher,  environ  un  jour  entier. 

Et  il  n'y  a  point  eu  de  jour  semblable  à  celui-là,  devant  ni  après, 
l'Éternel  exauçant  la  voix  d'un  homme;  car  l'Éternel  combattait  pour 
les  Israélites  3. 

Paulin  fait  encore  allusion  au  miracle  de  Josué  dans  un 
de  ses  poèmes  {Carmen  xwi)  en  l'honneur  de  la  fête  de  saint 
Félix,  ancien  évêque  et  patron  vénéré  de  Noie.  C'est  en 
l'an  ^01  ;  les  Goths  ravagent  l'Italie  et  Paulin  invoque  l'inter- 
cession du  saint  que  ses  miracles  ont  rendu  illustre  : 

Demande,  je  t'en  supplie,  au  Christ  très  bon  de  se  mettre  de  notre 
parti.  11  est  ton  Dieu  celui-là  même  au  nom  duquel  le  vaillant  Josué 
ordonna  au  Soleil  et  à  la  Lune  de  s'arrêter  pour  qu'il  eût  le  temps  de 
compléter  son  triomphe.  Puisque  le  Seigneur  t'a  permis  de  veiller 
à  la  prospérité  de  l'Empire  romain,  commande,  Félix,  aux  éléments 
qui  te  sent  soumis  de  travailler  en  esclaves  à  notre  bien.  Que  les 
astres  srrêlent  leur  course  pour  prolonger  la  durée  du  jour;  à  ta  voix. 


1.  Ksaïc,  XXXVIII,  versets  4,  7-8. 

2.  On  trouvera  l'explication  orthodoxe  dans  le  Dictionnaire  de  In  Bible,  par  Bost, 
Paris,  i84g,  t.  I,  p.  107,  article  Cadran  solaire. 

3.  Josué,  X,  versets  i2-i'(. 


I,  ASTHOI.OGIIC    CIII.Z    I.l.S    G  M,I.()-1U)M  \TNS  ■2()l 

que  le  Soleil  s'arrête;  que  la  Lune,  d'accord  avec  loi,  reste  immobile, 
tenant  fixes  les  astres  dans  leur  cours  interrompu,  jusqu'à  ce  cjue 
la  victoire  de  Rome  soit  complète  '. 

Saint  Augustin,  qui  est  l'ami  de  Paulin^,  sappuie,  lui  aussi, 
sur  le  double  miracle  de  Josué  et  d'Ézéchias  pour  prouver  que 
Dieu  seul  peut  modifier  les  lois  fixes  et  immuables  du  cours 
des  astres,  lois  qu'il  a  lui-même  établies-^.  Les  deux  auteurs 
chrétiens  citent  les  mêmes  miracles  bibliques  pour  en  tirer  les 
mêmes  conclusions  en  faveur  de  leur  foi  religieuse.  Il  m'est 
impossible  de  comprendre  ce  que  veut  dire  M.  Bouché-Leclercq 
quand,  à  ce  propos,  il  écrit  la  phrase  suivante  :  «  Saint  Paulin 
de  Noie,  un  ami  de  saint  Augustin,  s'essayant  aussi  au  sar- 
casme, s'égaie  d'une  façon  bien  imprudente  aux  dépens  des 
Ghaldéens  qui  voyaient  leurs  calculs  dérangés  par  les  miracles 
{Epist.,  38).  Il  rit  de  leur  désarroi  le  jour  où  le  Soleil  s'arrêta 
sur  l'ordre  du  prophète  rassurant  Ézéchias  (il  aurait  pu  ajouter  : 
et  le  jour  où  il  s'arrêta  sur  l'ordre  de  Josué),  et  il  leur  demande 
ce  qu'ils  faisaient  alors  ^.  » 

Dans  VEpistula  xxxviii,  adressée  à  Aper^,  Paulin  exhorte 
son  correspondant,  homme  riche  et  avocat  éloquent,  à  acqué- 
rir la   perfection  chrétienne  et  à  dédaigner  les  avantages  du 

I.  Carmen\x\!,  v.  346  : 

Posce,  precor,  piacidum  nostris  accedere  Chrislum 
Partibiis;  ipse  tuus  Deus  est,  quo  fortis  lesus 
Stare  suis  jussil  Solem  Lunainque  triumpliis, 
Et  tibi  cum  Dominas  liomani  prospéra  regni 
Adnuerit,  fainulis  démentis  praecipe,  Félix, 
Ad  nostrum  servire  boniim;  procédât  et  astris 
Stantibus  aucta  dies;  stet  Sol  tibi  Lunaquc  concors 
Haereat,  obfixo  suspendens  sidéra  cursu 
Dum  Romana  suuni  copiât  Victoria  finem. 
a.  Pour  les  rapports  de  Paulin  et  d'Auguslin,  voir  Buse,  ouvr.   cité   (traduction 
Dancoisne),  première  partie,  chap.   x,  p.  24f)-aG8.  — ,  F.  Lagrange,  Histoire  de  saint 
Paulin  de  Note,  Paris,  1877,  chap.  xi,  p.  349-^72. 

3.  Sancti  Aurelii  Augustini  De  Civitate  Dei  (rdit.  B.  Dombarl<  Teubner,  vol.  II), 
X\I,  VIII  :  Quid  ita  dispositum  est  ab  auctorc  naturae,  caeli  et  terrae,  quem  ad  niodum 
cursus  ordinatissimus  siderum?  Quid  tam  ratis  legibus  Jixisque  firmatum'.' . . .  Mos  autem  in 
divinis  libris  legimus  ctiam  Solem  ipsum  et  stelisse,  cum  hoc  a  Domino  Deo  pctivisset  vir 
sanctus  Jésus  Nave,  donec  cocptum  proelium  Victoria  terminaret,  et  retrorsum  redisse, 
ut  régi  Ezechiae  quindecim  anni  ad  vivendum  additi  hoc  etiani  prodigio  i)roniissioni  Dei 
signijicarentur  adjuncto. 

II.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  Osa,  n.  fi. 

5.  Paulini  Opéra  (édit.  G.  de  flarlel).  Pars  I,  Ëpistulae,  p.  SaS,  Epist.  xxxviri  : 
Sancto  et  merito  venerabili  un  dilectissimo  fratri  Apro  l'aulinus.  —  Dans  les  anciennes 
éditions,  comme  dans  la  Patrolo4ie  de  \  jeniie.  VEpistula  wxviii  csl  la  iellre  à  .\per. 


ag?-  HEVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 

monde.  Il  ne  parle  ni  des  Chaldéens,  ni  du  prophète  qui 
rassure  Ézéchias.  Par  contre,  dans  le  Carmen  xxii,  il  rappelle 
aussi  bien  le  jour  où  le  Soleil  s'arrêta  sur  l'ordre  de  Josué  que 
celui  où  il  rétrograda  sur  la  prière  du  prophète  Ésaïe.  Mais 
il  semble  difficile  de  trouver  des  essais  de  sarcasme  dans 
le  poème  grave  et  austère  adressé  à  Jovius.  Paulin  interpelle 
Platon,  Aratus  et  Manéthon;  je  ne  vois  aucun  passage  où  il 
«  s'égaie  d'une  façon  bien  imprudente  aux  dépens  des  Chal- 
déens )),  dont  il  ne  dit  pas  un  mot. 

Abstraction  faite  de  la  lettre  et  du  poème  adressés  à  Jovius, 
et  du  Carmen  xxvi,  on  ne  trouve  dans  le  reste  de  l'œuvre  de 
Paulin  que  de  très  vagues  allusions  astrologiques. 

Il  suffira  de  citer  le  Carmen  xix  '/où  l'on  voit  un  catastérisme 
orthodoxe  remplacer  la  croyance  païenne  aux  génies  protec- 
teurs :  le  genius  loci^  devient  la  stella  loci.  C'est  ainsi  que  saint 
Félix,  après  sa  mort,  est  l'étoile  protectrice  de  la  ville  de  Noie  3. 
Paulin  veut-il  dire  que  l'âme  du  saint  a  passé  dans  une  étoile  ? 
Je  ne  crois  pas  qu'il  convienne  d'attribuer  un  sens  strict  à 
l'expression  plutôt  poétique  de  l'auteur  du  Carmen  naialicium. 
Telle  l'étoile  du  matin,  messagère  du  Soleil  qui  vient  dissiper 
les  ténèbres  de  la  nuit,  tel  le  saint  évêque,  envoyé  par  Dieu, 
a  dissipé  dans  son  diocèse  de  Noie  les  ténèbres  de  l'ignorance 
et  de  l'idolâtrie^.  Après  avoir  été  affranchi  de  la  vie  terrestre, 

I .  Carmen  xix.  De  Sancto  Felice  natalicium  Carmen  vi. 
a.  Cf.  Virgile,  Enéide,  V,  v.  96  : 

Incertus  Geniumne  loci  famulumve  parentis 

Esse  putet.,. 
Enéide,  VII, v.  i36  : 

...Geniumque  loci  primamque  deorum 

Tellurem  !\'ymphasque  et  adhuc  ignota  precatur 

Fiumina... 

3.  Carmen  xix,  v.  la  : 

...Sed  Nola  sepulti  fFelicis] 
Fada  domus,  tanquafn  proprio  sibi  sidère  plaudit. 
Oinnis  enim  quacumque  jacet  mandatas  in  ara 
Martyr  stella  loci  simul  et  medicina  colenlum  est. 

4.  Carmen  xix,  v.  219  : 

Ergo  ubi  Nolanis  Félix  ut  stella  tenebris 

Fulsit  ab  orc  Dei  vcniens,  verbumque  medendi 

Ore  gerens,  tanqiiam  venturo  Sole  serenus 

In  matutino  laetum  jubar  exserit  ortu, 

Phosphorus,  occiduisque  novus  praefulget  in  astris, 

.\untius  instantis  cessura  noctc  dici... 


l'astholooii:  chez  les  OAi.r.o-noMAixs  aq3 

Félix  conserve  ce  rôle  d'étoile  bienfaisante.  Mais  rien  ne 
prouve  que  Paulin  place  le  défunt  éveque  de  Noie  parmi  les 
étoiles,  comme  certains  auteurs  chrétiens  devaient  mettre  des 
patriarches  dans  le  Zodiaque  et  des  anges  dans  les  planètes». 
L'ancien  élève  d'Ausone  a  conservé,  malgré  sa  conversion, 
des  habitudes  de  rhétorique  :  c'est  le  rhéteur  plutôt  que 
le  théologien  qui  fait  de  l'âme  de  Félix  la  slella  loci,  l'étoile 
protectrice  de  Noie. 

H.  DE  LA  VILLE  DE  MIRMONT. 

I.  Bouché-Leclercq,  L'Astrologie  grecque,  p.  GaS. 


GRAFFITO  DE  BORDEAUX 


M.  Héron  de  Yillefosse,  dans  le  dernier  numéro  (1908,  1)  de 
la  Revue  Épigraphique,  vient  d'attirer  l'altention  des  épigra- 
pliisles  sur  les  graffiti  gravés  sur  les  poteries  gallo-romaines. 
Parfois,  les  lettres  que  nous  prenons  pour  des  initiales  de  noms 
d'hommes  sont  celles  des  divinités  auxquelles  ces  poteries  ont 
été  d'humbles  offrandes  •.  C'est,  je  crois,  de  celle  dernière 
manière  qu'il  faut  interpréter  celui-ci  : 


V 


F     1^ 


que  je  viens  de  copier  chez  M.  Galy,  à  l'obligeance  et  à 
l'exactitude  duquel  je  dois  ce.  fac-similé.  11  se  lit,  en  lettres 
assez  profondes,  autour  de  la  panse  exlérieure  d'un  pot  en 
terre  grisâtre,  trouvé  il  y  a  peu  de  temps  à  Bordeaux,  au  coin 
de  la  rue  Tombe-l'Oly  et  du  cours  Pasteur,  dans  le  sable, 
non  loin  des  vestiges  d'un  cimetière  gallo-romain.  J'explique 
WES{(curio)  ou  MEfrc«r/o)  Vi.(egi),  sans  dissimuler,  du  reste, 
que  d'autres  interprétations  sont  possibles ^  Le  pot  mesure 
0,094  de  hauteur  et  0,10  de  diamètre;  les  lettres  ont  de  o,oo5 
à  0,010.  C.  J. 

1.  Ce  qui  (diissè-jc  être  accusé  encore  de  «  micrographie  »  en  répétant  ce  conseil) 
est  une  raison  de  plus  pour  indiquer,  à  propos  des  moindres  tessons  inscrits,  leur  lieu 
précis  de  découverte. 

2.  Je  n'ose  chorcher  une  interprétation  sérieuse  aux  dessins  informes  qui  accom- 
pagnent l'inscription.  l,c  premier  se  raltiiclip  peut-être  à  une  figure  humaine.  Le 
second  me  paraît  rappeler  les  soi-disant  «  tableaux  quadrilatères  »  des  monnaies 
guuloiscs. 


NOTES 

SUR 

QUELQUES   DÉCOUVERTES  ARCHÉOLOGIQUES 

A  MONTS  A  LIER  (Basses -Alpes) 
(Planches  V  et  YI) 


En  août  1902,  dans  le  sud-ouest  des  Basses-Alpes,  nous 
avons  fait  d'intéressantes  découvertes  à  Montsalier,  petite 
commune  du  canton  de  Banon,  à  3  kilomètres  de  cette  loca- 
lité. Le  village  est  actuellement  adossé  à  une  colline  dont  il 
occupait  jusqu'à  la  Révolution  un  des  sommets  voisins. 

Montsalier  renferme  des  traces  nombreuses  et  certaines  d'une 
occupation  à  la  fois  très  reculée  et  continue.  Ce  sont  d'abord 
des  instruments  en  silex  dont  la  taille  intentionnelle  est  évi- 
dente, la  plupart  d'un  type  robenhausien  très  caractérisé,  lames 
extrêmement  minces  et  délicates,  à  une  ou  plusieurs  facettes, 
si  abondantes  dans  les  stations  provençales  de  cette  époque  i. 

A  la  civilisation  préhistorique  a  dû  succéder  sur  place  la 
civilisation  de  l'âge  de  bronze.  Pourtant  aucune  pièce  de  ce 
métal  n'a  été  découverte  en  cet  endroit,  mais  nous  en  avons 
exhumé  nous-même  d'une  tombe  en  dalles  calcaires  que 
nous  avons  découverte  dans  la  région,  à  Oppedette,  dans  un 
abri  sous  roche  du  fameux  défilé  de  Gournié,  où  coule  le 
Caulon  dont  le  ruisseau  de  Montsalier  est  tributaire. 

Faute  d'armes  et  d'objets  en  bronze  découverts  à  Montsalier 
même,  nous  avons  encore  un  indice  de  son  occupation  proto- 
historique dans  la  découverte  d'un  maillet  de  petites  dimen- 
sions, à  double  rainures  circulaires  dont  le  type,  bien  différent 
de  ceux  de  Pichoyet%  qui  appartiennent  à  la  fin  du  néoli- 
thique, se  rapporte  au  début  de  l'ûge  de  bronze. 

Le  bas-relief  dont  nous  donnons  une  phototypie  (pi.  V)  a  été 

I.  Compte  rendu  de  l'exploration  d'une  station  préhistorique  découverte  à  Vachères 
(Basses- Alpes),  par  l'abbé  Arnaud  d'Agnel  (Bulletin  archéologique,  1901). 

3.  Notice  sur  onze  maillets  de  pierre  découverts  à  Pichoyet  (Bd-fses- Alpes),  par  l'abbé 
Arnaud  d'Agnel  {Bulletin  arcliéoîogique,  190»), 


296  HEVLE    DES    ÉTUDES    ANCIE^.^ES 

trouvé  près  du  village  actuel,  au  cours  de  travaux  agricoles. 
Ce  bas-relief  remonte  sans  doute  à  l'époque  dite  celtique  ou 
celto-gréco-romaine,  mais  au  regard  de  l'archéologue  il  n'a 
rien  d'un  monument  gaulois.  Dans  son  état  présent,  il  mesure 
46  centimètres  de  longueur  sur  18  centimètres  de  largeur, 
mais  porte  partout  des  traces  de  cassure.  Les  sculptures  en 
relief  forment  d'un  côté  un  groupe  de  trois  personnages,  et 
de  l'autre  une  tête  sur  un  petit  socle.  La  tête  contraste  par 
sa  grandeur  relative  avec  la  petitesse  des  personnages. 

Que  représente  le  groupe.^  une  scène  de  famille  ou  de 
guerre?  un  sujet  mythologique?  Rien  sur  quoi  baser  une 
réponse  certaine.  La  pierre,  malheureusement  brisée  à  sa 
partie  inférieure,  porte  bien  une  inscription  grecque',  mais 
les  caractères  sont  trop  rares  pour  permettre  d'en  déterminer 
le  sens,  peut-être  d'ailleurs  n'en  ont-ils  jamais  eu.  Quant  aux 
lettres  gravées  également  en  creux  sur  le  socle,  elles  paraissent 
avoir  été  mises  au  hasard,  comme  cela  se  rencontre  sur 
d'autres  monuments  celtiques.  Le  sujet  que  représente  le 
groupe  :  une  femme  entre  deux  guerriers  qui  la  saisissent  par 
les  bras,  donne  l'impression  d'une  scène  de  sacrifice.  Curieux 
rapprochement,  les  costumes  des  personnages,  en  particulier 
la  longue  tunique  minutieusement  plissée  de  la  femme,  rappel- 
lent l'habillement  chaldéo-assyrien^  :  même  forme  étroite  et 
allongée  du  vêtement  féminin,  avec  les  mêmes  étages  de 
franges  parallèles;  même  forme,  au  contraire,  courte  et  trian- 
gulaire, de  cette  sorte  de  jupon  militaire  des  deux  guerriers. 

Au  sujet  de  la  tête  en  relief,  un  problème  se  pose,  difficile  à 
résoudre. Est-ce  une  tête  coupée  ou  la  représentation  d'un  dieu 
celtique^^?  On  a  trouvé  à  Entremont,  près  d'Aix,  des  têtes  coupées 
figurées  sur  la  pierre,  et  la  présence  de  plusieurs  crânes  réunis 
dans  des  sépultures  gauloises  de  la  Provence  montre  que  ce 
sujet  répond  à  un  usage  barbare  de  nos  lointains  ancêtres. 
La  découverte  d'une  de  ces  sépultures  fut  faite  aux  environs 

1.  Trois  inscriplions  celtiques  en  caractères  grecs,  reproduites  par  le  C.  I.  L., 
t.  XII,  ont  été  découvertes  dans  la  région  aptaisienne. 

2.  Cf.  Heuzcy,  Le  Icaunak'cs,  dans  la  liev.  arch.,  t.  IX,  1887,  p.  256-372. 

3.  Les  dieux  les  plus  en  honneur  dans  la  région  d'Apt  sont  Jupiter,  Mars,  Mer- 
cure, Minerve,  les  Nymphes  et  les  Déesses  Mères. 


NOTES    SUU    QUELQUES    DKCOL  VEUIKS    AUCIIÉOLOGIQUES  297 

d'Apt,  par  conséquent  dans  la  région  voisine  de  Montsalier. 
Plusieurs  auteurs,  et  notamment  Dom  Martin',  mentionnent 
ce  fait;  Hirschfeld»  relate  qu'à  Bonnelles,  dans  le  terroir  de 
Besaure,  proche  de  Saint- Lambert,  à  deux  lieues  d'Apt,  on 
a  trouvé  au  fond  d'un  sépulcre  divers  ossements  de  trois  à 
quatre  Icles  joints  ensemble,  et  sous  la  pierre  huit  à  neuf 
crânes  d'hommes,  ainsi  qu'une  dédicace  à  Mars. 

A  ce  propos,  nous  donnons  (pi.  VI)  la  reproduction  d'une 
statuette  en  bronze,  d'un  travail  primitif:  c'est  un  petit  Mars  gau- 
lois trouvé  dans  les  Basses-Alpes, 
à  Noranle.  Comme  les  deux  guer- 
riers du  bas  relief,  il  porte  une 
tunique  s'arrêtant 
aux  genoux,  mais 
d'une  forme  très 
différente  et  d'un 
arrangement  beau- 
coup plus  simple  : 
c'est  le  sayon  gau- 
lois. En  comparant 
le  vêtement  du  dieu 
Mars  et  ceux  des 
guerriers,  on  se  rend  compte  que 
ces  derniers  n'ont  rien  de  celtique. 
Sur  un  autel  gallo-romain  ané- 
pigraphe,  découvert  à  La  Fare^ 
(Bouches-du-Rhône),  se  trouve 
une  tête  en  relief,  reposant  sur  un 
socle  rectangulaire,  au  lieu  d'être  en  forme  de  pyramide  tron- 
quée, comme  celui  de  Montsalier;  mais  c'est  là,  d'ailleurs,  un 
détail  accessoire;  ce  qui  est  intéressant,  c'est  de  voir  cette  tête 
figurant  seule  sur  un  autel  :  c'est,  probablement,  la  représen- 
tation d'une  divinité.  Par  comparaison,  cette  hypothèse  nous 
paraît  la  plus  acceptable  pour  le  bas-relief  des  Basses-Alpes. 


Autel  de  La  Fare 


I.  Beligion  des  Gaulois,  t.  I,  p.  498. 

a.  C.  /.  L.,  t.  XII,  n"  1077. 

3.  11  se  trouve  actuellement  dans  la  collection  d'Aubergue,  à  Aix-en-Provence. 


39^  IIEVIE    DES    ÉTUDES    ANClEN.NËS 

La  tête  de  ce  bas-relief  n'a  ni  la  forme  lunaire  de  celle  de  l'autel 
de  La  Fare,  ni  la  forme  carrée  de  celle  d'Entremont;  elle  est  très 
allongée,  en  forme  de  poire,  et  rappelle  les  têtes,  si  fréquentes 
comme  motifs  d'ornementation  sur  les  chapiteaux  romans  ;  les 
traits  du  visage  sont  fortement  accusés,  les  yeux  ronds  et  grands, 
le  nez  droit  et  très  long,  la  bouche  petite  et  entr'ouverte. 

Près  du  bas-relief  on  a  trouvé  de  nombreux  tessons  de  poterie 
grossière  à  dessins  géométriques,  lignes  concentriques,  hachures 
formant  des  losanges,  ces  dernières  sont  très  visibles  sur  le  bour- 
relet extérieur  de  la  panse  d'un  dolium  de  grandes  dimensions. 

Quelle  conclusion  tirer  de  cette  note?  Serions  nous  en  présence 
d'un  costume  local,  le  vêtement  encore  inconnu  des  Ligures? 
L'étoffe  à  franges  superposées,  rappelant  le  kaunakès  chaldéen, 
que  figure  notre  bas-relief,  est  plus  d'une  fois  représentée  sur 
les  intailles  mycéniennes i.  Abbé  ARNAUD  d'AGNEL. 


TÊTES  COUPÉES  ET  MASQUES  DE  DIEUX 

Les  deux  monuments  publiés  par  M.  d'Agnel  ont  un  intérêt 
particulier  pour  la  connaissance  des  antiquités  religieuses  de 
la  Gaule,  j'entends  de  la  Gaule  celto-ligure,  grécisante  ou 
romanisante.  —  S'agit  il  de  têtes  coupées,  figurées  en  trophées, 
comme  celles  d'Entremont  et  d'Orange?  Je  ne  le  crois  pas. 
Celles  dont  parle  M.  d'Agnel  sont  représentées  posées  sur  un 
socle,  comme  des  statues  ou  des  têtes  d'hermès;  l'une  est 
accompagnée  d'une  inscription,  l'autre  est  sculptée  sur  un 
autel.  Elles  se  présentent  à  nous  absolument  comme  des  simu- 
lacra  deorum.  C'est  un  dieu  que  le  fidèle  a  voulu  faire,  et  le 
nom  de  ce  dieu  se  trouve,  je  suppose,  sur  le  socle  du  bas  relief  t. 

1.  Cf.  Furtwângler,  Die  anliken  Geiwnen,  pi.  II,  n"  19-  ai,  et  pi.  VI,  n°'  2  -3. 

2.  M.  Clerc  a  lu  ainsi  les  deux  inscriptions  du  bas-relief  (pi.  V)  : 


^7{R] TL^   ^^ 


Ce  qu'on  voit  à  droite  de  la  feuille  de  lierre  ne  serait,  dit  M.  Clerc,  qu'une  ancienne 
cassure.  La  présence  de  celle  hedera  nous  empèclie  de  remonter  avant  l'époque  romaine. 


TETES    COH'KES    ET    MASQl  l^S    DE    DIELX  2r)i) 

Quel  est  ce  dieu?  Sur  le  petit  autel,  sa  tcte  voisine  avec  le 
maillet,  qui  se  rencontre  si  fréquemment,  en  Narbonnaise,  asso- 
cié à  Sylvain».  Je  crois  donc  qu'il  s'agit  d'un  Sylvanus  d'ori- 
gine indigène.  Pan,  Faune,  Silène  ou  Marsyas  celtique  ou 
ligure,  gardien  domestique,  protecteur  des  champs  et  des  bois 
du  lieu,  planté  comme  un  terme  au  centre  de  son  domaine^: 


FiG.  I  et  2.  —  TÈTES  DU  Musée  de  Bordeaux 


et  la  figuration   d'oreilles  zoomorphiques  (à  ce  que  je  crois) 
justifierait  cette  hypothèse. 

Il  est  probable  que  ce  Sylvain  rustique,  sculpté  en  simple 
tête,  plus  ou  moins  travesti  sur  la  copie  de  quelque  divinité 
agreste  de  l'Italie  ou  de  la  Grèce,  n'est  point  particulier  au 
Sud-Est  de  la  Gaule.  Certaines  têtes  isolées  des  musées  des 
Très  Galliae  et  de  la  Narbonnaise  paraissent  dues  à  une  idée 
semblable  de  la  forme  divine.  J'en  donne  deux  (fig.  i  et  2)  qui 
proviennent  du  musée  de  Bordeaux;  elles  peuvent  être,  évi- 
demment, de  simples   motifs    de  décoration,    mascarons    ou 

I.  Cf.  Hirschfeld,  Corpus,  XII,  p.  927;  Reinach,  Bronzes,  p.  i84;  Mowal, Inscriptions 
de  Paris,  p.  as  et  98. 

s.  Sylvain  a  parfois  servi  de  motif  à  un  hermès;  d'autant  plus  que  l'hcrmès, 
comme  Sylvain,  a  pour  mission  de  garder  les  champs  et  les  domaines  (Dictionnaire 
Saglio,  au  mot  Hermès,  et  fig.  SSig).  —  Je  crois  également  que  le  maillet  joue  le  rôle 
de  fétiche  domestique,  de  signe  protecteur,  au  même  titre  que  la  hache  gravée  sur 
certaines  tombes  de  l'époque  mégalithique,  que  Vascia  des  tombes  gallo-romaines, 
Avec  ces  outils  différents,  mais  de  forme  similaire,  nous  sommes  en  présence,  je  pense, 
des  mêmes  habitudes  de  croyance  et  de  pensée. 


3oo 


REVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 


liagments  de  caissons,  elles  peuvent  être  imitées  de  masques 
scéniques,  mais  elles  peuvent  être  également  les  produits  des 
compromis  habituels  entre  les  croyances  celtiques  et  les  figu- 
rations gréco-romaines.  Sur  un  troisième  monument  de  ce 
même  musée  (fig.  3),  une  tête,  sans  socle  et  sans  support,  est 
accompagnée  d'une  scène,  comme  dans  le  bas-relief  publié  par 
M.   d'Agnel  :    il  est  vrai  que,  sur  ce  monument,  la  tête  a  des 


FiG.  3.  —  Bas -RELIEF  du  Musée  de  Bordeaux 

analogies  plus  frappantes  encore  avec  les  masques  comiques'. 
Une  enquête  approfondie  dans  nos  musées  accroîtrait  rapi- 
dement le  nombre  de  ces  images,  en  montrerait  le  vrai  sens, 
les  ressemblances  générales  et  les  divergences  locales  ». 

Au  surplus,  il  faut  distinguer  deux  choses  dans  l'étude  de  ce 
genre  de  monuments  :  la  tête  ou  la  personnalité  môme  du 
dieu,  et  le  système  de  la  figuration  d'un  dieu  en  simple  tête 


I.  Ce  que  me  rappelle  M.  de  Mensignac.  Sur  ce  bas-relief,  découvert  dans  le  mur 
romain,  cf.  Sansas,  Le  Progrès,  i5  mars  1867  (dessin  de  Berncdc);  La  Gironde, 
ili  fév.  18G7;  Société  archéologique,  t.  IV,  p.  187.  A  gauche  du  bas-relief  principal, 
traces  de  roue  et  peut-être  do  chariot. 

a.  Cf.  les  tètes  cornues  (Bacclius.^  fleuves?  ou  simplement  sources?),  Heinach, 
Bromes,  n°  8o-8'i.  A  étudier  aussi  le  masque  colossal  dit  d'Apollon  à  Polignac 
(Mandet,  Antiquités  celtiques  du  l'clay,  t.  l,  p.  271.)  A  examiner  les  tètes  si  curieuses 
du  Musée  de  Saintes,  notamment  à  oreilles  zoomorphi(jucs  (cf.  Revue  de  Saintonge 
et  d'Aunis,  189^,  p.  gj  ;  Hulletin  de  la  Société  des  Arcliivcs  historiques  de  la  Saintonge, 
cet.  1877,  p.  91):  aucune  cité,  je  crois,  ne  pos.sède  une  telle  collection  de  masques 
divins  à  symboles  étran^^es  (rouelle,  oreilles,  corne,  serpent,  denture  particulière); 
je  souhaite  que  M.  Danf,'ibcatid  les  piiblie  bientôt.  —  C'est  dans  le  même  ordre 
d'idées,  et  non  pas  en  invoquant  h;  texte  de  Lucien,  qu'il  faut  chercher  l'explication 
des  soi-disant  monnaies  d'Ot,'mios  (Hucher,  II,  p.  g;  de  La  Tour,  p.  295). —  Celesia 
{Le  Teogonic  dclV  anlica  Liguria,  18G8,  p.  gi  et  pi.  i5)  parle  d'une  statuette  de  fer 
conservée  jadis  à  Ingino  en  Valtrompia,  représentant  une  idole  nue,  couronnée  de 
laurier,  tenant  une  lance  surmontée  d'une  main  de  bronze  où  s'enroulait  un  serpent, 
et  posant  le  pied  sur  un  crâne  humain  d'où  sortaient  des  rameaux  d'olivier.  Où  a-t-ii 
emprunté  celte  description  ?  et  que  signiiie-t-elle.^  —  Cf.  encore  la  tète-amulette  d'un 
collier  de  Wilry  (AKAS,  l'nu,  i8g.'5,  t.  11,  p.  GiO).  —  Etc.,  etc. 


TÈTES    COLPÉES    ET    MASQLES    DE    UlEl  X  3ol 

(masque  complètement  isolé,"  ou  tête  posée  sur  socle,  ou  fixée 
sur  une  gaine).  —  L'examen  des  divinités  dites  tiicéphales 
montre  que  ce  système  de  figuration  était,  pour  elles,  habituel  : 
on  trouve  les  têtes  soit  absolument  isolées»,  soit  reposant  sur 
des  socles  ou  des  autels  %  soit  couronnant  des  hermès^  adossés 
à  des  murailles.  Je  n'hésite  pas  à  voir,  dans  un  bon  nombre  de 
tricéphales,  des  dieux  (quelle  que  soit,  d'ailleurs,  leur  origine 
première)  protecteurs  et  gardiens  d'un  champ,  d'une  demeure 
ou  d'une  route,  comme  le  Sylvain  de  l'autel  provençal.  Ce  qui 
expliquerait  pourquoi  un  assez  grand  nombre  ont  été  décou- 
verts en  dehors  des  villes  mêmes  ^.  —  L'usage  des  hermès,  en 
particulier,  a  été  très  certainement  appliqué  par  toute  la  Gaule, 
et,  de  très  bonne  heure,  adapté  sans  doute  à  la  plupart  de  ses 
divinités,  mais  surtout  à  celles  qui  étaient  en  fonction  de  garde 
domestique  ou  domaniale,  si  je  peux  dire.  L'histoire  du  sys- 
tème des  hermès  et  des  gaines  est,  en  Gaule  comme  en  Grèce, 
capitale  pour  comprendre  celle  de  la  sculpture  religieuse,  et 
sans  doute  aussi  de  la  sculpture  funéraire  et  civile. 

Le  musée  de  Saint -Germain  possède  â  une  stèle  grossière 
de  granit,  provenantdeSaint-Michel-de-Valbonne,  près  d'Hyères, 
qui  présente,  très  grossièrement  tracées,  des  têtes  coupées 
(fig.  4)'^.  Doit-on  les  comparer  à  ces  masques  divins.^  ou  aux 
trophées  militaires  d'Entremont  et  d'Orange?  Est-ce  une 
allusion  aux  têtes  des  ennemis  tués  par  le  guerrier  dont  cette 
stèle  serait  la  «mémoire  »,  têtes  jouant  maintenant  le  rôle  de 
fétiches  gardiens  du  tombeau?  ou  les  «doubles»  des  morts 
auxquels  appartient  le  «monument»?  ou  les   représentations 


1.  C'est  le  cas  de  la  tète  tricéphale  figurée  sur  le  monument  trouvé  près  d'Auch 
(Taillebois,  Borda,  1881,  p.  78  et  suiv.):  à  côté  du  tricéphale  le  monument  présente 
une  autre  tète  complètement  isolée.  —  Dans  sept  monuments  de  Reims  {Peviie 
arcliéologique,  1880,  t.  II,  p.  ir-ia)  !e  tricéphale  est  figuré,  isolé,  dans  le  cadre 
de  la  face  d'un  autel.  D'autres  tètes  isolées  sont  encore  figurées  sur  l'un  de  ces 
monuments. 

2.  Monument  de  la  Malmaison  (Pevue  archéologique,  1880,  t.  II,  p.  10.). 

3.  C'est  bien,  je  crois,  le  cas  du  tricéphale  de  Condat  au  musée  de  Bordeaux. 
Cf.  un  des  autels-bornes  de  Reims  (/?<?uue  archéologique,  p.  12.). 

4.  Reinach,  Bronzes,  p.  187  et  suiv.  —  Le  caractère  de  divinité  topique,  domestique, 
en  tout  cas  ayant  charge  d'un  lieu  déterminé,  pourrait  être  également  déduit  des 
différents  attributs  qui  accompagnent  ces  tètes  de  tricéphales. 

5.  Catalogue,  p.  82,  3"  édit. 

G.  D'après  une  photographie  obligeamment  envoyée  par  M.  Reinach. 

Pev.  El.  anc.  il 


003 


llEVtJE    DES    ETUDES   ANClEAJiES 


w 


^c.-^ 


des  dieux  ou  du  dieu  dont  la  pierre  serait  le  simulacrumi?  Je 
ne  me  prononce  pas. 

Une  dernière  question  :  n'y  aurait-il  aucun 
rapport  entre  les  têtes  divines,  masques  ou 
hermès,  et  les  têtes  coupées  que  les  Gaulois 
vainqueurs  offraient  à  leurs  dieux  ou  conser- 
vaient dans  leurs  demeures  ?  Il  ne  serait  pas 
impossible  que  ces  têtes  d'ennemis  aient  servi, 
dans  la  pensée  des  Celtes,  de  fétiches  protec- 
teurs de  leur  foyer.  Chez  les  Taures,  dit 
Hérodote,  «  la  tête  d'un  prisonnier,  fichée  sur 
une  perche  dominant  le  toit,  garde  la  maison 
tout  entière^.  »  Chez  certains  des  peuples  cou- 
peurs et  chasseurs  de  têtes,  la  dépouille  d'un 
ennemi,  installée  dans  le  champ  ou  la  maison 
du  vainqueur,  se  transforme  en  génie  prolecteur 
du  lieu 3.  S'il  en  fut  ainsi  en  Gaule,  la  tête  de 
i'ennemi,  tout  aussi  bien  que  celle  de  Sylvain, 
pouvait  passer  comme  cuslos  summus  hortuli, 
comme  gardien  domesticus'*,  comme  le  gage 
d'abondantes  récoltes  :  et  de  là  à  la  figurer 
comme  masque  divin,  au  même  titre  que  la 
tête  d'un  dieu  domestique,  il  n'y  avait  qu'un 
pas.  —  C'est,  évidemment,  rapprocher  des 
choses  fort  dissemblables  :  le  crâne  d'un  vaincu, 
et  le  rustique  Sylvain.  Mais  les  religions,  et 
la  religion  gallo-romaine  plus  que  d'autres, 
sont  faites  des  plus  extraordinaires  compro- 
mis, des  plus  invraisemblabJcs  transformations,  d'assimilation 
des  êtres  et  des  choses  les  plus  hétéroclites.  —  Après  tout, 
en  écrivant  les  pensées  que  me  suggère  l'article  de  M.  d'Agnel, 
je  ne  veux  que  poser  des  questions. 

C.  JULLIAN. 


.«'ï 


â 
0, 


FiG.  'i.  —  .Stkle 
DE   Saint -MicuEi 
DE -Valuonne 


1.  Comparez  les  dieux  ligures  sur  le  menhir  dit  do  Kcriuiz  (eu  réalité  de  kerva- 
del),  ou  les  liaclics  dessinées  du  pilier  de  Gavr'inis. 

2.  Hérodote,  IV,  io3. 

3.  Cf.  ici  même,  Revue,  p.  j.hit. 
\.   Inscription  d'Aimé,  \ll,  loo. 


BIBLlOGRAPHIi: 


Paul  Mazon,    L'Oresiie  d'Eschyle,  traduction   nouvelle.   Paris, 
Fontemoing,  1908,  in-iG. 

Si,  dans  le  domaine  de  la  philologie  grecque,  on  voulait  sur  un 
point  se  faire  une  idée  des  progrès  qu'elle  a  réalisés  depuis  une  tren- 
taine d'années,  on  pourrait  comparer  cette  traduction  à  celle  déjà 
pourtant  si  remarquable  d'A.  Pierron.  Cet  excellent  helléniste  compre- 
nait bien  Eschyle,  mais  il  ne  le  comprenait  pas  tout  à  fait  à  notre 
manière.  Outre  que  le  texte  grec  a  été  très  sérieusement  amendé 
depuis  son  travail,  l'exactitude  dont  il  se  contentait  ne  nous  sulïit 
plus.  On  demande  à  un  traducteur  autre  chose.  Et  c'est  ce  que 
M.  Mazon  a  essayé  de  nous  donner. 

Car  Eschyle  est  un  poète,  un  des  plus  grands  de  l'Antiquité.  Son 
œuvre,  dont  chaque  syllabe,  à  côté  de  la  signification  qu'y  mettrait  un 
prosateur,  en  contient  une  autre  plus  cachée  et  plus  ténue,  ne  doit 
donc  pas  être  traduite  comme  le  texte  de  Thucydide  ou  de  Démos- 
thène.  Le  rythme,  aussi  varié  que  la  pensée  dont  il  accuse  l'expression, 
la  diversité  des  vers,  la  marqueterie  délicate  et  précise  que  forment 
leurs  entrelacements,  tout  l'art,  en  un  mot,  de  la  tragédie  antique,  — 
cet  art  dont  les  manuscrits  nous  ont  permis  de  retrouver  le  dessin 
extérieur,  sans  jamais  nous  laisser  l'espoir  de  le  reconstituer  en  entier, 
—  voilà  maintenant  ce  que  nous  voulons  qu'on  nous  fasse  sentir, 
car  dans  ces  vieux  écrivains  c'est  une  beauté  très  originale  et  vrai- 
ment surprenante. 

Beauté  redoutable  pour  qui  veut  modeler  sur  elle  un  poème  écrit  en 
langue  moderne.  Les  essais  de  Humboldtet  de  Wilamowitz  ne  m'ins- 
pirent qu'une  confiance  limitée.  Toute  cette  poésie  de  philologues  ne 
me  dit  rien  qui  vaille.  J'aime  encore  mieux  l'Iphigénie  de  Goethe.  Il 
est  vrai  que  Goethe  avait  du  génie. 

M.  Mazon  est  plus  modeste  et  plus  simple.  Il  a  voulu  seulement 
rendre  sensible  au  lecteur  le  passage  du  chant  à  la  récitation,  de  la 
récitation  à  la  T.xpT/.y.-:xXoyr^,  et  marquer  d'un  mot  le  caractère  des 
morceaux  qu'il  transcrit.  Dans  les  dialogues  stichomythiques,  il  emploie 
les  vers  blancs.  Ad.  Douillet  avait  eu  la  même  idée,  mais  sa  traduction 
ressemble  à  une  plaisanterie,  et  M.  Mazon  aurait  le  droit  d'être  mécon- 
tent, si  l'on  avait  l'idée  de  comparer  un  instant  son  travail  à  celui  de 
son  prédécesseur. 


3o4  HEVLli    DES    ÉTLDES    ANCIENNES 

Le  texte  adopté  est  celui  de  ^^'eil.  C'est  un  des  plus  récents  et,  tout 
bien  pesé,  le  meilleur.  Oserai-je,  cependant,  faire  un  reproche  à 
M.  Mazon?  Dans  le  commos  de  VAgaineinnon,  v.  ilili'j-ib-jQ,  il  suit, 
comme  ailleurs,  l'éminent  helléniste,  et,  à  mon  avis,  il  a  tort.  J'assure 
que  personne  n'admire  plus  que  je  ne  le  fais  la  sagacité,  la  sûreté,  la 
science  incomparable  de  M.  Weil,  mais  il  est  bien  certain,  malgré  ce 
qu'il  allègue  dans  sa  préface,  qu'en  se  laissant  guider  par  G.  Hermann 
il  s'est  trompé.  La  partie  médiane  du  thrcne,  la  seule  intacte,  aurait 
dû  le  préserver  de  l'erreur.  Et  le  retour  intentionnel  des  iyj[j.'^'.% 
si  tristes,  si  poignants,  doit  être  rétabli  dans  le  premier  et  le  dernier 
tiers  de  ces  lamentations,  comme  il  nous  a  été  conservé  dans  le 
second.  Ce  sont  des  groupes  de  vers  qui  vont  partout  quatre  par 
quatre.  Quand  on  s'en  est  rendu  compte,  cela  va  tout  seul.  Et  cette 
disposition  a  été  fort  usitée. 

Celte  traduction,  précise  et  partout  écrite  avec  le  choix  scrupuleux 
d'expression  qu'exige  un  texte  si  diffîcile  et  si  beau,  est  précédée  d'une 
préface  où  l'on  suit  pas  à  pas  le  développement  de  la  légende  d'Oreste. 
On  la  voit  naître  dans  Homère,  grandir  et  se  développer  dans  Stasinos 
et  Stésichore.  Elle  arrive  à  son  épanouissement  complet  dans  Eschyle. 
Ce  n'est  pas  la  partie  la  moins  intéressante  de  cet  excellent  livre. 

P.  MASQUERAY. 

Thera,  t.  II  :  Therœische  Grseber.  Unter  Milwirkung  a}on 
W.  Dôrpfeld,  F.  Hiller  von  Gsertringen,  A.  Schiff,  C.  Watzin- 
ger,  P.  Wilski,  R.  Zahn,  heraiisgegeoen  von  H.  DRAGENDORFF. 
Un  vol.  in-/i",  pp.  1-828,  avec  5  planches  et  021  figures  dans 
le  texte.  igoS.  Prix  :  5o  m. 

Le  grand  ouvrage  que  M.  Ililler  von  Gœrtringen  consacre  à  l'île 
de  Santorin  progresse  régulièrement.  Apres  le  tome  1",  paru  en  1899, 
et  la  première  partie  du  tome  IV  (1902),  le  second  volume,  rédigé  par 
M.  Dragendorff,  vient  de  voir  le  jour  en  1908  et  on  nous  promet  pour 
bientôt  l'achèvement  complet  de  l'œuvre.  C'est  la  première  fois,  depuis 
le  Samothrace  de  Benndorf  et  Niemann,  qu'une  monographie  aussi 
étendue  aura  été  donnée  d'une  île  de  l'Archipel  :  l'importance  du  rôle 
joué  par  Thera  dans  l'antiquité  et  l'intcrêt  des  fouilles  faites  dans  l'île 
justifient  pleinement  les  explorateurs  allemands,  et  l'esprit  d'initiative 
qu'ils  ont  montré  mérite  toute  la  reconnaissance  des  archéologues. 

Le  présent  tome  étudie  les  nécropoles  de  l'île  volcanique.  Non  que 
tous  les  cimetières  de  Santorin  aient  été  découverts,  mais  des  fouilles 
heureuses,  menées  du  20  juillet  au  20  août  1896,  ont  mis  à  jour  des 
groupements  de  tombes  assez  nombreux  et  assez  caractéristiques  pour 
nous  donner  une  idée  précise  des  sépultures  théréennes  à  l'époque 


)5mLU)GUAiMiii:  3o5 

archaïque.  A  partir  du  vi"  siècle,  une  lacune  commence,  c[u'il  sera 
peut-être  possible  de  combler  quelque  jour,  mais  (ju'il  fanl  coiislaler', 
quant  à  présent.  Aux  ui"  et  n'^  siècles  avant  notre  ère,  pendant  l'occu- 
pation égyptienne,  les  tombes  réapparaissent  et  les  spécimens  s'éche- 
lonnent, dès  lors,  assez  régulièrement  jusqu'à  l'époque  judéo-chré- 
tienne. Mais  ces  séries  postérieures,  quel  qu'en  soit  l'intérêt,  forment 
ici  l'accessoire  :  la  partie  nouvelle  du  livre,  ce  qui  en  fait  le  fond  et  lui 
donne  son  prix  véritable,  ce  sont  les  tombes  archaïques  découvertes 
en  1896,  auxquelles  s'ajoute  une  sépulture  mise  à  jour  et  fouillée  par 
Schiff,  en  1900.  Peu  de  campagnes  archéologiques  ont  donné  autant 
de  résultats  précis  que  ce  mois  de  recherches  dans  la  région  du  Messa- 
vouno.  J'ajoute  que  nul,  mieux  que  M.  DragendorfT,  n'était  qualifié 
pour  étudier  les  objets  découverts,  pour  les  classer  et  les  mettre  à  profit. 

Le  second  chapitre,  qui  succède  à  une  courte  et  substantielle  intro- 
duction, renferme  précisément  (pp.  10-82)  la  description  des  fouilles 
de  1S9G.  Celle-ci  est  minutieuse  et  très  abondamment  illustrée. 
M.  Dragendorff  estime,  et  tous  les  archéologues  lui  donneront  raison, 
que  des  figures  remplacent,  avec  avantage,  la  description  la  plus 
précise.  Il  est  vrai  que  la  libéralité  de  M.  Hiller  von  Gœrtringen  lui 
était  ici  d'un  puissant  secours.  Grâce  à  elle,  le  plan,  l'apparence  exté- 
rieure et  le  mobilier  de  chacune  des  sépultures  revivent  devant  nous 
et  il  a  suffi  de  peu  de  pages  à  l'éditeur  pour  nous  faire  connaître,  d'une 
manière  complète,  toute  la  nécropole.  Celle-ci  est  située  sur  laSellada, 
sorte  de  haute  combe  qui  sépare  le  mont  Elie  du  Messavouno,  l'acio- 
pole  de  l'ancienne  cité.  Les  terres  basses  de  l'île  étaient  trop  précieuses 
et  d'un  trop  bon  rapport  pour  qu'on  songeât  à  y  ensevelir  les  morts  : 
les  pentes  abruptes,  et  inutilisables  pour  la  culture,  convenaient  au 
contraire  fort  bien  à  cet  usage.  De  là  certaines  dispositions  funéraires 
particulières,  toujours  suivies  dans  l'île,  et  qu'on  ne  rencontre  pas 
d'ordinaire  dans  les  nécropoles  grecques  de  l'époque  archaïque. 

Le  troisième  chapitre  (pp.  83-i2G)  résume  l'aspect  général  que 
présentent  les  tombes  deThera.  Toutes  d'abord  sont  à  crémation,  sauf 
pour  les  cadavres  d'enfant  qu'on  déposait,  ici  comme  partout  ailleurs, 
dans  de  grandes  jarres  ou  amphores.  Une  pareille  unanimité  dans 
le  mode  de  sépulture  ne  se  rencontre  qu'en  Carie,  à  Assarlik,  et  peut 
être  en  Crète  :  l'usage  de  brûler  les  morts  serait  donc  d'origine  orien- 
tale; il  ne  faudrait  pas  l'attribuer,  comme  l'a  fait  Er^vin  Uohde,  à  un 
changement  dans  les  idées  des  Grecs,  relatives  à  l'autre  vie.  La  véri- 
table cause  en  reste  inconnue  et  la  question,  pour  le  présent,  doit  être 
réservée.  Les  cendres  étaient  enveloppées  d'un  linge  et  déposées  soit 
dans  un  coffre  ("Aàpva;),  soit  dans  une  urne  qui  ne  paraît  pas  avoir  été 
laite  spécialement  pour  cet  usage  :  urje  fois  rempli,  le  récipient,  quel 
qu'il  fût,  était  fermé  et  mis  en  terre,  l'amphore  étant  ou  debout  ou 
couchée.  Autour  du  vase  était  un  cadre,  ou  caisse  de  pierre,  en  plus 


OOC  IlEVUE    DES    ÉTUrtES    ANCIENNES 

OU  moins  bons  matériaux.  Le  plus  souvent  une  chambre  était  creusée 
dans  la  pente  de  la  montagne,  de  sorte  que  trois  des  faces  de  la  tombe 
étaient  engagées.  La  dernière,  qui  faisait  face  à  la  route,  était  entiè- 
rement construite  et  généralement  percéq  d'une  porte:  un  toit,  fait 
d'assises  superposées,  recouvrait  le  tout.  Les  dispositions  de  la  couver- 
ture rappellent  la  tombe  à  coupole  mycénienne,  sorte  de  compromis 
entre  la  imite  ronde  des  Hellènes  et  les  sépultures  pré-mycéniennes 
des  Cyclades.  Le  tumulus  serait,  au  contraire,  d'origine  asiatique.  Au- 
dessus  de  ces  sépultures,  une  pierre  à  plat,  quelquefois  avec  inscrip- 
tion, servait  d'autel  :  c'était  la  Tpâzs'Ca,  qui  devait  devenir  plus  tard 
la  mensa  funéraire.  Une  stèle  dressée  était,  à  l'extérieur,  le  signe  ou 
c?;;;.a.  Jamais  un  vase  n'indiquait  la  tombe  et  1'  «  Apollon  »  de  Thera 
paraît  avoir  été  dans  l'île  une  exception  unique.  Quant  au  mobilier 
funéraire,  il  était,  d'une  manière  générale,  assez  pauvre  et  ne  conte- 
nait pas,  ou  pour  ainsi  dire  pas,  d'objets  en  métal.  Beaucoup  des  vases 
n'avaient  jamais  servi  à  des  vivants,  mais  étaient  simplement  des 
réductions  ou  substitutions  de  récipients  d'usage.  A  mentionner  la  pré- 
sence de  biberons  (?)  dans  les  urnes  d'enfants.  Les  lombes  ne  conte- 
naient, par  contre,  ni  armes  ni  fibules,  sauf  une  seule  exception.  Elles 
ne  renfermaient  pas  davantage  de  terres  cuites  :  on  en  a  découvert  un 
certain  nombre,  mais  à  côté  des  sépultures.  Elles  représentaient  le  plus 
souvent  des  mortels,  parfois  une  déesse  (Aphrodite)  tenant  un  oiseau. 

Le  quatrième  chapitre,  le  plus  importantde  beaucoup  (pp.  127-335), 
est  consacré  aux  vases.  La  moitié  environ  est  formée  de  produits  qui 
étaient  importés,  mais  dont  aucun  ne  venait,  sûrement,  d'Athènes, 
l'Attique  étant  pauvre  alors  et  très  en  retard  sur  les  îles.  Les  plus 
anciennes  de  ces  poteries  sont  de  style  géométrique  et  postérieures,  par 
suite,  à  l'époque  mycénienne.  La  première  apparition  de  vases  géomé- 
triques du  deuxième  âge  en  Grèce  peut  être  datée  du  ix"  siècle  et  coïn- 
cide assez  bien  avec  la  marche  en  avant  des  Doriens. 

Les  vases  géométriques  de  fabrication  locale  sont  faits  d'une  terre 
rouge  et  poreuse,  mêlée  d'éclats  volcaniques  ;  par-dessus  la  surface  est 
étendue  une  couche  d'argile  fine  el  blanchâtre.  Les  amphores  ont 
tantôt  le  col  cylindrique  avec  de  petites  anses  obliques  placées  à 
l'épaule,  tantôt  la  même  forme  avec  de  grandes  anses,  plates  et  verti- 
cales, le  plus  souvent  ajourées,  qui  relient,  ou  peu  s'en  faut,  le  col  à 
l'épaule;  d'autres  fois,  le  col  peut  s'allonger  et  s'amincir  par  rapport 
au  diamètre  de  la  panse  ;  il  peut  même  disparaître  tout  à  fait  et  la  jarre 
se  transforme  alors  en  une  sorte  de  cratère.  A  ces  grands  vases,  il  faut 
ajouter  le  skyphos,  les  plats,  les  vases  à  encens.  L'œnochoé  manque 
absolument.  Les  formes  rappellent  soit  Rhodes  et  la  Béolie,  soit  la 
céramique  chypriote,  jamais  les  galbes  de  Dipylon.  Le  décor  est  simple 
et  sobre,  c'est  le  style  géométrique  dans  toute  sa  sévérité.  La  spirale 
mycénienne  est  devenue,  grâce  à  l'invention  du  compas,  la  tangente 


BlHMOGUVl'IIir;  '  lio- 

reliant  deux  cercles.  Pas  d'aniinaiix,  saul'  l'oiseau  d'eau,  qui  paiail 
une  fois.  A  l'épaule,  la  décoration  est  plus  riche  (ju'au  col  et  leiul  à 
former  des  métopes  :  au  centre  est  un  cercle  dont  la  disposition  est 
d'origine  mycénienne.  Surlesvases  les  plus  récents  paraissentdes  motifs 
orientaux,  dus  sans  doute  à  l'importation  de  modèles  métalliques. 
Il  est  à  remarquer  que  ces  éléments  étrangers  ne  se  rencontrent  jamais 
sur  les  amphores  sans  col,  qui  seraient  antérieures  aux  jarres  d'autre 
forme.  Des  constatations  semblables  permettent  à  M.  DragendorlT  de 
distinguer  trois  styles  successifs  qu'une  lente  évolution  fait  succéder 
l'un  à  l'autre.  La  transformation  tient,  comme  pour  le  Dipylon,  à 
l'imitation  de  vases  métalliques.  Le  style  géométrique  aussi  bien  s'est 
formé  lui-même  peu  à  peu  et  en  utilisant  des  éléments  mycéniens.  Les 
fouilles  de  Salamine,  de  l'IIeraion,  de  la  Crète  ont  permis  récemment 
de  connaître  ce  qu'on  peut  appeler  le  premier  stade  de  son  développe- 
ment :  la  thèse  de  l'invasion  dorienne  n'est  pas  inexacte,  mais  ne  doit 
pas  être  acceptée  sans  restriction. 

A  côté  de  cette  céramique  locale,  d'autres  vases,  découverts  dans  les 
mêmes  fouilles,  proviennent  incontestablement  de  fabriques  étran- 
gères, qu'il  n'a  pas  toujours  été  possible  de  reconnaître  avec  certitude. 
Il  y  en  a  de  Crète  et  de  Rhodes;  d'autres,  à  couverte  noire,  viendraient 
du  Dipylon.  Les  amphores  de  Trézène,  de  forme  proto- ionienne  et 
dont  le  décor  se  borne  à  la  région  du  col,  sont  peut-être  chalcidiennes. 
Les  grands  vases  proto-corinthiens  datent  du  viu"  siècle  et  ont  pu  être 
fabriqués  dans  l'Argolide.  Un  groupe  nouveau  est  formé  par  les 
amphores  «  béotiennes  ».  Faites  d'une  terre  plus  dure  que  les  produits 
de  l'île,  sans  couverte  et  d'une  forme  plus  lourde,  elles  sont  décorées 
surtout  à  l'épaule.  Le  cadre  des  champs  est  formé  par  plusieurs  lignes 
parallèles.  A  l'intérieur,  entre  divers  motifs  de  remplissage,  appa- 
raissent des  oiseaux  de  proie,  une  sirène,  surtout  des  lions,  tous  élé- 
ments venus  du  dehors.  Les  chevaux  n'ont  plus,  comme  sur  les  vases 
géométriques,  l'apparence  de  plaques  découpées,  mais  d'animaux 
vivants.  Le  pointillé  dont  les  membres  sont  marqués  trahit  l'intluence 
de  modèles  métalliques  importés  de  l'Orient  grec.  Ces  vases  ressemblent 
de  très  près  aux  amphores  béotiennes,  mais  sont  de  travail  plus  parfait 
et  la  terre  en  est  différente  :  ils  peuvent  provenir  de  Chalcis  ou 
d'Erétrie.  Parmi  les  céramiques  de  transition,  une  grande  amphore, 
peut-être  de  Milo,  est  décorée  de  lions  et  de  sphinx  à  la  queue  serpen- 
tiforme.  Suivent  de  rares  exemplaires  de  vases  rhodiens  (Milet?),  quel- 
ques coupes  ioniennes  sans  décor  et  des  pithoi  et  coupes  à  reliefs  qui 
n'ont  sûrement  pas  été  fabriqués  en  Béotie.  Les  terres  cuites  sont 
ioniennes,  peut-être  samiennes  :  très  peu  proviennent  de  Corinthe.  Une 
découverte  curieuse  est  celle  d'un  plat  polychrome  que  M.  DragendorfT 
a  fait  reproduire  en  couleurs  d'après  une  bonne  aquarelle  de  Gilliéron 
(pi.  Il):  les  figures,  deux  femmes  portant  des  couronnes,  s'enlèvent 


3o8  uEvur  DES  études  anciennes 

en  clair  sur  un  fond  violet  foncé.  La  technique  se  rapproche  des  vases 
de  la  Polledrara  et  des  œnochoés  a  éoliennes  »  à  champ  noir  :  elle 
annonce  le  procédé  des  figures  rouges  réservées,  qui  devait  être  si  cher 
aux  potiers  du  Céramique. 

Les  poteries  géométriques  étant  du  viii°  siècle  (et  du  ix'),  ces  vases 
«  orientalisant  »  sont  du  vu'  siècle  et  quelques-uns,  très  rares,  peuvent 
être  attribués  au  début  du  vi'^  siècle.  Les  inscriptions,  comme  la  pré- 
sence d'une  fibule  du  vin'  siècle  et  de  perles  en  porcelaine  égyptienne 
du  vil',  confirment  ces  synchronismes.  L'importation  étrangère  semble 
avoir  commencé  au  viu°  siècle  avec  la  céramique  proto-corinthienne 
et  s'être  continuée  au  siècle  suivant  avec  les  produits  ioniens.  Ce  qui 
surprend,  c'est  l'absence  complète  de  vases  cyrénéens  et  la  rareté  des 
produits  samiens  et  attiques.  Quant  au  commerce  phénicien,  rien  ne 
paraît,  par  son  intermédiaire,  être  entré  dans  l'île,  constatation  qui 
n'étonnera  personne  et  confirme  à  nouveau  des  résultats  déjà  acquis. 

Dans  un  cinquième  chapitre  (pp.  236-256),  l'auteur  passe  aux  tombes 
hellénistiques.  Après  55o  ans  environ  avant  notre  ère,  les  sépultures 
cessent,  nous  l'avons  vu,  brusquement.  Elles  reparaissent  avec  les 
hydries  de  forme  alexandrine,  accompagnées  de  couronnes  dont  on 
ceignait  les  cadavres.  Le  culte  des  morts  est  loin  de  disparaître  à  cette 
époque;  il  paraît,  au  contraire,  les  progrès  de  l'héroïsation  en  sont  la 
preuve,  refleurir  aux  environs  de  l'an  200.  Le  testament  d'Epicteta 
montre  quelle  conception  on  se  faisait  alors  de  l'au  delà  elles  honneurs 
exceptionnels  qui  étaient  accordés  aux  défunts.  L'heroon,  voisin  de 
l'Evangelismos,  est  de  cette  date  :  il  comprend  une  cella  précédée 
d'un  vestibule  et  d'une  antichambre  portés  sur  cinq  marches;  au- 
dessous  du  sanctuaire  sont  trois  chambres,  dont  deux  actuellement 
converties  en  citernes.  Les  serviteurs  devaient  y  être  ensevelis,  tandis 
que  les  maîtres  reposaient  dans  les  sarcophages ,  au  nombre  de 
deux  ou  de  trois,  qui  étaient  déposés  au  fond  de  la  cella.  Un  autre 
heroon,  près  de  l'Echendra,  comprend  une  chambre  souterraine,  et, 
au-dessus,  un  sarcophage  encore  en  place.  Quant  à  l'édiculc  de  la 
0éa  ^j.i'Xzi'x,  M.  Dragendorff  ne  croit  pas,  avec  raison,  selon  moi,  qu'il 
ait  eu  jadis  une  destination  funéraire. 

Dans  le  sixième  chapitre  (pp.  257-280),  sont  étudiées  les  tombes 
creusées  dans  le  roc.  Il  y  en  avait  en  assez  grand  nombre,  surtout 
dans  la  Sellada,  et  sur  les  pentes  septentrionales  du  mont  Élie.  Elles 
sont  formées  de  simples  trous,  ronds  ou  carrés,  dans  lesquels  l'urne 
était  déposée.  Parfois  la  cavité  est  plus  grande  et  prend  la  forme  d'un 
sarcophage,  rectangulaire  ou  anthropoïde,  où  le  mort  était  enseveli. 
Une  couche  de  stuc  masquait  l'ouverture  et  empêchait  de  piller  la 
tombe.  M.  Wilski  a  eu  la  bonne  fortune  de  trouver  aux  Plagades  l'une 
de  ces  sépultures  encore  intacte:  elle  renfermait  une  urne  qui  peut 
dater   du    i"  siècle.    D'autres   tombes,  près  du  cap  Exomyti,  étaient 


BlBLIOGR\PIIIi:  3of) 

creusées  dans  la  paroi  verticale  du  roc.  Elles  sont  simples  ou  doubles  : 
leur  façade  est,  ordinairement,  encadrée  entre  des  piliers  et  surmontée 
d'un  fronton.  Les  sarcophages,  ainsi  placés  dans  une  niche,  sont,  pour  la 
plupart,  de  l'époque  hellénistique.  Les  arcosolia  peuvent  être  attribués 
au  i"  siècle.  D'une  manière  générale,  les  tombes  creusées  dans  le  roc 
rappellent  les  columbariums  romains  :  elles  en  diffèrent  parce  que  ce 
sont  des  sépultures  de  famille. 

11  reste  encore  (septième  chapitre,  pp.  281-290)  quelques  sépulcres 
tardifs  et  à  squelettes,  qui,  le  plus  souvent,  sont  d'anciennes  tombes 
réemployées.  Des  murs  bas  entourent  le  mort,  qui  est  parfois  déposé 
dans  un  sarcophage  en  bois.  A  côté  du  cadavre,  étaient  déposés  de 
petits  vases  en  terre  grise  (lécythes  et  cruches  pompéiennes)  ou  des 
verres  de  dimensions  médiocres  et  de  formes  simples.  On  trouve  rare- 
ment dans  les  mêmes  tombes  les  poteries  et  les  flacons  de  verre  réunis. 
Les  seconds  paraissent  succéder  aux  premiers  à  partir  du  second 
siècle  après  notre  ère.  11  faut  mentionner  encore  des  banquets  funé- 
raires en  terre  cuite  du  iii^  siècle  et  quelques  inscriptions  avec  la 
mention  de  l'ange  du  défunt.  Ces  dernières  paraissent  d'inspiration 
judéo-chrétienne. 

Un  appendice  (pp.  291-322)  décrit  minutieusement  la  tombe  que 
M.  Schiff  a  découverte,  postérieurement  aux  fouilles  de  M.  Dragendorfî, 
en  juin  1900.  Elle  se  compose  d'une  enceinte  presque  rectangulaire, 
à  laquelle  ne  se  reliait  pas  nécessairement  une  stèle  archaïque, 
trouvée  tout  à  côté.  Un  héroon  romain  et  une  tombe  byzantine  qui  se 
sont  succédé  au  môme  endroit  empêchent  malheureusement  de 
connaître  exactement  le  plan  de  la  sépulture.  Ce  qui  en  fait  l'intérêt 
est  qu'elle  renferme  précisément  les  objets  qui  manquaient  dans  le 
reste  de  la  nécropole,  tels  que  les  bijoux  en  métal  précieux,  les  armes 
et  les  fibules  :  ajoutons  que  le  cadavre  ne  paraît  pas  avoir  subi  de 
crémation,  au  lieu  que  pas  une  seule  tombe  à  inhumation  ne  s'était 
rencontrée  dans  les  fouilles  de  1896.  Les  anneaux  d'argent,  trouvés 
près  du  squelette,  sont  de  forme  égyptienne  et  les  scarabées  qui  les 
ornent  de  style  gréco-égyptien.  Les  fibules  sont  à  arc,  ou  avec  le  pied 
large  et  rectangulaire  du  Dipylon;  d'autres  sont  à  navicelle,  à  disques, 
à  broches  spirah formes;  bref  les  types  les  plus  divers  d'agrafes  sont 
représentés  et  souvent  par  un  grand  nombre  d'exemplaires.  11  est  à 
remarquer  que,  parmi  ces  formes  différentes,  il  y  en  a  d'époque 
successive,  mais  qu'il  n'en  est  aucune  qui  soit  spéciale  à  l'Italie.  Au 
contraire  d'Olympie,  toutes  les  fibules  de  Sanlorin  sont  grecques  et 
d'âge  géométrique  :  elles  s'échelonnent  du  ix"  au  vu*  siècle.  A  côté  de 
ces  objets  de  parure,  des  couteaux  et  des  lances  servaient  d'armes  au 
mort.  Deux  figurines  en  pierre  calcaire,  qui  semblent  importées  et 
viennent  peut-être  de  Crète,  représentent,  d'une  manière  schématique 
et  barbare,  des  femmes  longuement  vêtues.  Les  terres  cuites,  d'un  art 


ÔIO  IlEVLE    Di:S    ETUDES    ANCIENNES 

à  peine  supérieur,  sont  en  forme  de  femmes  nues  et  d'animaux. 
Les  vases  de  fabrique  locale  comprennent  un  Ihymiaterion  et  deux 
poteries  en  imitation  de  calices.  A  coté  de  ces  rares  produits  indigènes 
sont  un  ;4"rand  nombre  de  petites  œnochoés  Cretoises,  dont  quelques- 
unes  paraissent  d'imitation  et  faites  à  Thera,  puis  des  fragments  chy- 
priotes, d'autres  à  rehauts  blancs  ou  en  terre  claire,  enfin  des  débris 
proto-corinthiens,  corinthiens  et  altiques.  La  réunion  de  tous  ces  objets 
place  la  tombe  Schilï  vers  le  vu°  siècle  avant  notre  ère.  Là  encore, 
malgré  la  multiplicité  des  apports  étrangers,  nous  ne  pouvons  cons- 
tater aucune  importation  phénicienne.  En  revanche,  des  rapports 
étroits  paraissent  rattacher  l'île  à  la  Crète. 

Tel  est  le  résumé  succinct  du  beau  livre  de  M.  DragendorfT.  Parmi 
les  conclusions  auxquelles  s'arrête  l'auteur,  beaucoup,  il  est  le  premier 
à  le  reconnaître,  ont  un  caractère  provisoire.  Le  temps  et  le  progrès 
des  fouilles  feront  un  jour  le  départ  des  hypothèses  :  je  ne  doute  pas 
qu'ils  ne  confirment  beaucoup  des  vues  du  savant  professeur.  Peu 
d'ouvrages  auront,  plus  que  le  sien,  contribué  à  la  connaissance  des 
nécropoles  archaïques  et  de  la  céramique  géométrique. 

A.  DE  RIDDER. 


H.  Lechat,  Au  Musée  de  VAcropole  d'Athènes  :  Études  sur  la 
sculpture  enAttique  avant  la  ruine  de  l'Acropole  lors  de  V inva- 
sion de  Xerxès  (Annales  de  l'Université  de  Lyon,  nouvelle 
série,  II.  Droit,  Lettres,  —  fascicule  lo).  i  vol.  in-S"  de 
viii-^i68  pages,  avec  /iy  figures  dans  le  texte  et  3  planches. 
Lyon,  A.  Rey,  et  Paris,  A.  Foutemoing,  igoS. 

Il  faut  se  féliciter  de  l'heureuse  inspiration  qui  a  engagé  M.  Lechat 
à  recueillir  en  volume  la  série  des  importants  articles  qu'il  a  donnés, 
depuis  une  quinzaine  d'années,  en  différents  recueils,  sur  la  sculpture 
attique  avant  les  guerres  médiques.  Tous  les  archéologues  les  connais- 
sent pour  les  avoir  pratiqués  souvent  :  ce  (ju'il  convient  d'ajouter, 
c'est  qu'à  être  ainsi  rapprochés,  leur  unité  s'accuse  davantage.  Bien 
que  l'auteur  n'en  ait  pas  eu  à  proprement  parler  le  dessein,  c'est  en 
réalité  toute  l'histoire  de  la  sculpture  attique,  jusqu'à  la  fin  de  ce  qu'on 
peut  appeler  le  premier  archaïsme,  qu'il  nous  a  présentée,  la  plus 
substantielle,  la  plus  riche  en  observations  personnelles,  la  plus  étroi- 
tement adéquate  au  sujet,  (juc  l'on  ait  encore  écrite. 

Les  sculptures  qui  font  l'objet  de  cette  histoire  ont  toutes  été  décou- 
vertes dans  les  fouilles  de  l'Acropole,  et  elles  y  sont  installées  dans  les 
salles  du  Musée.  Elles  forment  donc  une  série  de  même  provenance, 
de  telle  sorte  qu'on  peut  être  assuré  que  les  analogies  qu'on  saisit 
entre  elles  procèdent  bien  d'une  communauté  d'origine,  et  que  les 


UlIlI.KKJKAlMlli:  StI 

progrès  de  l'une  à  l'autre  sont  dus  à  l'efibrt  d'une  môme  écolo  qui 
développe  sa  technique  en  renouvelant  ses  matériaux  comme  ses 
outils;  il  y  a  donc  là  pour  l'élude  une  base  exceptionnellement  solide  ; 
et  celte  étude  elle-même  peut  être  entreprise  dans  des  conditions  d'une 
rare  sûreté,  puisque  les  œuvres  restent  réunies  à  proximité  l'une  de 
l'autre,  au  lieu  d'être  dispersées,  comme  il  arrive  trop  souvent,  dans 
les  différents  musées  de  l'Europe.  M.  Lccliat  a  eu  cette  bonne  fortune 
que  la  plupart  d'entre  elles  venaient  à  peine  de  sortir  de  terre  quand 
il  a  débarqué,  pour  la  première  fois,  à  Athènes.  C'était  une  chance 
heureuse,  comme  aussi  c'eût  été  un  écueil  pour  un  esprit  moins  métho- 
dique et  moins  perspicace.  L'impression  qu'il  a  pu  en  ressentir  n'a  pas 
été  influencée,  sauf  pour  quelques  détails  accessoires,  par  des  travaux 
préliriiinaires;  elle  a  gardé  toute  sa  liberté  et  sa  fraîcheur.  Le  grand 
mérite  de  ses  études,  comme  aussi  leur  attrait,  en  dépit  de  leur  tenue 
un  peu  sévère,  c'est  que  nous  avons  ici,  à  peu  près  exclusivement, 
le  fruit  d'un  examen  direct  et  prolongé  des  originaux  eux-mêmes. 

Des  trois  phases  par  lesquelles  a  passé  à  ses  origines  la  statuaire 
attique,  comme  aussi  vraisemblablement  celle  des  autres  contrées 
grecques,  —  le  bois,  le  calcaire  poreux,  le  marbre,  —  la  première  nous 
échappe  complètement.  Les  deux  autres  forment  la  substance  et  la 
division  naturelle  du  volume. 

De  certaines  statues  en  marbre,  très  anciennes,  on  a  souvent  dit 
«  qu'elles  ont  l'air  d'être  en  bois».  La  constatation  est  juste,  mais  trop 
sommaire  :  dans  quelle  mesure  et  pour  quelles  raisons^elle  est  vraie, 
c'est  ce  que  M.  Lechat  a  établi  dans  une  enquête  très  poussée  sur  les 
sculptures  en  pierre  tendre,  qui  forment  la  transition  naturelle  et 
nécessaire  entre  le  bois  et  le  marbre,  et  dont  on  a  retrouvé  à  l'Acro 
pôle  de  si  importants  spécimens  en  tout  genre,  bas  reliefs,  hauts 
reliefs,  ronde  bosse.  La  technique  a  toujours  dépendu  de  deux  élé- 
ments, l'outil  et  la  matière;  mais,  tout  au  moins  à  l'origine,  et  pour 
la  sculpture  du  calcaire,  c'est  l'outil  qui  a  imposé  le  choix  de  la 
matière,  et  non  la  matière  qui  a  suggéré  le  choix  de  l'outil.  L'outil 
préexiste  :  c'est  la  scie,  ce  sont  les  gouges  de  différents  calibres  qui 
ont  façonné  les  xoana  de  bois.  Quand  on  voulut  produire  des  œuvres 
plus  durables,  on  ne  songea  pas  du  même  coup  à  renouveler  les  ins- 
truments de  travail  ;  et  n'ayant  à  leur  disposition  que  la  sci«  et  que  la 
gouge,  les  artisans  de  ces  premières  œuvres  furent  conduits  à  choisir 
la  pierre  la  plus  friable,  une  pierre  coquillière  très  défectueuse,  mais 
qui  offrait  le  moins  de  résistance.  C'est  seulement  quand  la  main  sera 
plus  exercée  qu'elle  s'attaquera  à  un  calcaire  plus  dur  et  plus  homo- 
gène, jusqu'au  jour  oii  l'artiste  sentira  son  talent  mûr  pour  aborder 
la  pierre  noble  par  excellence,  le  marbre.  Par  la  persistance  d'une 
période  assez  longue  où  les  outils  du  bois  continuèrent  à  façonner  la 
pierre,  s'expliquent  certaines  traditions  de  facture  qu'on  retrouve  dans 


3t: 


UEVL'E    DES    ETUDLS    ANCIENNES 


les  premières  statues  de  marbre:  tel  détail  du  Moschophore,  par 
exemple,  n'est  qu'une  survivance  de  procédés  surannés,  qui  disparaî- 
tront bientôt,  quand  le  ciseau,  désormais  nécessaire,  aura  obligé  la 
main  à  plus  de  précision  et  invitera  à  une  étude  plus  serrée  de  la 
vérité  anatomique.  A  mesure  que  la  technique  se  perfectionne,  le 
style  se  forme,  la  personnalité  de  l'artiste  apparaît  :  M.  Lechat  marque, 
avec  un  sentiment  très  juste,  les  qualités  vigoureuses  comme  aussi  les 
limites  de  cet  art  primitif,  où  des  efforts  hardis  côtoient  la  maladresse 
et  de  singulières  timidités.  Il  termine  enfin  cette  première  partie  par 
une  élude  sur  la  composition  des  grands  frontons  de  l'Acropole. 

La  seconde,  nous  l'avons  dit,  est  réservée  aux  œuvres  primitives  en 
marbre,  dont  les  «  Corés  n  forment  le  groupe  le  plus  important  et  le 
plus  curieux.  Elles  ont  été  populaires  dès  le  premier  jour,  ces  Corés 
au  charme  si  étrange,  figées  dans  la  même  attitude  et  pourtant  si 
vivantes,  coquettes  et  pimpantes  sous  l'apprêt  laborieux  de  leur  attife- 
ment; mais  personne  ne  les  connaît,  ne  les  a  aimées  et  comprises 
comme  M.  Lechat  ;  personne  n'a  traduit,  avec  de  si  heureuses  nuances 
et  de  si  jolies  trouvailles  d'expression,  l'espèce  de  séduction  particulière 
qu'elles  exercent.  Rien  n'échappe  à  son  analyse  :  il  note  les  moindres 
particularités  des  physionomies,  des  chevelures,  du  costume,  des 
parures,  de  la  couleur;  puis,  les  ayant  décrites  ainsi  une  à  une  avec 
la  plus  délicate  minutie,  il  cherche  à  les  distribuer  en  familles;  quel- 
ques traits  distinctifs,  des  différences  de  «  manière  »  ou  de  style,  imper- 
ceptibles si  l'on  s'en  tient  à  un  coup  d'oeil  d'ensemble,  paraissent 
s'accuser  quand  on  y  regarde  de  plus  près  et  permettent  d'établir  cer- 
tains groupements."  Après  tant  d'années,  M.  Lechat  a  la  satisfaction  de 
pouvoir  rester  fidèle  à  la  plupart  des  conclusions  qu'il  avait  posées 
tout  d'abord.  Néanmoins,  au  cours  d'un  récent  séjour  à  Athènes,  il  a 
tenu  à  revoir  ligne  par  ligne  ses  articles,  et  il  nous  donne  notamment 
une  théorie  un  peu  rectifiée  du  «  méniscos  »  et  surtout  une  interpré- 
tation plus  jusle  du  chitôn  ionien.  Pour  clore  le  volume,  voici  encore 
des  chapitres  détachés  sur  Endoios,  sur  les  statues  ((  samiennes  »,  etc. 

L'illuslralion  du  volume  est  abondante  et  généralement  fort  bonne. 
Outre  quelques  belles  héliogravures,  elle  contient  les  dessins  d'un  très 
grand  nombre  de  morceaux  restés  inédits  ou  peu  répandus  ;  ils  sont 
indispensables  à  l'intelligence  du  texte,  et  l'on  saura  gré  à  M.  Lechat 
de  les  avoir  si  libéralement  prodigués.  p.  DÛRRBACH 

UniversUé  de  Lyon  (Faculté  des  lettres)  :  Catalogue  sommaire 
du  Musct'  de  moulages  pour  Vhistoire  de  l'Art  antique,  par 
H.  Lechat.  Lyon,  Rey,  igoS;  i  vol.  in-12  de  xvi-i58  pages. 

La  plupart  de  nos  Universités  françaises  possèdent  maintenant  des 
Musées   de   moulages.    Celui   de    Lyon   est   un   des   mieux    conçus. 


DIDMOGUAPIIIE  3l3 

des  plus  spacieusement  installés,  des  plus  mélliodiqucment  organises 
qui  existent.  Il  occupe,  presque  en  entier,  le  second  étage  de  l'édifice 
commun  aux  Facultés  des  Lettres  et  de  Droit.  Les  neuf  salles  dont  il  se 
compose,  sans  parler  d'une  dixit-me  qui  renferme  les  collcclions  de 
photographies,  ont  un  développenTent  total  de  i3o  mètres  sur  une 
largeur  moyenne  d'environ  lo  mètres.  Pour  augmenter  les  surfaces 
d'exposition,  des  cloisens  ont  été  établies  perpendiculairement  à  la 
muraille,  de  manière  à  constituer  des  cabinets  ouverts  oîi  l'on  peut 
grouper,  de  la  façon  la  plus  étroite,  les  œuvres  qu'il  y  a  intérêt  à 
rapprocher.  Le  classement  est  chronologique. 

Ce  Musée  ne  vaut  pas  seulement  par  l'abondance  et  la  richesse. 
Il  vaut  encore  et  surtout  par  l'ordre  et  le  soin.  On  ne  s'en  étonnera 
pas,  quand  on  saura  le-  nom  de  ses  créateurs  :  M.  Maurice  Ilolleaux, 
qui  eut  l'initiative  de  l'entreprise,  conduisit  les  délicates  négociations 
du  début,  orienta  les  premiers  achats  (1898-1 898);  M.  Henri  Lechat, 
à  qui  revient  le  mérite  de  l'organisation  définitive.  Inauguré  le  19  juin 
1899  par  M.  Liard,  le  Musée  de  moulages  de  l'Université  de  Lyon  est 
d'abord  un  admirable  laboratoire  d'enseignement  universitaire.  Mais 
il  s'ouvre  également  au  public.  Pour  en  rendre  l'accès  fructueux, 
aussi  bien  aux  amateurs  qu'aux  étudiants,  un  catalogue  était  néces- 
saire. M.  Henri  Lechat  l'a  rédigé. 

Rien  de  plus  utile  qu'un  répertoire  de  ce  genre  quand  il  est  écrit 
par  un  vrai  savant,  qui  élague  et  trie,  condensant  en  quelques  lignes 
la  valeur  de  toute  une  bibliothèque.  Le  petit  livre  de  M.  Lechat,  avec 
ses  substantielles  notices,  ses  références  de  choix,  son  information 
toujours  si  personnelle  et  précise,  nous  présente  une  histoire  de  l'Art 
grec  en  raccourci.  Les  travailleurs  l'auront  sans  cesse  à  portée  de  la 
main,  comme  un  de  ces  lexiques  familiers  qui  aident  la  mémoire  et 
rassurent  le  scrupule.  Georges  RADET. 

B.  HaussouUier,  Éludes  sur  l'histoire  de  Milet  el  du  Didymeion 
(CXXXYIIP  fascicule  de  la  Bibliolhèque  de  l'École  des  Hautes 
Études).  Paris,  Bouillon,  1902  ;  i  voL  in-S"  de  xxxii-323  pages. 

Un  des  regrets  les  plus  vifs  que  pût  formuler  la  science  française 
était  que  les  fouilles  de  Rayet  et  Thomas  à  Milet  et  à  Didymes  (1872- 
1873)  n'aient  pas  eu  de  lendemain,  que  l'ouvrage  oîi  les  deux  explo- 
rateurs avaient  commencé  à  présenter  les  résultats  de  leurs  recherches, 
un  des  plus  remarquables  sortis  de  la  collaboration  de  l'École  française 
d'Athènes  et  de  l'Académie  de  France  à  Rome,  fût  demeuré  inachevé. 
Aussi  M.  HaussouUier  a-t-il  doublement  droit  à  notre  reconnaissance 
pour  avoir  rouvert  en  1890  et  189G,  avec  Pontremoli,  le  champ  de 
fouilles  de  Hiéronda,  pour  avoir  repris,  depuis  1897,  l'examen  des 
problèmes  d'architecture  et  d'histoire,  que  ses  devanciers  avaient  posés. 


OI4  llEVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 

Des  deux  temples  d'Apollon  Didyméen  mentionnés  par  les  textes,  le 
premier  fut  brûlé  par  Darius  en  494;  le  second  fut  relevé  à  partir  de 
33 1,  sous  Alexandre.  Mais,  conçu  dans  des  dimensions  colossales  et 
sur  un  plan  démesuré,  il  ne  fut  jamais  fini.  C'est  de  ce  deuxième 
sanctuaire,  dont  la  construction  s'échelonna  sur  plus  de  cinq  siècles, 
jusqu'au  règne  de  Caracalla,  que  s'occupe  exclusivement  M.  Haussoul- 
lier.  Didymes  faisait  partie  intégrante  de  Milet  et  l'histoire  particulière 
de  Milet  est  inséparable  de  l'histoire  générale  de  lOrient.  On  trouvera 
donc,  dans  le  livre  pieusement  dédié  à  la  mémoire  de  Rayet  par  son 
continuateur,  à  côté  d'une  monographie  du  Didymeion ,  une  contribution 
des  plus  précieuses  à  l'histoire  des  périodes  hellénistique  et  romaine. 

Outre  une  introduction,  où  l'auteur  a  groupé,  en  un  corpus  métho- 
dique, tous  les  textes  anciens  relatifs  à  son  sujet,  les  Éludes  sur 
l'histoire  de  Milet  et  du  Didymeion  comprennent  trois  parties  :  I.  Les 
Macédoniens,  d'Alexandre  à  Séleucus  l"  Nicator  (334-28i);  11.  Les 
Sélcucides,  que  supplantent  par  intervalles  les  Ptolémées  (281-190)  ; 
III.  Les  Romains,  des  Scipions  à  Julien  (190  avant  J,-G.  à  363  après). 
On  sait  combien,  pour  la  période  qui  s'étend  du  partage  de  Babylone 
à  la  bataille  de  Magnésie  du  Sipyle,  nos  sources  sont  pauvres,  contra- 
dictoires, indistinctes.  L'époque  des  Diadoques  est  une  brousse,  celle 
des  Éi)igoncs  un  désert.  M.  Haussoullier  s'est  courageusement  avance 
dans  ces  landes  de  buissons  ras.  Armé  des  textes  épigraphiques 
récemment  découverts,  soit  par  lui,  soit  par  d'autres,  il  jalonne,  avec 
une  science  sobre,  serrée,  attentive,  les  mornes  espaces  désertiques. 
Ceux  qui  iront  plus  loin  ou  feront  mieux  devront  d'abord  rendre 
justice  à  la  vaillance  de  son  rôle  de  pionnier  et  se  souvenir  qu'il  n'a 
pas  craint  de  se  déchirer  aux  épines. 

La  place  me  manque  pour  dresser,  avec  le  détail  et  la  précision 
nécessaires,  le  cadastre  du  terram  qu'il  a  défriché.  Je  signalerai  du 
moins,  parmi  les  pages  dont  j'ai  tiré  le  plus  de  profit,  l'exposé  de 
l'administration  des  Séleucides,  les  remarques  sur  l'organisation  du 
domaine  royal,  les  observations,  aussi  neuves  que  pénétrantes,  sur  un 
texte  bien  des  fois  commenté:  le  fameux  traité  d'alliance  de  Smyrne  et 
de  Magnésie  du  Sipyle.  M.  IlausàouUier  ne  nous  a  pas  donné  que  des 
notes,  comme  il  le  dit  modestement  en  tête  de  son  livre.  Beaucoup 
de  ses  aperçus  resteront.  Il  en  a  de  décisifs. 

Georges  RADET. 

Sludia  Poniica  :  l.  A  Journey  of  Exploralio/i  in  Ponlus,  par  J.  G. 
G.  Anderson.  Bruxelles,  Lamertin,  1908;  i  vol.  in-8°de  io4p., 
avec  iG  planches  ou  ligures  et  9  cartes.  Prix  :  7  fr.  5o. 

Klève  de  Ramsay,  dont  il  ne  tarda  pas  à  devenir  l'émule,  M.  Ander- 
son s'est  fait  un  nom  par  ses  recherches  en  Asie  Mineure.  11  a  exploré 


UlIU.lOGllAPIllE  3l5 

à  plusieurs  reprises  la  péninsule.  Durant  rôle  de  1897,  ce  (ut  la 
Phrygie  qu'il  parcourut,  depuis  la  frontière  lydienne  jusqu'à  la  lisière 
des  Hauts  Plateaux.  Une  belle  récolte  épigraphique,  s'élevant  à  une 
centaine  d'inscriptions,  et  de  nombreuses  déterininalions  topogra- 
pliiques,  dont  celle  du  site  de  Méros,  signalèrent  ce  voyage,  qui  donna 
lieu  à  deux  remarquables  mémoires',  l'un  et  l'autre  accompagnés  de 
cartes.  En  1898,  M.  Anderson,  continuant  sa  marche  vers  l'est, 
rayonna  dans  cette  partie  de  la  Galatie  qui  est  comprise  entre  le 
Tembris,  affluent  du  Sangarius,  et  l'IIalys.  Son  butin,  et  celui  de  son 
compagnon  de  route,  M.  Crowfoot,  dépassa  le  chiffre  de  25o  textes. 
Ce  second  voyage  fut,  comme  le  premier,  l'objet  d'importantes  publi- 
cations s.  Une  carte  de  la  Galalie  en  deçà  de  l'IIalys  résuma  les  résultats 
géographiques  obtenus.  Durant  l'été  de  1899,  M.  Anderson,  accompagné 
cette  fois  de  MM.  Welch  et  Munro,  termina  son  trajet  en  diagonale  du 
moyen  Méandre  au  moyen  Ilalys  par  une  exploration  de  la  boucle  de 
ce  dernier  fleuve,  entre  Iskelib,  Sivas,  Niksar  et  Vezir-Keupru.  Déjà, 
l'infatigable  voyageur  commençait  à  éditer  les  inscriptions  recueillies 
dans  cette  région'',  quand,  au  printemps  de  1900,  M.  Franz  Cumont, 
de  l'Université  de  Gand,  et  son  frère,  M.  le  capitaine  Eugène  Cumont, 
parcoururent  à  leur  tour  les  mêmes  districts  Pontiques.  11  y  avait  là 
matière  à  rivalité.  Mais,  pour  le  plus  grand  bien  de  la  science,  au  lieu 
de  se  heurter,  les  explorateurs  s'entendirent.  Ils  résolurent  de  conden- 
ser dans  un  ouvrage  unique  les  notes  et  documents  qu'ils  avaient 
rassemblés  à  quelques  mois  d'intervalle  et  qui  se  complétaient  les  uns 
les  autres.  C'est  en  vertu  de  cet  accord  que  l'actif  et  vaillant  archéo- 
logue d'Oxford  publie  en  anglais,  chez  un  éditeur  belge,  le  premier 
des  quatre  fascicules  que  doivent  comprendre  les  Sludia  Pontica. 

M.  Anderson  a  conçu  le  plan  de  son  livre  de  la  façon  la  plus  simple  : 
comme  un  journal  de  marche.  11  nous  promène,  en  sept  chapitres, 
d'Iskelib  à  Amasia,  d'Amasia  à  Tavium,  de  ïavium  à  Sebasteia,  de 
Sebasteia  à  Zela.  Regagnant  ensuite  Amasia,  il  en  repart  pour  Amisos, 
étudie  cette  route,  puis  la  route  de  Samsoun  à  Néocésarée,  puis  le  dis- 
trict de  Comana  et  de  la  Dazimonitide.  Son  onzième  et  dernier  chapitre 
nous  ramène  de  Niksar  à  l'Halys.  Chemin  faisant,  l'auteur,  avec  une 
information  aussi  nourrie  que  lucide,  confronte  et  discute  les  données 
des  itinéraires  anciens,  le  témoignage  des  sources  hagiographiques,  les 


I.  A  Suminer  in  Phrygia:  I  (Journ.  of  hellenir  Studics,  t.  WII,  i^^g;,  p.  SijI'p-'iî'i)  et 
II  (ibid.,  t.  Wm,  1898,  p.  81-128). 

3.  D'abord  :  Anderson,  Ejploralion  in  AsiaMinor  dnring  IS'JS,  dans  The  Aniiual  of  the 
Brilish  School  at  Alhens,  t.  IV,  p.  49-78;  puis;  Exploration  in  Galatia  cis  Ilalytn  :  I, 
Crowfoot,  Primitive  Remains  in  Galatia  (Journ.  of  hellenic  Slndics,  t.  XIX,  1899, 
p.  3'i-5i;  II  et  lll,  Andersen,  Topography,  Epigraphy,  Galilian  civilisation  (ibid., 
p.  r.2-i34  et  :!8()-3i8). 

3.  Pontica  {Journ.  uf  hellenic  Studics,  t.  \\,  1900,  p.  1  ji-i58.  Cf.  Miinro,  Sonic  Pontic 
Milestones  {ibid.,  p.  iSq-iOG). 


3l6  REVIE    DES    Ért'DES    A>C1E>>ES 

observations  des  voyageurs  modernes.  Il  consigne  les  résultats  de  son 
enquête  géographique  dans  une  série  de  cartes  claires,  d'un  dessin 
très  net,  où  sont  rectifiées  les  erreurs  de  tracé  courantes.  Parmi  les 
assimilations  adoptées,  nous  signalerons:  Euchaïta  (Elvan-Tchélébi), 
Euagina  (au  sud-ouest  de  Keuhné),  Dazimon  (Tocat),  Gazioura 
(Turkhal),  Phazimon  (Vezir-Keupru).  La  détermination  de  ce  dernier 
site  est  due,  comme  on  sait,  à  une  belle  découverte  épigraphique  de 
M.  Franz  CumontJ.  Ajoutons  que  M.  Anderson  a  illustré  ses  discussions 
de  vues  de  villes  et  de  paysages.  Les  similis  hors  texte  (vallée  de  l'Iris 
à  Comana,  Tocat,  Vezir-Keupru)  sont  bien  venues  et  parlent  aux 
yeux.  Ce  premier  fascicule  des  Sludia  Ponlicn  est  donc  fait  pour 
nous  inspirer  le  désir  de  voir  bientôt  paraître  les  autres  et  pour  ramener 
fortement  l'attention  (elle  ne  risque  pas  de  languir)  sur  la  contrée, 
riche  d'histoire,  qui  fut  le  siège  de  la  puissance  de  Mithridate. 

Georges  RADET. 


îungfer,  Ueber  Pcrsoiiennamen  in  dcn   Ortsnamen  Spaniens  und 
Portugais.  Berlin,  Gaertner,  1902;  in-4°  de  22  pages. 

Il  s'agit  des  noms  de  lieux  hispaniques  tirés  de  noms  de  personnes. 
M.  Iungfer  nous  donne  des  spécimens  de  ces  formations,  depuis 
l'époque  ibérique  jusqu'à  la  lin  du  Moyen-Age.  Le  plus  grand  nombre 
de  ses  exemples  sont  bien  choisis  :  tous  dénotent  une  grande  connais- 
sance des  sources  et  des  ouvrages  de  seconde  main.  Il  y  a  quelques 
réserves  à  faire  en  ce  qui  concerne  les  étymologies  basques.  Identifier 
Basques  et  Vascons  espagnols,  c'est  supposer  démontrée  une  pure 
hypothèse  :  il  n'y  aurait  pas  de  raison  pour  ne  pas  identifier  aussi 
Vascons  et  Gascons.  Les  rapprochements  aquitains  sontsujetsàcaution  : 
Cocosales  =  Castcls  est  bien  hardi.  Que  le  nom  d'homme  Andra  soit 
celtique,  j'en  doute  fort.  Je  ne  suis  pas  non  plus  persuadé  que  -br'uja 
soit  d'origine  gauloise.  M.  Iungfer  aborde  la  question  des  noms  tirés 
de  noms  de  villas  :  Illana  =  JuHaniim,  Fuslena  =  Fauslinianam. 
Cette  étude  devrait  être  ])oussée  plus  loin.  Je  désirerais  savoir  s'il  n'y  a 
pas,  en  Espagne,  une  zone  de  notiis  en  -aciim,  qui  sont  presque 
partout  constants  en  Gaule.  La  toponymie  de  ces  deux  pays  s'éclair- 
cirait  par  la  comparaison. 

C.  JULLIAN. 

I.  Cf.  lievuc  des  Éludes  (jrccques,  l.  XIV,  kjoi,  p.  82. 


^KXJ- 

:jO  juillet  1903. 


Le  Directeur-Gérant,  Geokges  RADET. 


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l'oMi;  V,   1903,   II..  VI. 


Ph<it.>t.v|iir  fhailr»  (•hMiTili..n  Tînni,' 


MARS  GAULOIS  TROUVE  DANS  LES  BASSES-ALPES 


LA  THALASSOCRATIE   PHOCEENNE 

A    PROPOS    DU    BUSTE   D'ELGHE' 


Salammbô  ou  Carmen?  phénicienne  ou  grcco- ibérique?  Je 
ne  veux  pas  prononcer  un  jugement  sur  la  question  de  l'ori- 
gine de  la  célè])re  a  dame  d'Elcheo.Je  désirerais  seulement 
indiquer  comment  l'influence  grecque  a  pu  s'exercer  directe- 
ment dans  le  pays  où  cette  dame  a  reçu  le  jour. 

La  domination  carthaginoise  sur  les  côtes  d'Espagne  a  été 
précédée  par  une  thalassocratie  phocéenne.  Nul  doute  n'est 
plus  possible  à  ce  sujet  2.  ]Mais  cherchons  les  dates  auxquelles 
elle  a  commencé  et  pris  fin. 

Les  Phocéens  ont  pénétré  dans  les  eaux  espagnoles  aux 
environs  de  la  date  à  laquelle  ils  fondèrent  Marseille  (ôoo-ôgS 
avant  notre  ère)3.  En  Bétique,  ils  connurent  le  roi  Argantho- 
nios^,   qui   régna,    dit -on,   quatre-vingts  ans  et  qui    mourut 


1.  Cet  article  a  paru  dans  le  Bulletin  hispanique,  t.  V,  igoS,  p.  loi-iia. 

2.  Depuis  l'article  de  Théod.  Ileinach  sur  la  tète  d'Elrhe  au  Musée  du  Louvre,  dans 
la  Revue  des  Etudes  grecques,  t.  XI,  1898,  p.  39-Co.  Le  mémoire  de  Zorn,  Ueber  die 
Niederlussungen  der  Phokuer  an  der  Siidkiiste  von  Gallien,  Kattowitz,  1 879,  est  insigniliant. 

3.  On  trouve  les  dates  de  Goo,  697,  ôgS  ;  cf.  Busolt,  t.  I,  p.  280,  n.  5.  —  Qu'il  ne 
faut  pas  reculer  la  fondation  jusqu'au  moment  de  la  chute  de  Phocée,  c'est  ce  qui  m'a 
toujours  paru  surabondamment  prouve  par  Doderich,  Bhcinisches  Muséum,  t.  IV', 
i83G,  p.  99  et  suiv. 

4.  Je  crois  bien,  sinon  à  la  longévité,  du  moins  à  l'existence  d'un  roi  de 
Tartessus  ayant  accueilli  et  protégé  les  Grecs,  et  je  ne  puis  pousser  le  scepticisme 
jusqu'à  dire,  avec  Meltzcr  {Geschichle  der  Karlhager,  t.  I,  1879,  p.  1G8),  qu'il  n'est  que 
((le  représentant  de  la  période  philhellénique  de  l'histoire  de  Tartessus,  période 
close  par  l'arrivée  des  Carthaginois».  Sur  les  rois  de  la  dynastie  à  laquelle  appar- 
tenait Argantlionios,  cf.  Justin,  XLIV,  k-  —  Hérodote  fait  vivre  Arganlhonios 
pendant  cent  ^ingt  ans;  Anacréon  lui  donnait  cent  cinquante  ans  (Pline,  \  II,  i54; 
Strabon,  III,  2,  \'\;  cf.  Appien,  Iberica,  63);  d'aulres,  jusqu'à  trois  cents  ans(.";ilius 
Italicus,  III,  oy8,  peut-être  d'après  Posidonius).  Cette  période  de  trois  cents  ans 
pourrait  correspondre  à  la  durée  de  la  dynastie;  qui  Unit,  je  crois,  à  Argantlionios, 
ce  qui  la  placerait  de  8io  à  5io;  mais  il  faut  tenir  compte  aussi  du  fait  que  les 
Turdétans,  héritiers  des  gens  de  Tartessus,  avaient  des  annales  poétiques,  oii  ils 
augmentaient  volontiers  le  nombre  des  années  ou  comptaient  par  des  ((années» 
sans  doule  beaucoup  plus  courtes  que  les  années  ordinaires  :  cf.  Slrabon,  III,  i,  0 

-•1.  F.  B.,  IV"  Sliue.  —  Ftev.  Et.  anc.,  V,  igoS,  't-  ^2 


3i8  lŒVUK    DES    ÉTLDKS    A^CIE.NXLS 

vers  54i-54o'.  C'est  donc  entre  620  et  5^o  qu'ils  débarquèrent 
pour  la  première  fois  sur  les  rivages  de  Tarlcssus^. 

Est-ce  après,  est-ce  avant  la  fondation  de  Marseille?  J'ai 
peine  à  croire  que  ce  soit  après.  —  Entre  l'apre  Ligurie  et  la 
divine  Bétique,  l'hésitation  n'était  point  possible.  Celle-ci  était 
la  terre  fabuleuse  des  métaux,  dos  bestiaux  innombrables,  des 
moissons  prodigieuses.  C'est  vers  elle  que  se  sont  portées 
d'abord  les  convoitises  de  tous  les  peuples  :  Tyriens,  Grecs, 
Carthaginois,  Romains.  Au  vu"  siècle,  Tyr  avait  abandonné 
les  mers  occidentales,  Carthage  s'en  approchait.  Les  Grecs 
essayèrent  d'y  arriver  bons  premiers.  Colaeus  de  Samos  vint 
à  ïartessus  vers  63o3  et  y  fit  des  bénéfices  énormes  :  la  Grèce 
entière  acclama  sa  victoire  commerciale''.  En  ce  moment,  il 
n'y  avait,  entre  Cadix  et  Carteia,  que  des  Barbares  :  la  voie  était 
libre  pour  les  Grecs.  —  C'est  alors,  je  crois,  que  les  Phocéens 
se  présentèrent  à  leur  tour  dans  le  détroit  de  Gibraltar  :  ils 
venaient  d'inaugurer  les  vaisseaux  à  cinquante  rames  et  les 
longs  voyages  sur  mer^.  Où  porter  avec  plus  de  profit  leur 
marine  hardie  et  résistante,  si  ce  n'est   vers  «  les  sources    de 

(d'après  Posidonius?):  Tr,;  ua/aiâ;  |J.vr,[AO;  £>_o-jct  ...i;axi'JXtÀi<ov  Èt^ov,  ôi;  cpaai,  et 
c'est  à  ces  traditions  indigènes  qu'il  faut  rattacher  et  les  renseignements  de  Posidonius 
et  ceux  de  Justin.  —  Le  nom  d'Arganthonios  (signifiait-il  «roi  de  l'argent»  dans 
la  langue  indigène i»)  a  pu  parfaitement  être  lui  nom  propre,  le  radical  argant, 
arganth,  argent,  étant  un  des  plus  répandus  dans  l'onomastique  et  la  toponomastiiiuc 
de  l'antiquité  et  en  particulier  des  pays  occidentaux.  —  Nous  suivons  pour  les  dates 
la  chronologie  de  Busolt  (t.  11,  p.  !xd<j  et  753);  on  peut  s'en  séparer  à  5  ans  près,  mais 
le  rapport  des  dates  entre  elles,  qui  est  le  principal,  est  lixe. 

1  Hérodote,  1,  i63:  'ETupâvvs-jTE  Se  TapT^TToO  oyoïixovTa  'hi'X,  âStwffî  oi  (-râ) 
rA-noc  eïxocri  -/.a\  ixaTov.  Le  renseignement  de  Pline  (VII,  i5G)  ne  me  paraît  pas 
emprunté  à  Hérodote  :  Argnnihoiiiuin  Gaditaimin  ocloginla  annos  régnasse  prope  cerliim 
est:  putanl  quadragesimo  coepisse;  cf.  Valère-Maxinie,  VIII,  i3,  cxl.  '.o,  qui  se  sert 
exactement  des  mêmes  expressions  que  Pline.  Je  me  demande  si  la  source  première 
de  celte  tradition  n'est  pas  Hécatée  de  Milel. 

2.  Je  tiens  à  ne  pas  préciser,  car,  si  l'oix  ne  peut  pas  placer  ailleurs  Arganthonios, 
il  est  impossible  dédire  à  coup  sur  quelle  était  sa  ville  principale.  Pline  (Vil,  i5G  ; 
cf.  Valère-Maxime,  VIII,  i3,  ext.  A)  dit,  en  dehors  de  Posidonius  et  d'Anacréon  : 
ArganUionium  GadUanum:  Silius  (,111,  3(jO,  d'après  Posidonius,  cf.  Slrabon,  III,  2, 
i4)  dit:  Carleia;  Appien  {Iberica,  a  et  G',)  dit:  Carpessus,  qui  esl  dans  sa  pensée  et  a  ces 
deux  endroits  la  même  chose  que  Carteia,  et  il  est  bien  probable  qu'Arganlhonios 
régnait  sur  ces  deux  villes  et  plus  loin,  dans  les  terres  et  le  long  de  la  Méditerranée; 
cfi'p.  322,  n.  /i.  Je  ne  parle  ici  que  des  textes  mentionnant  le  royaume  d'Argan- 
thonios; sur  les  diiréro^îtes  identifications  de  Tartjssus,  cf.  Movers,  Die  Pkœnizier, 
t.  II,  H*  p  ,  i85o,  p.  5^îi-Ci/i;  et,  contre  lui,  Lnger,  ([ui  croit  à  l'existence  d'une  ville 
de  ce  nom  {PhUulogm,  supp.  IV,  iSS',,  p.  ^mG-si;). 

3.  Date  acceptée  par  Husolt,  t.   1,  11.   '.'.8.') 
!^.  Hérodote,   IV,    i.'jj. 

i).  Hérodote,   I,   iG.'!. 


LA    riiAi.AssDCUAiiK  i'ii()ci;i;nm:  a   l'uui'us  m    iiistk  o'ici.ciit;      on) 

ruigent»? —  Je  placerai  donc  volontiers  leur  débarquement 
dans  l'exlrême  sud  de  lEspagnc  entre  les  années  (32o  et  Goo. 

Arganthonios  y  était  le  seul  maître.  Il  aimait  les  Grecs. 
Tous  ces  rois  de  la  Bélique  ont  été  des  pacifi([nes  et  des  intel- 
ligents. Il  leur  offrit  des  terres. 

Mais  les  Phocéens  refusèrent'.  Aucune  colonie  ne  fut  fondée 
dans  l'admirable  région  du  Guadalquivir.  En  revanche,  Mar- 
seille fut  établie  entre  Goo  et  590,  chez  les  sauvages  Ligures. 
Les  Phocéens,  perdaient  terriblement  au  change.  —  Il  faut 
qu'il  y  ait  eu  une  raison  impérieuse  pour  les  écarter  de  Carleia 
et  de  Cadix,  et  des  Colonnes  d'Hercule,  et  pour  les  rejeter, 
comme  vers  un  pis-aller  provisoire,  dans  la  mer  de  Toscane. 

Cette  raison,  c'est  sans  doute  l'intervention  de  Carthage.  C'est 
vers  cette  date  qu'elle  a  dû  jeter  son  dévolu  sur  Cadix,  supposée 
fille  de  Tyr  comme  elle.  Peut-être  ne  s'y  est-elle  pas  dès  lors  établie 
à  demeure.  Mais  elle  a  rappelé  à  ses  habitants  la  parenté,  vraie  ou 
mythique,  qui  les  unissait  à  elle^;  elle  s'est  arrangée,  par  un 
traité  ou  autrement,  à  interdire  aux  Phocéens  tout  commerce 
ou  au  moins  toute  colonie  au  delà  des  colonnes  d'Hercule ;^. 

Je  ne  crois  pas,  cependant,  qu'elle  ait  été  assez  forte,  vers 
600,  pour  leur  couper  toutes  les  relations  avec  les  indigènes 
de  Carteia  et  de  Cadix,  sujets  du  roi  Arganthonios.  Plus  d'un 
Phocéen  séjournait  auprès  de  ce  dernier  :  s'il  n'y  eut  pas  de 
ville  fondée  dans  la  région  de  Tartessus,  il  y  eut  du  moins  un 
groupe  d'amis  ou  d'hôtes  du  roi''.  11  demeura,  par  leur  inter- 
médiaire, en  relation  avec  Phocée  même  :  quand  les  Perses 
menacèrent  la  Lydie  et  les  cités  grecques,  il  envoya  de  l'argent 
à  la  ville  pour  qu'elle  se  bâtit  des  murailles i^  (entre  S/jq  et  5^1  ?i^). 

1.  Hérodote,  J,   iGa. 

■2.  Cf.  Justin,  XLIV,  5,  sur  les  liens  de  consanguinité  entre  (^adiv  et  (^artliage. 

3.  Cf.,  dans  le  traité  de  Carthage  avee  Uome  :  Mti  Xr/t^sirOat  STtizetva  (Ma(TT;'a; 
Tapariiou) 'Pfo[j.aîo-j;  [irfiï  è\L'KopvJs,aBa.i,  jj.r|Ô£  uo/iv  xTtsStv  (Polybe,  III,  28,  /|). 

ti.  Appien,  Iberica,  2  :  "E/.Xrjvéç  t£  ôfAOtco;,  è;  TaptriTTov  y.ai  'Apyxv6iôvtov  Toip-r^'J- 
CTO-j  QaTi),£a  TtAÉovTî;,  è[j.(j.cîvai  y.ai  Ttovôé  Ttve;  èv  'I6/-,pta. 

5.  Hérodote,  I,  iG3  :  '0  aï  ■n-jOô;i.£vo;  tov  JI?|Sov  Ttap'  ajTàiv  to;  av^oito,  ici'oo-j  a;f  ; 
■/prili-ata  -ciV/o;  7r£pt6a),Éa8ai  Tr|v  ttô/iv.  Il  y  a,  cependant,  plusieurs  diflicultés  à  rap- 
porter cette  anecdote  à  l'expédition  d'Harpayos  (voyez  ce  que  dit  à  ce  sujet  Radet, 
La  Lydie  et  le  monde  grec,  1892,  p.  21 1),  et  je  me  demande  s'il  ne  s'agit  pas  de  (|uel- 
ques  menaces  faites  contre  Phocée  par  Grésus  ou  par  un  de  ses  prédécesseurs  :  la 
date  pourrait  donc  être  reculée  de  beaucoup  au  delà  de  l'année  5/io.  Voyez,  sur  ces 
guerres,  Radet,  p.   ig'i  et  suiv. 


SaO  UEVUE    DES    ÉTUDES    ,V>CIE>'>'ES 

Mais  si  les  Phocéens  avaient  laissé  au\  Carthaginois  le  pri- 
vilège de  la  route  directe  des  gisements  métalliques,  qui  était 
par  Cadix  et  le  Guadalquivir,  ils  tentèrent  d'arriver  par 
dautres  voies  à  ce  but  éternel  des  ambitions  commerciales»  : 
ils  s'installèrent  à  l'entrée  des  vallées  côtières  de  la  Méditer- 
ranée, qui  font  brèche  dans  cet  énorme  bloc  de  minerais 
quY'lait,  disait-on,  le  noyau  central  de  l'Espagnea. 

1.  Cela  a  été  bien  montré  par  Th.  Reinach,  p.  53. 

2.  Sans  parler  de  leurs  établissements  au  nord  de  l'Èbre,  qui  visaient  d'autres 
routes  et  d'autres  gisements. —  De  traces  de  commerce  hellénique  dans  la  région 
pyrénéenne,  je  ne  trouve  que  les  suivantes  chez  Aviénus  : 

jo  CalUiiolis,  qu'il  place  (Si/i-Sig)  entre  l'embouchure  de  l'Êbre  et  Tarragone; 
mais  MiilIenholT,  redressant  ici  les  expressions  du  périple,  identifie  Callipolis  et  Bar- 
celone :  Die  Schildening  der  Lage  von  Callipolis  [xissl  volkommen  au/  Barcino  (I,  p.  172); 
C.  Millier,  au  contraire,  accepte  le  texte,  et  place  Callipolis  au  cap  Salou  {Pkilologus, 
t.  XWII,  1873,  p.  118). 

2°  Pyréné.  V'oici  le  texte  (5.58-J6o)  :  In  !^ordiceni  caesintis  confinio  \  quondam  Pyrcnae 
lalera  civitas  iili  Jlaris  (laris?)  |  slelisse  fertur  :  hirqae  Masdiae  incolae  |  negociorum 
saejte  versahanl  vices.  Comme,  dans  toute  cette  région,  Aviénus  ne  mentionne  aucune 
des  colonies  de  Marseille,  ni  Rhodé  ni  Emporium,  on  a  supposé  que  ce  nom  de 
Pyréné  dissimule  une  de  ces  deux  villes,  cl,  probablement,  celle  d'Emporium,  traduit 
par  Aviénus  en  vires  negociorum  (Christ,  Aviénus,  18O8,  p.  261,  g.  n.  v.,  et  d'après  lui, 
Ungcr,  Philologus,  suppl.  I\',  i88-'i,  p.  2G1).  Cela  est  fort  ingénieux.  Mais  est-il  prouvé 
qu'Emporium  existât  dès  ce  temps-là.^  Aviénus  ne  l'aurat-il  pas  omis  pour  le  même 
motif  qu'il  a  omis  IlhoJé  et  Agde,  parce  que  les  Marseillais  n'avaient  pas  encore  fondé 
des  colonies  ?  Pourquoi  Aviénus  n'aurait-il  pas  mentionné  Pyréné  Emporium  plus  haut 
lorsqu'il  décrit  (5H-y'i7)  la  région  du  golfe  de  Rosas.^  Sa  ville  de  Pyréné  n'est-elle 
pas  plutùt  au  nord  cju'au  sud  du  cap  Creux?  L'expression  de  negolia,  negotiandi,  n'est- 
ellc  pas  habituelle  à  Aviénus  (100,  ii.'i)?  Hérodote,  dont  la  source  est  contemporaine 
ilu  périple,  ne  connaît-il  pas  la  ville  de  Pyréné  (II,  33  ?  .N'est-il  pas  remarciuablc 
qu'liécatéc,  lui  aussi  un  contemporain  de  ce  périple,  ignore  précisément  Emporium, 
Rhodé,  Agde  et  les  mêmes  villes  que  lui.^ 

Si  Aviénus  ne  parle  pas  de  ces  cités,  dites-vovis,  c'est  une  erreur  ou  une  lacune  de  sa 
part,  car  elles  existaient  au  iv*  siècle.  Mais  savez-vous  si  le  périple  n'est  pas  antérieur 
de  cent  ans  à  leur  fondation!'  Vous  n'avez  sur  tous  ces  rivages  qu'une  demi-douzaine 
de  textes,  à  date  indécise,  llotlant  l'espace  de  plusieurs  siècles,  et  vous  voulez  les 
détruire  ou  les  corriger  l'un  par  l'autre  ?  Ces  misérables  textes  sont  les  seuls  lambeaux 
(jui  ont  survécu  de  l'histoire  de  ces  pays  depuis  G20  jusqu'en  220.  Pouvez-vous  sup- 
poser que,  dans  ces  trois  ou  ([uatre  siècles,  il  n'y  ait  pas  eu  des  changements  innom- 
brables dans  la  géographie  politique  du  rivage.^  Voyez  ce  qui  s'est  passé  en  Sicile  ou 
dans  la  Grande  Grèce.  Les  rivages  de  l'Espagne  ont  vu  se  succéder  toutes  les  Ihalasso- 
cratics  méditerranéennes  et  toutes  les  invasions  continentales.  La  même  rade  utile  a 
été  occupée  tour  à  tour  par  les  Carthaginois,  les  Grecs  ou  les  Ibères,  abandonnée  et 
reprise  peut-être  à  chaque  génération.  Cela,  évidemment,  complique  d'une  façon 
edrayantc  la  science  des  textes  anciens.  Mais  nous  ne  sommes  pas  pour  faire  de  la 
science  facile. 

La  \érit;  est  que  le  rédacteur  du  périple  d'Aviénus  a  décrit  ces  rivages  au  moment 
précis,  le  jour  où  il  les  a  vus,  et  non  pas,  summalini,  tels  qu'ils  pouvaient  se  présenter 
dans  l'espace  indéterminé  d'un  siècle  d'autrefois.  Si  son  témoignage  vous  paraît  sur- 
prenant, ce  n'est  pas  parce  qu'.Vvicnus  a  changé  le  texte,  c'est  parce  que  les  temps  ont 
changé. 

Je  m'en  tiens  donc,  le  plus  possible,  au  document  que  j'ai  sous  les  yeux.  Au  nord 
dos  Pyrénées,  dans  une  des  anses  admirables  de  Cerbère,  de  Port-Vendres,  de  Banyuls 
ou  de  CoUioures,  se  trouvait,  vers  l'an  joo,  un  graud  marché  indigène  que  visitaient 


LA    THALASSOCRATIE    I'IIOCKENNT:    A    l>n()I>()S    Dl     lU  STE    Ij'ei.CIIE        3:n 

On  les  vit  trafiquer  près  de  rembouchure  de  l'Èbre', 
s'arrêter  près  de  celle  du  Jucar^.  Et,  ce  qui  fut  beaucoup  plus 
grave,  ils  bâtirent  une  vraie  ville,  Mainaké^,   près  de  l'em- 

les  Grecs  et  qu'ils  appelaient  Pvrene.  Unger  rectifie  le  texte  ainsi  rdc  nicme  que 
Holder): 

Quondam  Pyrenne  latera  [jaxta  et  insulam, 

Alte  tuinentem]  civitas,  etc., 

sous  prétexte  qu'il  y  a  une  île  près  d'Emporium.  Mais,  dans  le  port  de  CoUioures, 
vous  avez  l'îlot  de  Saint-Vincent,  et,  au  lieu  de  insulam,  qui  vous  empêche  d'écrire 
jug uni  ou  prominens,  ou  n'importe  quoi?  N'oul)lions  pas,  enfin,  que  tout  ce  coin  du 
Roussillon  a  été  extraordinairement  visité  dans  l'antiquité,  et  que  les  rendez-vous 
d'indigènes  y  ont  abondé:  Jliberris,  «  la  ville-neuve»  (EIne,  cf.  Bulletin  hispanif/ue, 
1902,  p.  12),  Caucoliberis,  qui  a  dû  signifier  le  «  marché-neuf  «ou  quelque  chose  d'ap- 
prochant (c'est  aujourd'hui  CoUioures,  cf.  x\lart.  Géographie  historique  des  Pyrénées- 
Orientales,  1859,  p.  53  :  une  des  meilleures  monographies  de  ce  genre  que  je  connaisse), 
portas  Veneris  (Port-Vendres),  Cervaria  (Cerbère).  Qu'y  a-t-il  d'étonnant  à  ce  que, 
au  vi"  siècle,  il  ait  existé  dans  ces  parages,  sous  le  nom  de  Pyréné,  un  imi^ortant  lieu 
de  foire  et  d'échanges,  entre  Grecs  et  Barbares? 

I.  Aviénus,  491,  place  ici  un  nom  de  localité  grecque  :  Ad  usque cassae  \C]herroitesi 
terminos.  A  rapprocher  de  Slraljon,  111,  '4,  6,  qui  nomme  la  localité  de  Xïp^^ov/iTo; 
comme  ville,  et  (plus  hypothétiquemcnt)  d'Hécatée  de  Milet,  fr.  16  :  "Yo-b  ttoai:...,  iv 
'léTjpt'cx  x£ppovr,a-o'j  (Etienne  de  Byzance)  :  Los  Al  laques  au  sud  de  l'Ebrc  (MùllenhofT, 
p.  169;  cf.  Reinach,  p.  56);  Pefiiscola  (C.  Mùller,  p.  117;  Unger,  p.  262). —  L'idée 
d'Unger  (p.  276),  qu'il  faut  chercher  les  localités  indiquées  par  Hécatée  du  côté  de 
l'étang  de  Thau,  me  paraît  inadmissible. 

3.  Aviénus,  /176-477  :  Henieroscopium  quoque  habita\tci\  pridem  liic  civitas.  Identifié 
avec  Dénia  par  MûllenhofT  (I,  p.  161)  et  bien  d'autres;  mais  Reinach  a  très  bien  mon- 
tré (p.  45)  qu'Héméroscopium  doit  être  cherché  plus  au  nord,  peut-être  à  CuUera  près 
de  Valence.  Il  doit  y  avoir,  en  effet,  une  lacune  dans  le  texte  de  Strabon  relatif  à  cette 
ville  (III,  4,  0). 

3.  Aviénus  identifie  complètement  Malaga  et  Mainaké  (426-427)  :  Malachae  Jlumen, 
urbe  cum  cognomine,  Maeneace  prior\e  quae]  vocata  est  saeculo.  Tout  le  monde  parait 
d'accord  pour  voir  là  une  erreur  d' Aviénus,  due  sans  doute  à  une  interpolation  posté- 
rieure au  texte  du  périple  primitif  :  et  cela,  parce  que  Strabon  (d'après  Posidonius?) 
distingue  avec  une  extrême  netteté  l'un  et  l'autre  sites  'et  reproche  à  quelques-uns  de 
ses  prédécesseurs  de  les  identifier:  ïa-j-cr.v  (MaAa/.av)  -rà;  tt,  Mxivix.r;  Tr,v  altTiV  vo[jl''- 
Ço'jfftv,  r\v  uariTYiv  tûv  <ï'wxatxâ>v  7tQ),£Wv  Tipoç  ô'./<7î'.  y.ïtji.£vy)v  Ttapît>,r|Ç;aijLîv,  o-jx  ïaxi 
6i  ■  àXk'  êxEÎvY)  |j.àv  àTtwTlpo)  -zf^i;  Ka^Tcr,;  à<7Tt',  y.'xxtax-j.txu.vr/],  -3.  o'iy-ir,  (tiô^o-jux  'E/.Xy;- 
vtXT,;  TtôXewç,  t|  5è  MacXaxa  TrXrjcrtov  (Aà).>.ov,  <J>otvcxf/.r|  t(o  <j-/r,aaT'.  (111,  4,  2).  J'hésite, 
cependant,  à  propos  de  pays  que  nous  connaissons  si  mal,  et  quand  il  s'agit  d'una 
histoire  répartie  sur  six  siècles,  à  donner  tort  à  Festus  .\vicnus  sur  le  dire  d'un  écri- 
vain postérieur  de  cinq  cents  ans  à  son  périple.  11  pourrait  se  faire  que  Malaga  tt 
Mainaké  aient  été  la  même  ville,  tour  à  tour  phocéenne  et  punique,  et  qu'il  y  ait 
eu  non  loin  d'elle  un  autre  comptoir  grec,  phocéen  ou  marseillais,  dont  les  ruines 
auront  été  plus  tard  identifiées  avec  Mainaké.  Quand  on  songe  que  moins  de  deux 
cents  ans  après  la  mort  de  Charlemagne,  les  Francs  se  trompaient  sur  l'emplacement 
véritable  de  son  palais  de  Cassinogilum,  on  peut  bien  croire  que  les  coureurs  de 
rivages  aient  oublié  le  vrai  site  de  Mainaké.  C'est,  d'ailleurs,  une  des  choses  qui  s'ou- 
blient le  plus  vite,  que  l'exacte  localisation  d'un  lieu  historique.  —  Le  Pscudo-Scym- 
nus  (i 46-1 47)  place  Mainaké  près  des  Colonnes  d'Hercule  et  en  fait  MaTaaAtfoT'.xv) 
7t6).tç.  Gela  peut  vouloir  dire,  sans  doute,  que  Mainaké  a  passé  pendant  un  temps 
(reconstruite  à  la  même  place,  ou  plus  loin)  sous  la  domination  marseillaise  (après 
480).  Mais  le  périple  de  ce  nom  est  un  document  tout  différent  de  celui  d'Aviénus, 
plein  de  spéculations  hasardeuses  et  de  conjectures  rapides:  le  mêmePseudo-Scymnus 
ne  fait-il  pas  fonder  Eléa  (260)  par  les  Marseillais  et  les  Phocéens?  —  fllienne  de 
Byzance  place  (s.  v.)  Mixr,  ou  Maivâxvî  en  Celtique,  ce  qui,  dit  justement  Th.  Rcinacii 
(p.  54),  <■<  est  incompréhensible.  » 


332  lii-vi  i:  i>i-.s  Kii  ors  ancuînm^s 

])0uchure  du  Guadalhorce,  dans  la  région  de  Malaga.  Cette 
rivière  ouvrait,  pour  pénétrer  aux  mines,  une  voie  presque 
aussi  directe  que  celle  du  Guadalquivir  ■  :  c'est  celle  que  suit 
aujourd'hui  le  chemin  de  fer  de  Malaga  à  Cordoue^,  lui-même 
héritier^  d'une  vieille  route  romaine.  Malaga,  Cadix,  sont 
encore,  et  furent  souvent  rivales  :  les  Phocéens  dans  la  vallée 
du  Guadalhorce,  c'était  la  plus  tcrrihle  concurrence  qui  pouvait 
menacer  Carthage^. 

Ces  établissements  phocéens,  s'ils  ne  sont  pas  contem- 
porains de  Marseille',  ne  lui  sont  postérieurs  que  de  peu  de 
temps.  Je  placerai  leur  création  entre  ôgS  et  54o,  date  de  la 
prise  de  Phocée  par  les  Perses.  C'est  dans  ce  demi-siècle, 
mettons  entre  bg3  et  5^9  ^,  que  j'intercalerai  les  quarante-quatre 
années  de  thalassocratie  que  les  chronologisles  anciens  attri- 
buaient à  la  marine  de  Phocée 7. 


1.  Cordoue  était,  évidemment,  le  centre  sinon  de  production,  du  moins  d'entrepôt 
du  bassin  minier  de  la  Bétique.  Car  on  signale  l'or  dans  catle  ville,  ou  plutôt  dans 
ses  terres  (Silius  Italicus,  III,  4oi\  et  h  Colinae,  sur  la  rive  droite  du  Bétis,  et  en  aval 
(Strabon,  III,  a,  3);  l'argent  à  Castulo,  llipa,  Sisapo  (Polybe,  X,  38;  Slrabon,  III,  2,  3 
et  11);  le  cuivre  également  à  Colinae  (Strabon,  III,  2,  3).  Toutes  les  montagnes  qui 
forment  la  ceinture  du  Guadalquivir  sont  aujourd'liui  encore  l'une  des  deux  grandes 
régions  minières  de  l'Espagne. 

2.  Ne  pas  oublier,  d'ailleurs,  (jue,  dans  l'arrièrc-pays  montagneux  de  Malaga,  il 
y  a  7.àvTav6a  xp-"Tiîa  "/at  'i'ïl'x  \ii-%\\yL.  Ajoutez,  dans  les  eaux  de  Malaga,  Tapt/ei'a; 
jj.eyâ/.a;  (Strabon,  III,  .'1,  2).  Le  pays,  à  tous  les  égards,  est  à  peine  inférieur  à  la 
Bétique  du  Guadalquivir. 

3.  En  partie  seulement.  La  route  romaine  passait  par  Antequera. 

4.  Il  est  fort  possible  que  l'installation  des  Phocéens  dans  la  région  de  Malaga  se 
rattache  à  leurs  relations  amicales  avec  Arganthonios.  Ce  dernier  était  dit  «le  roi 
de  Tartessus  )),  et  Aviénus  étend  le  domaine  primitif  des  divites  Tartesii  bien  au  delà 
de  Malaga,  vers  l'est,  jusque  vers  le  cap  de  la  Nao  (/i63;  de  même,  Pseudo-Scymnus, 
i48;  cf.  Mûllenhoff,  t.  I,  p.  i.'jq;  Reinach,  p.  '17).  Je  ne  dis  pas  que  les  Tartessiens 
occupassent,  sans  solution  de  continuité,  toutes  les  contrées  maritimes,  depuis  le 
Bétis  jusqu'au  cap:  mais  il  est  fort  possible  que,  de  leur  empire  intérieur,  de  larges 
bandes  de  territoire  soient  venues  rejoindre  quelques  régions  utiles  du  rivage;  ou, 
encore,  qu'ils  aient  eu  des  territoires  côtiers  enclavés  dans  des  possessions  étrangères. 
De  fait,  Aviénus  spécifie  très  nettement  quo  les  Tarlcsii  porriij[un]lur  in  Calacticuin 
simirn,  qui  est  le  rivage  d'Estepona  (/lî.'i),  et  que  l'île  de  la  Lune,  près  de  Malaga,  est 
Tartcsiorum  \ju]ris  ('428).  Là  étaient  donc  peut-t'tre  des  terres  du  roi  .\rgantlionios  ; 
là  peut-être  celles  qu'il  offrit  aux  l>hocéens,  et  celles  qu'acceptèrent  ceux  qui  demeu- 
rèrent près  de  lui. 

5.  L'arrivée  des  Grecs  à  Pyréné  est  postérieur,  semble-t-il,  à  la  fondation  de  cette 
ville. 

6.  La  première  de  ces  dates  est  la  date  la  plus  basse  à  laquelle  on  puissse 
placer  la  fondation  de  Marseille.  Il  est  à  remarquer  que  les  quarante -quatre  ans 
de  la  thalassocratie  phocéenne  s'achèvent  au  moment  où  Phocée  devient  sujette  de 
Crésus. 

7.  Eusèbe,édit.  Schœne,  p.  22G:  Ex  Diodori  scriplis  brevUer,  de  tt-mporibus  Tkalasso- 
ratorum...  Phokaei,  ann.  XIJV ;  Samii,  ann... 


i,\  THALASsoca Aiir,   l'iiiK.KKwr.   \   l'iutpos   1)1    lu  siE  I)'i:i.(:hk      ,'^ij,'i 

Je  ne  peux  pas  adnieltre  que  les  Phocéens  aient  occupé  les 
rivages  de  la  Méditerranée  occidentale  sans  livrer  de  rudes 
combats  contre  les  Carthaginois.  Ceux-ci,  depuis  65^-3,  étaient 
installés  à  Iviça  (Ebiisus)',  c'est-à-dire  face  au  cap  de  la  Nao, 
exactement  à  mi-chemin  entre  Marseille  et  Malaga.  Pour  être 
maîtres  de  cette  route,  qui  leur  était  indispensable,  les  Pho- 
céens devaient  avoir  raison  de  leurs  rivaux.  Les  Carthaginois 
furent  vaincus  par  eux,  sans  doute  dans  plusieurs  rencontres, 
vers  le  temps  où  se  fondait  Marseille.  Du  cap  de  l'Aigle  au 
Guadalhorce,  les  mers  appartenaient  à  Phocéen 

Vers  le  même  temps,  ou  peu  après,  les  Phocéens  songèrent 
à  l'autre  bassin  de  la  Méditerranée  occidentale,  celui  de  la 
mer  Tyrrhénienne,  où  dominaient  les  Étrusques.  Vers  56o,  ils 
s'installèrent  à  Alalia,  en  Corse^,  menaçant  de  là  l'Italie  et 
les  mines  de  l'île  d'Elbe.  Un  empire  maritime  se  préparait 
pour  eux  dans  les  mers  de  lOccident,  avec  trois  points  d'appui 
admirablement  situés  :  Alalia,  vis-à-vis  le  Tibre;  Marseille, 
près  du  Rhône;  Mainaké,  près  de  la  brèche  qui  menait  au 
Bétis;  les  trois  vallées  essentielles  du  monde  occidental  allaient 
tomber  sous  leur  influence^. 


Mais,  vers  54o,  Phocée  fut  prise  par  les  Perses,  et  près  de 
la  moitié  de  ses  habitants  émigrèrent  vers  Alalia  et  les  eaux 
italiennes. 

1.  Timée  apud  Diodore,  V,  i6;  Geffcken,  p.  i5'i. 

2.  C'est  ainsi  que  j'interprèle  le  texte  fameux  de  Thucydide  (I,  i3):  <I>wxari;  te 
Mair7a).îav  olxisovre;  Kap-/r,8ovîo"j;  Èvîxwv  va'jjxxy ouvrer,  texte  qui  est  peut-être  le 
passage  de  l'historien  grec  qui  a  été  le  plus  souvent  discuté;  voyez,  notamment,  dans 
ces  dernières  années:  Meltzer,  Geschichte  der  Karlkager,  t.  1,  1879,  p.  .'|85;  Sonny,  De 
Massiliensium  rébus  quaestiones,  1887,  p.  12  (qui  regarde  ce  passage  comme  inter- 
polé, solution  par  trop  commode);  Habel,  Wochenschrift  fiir  klassische  Philologie,  1888, 
col.  1283  et  s.;  Classen  et  Steup,  cdit.  (4*)  de  Thucydide,  1897,  p.  3^6  et  s.  (Steup 
a  eu  le  tort  d'abandonner  l'explicalion  donnée  par  Classen  dans  sa  3'  édition,  explica- 
tion que  je  crois  la  meilleure);  Clerc,  Les  Phéniciens  dans  la  région  de  Marseille,  1901, 
p.  C.  Le  tort  d'un  certain  nombre  de  commentateurs  a  été,  en  celte  affaire  comme  en 
matière  d'explication  d'.Vviénus,  de  croire  qu'il  n'y  a  jamais  pu  y  avoir  qu'une 
guerre  entre  Marseille  et  Carthage,  et  que  c'est  toujours  à  la  même  que  les  anciens 
font  allusion.  J'imagine,  au  contraire,  que  de  Coo  à  218,  l'état  de  guerre  fut  normal 
entre  les  deux  villes,  avec  des  vicissitudes  infinies. 

3.  Hérodote,  I,  i65. 

fi.  L'importance  de  la  navigation  grecque  dans  les  eaux  espagnoles  au  vi'  siècle 
est  encore  attestée  par  l'abondance,  chez  Aviénus,  de  noms  géographiques  d'origine 
hellénique;  on  les  trouvera  réunis  chez  Sonny  (p.  C9  et  70),  qui  les  attribue,  je  crois, 
à  tort,  aux  Marseillais. 


334  r.EVlK    I>ES    ÉTUDES    ANCIENNES 

Fait  étrange,  ils  ne  se  rendirent  pas  à  Mainaké,  qui  était, 
et  de  beaucoup,  la  région  la  plus  riche,  la  plus  fertile,  la 
mieux  située  de  toutes  leurs  possessions  lointaines.  C'est,  nous 
dit  Hérodote,  parce  qu'Arganthonios,  le  roi  philhellène  de 
Tartessus,  était  mort'.  Ce  qui  signifie,  je  crois,  ceci:  que 
Cartilage  avait,  dès  lors,  solidement  occupé  Cadix  2,  que  les 
terres  et  les  mers  de  l'Espagne  étaient  moins  sûres  pour  les 
Grecs  qu'auparavant,  que  la  dynastie  des  bons  rois  de  la 
Bétique  avait  pris  fin,  et  que  les  Puniques  avaient  commencé 
à  tenir  leur  revanche  sur  leurs  rivaux  de  Phocée. 

Ils  achevèrent  leur  œuvre  cinq  ans  plus  tard.  Vers  535, 
Carthaginois  et  Étrusques  décidèrent  d'en  finir.  Ils  unirent 
leurs  flottes  et,  dans  les  eaux  de  la  Sardaigne,  attaquèrent  les 
Phocéens.  Ceux-ci  s'attribuèrent  la  victoire.  En  réalité,  ils 
perdirent  tous  leurs  vaisseaux.  Alalia  fut  évacuée.  Les  débris 
des  fugitifs  se  réfugièrent  à  Marseille  ou  dans  la  Grande-Grèce  3. 
La  mer  Tyrrhénienne  fut  rendue  aux  Étrusques,  et  Carthage 
devint  ou  redevint  souveraine  dans  les  eaux  espagnoles. 

C'est  peu  après  cette  date  de  535  que  je  mettrai  la  destruc- 
tion des  comptoirs  phocéens  de  l'Espagne,  le  reilux  des  Grecs 
dans  Marseille,  désormais  isolée  en  Occident.  Un  voyageur 
a  fait,  au  début  du  siècle  suivant 'l,  une  tournée  de  cabotage 

I.  Hérodote,  I,  iC>ï>.  Le  fait  qu'llérodoto  mentionne  la  mort  d'Arganthonios  à 
propos  de  l'immigration  phocéenne  à  Alalia  montre  bien  qvi'il  tient  à  expliquer 
pourquoi  elle  ne  s'est  pas  dirigée  vers  l'Espagne. 

î.  C'est  donc  vers  b!iO,  et  dans  le  temps  même  où  les  Perses  conquéraient  l'Ionie, 
que  je  placerai  le  retour  offensif  des  Carthaginois  en  Espagne  et  la  prise  de  possession 
de  Cadix  par  leurs  flottes.  Il  y  a  toujours  eu,  dans  l'histoire  de  la  Méditerranée,  entre 
les  faits  de  l'Orient  et  ceux  de  l'Occident,  une  corrélation  qu'il  serait  puéril  de  ne 
pas  reconnaître.  —  Je  ne  me  dissimule  pas,  d'ailleurs,  que  la  date  de  l'installation 
des  Carthaginois  à  Cadix  est  à  la  fois  la  plus  importante  et  la  plus  obscure  do  l'his- 
toire de  l'Espagne  ancienne.  Je  donne  ma  solution  comme  une  conjecture,  et  rien 
de  plus.  Elle  est,  du  reste,  appuyée  par  le  texte  de  Justin  (XLIV,  '>),  qui  dit  :  Post 
régna  deinde  Hispaniae  (c'est-à-dire  après  la  fin  de  la  dynastie  indigène  d'Arganthonios) 
primi  Karthaginiensrs  imperium  provinciae  occupavere.  Justin  ajoute  que  Cadix  fut  alors 
menacé  finilitnis  Hispanine  populis  (les  Ibères?  cf.  p.  SaO,  n.  2)  et  qu'elle  appela 
Carthage,  qui  la  sauva  et  l'annexa.  Voyez,  sur  cette  question,  Movers,  Die  Phœnizier, 
t.  II,  2'  p.,  i85o,  p.  C02  ;  Mellzer,  t.  I,  p.  Wo  et  i486;  et,  en  dernier  lieu,  Atenstaedt, 
Dj  Hecalaei  Milesii  fragmenlis  quac  ad  Hispani'im  et  Galliam  pertinent,  Leipzig,  1891, 
p.  /iG  et  s. 

3.  Hérodote,  I,  1C6  et  1G7. 

[t.  Toutes  les  fois  qu'Aviénus  parle  d'un  comptoir  grec,  sauf  .Marseille  (vers  7o'i), 
il  emploie  le  passé:  Mncneace  prior[e  quae]  vocata  est  saeruh  C/127);  Hemeroscopium 
quoque  habila\ta\  pridem  hic  rivitas  ('i70-'i77);  in  quis  et  olim  prisca  Odlipolis  fuit  (5i3); 
de  môme  Pyréné,  qnondam  aie.  (.jjy);  Arles,  Tlieline  vocata  sttb  priore  saeculo  (Ijcjo). — 


lA   THUASSOCRATiE    PIIOGÉE?i>E    A    PROPOS    DU    Bl  STE    d'ELCHE        SaS 

sur  les  côtes  méditerranéennes,  de  Cadix  à  Marseille.  Il  les 
a  décrites  avec  une  extraordinaire  précision.  Or,  partout  où 
les  Grecs  s'étaient  arrêtés  ou  établis,  il  n'a  trouvé  que  des 
ruines  ou  des  souvenirs.  Tout  le  rivage  est  désormais  évacué 
par  les  marchands  helléniques'. 

Il  est  possible,  au  surplus,  que  Carthage  n'ait  pas  été  seule 
responsable  de  ces  ruines.  Elle  avait,  pour  l'aider  ou  la  rem- 
placer dans  cette  besogne,  des  indigènes  de  l'Espagne,  et  notam- 
ment les  Ibères,  qui  étaient  ceux  du  nord-ouest  de  la  péninsule 
et  qui  habitaient  entre  le  cap  de  la  Nao  et  les  Pyrénées  =». 
Ces  Ibères,  bien  différents  des  pacifiques  habitants  de  Tar- 
tessus^,  étaient  des  guerroyeurs,  brigands  de  terre  et  de  mer. 

Je  sais  bien  l'objection  qui  a  été  souvent  faite  :  l'emploi  du  passé  n'est  pas  l'œuvre  du 
rédacteur  primitif  du  périple,  il  vient  d'un  remanieur  postérieur,  il  peut  venir 
d'Aviénus  lui-même.  El  cela  peut  être  vrai  dans  quelques  cas.  Je  ne  peux  me  décider 
cependant  à  généraliser  cette  règle,  et  à  ne  pas  voir  dans  ces  cas  des  exceptions  assez 
rares.  Si  Aviénus  ou  l'un  des  remanieurs  qui  l'ont  précédé  avaient  voulu  rappeler 
que  telle  ou  telle  ville  n'existaient  plus  de  leur  temps,  ils  ne  se  seraient  pas  servis  du 
présent  pour  un  si  grand  nombre  de  villes  ou  de  peuples  disparus  après  le  vi'  ou 
le  v°  siècle,  par  exemple  :  Altollit  inde  se  Sicana  civitas  (^79),  cité  qui  existait,  en  effet, 
vers  5oo  (Hécatée,  fr.  i5),  et  qui  n'est  mentionnée  nulle  part  ailleurs;  Ilerda  du 
Sud,  prima  eoram  civitas  Ilerda  surgit  (475);  urbs  Massiena  surgit  (i5i-/i5a),  que  Cartha- 
gène  a  remplacée.  Pour  moi,  et  ce  que  je  dis  de  l'Espagne  est  vrai  de  la  Gaule,  le 
périple,  presque  partout,  nous  donne  l'état  des  rivages  tels  qu'ils  se  présentaient 
avant  la  colonisation  marseillaise,  après  la  ruine  de  la  colonisation  phocéenne,  dans 
celte  période  (entre  535  et  48o)  de  trouble  et  de  désolation  où  Carthage  s'emparait 
des  eaux  occidentales,  et  où  les  Ibères  étendirent  leurs  ravages,  leurs  domaines  et 
leur  nom  au  nord  de  l'Èbre  et  au  sud  du  Jucar.  —  Cf.  aussi  sur  la  confiance  que 
mérite  Aviénus,  Marlins  Sarmento,  Ora  maritiina,  2'  édit.,  Porto,  1896,  p.  xv. 

1.  Plus  j'examine,  en  effet,  Aviénus,  plus  je  souscris  aux  conclusions  de  Mûllen- 
hoff  (I,  p.  202)  ou  de  Sieglin,  ce  dernier  plaçant  le  périple  vers  470.  Déjà  Uckert 
avait  élé  frappé  des  rapports  existant  entre  Hécatée  et  Aviénus  (Géographie,  II,  1"  p., 
1821,  p.  246).  —  Entre  autres  adversaires  du  système  de  Mûllenhoff,  Vnger  (Philologus, 
suppl.  IV,  1884,  p.  198)  rejette  après  4oo  la  date  du  périple,  et  voici  pourquoi  :  le 
périple  ne  connaît  que  Pyréné  comme  ville  marseillaise  sur  les  côtes  espagnoles,  et 
Marseille  possédait  là  Mainaké  et  Héméroscopium  ;  donc  il  a  été  écrit  après  la  chute 
des  colonies  marseillaises,  c'est-à-dire  après  4oo.  —  Mais  Unger  ne  distingue  pas  entre 
la  thalassocratie  phocéenne  et  la  thalassocratie  marseillaise,  qui  se  placent  à  deux 
époques  très  différentes,  séparées  l'une  de  l'autre  par  la  revanche  de  Carthage. 

2.  Les  plus  anciens  textes  sur  l'emplacement  des  Ibères  sont  absolument  d'accord 
pour  les  localiser  dans  cette  région;  voyez  les  fragments  d'Hécatée  (fr.  4- 18), 
Aviénus  (472,  474,  48o),  Hérodote  (I,  iC3),  Pseudo-Scyranus  (vers  199,  d'après 
Ephore.5).  —  J'avoue  hésiter  seulement  sur  un  point  :  il  ne  m'est  pas  absolument 
prouvé  que  les  Ibères  se  soient  primitivement  étendus  jusqu'au  pied  même  des 
Pyrénées  (Aviénus,  553). 

3.  Cela  a  été  très  bien  indiqué  par  Reinach,  p.  46-48  :  «Les  Tartessiens  étaient 
infiniment  plus  civilisés  et  plus  philhellènes  que  les  Ibères,  qui  l'emportaient,  en 
revanche,  par  leurs  qualités  militaires.  »  —  Quelles  différences  ethniques  et  linguis- 
tiques séparaient  ces  deux  groupes  de  populations?  Nous  ignorerons  probablement 
toujours  les  premières.  Les  secondes  seront  peut-être  connues  le  jour  où  l'on  fera 
l'étude  systématique  et  chronologique  des  noms  de  lieu.  Je  crois  que  c'est  la  langue 


3:^()  HEVUE    DES    ÉTLUES    A>CIEN\i:S 

Ils  paraissent  s'être  mis  en  branle,  entre  antres  époques,  dans 
la  seconde  moitié  du  vi"  siècle,  au  moment  même  de  la  ruine 
de  l'empire  phocéen'.  Ils  ont  tracassé  plus  d'une  fois  les 
Tartessiens  et  Cadix  =".  Ils  ont  été,  pour  beaucoup,  la  cause  de 
l'abandon  ou  de  la  destruction  des  villes  de  tout  le  rivage 
méditerranéen  de  l'Espagne  3.  Ce  fut  peut-être  sous  leurs  coups 
que  disparut  l'Etat  d'Arganthonios.  Carlhagc,  si  elle  ne  s'est 
pas  alliée  à  eux,  a  profité  du  trouble  qu'ils  ont  jeté  entre  le 
Jucar  et  le  Guadalquivir.  Elle  a  trouvé  parmi  eux,  le  moment 
venu,  des  mercenaires.  Les  Ibères  ont  combattu  en  Sicile,  à 
la  bataille  d'Himère  (/i8o),  sous  les  ordres  dun  général  cartha 
ginois  et  contre  les  Grecs  ^ 

La  chute  de  la  thalassocratie  phocéenne,  correspondant  aux 
incursions  des  Ibères,  a  donc  été  pour  l'Espagne  orientale 
une  ère  de  très  grands  désastres,  à  la  fois  matériels  et  moraux. 
De  l'alliance  entre  les  Grecs  de  Phocée  et  les  royautés 
accueillantes  de  Tartessus  aurait  pu  naître  une  culture  nou- 
velle et  originale.  Le  triomphe  de  Garthage  et  les  progrès 
des  Ibères  ont  amené,  pour  un  temps  et  sur  ce  point,  un  recul 
de  la  civilisation.  Les  choses  ne  changeront  qu'après  la 
bataille  d'Himère  (/i8o).  —  Si  la  tête  d'Elche  est  une  œuvre 
hellénique  d'entre  5oo  et  45o,  elle  ne  peut  être  due  qu'à  un 


des  Ibères  qvii  a  fourni  les  Iliberris  ou  «ville  neuve»,  nom  qu'on  rencontre  depuis 
Aucli  jusqu'à  Grenade,  et  dont  l'extension  correspond  aux  progrès  successifs  de  la 
puissance  de  ce  peuple.  A-t-elle  aussi  fourni  les  Ilerda,  llipiila  («  vieille  ville»??),  etc.  ; 
c'est  fort  possible.  Mais  'EXi^Jpyr),  qui  est  très  certainement  le  nom  d'une  ville  tar- 
tessienne,  ne  peut-il  être  rapproché  de  ces  noms-là  (Ilécalée,  fr.  /i)? 

I.  Il  me  semble  que  le  temps  du  périple  suit  de  très  près  celui  des  incursions 
ibériques  hors  de  leur  domaine  propre,  et  que  le  document  nous  fait  assister,  en 
quelque  sorte,  à  l'extension  du  nom  d'Ibère  (vers  3/17-248,  463,  473-474,  55î,  Ci 3). 

3.  Macrobe,  Saturnales,  I,  20:  Tlieron,,  rex  Hispaniae  citerioris,  cum  ad  expugnandum 
HercuUs  templum  etc.  Il  est  bien  probable  que  cette  attaque  a  été  la  cause  directe, 
vers  le  temps  de  la  mort  d'Arjranthonios,  du  recours  désespéré  de  Cadix  à  Carthagc. 
Cf.,  diversement,  Movers,  II,  2,  p.  058. 

3.  Remarquez  qu'.\viénus  dit  spécialement  des  deux  villes  qu'il  appelle  ibériques, 
l'ilerda  du  Sud  ('175)  et  Sicana  (479),  qu'elles  sont  bien  debout. 

4.  Hérodote,  VII,  iG.ô.  Au  surplus,  il  ne  serait  pas  impossible  que,  plus  tard,  peut- 
être  passé  480,  les  Ibères  se  soient  retournés  contre  les  Carthaginois  vaincus,  et  qu'ils 
aient  de  nouveau  menacé  ou  j);:ut-être  même  occupé  Cadix  (cf.  Athénée,  Utç,\ 
|j.T,/avT||xd(Twv,  p.  9,  VVescher;  \'ilruve,  X,  i3).  On  ne  comprendra  jamais  bien  celle 
histoire  si  l'on  ne  songe  pas  à  ces  constantes  alternalives  de  Ihalassocralies  cl  d'inva- 
sions. Il  ne  faut  pas  compter  par  siècles,  mais  par  quarts  de  siècle,  quand  on  veut 
la  reconstituer.  Et  l'auteur  des  listes  de  Ihalassocrates  (cf.  p.  332,  n.  7)  avait  raison 
dans  sa  manière  de  compter. 


LA    TIIALASSOCrtATlE    PHOCÉENNE    A    l'UOPOS    DU    Ul  STE    d'elCIIE         '^2'j 

métèque  phocéen  demeuré  en  terre  barbare,  enfant  perdu  de 
rionie  vaincue.  Mais,  je  le  répète,  je  ne  veux  point  prendre 
parti  dans  les  discussions  que  le  buste  a  soulevées. 

Camille  JULLIAN. 


ARGANTHONIOS  ET  LE  MUR  DE  PHOCl^lE 


Voici,  après  avoir  lu  les  pages  qui  précèdent,  la  conjecture 
que  je  propose  relativement  à  la  date  de  la  construction  des 
murs  de  Phocée  avec  l'argent  d'Arganthonios.  11  est  hors 
de  doute  que  l'expression  -cèv  M/jB^v  désigne  le  grand  empire 
iranien  dont  les  Mèdes  et  les  Perses  furent  successivement 
les  maîtres.  C'est  bien  Gyrus  qui  est  mentionné  dans  le 
passage  qui  nous  occupe.  Mais  alors  nous  nous  heurtons 
aux  invraisemblances  et  aux  impossibilités  qu'ont  signalées 
tous  les  commentateurs.  Je  ne  vois  qu'un  moyen  d'en 
sortir.  Hérodote  s'est  très  souvent  servi  d'Hécatée  et  il  ne 
l'a  pas  toujours  mis  en  œuvre  avec  exactitude.  Mon  avis 
est  que  le  renseignement  sur  Arganthonios  provient  d'Hé- 
catée, et  qu'Hécatée  par  les  mots  -csv  M-^oov  désignait  le 
prince  sous  lequel  la  puissance  mède  atteignit  son  apogée, 
à  savoir  Cyaxare.  Je  rapporterai  donc  l'édification  du  rem- 
part de  Phocée  à  l'époque  de  la  guerre  entre  Cyaxare  et 
Alyatte  (591-585). 

Dans  cette  hypothèse,  tout  devient  clair.  Vers  le  début 
du  VI'  siècle,  Phocée,  qu'aucun  texte  ne  nous  montre  en  lutte 
avec  les  rois  de  Sardes,  leur  était  sans  doute  unie  par  des  liens 
de  commerce  et  d'amitié,  probablement  même  par  une  de  ces 
conventions,  op/.ca,  rjvôvj/.a',,  comme  les  Mermnades  en  ont 
signé  tant  d'autres  avec  les  cités  grecques  de  la  côte.  Sur  ces 
entrefaites,  éclate  le  différend  entre  Alyatte  et  Cyaxare.  Les 
Mèdes  viennent  d'anéantir  Ninive.  Ils  s'annexent  toute  la 
vallée  supérieure  du  Tigre  et  pénètrent  en  Gappadoce.  Leur 
flot  menaçant  bat  la  rive  droite  de  l'Halys.  On  conçoit  que  ces 
foudroyantes  conquêtes   et,  plus  que  tout,  la   destruction  de 


3a8  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

l'empire  assyrien  aient  frappé  les  imaginations  grecques, 
pleines  de  la  prestigieuse  légende  de  Sémiramis.  A  peine 
remises  de  l'invasion  cimmérienne,  les  villes  d'Ionie  voient 
un  formidable  orage  s'amonceler  sur  les  Hauts  Plateaux. 
Est-ce  qu'un  appel  des  Phocéens  à  leur  ami  Arganthonios  n'a 
pas  alors  toute  sa  raison  d'être?  Est-ce  que  la  phrase  Tz-jOéy-v/oq 
Tcv  Mv5?:v  w;  au;ciîc  n'a  pas  ici  toute  sa  valeur?  Est-ce  que, 
depuis  l'apparition  des  Mèdes  sur  la  frontière  lydienne  jusqu'à 
la  bataille  de  l'éclipsé  qui  met  fin  aux  hostilités  après  une 
lutte  ouverte  de  cinq  ans,  les  Phocéens  n'ont  pas  eu  toute  la 
latitude  voulue  pour  informer  Arganthonios  de  leurs  craintes, 
recueillir  ses  subsides  et  fortifier  leur  cité? 

Et  comme  la  chronologie  s'arrange!  Vers  63o,  voyage  de 
découverte  de  Golœos  de  Samos.  Entre  620  et  600,  arrivée  des 
Phocéens  à  l'embouchure  du  Guadalquivir,  relations  avec  les 
Tartessiens,  fondation  de  comptoirs.  Aux  environs  de  691, 
mission  en  Bétique,  libéralités  d'Arganthonios,  construction  du 
rempart  de  Phocée.  J'incline  à  croire  que  la  longévité  fabuleuse 
attribuée  au  roi  de  Tartesse  n'a  été  imaginée  que  pour  faire  tenir 
dans  un  même  règne  les  événements  compris  entre  l'explo- 
ration de  Colaeos  et  l'édification  du  mur  phocéen  faussement 
rapportée  au  temps  de  la  conquête  de  l'Ionie  par  Harpage. 

D'ailleurs,  il  en  était  sans  doute  du  nom  d'Arganthonios  en 

Bétique  comme  du  nom  de  Syennésis  en  Cilicie  :  il  doit  avoir 

été  celui  de  tous  les  rois  de  la  dynastie  tartessienne.  Ceci  nous 

expliquerait  que  l'on  ait  fait  régner  jusqu'à  trois   cents  ans 

l'ami  des  Phocéens. 

Georges  RADET. 


I/ADHESION  DE  LILLYRICUM 

A  LA  CAUSE  FLAVIENNE 
EXAMEN   CRITIQUE    DU    RÉGIT   DE   TACITE 


I 


Tacite  ne  gagne  pas  toujours  à  être  relu  souvent  et  de  près. 
Je  l'ai  démontré  naguère  ici  même  '  par  un  exemple,  en 
étudiant  la  préface  des  Histoires.  Je  me  propose  aujourd'hui 
de  réitérer  la  démonstration  sur  une  page  bien  connue  du 
deuxième  livre,  celle  où  il  raconte  comment  les  légions  des 
trois  provinces  illyriques  se  rallièrent  au  parti  de  Vespasien  ^. 
Il  va  de  soi  que  je  n'ai  pas  pris  ce  récit  au  hasard.  Dans 
l'ample  collection  de  pièces  annotées  que  je  me  suis  formée 
en  vue  d'un  travail  d'ensemble  sur  les  Histoires,  j'ai  choisi 
celle-ci,  parce  qu'elle  m'a  semblé  typique;  mais  plusieurs 
autres  l'étaient  à  peu  près  autant,  et  j'ai  eu  l'embarras  du 
choix.  Encore  ne  veux-je  parler  que  des  pages  de  Tacite  qui 
jusqu'à  présent  sont  restées,  à  ma  connaissance,  exemptes  de 
reproche. 

Quand  je  mets  le  récit  en  question  dans  cette  catégorie,  je 
fais  abstraction  des  critiques  du  vieux  commentateur  Rhe- 
nanus.  Les  fautes  qu'il  y  signale  et  qu'il  corrige,  si  elles 
étaient  réelles,  seraient  imputables  non  à  l'auteur,  mais  à 
quelque  copiste.  D'ailleurs  elles  sont  imaginaires,  et  Savile  a 
eu  grandement  raison  de  prendre  contre  lui  la  défense  du 
texte.  Seulement  il  a  eu  tort,  selon  moi,  d'en  affirmer  avec 
l'intégrité  la  beauté  parfaite  :  «  Non  video  quid  requiri  possit 

I.  Vol.  III,  1891,  p.  4i  et  suiv. 
3.  II,  85-86. 


33o  UEVUE    DliS    ÉTLDES    A>ClE>MiS 

ad  hujus  iiarratiollis  perfeclioneiii,  quae  oplima  mihi  videlur 
et  praeferenda  aliis  in  hoc  libro  '.  »>  Quoique  ce  jugement  n'ait 
trouvé,  que  je  sache,  aucun  contradicteur,  je  ne  saurais  en 
admettre  la  partie  absolue.  11  me  paraît,  au  contraire,  que 
cette  narration  laisse  beaucoup  à  désirer,  tant  au  point  de  vue 
littéraire  qu'au  point  de  vue  historique.  Parmi  ceux  qui  auront 
eu  la  patience  de  me  lire  attentivement,  peut-être  quelques-uns 
se  rangeront-ils  à  mon  avis;  j'espère  donner  à  tous  l'impres- 
sion que,  sans  respect  superstitieux  de  l'opinion  reçue,  mais 
aussi  sans  aucune  visée  d'originalité  paradoxale,  je  dis  en  toute 
franchise  ce  qu'après  mûre  réflexion  je  crois  être  la  vérité. 

II 

Après  avoir  exposé  comment  Vespasien  fut  proclamé  empe- 
reur par  les  armées  d'Orient,  ses  plans  et  préparatifs  de 
guerre  contre  Yitellius,  l'entrée  en  campagne  de  son  lieutenant 
Mucien  ^,  Tacite  introduit,  au  moyen  de  cette  transition,  le 
récit  des  événements  favorables  à  la  cause  flavienne,  qui  se 
passèrent  alors  dans  les  provinces  du  Danube  :  «  Adcelerata 
intérim  Vespasiani  coepta  Illyrici  exercitus  studio  transgressi 
in  partes.  »  De  cette  phrase  même,  et  aussi  du  contexte,  il 
résulte  évidemment  que  l'historien  nous  donne  la  révolte  de 
rillyricum  comme  postérieure  à  celle  de  l'Orient.  Si  ladverbe 
inlerim  est  assez  vague  3,  adcelerata  et  transgressi  in  partes  le 
précisent  suffisamment  pour  que  l'opinion  de  Tacite  sur  la 
question  de  chronologie  relative  ne  soit  pas  doulcuse  :  les 
événements  du  Danube  ne  firent  que  hâter  la  réalisation  d'une 
entreprise  déjà  conçue  et  engagée;  l'armée  de  l'illyricum  ne 
fit  que  se  rallier  à  un  parti  déjà  constitué.  D'ailleurs  Tacite  a 
catégoriquement  affirmé  plus  haut  que  Vespasien  fui  proclamé 

1.  J'einprunlo  la  citation  au  Tacite  de  Jac.  Groiiov. 

2.  II,  79-8/1. 

3.  Savile,  qui  vient  pourtant  d'aflirnier  que  cette  narration  est  parfaite,  ne  peut 
s'empêcher  d'observer  :  «  Quoad  tempusiilyricac  a  Vitellio  dcfectionis,  ut  tcniporurn 
notaiidoruni  ubique  incuriosus  maxime  Tacitus,  ita  Sueton.  Vil.  in  faculam  alluccl  : 
oclavo  imperii  mense  desciueriml  ab  eo  exercitus  Muesiarum  atque  Pannoniae;  ut  in 
Augusti  principium  aut  Julii  linem  incidisse  videatur.  >j  Nous  reviendrons  tout  ii 
riieure  à  ce  témoignaf'c  de  Suétone. 


LAOUESION    DE    L  ILLYIUCCM    A    LA    CALSE    FLAVIENNE  ^^3 1 

d'abord  en  Égyple,  «  initium  ferendi  ad  Yespasianum  imperii 
Âlexandriae  coeptum  '  ;  »  il  nous  apprend  plus  bas  que  les 
légions  du  Danube  se  déclarèrent  pour  Vespasien  après  avoir 
reçu  les  lettres  par  lesquelles  il  les  avisait,  comme  toutes  les 
autres  armées,  de  sa  proclamation  en  Orient \  Intérim  marque 
donc  la  simultanéité  des  faits  qui  vont  être  racontés  seulement 
avec  les  plus  récents  d'entre  ceux  qui  viennent  d'être  racontés, 
c'est-à-dire  avec  les  préparatifs  de  guerre  et  le  départ  de 
Mucien  pour  l'Europe.  Nous  pouvons  même  préciser  davan- 
tage. Puisque  Mucien,  au  moment  d'entrer  en  campagne, 
hésite  s'il  attaquera  l'Italie  par  terre  ou  par  mer^,  et,  dans  sa 
délibération,  ne  fait  pas  venir  en  ligne  de  compte  l'appoint 
considérable  que  la  défection  de  l'IIlyricum  apporlait  à  la 
cause  flavicnnc,  c'est  que,  d'après  Tacite,  il  n'est  pas  encore 
informé  de  cette  défection;  il  se  décida  sans  doute  à  prendre 
la  route  de  terre  justement  lorsqu'il  en  reçut  la  nouvelle,  ou, 
pour  mieux  dire,  la  première  nouvelle.  Car  les  choses,  telles 
que  Tacite  les  raconte,  ne  se  passèrent  pas  en  un  jour,  et 
Mucien  ne  les  apprit  pas  toutes  en  une  fois.  Inlerirn  embrasse 
un  laps  de  temps  qui  commence  vers  le  moment  où  Mucien  se 
dirige  d'Antioche  sur  Byzancc  ^.  De  ce  que  la  première  défec- 
tion connue  à  Rome  fut,  au  témoignage  de  Tacite  lui-même  s, 
celle  de  la  troisième  légion,  stationnée  en  Mésie,  il  ne  faudrait 
pas  conclure  que  ce  point  initial  doit  être  reporté  plus  haut 
et  que  le  début  du  soulèvement  danubien  fut,  pour  le  moins, 
contemporain  du  soulèvement  oriental.  Les  nouvelles  d'Orient 
arrivèrent  à  Vitellius  en  relard  sur  celles  du  Danube,  parce 
que  Vespasien  et  ses  partisans  firent  de  leur  mieux  pour  les 
intercepter  le  plus  longtemps  possible,  tandis  que  le  légat  de 
Mésie,  encore  fidèle,  se  hâta  de  donner  l'alarme  à  son  empe- 
reur c.  Ainsi  l'ordre  dans  lequel  Vitellius  eut  connaissance  des 

1.  11,79. 

2.  III,  3;  comp.  II,  82. 

3.  II,  83. 

4.  II,  83.  Sur  l'itinéraire  de  Mucien,  voyez  Josèphe,  Bell.  Jud.,  IV,  11,  1. 

5.  II,  96  :  «  Prima  Vitellio  tertiae  legionis  defectio  nuntiatur,  missis  ab  Aponio 
Salurnino  epistulis,  anlequam  is  quoque  Vespasiani  parlibusadgregaretur.  Sed  neque 
Aponius  cuncta,  ut  trepidans  re  subita,  perscripserat...  » 

6.  Il  convient  d'ajouter  qu'en  cette  saison  les  vents  étésiens  rendaient  tris  difflcile 
la  Iraversée  d'Orient  en  Italie  (II,  98). 


332  UEVUE    DES    ÉTUDES    A>CIEN.Nta 

choses  ne  fut  pas  celui  dans  Isquel  elles  s'étaient  produites. 
Elles  se  produisirent  bien  dans  Tordre  où  les  raconte  Tacite. 
D'abord,  il  a  pour  lui  la  vraisemblance  :  n'était-il  pas  naturel 
que  l'élévation  de  Yespasien  à  l'empire  fût  l'œuvre,  en  premier 
lieu,  des  hommes  qui  avaient  été  le  mieux  à  même  d'apprécier 
ses  qualités  en  servant  sous  ses  ordres  ou  voyant  de  près 
ses  exploits,  des  mêmes  hommes  qui  déjà  songeaient  à  le  faire 
empereur,  quand  ses  futurs  partisans  de  l'Illyricum  n'étaient 
encore  que  les  partisans  d'Othom?  Puis,  Josèphe^  et  Dion 
Cassius^,  malgré  des  divergences  de  détail  dont  nous  n'avons 
pas  à  nous  occuper  ici,  sont  d'accord  avec  Tacite  sur  le 
point  essentiel,  que  la  défection  des  provinces  orientales 
précéda  celle  des  provinces  illyriennes.  Dion  constate  même 
formellement  qu'elle  la  motiva  :  les  troupes  de  Mésie,  dit-il, 
ayant  appris  ce  qui  s'était  passé  en  Orient,  n'attendirent  pas 
l'arrivée  de  Mucien,  qu'elles  savaient  être  en  route,  mais  se 
donnèrent  pour  général  Antonius  Primus,  qui  commandait 
en  Pannonie,  et  ouvrirent  les  hostilités.  Il  est  vrai  que 
Suétone^  paraît  à  première  vue  contredire  Tacite,  mais  en 
réalité  il  le  complète  et  le  confirme.  Il  raconte,  et  nous  y 
reviendrons  plus  tard  s,  une  mutinerie  des  légions  de  Mésie 
qui  éclata,  peu  de  temps  après  la  bataille  de  Bedriacum, 
pendant  qu'elles  séjournaient  à  Aquilée.  Au  cours  de  cette 
mutinerie,  Yespasien  fut  élu  empereur  et  son  nom  inscrit 
sur  les  vexilla,  mais  la  tentative  révolutionnaire  avorta  :  «  Et 
tune  quidem  compressa  res  est,  revocatis  ad  ofTicium  numeris 
parumper.  »  Elle  n'en  eut  pas  moins  un  effet  sur  la  suite 
des  événements  :  car  ce  fut  en  l'apprenant  que  le  préfet 
d'Egypte  se  décida,  le  premier,  à  proclamer  Yespasien  : 
«  Ceterum  divulgalo  facto,  Tiberius  Alexander,  praefectus 
Aegypti,  primus  in  verba  Yespasiani  legiones  adegit.  »  Suétone 
ajoute  que  le  mouvement  se  propagea  en  Judée  et  en  Syrie; 
mais  il  ne  dit  pas  que  les  légions  du  Danube,  ayant  appris 

1.  II,  5-7. 

2.  Josèphe,  Bell.  Jud.,  IV,  10,  .'i-G. 

3.  Dion,  05,  89  (éd.  Boisscvain). 

4.  Vesp.,  G. 

5.  Voy.  S  V. 


l'adhésion    Dli    L'il.LYniCL'M    A    LA    CAISI.    I-I.AVIF.NNK  333 

la  dcfeclion  de  l'Orient,  furent  influencées  à  leur  tour  et 
adhérèrent  à  la  cause  flavienne.  Il  ne  faut  pas  confondre, 
comme  on  l'a  fait',  comme  je  l'ai  fait  jadis  moi- même  %  la 
mutinerie  des  légions  de  Mésie  à  Aquilée  avec  la  révolte 
définitive  de  ces  légions  rentrées  dans  leurs  quartiers,  révolte 
qui  entraîna  celle  des  deux  autres  corps  d'armée  danubiens. 
Tenant  compte  de  la  tentative  d'Aquilée,  Suétone  dit,  et  il  a 
le  droit  de  dire,  que,  malgré  les  instances  des  siens,  Vespasien 
fit  son  proniinciamento  seulement  après  avoir  été  sollicité  par 
des  sympathies  lointaines,  «  nec  tamen  quicquam  ante  temp- 
tavit,  promptissimis  atque  etiam  instantibus  suis,  quam 
sollicitatus  quorumdam  et  ignolorum  et  absentium  fortuito 
favore.  »  Mais  Tacite,  de  son  côté,  a  le  droit  de  dire,  consi- 
dérant comme  nulle  cette  tentative  avortée,  que  le  premier 
acte  de  l'avènement  de  Vespasien  se  passa  en  Egypte  :  «  Ini- 
tium  ferendi  ad  Yespasianum  imperii  Alexandriae  coeptum, 
festinanle  Tiberio  Alexandro.  »  A  cette  affirmation  équivaut 
exactement  celle-ci  de  Suétone  :  «  Tiberius  Alexander  prae- 
fectus  Aegypti  primus  in  verba  Vespasiani  legiones  adegit.  » 
Si  ce  passage  du  Vespasien,  quand  on  l'examine  de  près, 
corrobore  le  témoignage  de  nos  trois  autres  sources,  on  ne 
saurait  non  plus  invoquer,  en  faveur  d'une  chronologie 
inverse,  le  passage  du  VitelUus'^  :  «  Octavo  imperii  mense 
desciverunt  ab  eo  exercitus  Moesiarum  4  alque  Pannoniae, 
item  ex  transmarinis  ludaicus  et  Syriaticus,  ac  pars  in 
absentis,  pars  in  praesenlis  Vespasiani  verba  iurarunt.  »  Dans 
l'intention  de  Suétone,  cette  énumération  n'était  certainement 
pas  chronologique.  Il  sait,  et  il  dit  ailleurs  5,  d'accord  avec 
Tacite,  que  la  défection  des  provinces  orientales  eut  lieu  en 
juillet,  c'est-à-dire  pendant  le  septième,  et  non  le  huitième, 
mois  du  principat  de  Vitellius.  La  date  oclavo  mense  ne  peut 


1.  Beckurts,  Ziir  Quellenkrilik  des  Tacilas,  Suelon  und  Cassius  Dio.  Das  Viei kiiscrjahr. 
Diss.  inaug.,  Icna;  AUenburg,  1880  (?),  p.  50,  note  i. 

2.  Les  sources  de  Tacite,  p.  i55,  note  i  ;  i58,  281  ot  suiv. 

3.  VU.  i5. 

4.  Moesiarum  est  un  anachronisme.  La  Mésie  ne  fut  divisée  en   deux  provinces 
que  sous  Domilien.  Voyez  Gsell,  Essai  sur  le  règne  de  l'empereur  Domitien,  p.  i35  et  suiv. 

5.  Vesp.,  6;  comp.  Tacite,  II,  79-81. 

rtev.  El.  onr.  aS 


33'i  IIEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

convenir  qu'à  la  défection  de  l'Illyricum  i,  à  la  défection 
définitive,  s'entend,  et  non  à  la  mutinerie  d'Aquilée,  qui  dut 
avoir  lieu  vers" la  fin  d'avril  =»,  et  où,  du  reste,  participèrent 
seules  les  trois  légions  de  Mésie.  En  sorte  que,  sur  ce  point, 
Suétone  se  complète  lui-même,  mentionnant  et  datant  le  fait 
omis  dans  la  narration  du  Vespasien;  et  cette  donnée  chro- 
nologique se  concilie  parfaitement  avec  la  donnée  moins 
précise  de  Tacite.  Quant  à  la  défection  des  armées  d'outre- 
mer, Suétone  la  mentionne  seulement  en  seconde  ligne, 
parce  que,  dans  une  phrase  qui  sert  d'introduction  au  récit 
du  renversement  de  Vitellius,  il  a  cru  devoir  mettre  en 
vedette  les  légions  qui  y  jouèrent  le  rôle  prépondérant  par 
la  victoire  de  Crémone  et  la  prise  de  Rome.  Elles  ont  accaparé 
la  majeure  partie  de  son  attention  débile  :  aussi  a-t-il  oublié 
de  dater  la  défection  transmarine.  Il  ne  songeait  même  qu'à 
elles  en  commençant  sa  phrase,  engagée  de  telle  sorte  que, 
même  s'il  s'était  aperçu  de  son  oubli,  la  nouvelle  indication 
chronologique  nécessaire  y  aurait  malaisément  trouvé  place. 

III 

Dans  les  premiers  mots  du  récit  de  Tacite,  nous  n'avons 
envisagé  jusqu'ici  que  la  donnée  de  chronologie  relative,  et 
nous  l'avons  reconnue  juste.  Voyons  maintenant  toute  l'idée 
qu'ils  expriment  et  de  quelle  façon  ils  l'expriment.  La  phrase 
signifierait,  si  l'on  s'attachait  au  sens  littéral  :  «  Pendant  ce 
temps,  »  c'est-à-dire  pendant  que  se  faisaient  en  Orient  les  der- 
niers préparatifs  d'une  guerre  offensive  contre  Vitellius,  «  le 
succès  des  affaires  de  Vespasien  fut  accéléré  par  le  zèle  de 
l'armée  illyrique,  ralliée  à  sa  cause.  »  Mais  ce  sens  littéral 
trahit  évidemment  la  pensée  de  Tacite.  Le  fait  qui  s'est  produit 
dans  la  période  définie  par  intérim,  ce  n'est  pas  l'accélération  du 

1.  En  ce  qui  concerne  la  défeclion  de  l'Illyricum,  la  date  doit  être  exacte  ou  peu 
s' m  faut.  La  défection  était  déjà  un  fait  accompli,  puisque  les  insurgés  flaviens 
occupaient  en  armes  les  Alpes  de  l'annonie,  au  temps  de  la  canicule,  au  temps  où 
soufflent  les  vents  étésicns  (H,  ()8,  avec  les  noies  de  WolfTel  de  Heraous). 

2.  La  bataille  de  Bcdriacum  étant  du  milieu  d'avril,  puisque  le  suicide  d'Othon  , 
qu'elle  précéda  immédiatement,  eut  lieu  entre  le  i5  et  le  17  avril;  voyez  Goyau, 
Clironologii'  de  l'empire  romain,  p.  l 'la. 


L  ADHÉSK»    DE    l'iI.LYUICUM    A    LA    CAUSE    TLAMENNE  335 

succès  de  l'entreprise  flavienne  grâce  à  l'adhésion   de  l'illy 
ricum,  c'est  seulement  l'adhésion  de  l'IUyricum  à  l'entreprise 
flavienne.  Nous  avons  plus  haut  déterminé  approximativement 
le  point  initial  de  cette   période;  quant  au  point  final,  il  est 
avant  le    moment    où  Mucien    sort   de    son    indécision    pour 
s'acheminer  vers  la  Mésie,  puisque  son  indécision  dure  encore  ' 
quand  Tacite  interrompt  la  narration  des  événements  orien 
taux  pour  commencer  le  récit  des  événements  danubiens.  Or 
ce  moment  est  passé  lorsque  les  chefs  des  légions   illyriques 
tiennent  leur  grand  conseil  de  guerre  à  Poetovio:  les  partisans 
de  la  temporisation  y  proposent  d'attendre  l'arrivée  de  Mucien 
avant  d'ouvrir  les  hostilités  ^  ;  ils  savent  donc  que  Mucien  s'est 
mis  en  route  pour  la  Mésie,  les  bonnes  nouvelles  qu'ils  lui  ont 
envoyées  l'ayant  tiré  de  son  embarras.  Et  c'est  dans  ce  conseil 
de  guerre  qu'Antonius  Primus  fait  triompher  le  plan  de  l'offen- 
sive immédiate  ;    c'est  l'exécution   de  ce  plan    qui   hâtera    le 
dénouement  de  la  guerre  civile  ;  c'est  alors,   alors  seulement, 
que  se  feront  sentir  les  effets  heureux  de  l'adhésion.   La  véri- 
table pensée  de  Tacite  est  donc  celle  ci  :  «  Sur  ces   entrefaites, 
l'armée  de  l'IUyricum  adhéra  au  parti  flavien,  et  cette  adhésion 
devait  bientôt  avoir  pour  conséquence  l'accélération  de  l'entre- 
prise. »  Notons,  d'ailleurs,  que  la  pensée   n'est  peut  être   pas 
rigoureusement  exacte.    Bien    loin    que  les    conséquences    se 
soient  produites  ou  aient  commencé  à    se  produire  dans  le 
laps  de  temps  marqué  par  intérim,  il  est  douteux   que    le  fait 
même  de  l'adhésion  y  rentre  tout  entier.  Les  trois  provinces  ne 
se  rallièrent  que  l'une  après  l'autre  ;  la  défection  ne  fut  pas 
complète  en  un  jour.  Et  Mucien  n'attendit  probablement  pas 
de  la  savoir  complète    pour   se  décider  ;  il    dut  se   mettre    en 
route  dès  qu'il  fut  sûr  des  légions  de   Mésie,    ayant  les  meil- 
leures  raisons  d'espérer   que  les  antres  suivraient.  Mais   cette 
légère  inexactitude  serait  peu  de  chose  auprès  de  la  déforma- 
tion que  la  pensée  a  subie  dans  la  phrase  mal  construite.  Le 
vice    de    construction  est  double  :  intérim,  qui  devrait  porter 
sur  transgressi,  porte  sur  adcelerata;  le  membre  Illyrici  exer- 

1.     11,  83. 

■X.      III,    I. 


336  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

citas...  Iransgressi  in  partes,  qui  n'est  grammaticalement  que 
l'accessoire,  devrait  être  le  principal  au  lieu  d'adcelerata  Vespa- 
siani  coepta.  De  ces  deux  vices,  l'essentiel  est  le  premier.  Si 
Tacite  avait  écrit  :  «  Transgresse  intérim  in  partes  Illyrico 
exercitu,  adcelerata  Vespasiani  coepta,  »  la  phrase  ne  trahirait 
pas  la  pensée;  elle  n'aurait  plus  que  l'inconvénient,  par  sa 
disposition  illogique,  de  faire  croire  au  lecteur  qu'on  va  lui 
raconter  tout  de  suite  avec  l'adhésion  ses  conséquences,  dont, 
en  réalité,  le  récit  ne  viendra  que  plus  tard.  Mais  comment 
Tacite  en  est- il  arrivé  à  dire  si  mal  ce  qu'il  voulait  dire? 
11  a  eu  trop  présentes  à  l'esprit  les  conséquences,  autrement 
importantes  que  l'acte  en  soi  et  autrement  dramatiques;  cette 
préoccupation  lui  a  fait  perdre  de  vue  que,  pour  l'instant,  il 
s'agissait  seulement  de  l'acte  lui-même. 

Ce  n'est  pas   à  dire,  loin  de  là,    que  Tacite    ait  mérité  le 
moindre  blâme  pour  le  fait  seul  d'avoir  annoncé  dans  sa  tran- 
sition  les  suites  de  l'événement  dont  elle  introduit  le  récit. 
Nous  signaler  ainsi  d'avance  la   portée  de  l'insurrection  qui 
allait  nous  être  racontée,  n'était-ce  pas  un  moyen  légitime  de 
nous  disposer  à  lire  avec  plus  d'intérêt  la  narration  présente  et 
à  la  fois  de  préparer  notre  curiosité  pour  la  narration   future? 
Avec  le  reproche  d'avoir  parlé  de  l'avenir  maladroitement,  je 
lui  adresserais  plutôt  le  reproche  d'en  avoir  parlé  trop  peu. 
C'est  trop  peu  de  dire  que  l'adhésion  de  l'illyricum  accéléra  le 
triomphe   de    la    cause   flavienne  ;  il    conviendrait   d'ajouter, 
d'abord,  qu'elle  l'accéléra  au  delà  de  toute  prévision,  au  delà 
mêine  du  désir  de  Vcspasien.  Son  plan  était  de  bloquer  l'Italie 
et  de  la  réduire  par  la  famine,  sans  effusion  de  sang".  Mais  la 
hardiesse  heureuse  du  général  qui  commanda  les  troupes  danu- 
biennes, Anlonius  Primus,  imprima  aux  opérations  une  allure 
tout  autre.  Si,  à  l'époque  définie   par  intérim,   on  ne  pouvait 
prévoir  celle  invasion  quasi  foudroyante  qui  termina  la  guerre 
avant  la  fin  de  l'année,  en  quelques  semaines,  on  avait  des 
raisons  excellentes  de  prévoir  que  l'insurrection  de  l'illyricum 

I.  III,  8:  «  Quac  ignara  Vespasiano  aut  velita;  quipin  Aquileiae  sisli  bsllum 
cxspcctarique  Mucianuin  iubcbal,  a  licicbatque  impario  consiliuni,  quanJo  Ao^^yptus  , 
claustra  annonac,  vecli^alia  opiilcntissiminim  provinciarum  oblincrcnlur,  possc 
VitoUii  cxorcilum  egestatc  stipcmJii  Iruiiien tique  afl  detlitioncm  subigi.  » 


l'aDUÉSIO>     DK    I,  HL-ilUCL  m     A     l.\    l.MSE    FLAVIENM.  337 

hâterait  la  fin  de  la  crise.  Lesquelles?  Tacite  laisse  à  la  sagacité 
du  lecteur  la  peine  de  les  deviner.  N'eût-il  pas  mieux  valu  les 
indiquer  en  deux  mots?  Cette  adhésion  doublait  les  forces 
mobilisables  du  parti  ■  :  elle  supprimait  presque  toute  la 
distance  à  parcourir  pour  atteindre  l'ennemi.  Vespasien  et 
ses  conseillers  l'avaient  escomptées  Si  elle  lui  avait  manqué, 
si,  rillyricum  observant  la  neutralité,  il  en  avait  été  réduit, 
pour  déposséder  Yitellius  de  l'empire,  aux  forces  militaires 
et  aux  autres  ressources,  pourtant  formidables,  des  provinces 
orientales,  le  dénouement  lui  aurait  été  favorable  tout  de 
même;  mais  le  succès,  beaucoup  plus  difficile,  se  serait 
fait  attendre  beaucoup  plus  longtemps.  En  somme,  au  lieu 
de  la  phrase  mal  venue  et  un  peu  sèche  de  Tacite,  on  eût 
souhaité  une  phrase  mieux  construite  et  plus  circonstanciée, 
qui  contînt  à  peu  près  ceci:  «  Sur  ces  entrefaites,  à  la  cause 
flavienne  adhérèrent,  comme  Vespasien  l'avait  espéré,  les 
forces  militaires  de  l'Illyricum,  et  cette  adhésion,  très  avanta- 
geuse au  double  point  de  vue  numérique  et  stratégique,  devait 
hâter,  plus  même  qu'il  ne  l'aurait  voulu,  le  succès  de  son 
entreprise.  » 

Mais  le  défaut  le  plus  grave  de  la  phrase  critiquée  est  sa 
mauvaise  construction.  Sous  ce  rapport,  la  seconde  phrase, 
que  voici,  laisse  également  à  désirer  :  u  Tertia  legio  exemplum 
ceteris  Moesiae  legionibus  praebuit;  octava  erat  ac  septima 
Claudiana,  imbutae  favore  Othonis,  quamvis  proelio  non  inter- 
fuissent. ))  Elle  est  faite  de  telle  sorte  que  le  participe,  avec  la 
proposition  concessive  qui  vient  ensuite,  ne  se  rattache  gram- 
maticalement qu'aux  septième  et  huitième  légions,  tandis  que 
logiquement  il  appartient  aussi  à  la  troisième.  Au  cours  de  la 
guerre  entre  Othon  et  \itellius,  les  trois  légions  de  Mésie  ont 
éprouvé  les  mêmes  sentiments  et  tenu  la  même  conduite  3.  Rien 
ne  justifierait,  à  cet  égard,  entre  l'une  et  les  deux  autres,  une  dis- 
tinction que  Tacite  n'a  pas  eu  le  dessein  de  faire.  Ayant  mis  à 

I.  Les  forces  militaires  de  l'Orient  étaient  beaucoup  plus  considérables  que  celles 
de  l'Illyricum  ;  voyez  II,  i,  G,  76;  mais  il  ne  fallait  pas  songer  à  les  transporter  toutes 
en  Europe;  voyez  II,  83. 

a.  II,  lli,  77- 

3.   I,  76;  II,  3j.  l,!,,  46. 


338  r.LviF.  Di;s  étluks  anciennes 

part  la  troisième  légion  pour  l'initiative  qu'elle  prit  et  l'exemple 
qu'elle  donna  au  moment  de  la  défection  flavienne,  lui  ayant 
ainsi  attribué  son  bien  propre,  il  l'a  frustrée  sans  intention 
de  son  droit  au  bien  commun.  Il  ne  s'est  pas  aperçu,  en  écri- 
vant la  fin  (le  sa  pbrase,  que,  cette  phrase  ayant  deux  propo- 
sitions principales  juxtaposées,  les  qualifications  données  au 
sujet  de  la  seconde  n'atteignaient  pas  celui  de  la  première,  si  la 
notion  de  ce  premier  sujet  n'était  rappelée  de  quelque  manière 
en  lieu  opportun.  En  d'autres  termes,  voici  quelle  aurait 
dû  être  la  substance  de  la  seconde  proposition  principale: 
((  C'étaient  la  huitième  et  la  septième  Claudienne,  pénétrées 
comme  elle  de  sympatliie  pour  Othon,  bien  qu'elles  n'eussent 
pas  plus  qu'elle  participé  à  la  bataille.  »  Pour  avoir  omis  les 
quelques  mots  qui  eussent  signifié  ce  rappel,  Tacite,  une  fois 
de  plus,  n  a  pas  dit  ce  qu'il  voulait  dire.  On  doit  s'y  méprendre, 
si  l'on  n'a  présents  à  l'esprit  les  passages  de  Tacite  lui-même, 
d'où  il  résulte  qu'aucune  des  trois  légions  ne  combattit  à 
Bedriacum  et  que  toutes  les  trois  étaient  favorables  à  Othon; 
Burnouf  s'y  est  mépris,  puisqu'il  a  traduit:  ((  Toutes  deux 
passionnées  pour  la  mémoire  d'Othon,  quoiqu'elles  né  se 
fussent  pas  trouvées  à  la  bataille.  »  L'obscurité  est  d'autant 
plus  fâcheuse  quelle  se  propage  sur  la  phrase  suivante.  Aqui- 
le'mm  progressae  a  l'air  de  se  rapporter,  comme  imbutae,  seule- 
ment aux  septième  et  huitième  légions,  et  la  mutinerie 
d'Aquilée,  qui  fut  l'œuvre  des  trois  légions,  ainsi  qu'il  ressort 
clairement  du  récit  de  Suétone,  semble  dans  celui  de  Tacite 
n'être  imputée  qu'aux  deux  légions  susnommées  ^  Tacite 
n'aurait  pas  été  exposé  à  l'inadvertance  d'où  vient  tout  le  mal, 
s'il  avait  adopté  pour  l'ensemble  de  sa  phrase  une  construction 
plus    naturelle.  Elle  devait  exprimer  ces  deux  idées,  que   la 

I.  Ou  du  moins  de  détachemcats  des  trois  légions  (Vesp.,  6).  Nous  reviendrons  sur 
ce  point  au  S  V. 

3.  Tillemont  s'y  est  pleinement  mépris:  «La  troisième  légion  qui  avoit  connu 
Vespasicn  estant  en  Syrie,  se  déclara  pour  luy  la  première  dans  la  Mesie  ot  entraina 
les  doux  autres  de  la  mesme  province,  qui  aimoient  encore  Othon,  et  avoient  offensé 
Vitellius.  »  (Histoire  des  Empereurs,  I,  Paris,  1730,  p.  893.)  —  La  traduction  de 
Burnouf  est  exactement  aussi  ol)-,cure  que  le  texte,  en  ce  qui  concerne  le  sujet  de  la 
seconde  phrase:  «  La  troisième  donna  l'exemple  aux  autres...  C'étaient  la  huitième  ot 
la  septième  Claudienne...,  quoiqu'elles  ne  se  fussent  pas  trouvées  à  la  bataille.  Elles 
s'étaient  avancées  jusqu'à  Aquilée.  Là.,.  » 


l'adhésion    de    I.  IIJ.yiUCLM    .\    LA    CALSE    FLAVIEN.NE  .'^39 

troisième  légion  donna  l'exemple  aux  deux  autres  et  que  les 
trois  légions  avaient  un  grand  attachement  pour  Othon,  quoi- 
qu'elles n'eussent  pu  le  lui  prouver  sur  le  champ  de  bataille.  La 
division  grammaticale  correspond-elle  à  celte  division  logique? 
L'initiative  de  la  troisième  légion  forme  bien  l'une  des  propo- 
sitions principales;  mais  la  seconde  est  consacrée  à  un  détail, 
la  désignation  des  deux  autres  légions,  tandis  que  la  sympathie 
pour  Othon  se  trouve  reléguée  dans  un  membre  accessoire. 
C'est  donc,  en  dernière  analyse,  la  répugnance  pour  le  naturel, 
le  goût  de  l'imprévu,  qui  ont  fait  aboutir  Tacite  à  un  résultat 
si  malencontreux. 

De  ces  phrases  mal  venues,  il  y  en  a  chez  lui  un  bien  plus 
grand  nombre  qu'on  ne  le  croit  communément  ;  mais  il  est 
rare  sans  doute  qu'on  en  puisse  noter  deux  coup  sur  coup, 
comme  nous  venons  de  le  faire  ici.  Au  contraire,  la  phrase  sui- 
vante est  très  logiquement  composée;  je  tiens  à  le  montrer,  non 
seulement  par  manière  de  compensation,  mais  encore  parce  que 
l'étude  de  la  syntaxe  nous  obligera  à  regarder  de  près  au  sens 
qu'il  nous  importe,  on  le  verra  plus  loin',  de  nettement  pré- 
ciser. Cette  phrase  renferme,  elle  aussi,  deux  idées  principales: 
la  preuve  que  les  légions  de  Mésie,  bien  qu'elles  n'eussent  pas 
combattu  pour  Oth'on,  lui  étaient  profondément  dévouées,  et 
la  mention  d'une  autre  raison  qui  les  poussa  à  la  révolte,  la 
crainte  d'avoir  besoin  d'excuses  auprès  de  Vitellius  pour  des 
méfaits  dont  elles  pourraient  se  faire  un  mérite  auprès  de 
Vespasien.  Entre  les  deux  idées  il  y  a  un  lien  qui  en  motive  la 
réunion  dans  la  même  phrase  :  ces  méfaits  des  légions  mési- 
ques,  ou  au  moins  certains  de  ces  méfaits,  n'avaient  été  que 
la  manifestation  violente  de  leurs  sentiments  othoniens.  Cela 
revient  à  dire  que  la  seconde  cause  qui  détermina  leur  adhésion 
au  parti  flavien  ne  fut  que  le  corollaire  de  la  première.  Lisons 
la  phrase  :  «  Aquileiam  progressae,  proturbatis  qui  de  Othone 
nunliabant,  laceralisque  vexillis  nomen  Vitellii  praeferentibus, 
rapta  postremo  pecunia  et  inter  se  divisa,  hosliliter  egerant; 
unde  metus  et  ex  metu  consilium,  posse  imputari  Vespasiano, 
quae  apud  Vitellium  excusanda  erant.  »  La  place  d'honneur  y 


3/io  UEVCE    DES    ÉTL'DES    ANCIENNES 

est  occupée,  comme  de  juste,  par  la  mutinerie  d'Aquilée,  le 
fait  doublement  important  aux  yeux  de  Tacite,  puisqu'il  atteste 
la  réalité  de  la  première  cause  et  donne  naissance  à  la  seconde. 
Tout  au  plus  peut  on  regretter  que  la  transition  de  l'une  à 
l'autre,  que  la  distinction  des  deux  causes  ne  soient  pas  assez 
fortement  marquées. 


IV 


Nous  reviendrons  bientôt,  pour  l'examiner  au  fond,  sur  le 
passage  qui  concerne  la  révolte  des  légions  de  Mésie.  Il  faut 
montrer  auparavant  que  dans  la  narration  de  Tacite,  entre 
la  phrase  initiale,  qui  annonce  en  bloc  l'adhésion  totale  de 
rillyricum  au  parti  flavien,  et  la  suite,  qui  détaille  l'adhésion 
successive  des  trois  provinces,  il  manque  un  développement 
nécessaire,  une  explication  générale  de  l'insurrection  danu- 
bienne. En  effet,  si  dans  l'une  ou  l'autre  des  trois  provinces 
telle  influence  spéciale  y  contribua,  elle  fut  provoquée  essen- 
tiellement par  une  cause  commune  à  toutes  les  trois'.  Les 
trois  corps  de  l'armée  illyrique  avaient  combattu  ou  avaient 
voulu  combattre  pour  Othon:  les  deux  légions  de  Pannonie 
prirent  part  à  la  bataille  de  Bedriacum  avec  l'une  des  légions 
de  Dalmatie  et  un  détachement  de  l'autre';  le  gros  de  celle-ci 
et  les  légions  de  Mésie  se  hâtaient  vers  le  théâtre  des  opéra- 
tions, quand  la  nouvelle  du  désastre  leur  parvint 3.  Toutes  ces 
troupes,  depuis  leur  défaite  ou  celle  de  leur  prétendant, 
nourrissaient  contre  Vitellius  une  haine  irréconciliable,  telle 

I.  Dion  Cassius,  65,  9,  explique  l'insurrection  par  deux  causes  générales  :  la 
liaine  de  Vitellius  et  le  désir  du  pillage.  La  seule  cause  décisive  fut  même  la 
seconde  :  oO  yap  tiou  stî'  a>.).o  ti  TaCiTa  ËTipaTTOv  r,  ïva  tt^v  'Ita/.îav  ôiapTtiffWdiv. 
Cette  appréciation  est  évidemment  injuste.  Parmi  les  adhéienls  illyriques  de  Vespa- 
sicn,  il  n'y  avait  pas  que  des  coquins  et  des  voleurs.  On  peut  leur  appliquer  ce  que 
Tacite  a  dit  de  ses  adhérents  orientaux  :  «  Tribuni  centurionesquc  et  vulgus  militum 
iiidustria,  licentia,  per  virtules,  per  voluptates,  ut  cuique  ingeiiium,  adsciscc- 
bantur  »  (II,  5);  quant  aux  chefs:  «  Optimus  quisque  amore  reipublicae;  multos 
dulcedo  praedarum  slimulabal,  alios  ambiguae  demi  res;  ila  boni  malique  causis 
diversis,  studio  pari,  bellum  omncs  cupiebant»  (II,  7).  Le  jugement  trop  sévère  de 
Dion  fait  songer  à  cette  boutade  pessimiste  sur  les  chefs  de  l'insurrection  danubienne 
(III,  9;  :  «  Legioni  (septimae  Claudianae)  tribunus  Vipstanus  Mcssalla  praeerat  .. 
egregius  ipse  et  qui  solus  ad  id  bellum  artes  bonas  adtulisset.  » 

a.  II,  II,  i3,  66-G7. 

3.   II,  3a,  44,  4G. 


1. 'adhésion    de    L'iLLyUlClJM    \    LA    GALSE    FEAVIEMNE  3/j  I 

que  la  colère  et  la  honte  en  font  aisément  naître  chez  les 
vaincus  des  discordes  civiles,  accrue  en  l'espèce  par  certains 
actes  cruels  ou  injurieux  du  vainqueur.  Elle  grondait  sourde- 
ment et  n'attendait  qu'une  occasion  pour  se  déchaîner.  La 
lettre  par  laquelle  Vespasien  sollicitait  l'adhésion  de  l'IUyri- 
cum  '  ne  pouvait  donc  que  recevoir  bon  accueil.  Porter  Ves- 
pasien à  l'empire,  ce  fut  pour  ces  légions  venger  Othon  et  se 
venger  soi-même.  Leurs  sentiments  hostiles  et  leur  attitude 
menaçante  à  l'égard  de  Vitcllius,  Tacite  en  a  déjà  parlé  plu 
sieurs  fois.  Quand  Vitellius,  presque  au  lendemain  de  sa 
victoire,  condamne  à  mort  les  plus  braves  centurions  otho- 
niens,  l'historien  note  le  tort  que  lui  firent  ces  exécutions  : 
((  Unde  praecipua  in  Vitellium  alienatio  per  lUyricos  exer- 
citusa.  »  Il  nous  le  montre,  quelque  temps  après,  vivement 
inquiet  de  constater  que  la  ruine  de  leur  parti  n'a  pas 
découragé  les  légions  vaincues  :  «  Angebat  Yilellium  victa- 
rum  legionum  haudquaquam  fractus  animus.  Sparsae  per 
Italiam  et  victoribus  permixtae  hostilia  loquebantur^...  » 
Vespasien  les  sait  mécontentes  et  croit  pouvoir  se  promettre 
leur  appui,  car  toutes  les  armées  sont  outrées  du  mépris 
insolent  qu'alîectent  pour  elles  les  Vitelliens,  ces  demi- 
barbares^.  Mucien,  dans  le  discours  par  lequel  il  exhorte 
Vespasien  à  se  laisser  proclamer  empereur,  caractérise  très 
heureusement  l'état  d'âme  de  ses  alliés  probables  :  «  Hos  ira. 


1.  C'était  une  lettre  circulaire  envoyée  à  tous  les  lé;^ats  et  à  toutes  les  armées 
(II,  82).  L'exemplaire  reçu  par  les  légions  de  Pannonie  est  mentionné  (III,  3). 

2.  II,  60. 

3.  Il,  CG. 

4.  II,  74:  «  Tertiam  legionem...  suam  numerabat.  Ceterae  Illyrici  legiones  secutu- 
rae  sperabantur;  namque  omncs  exercitus  flammaverat  adrogantia  venientium  a 
Vitellio  militum...  »  Faut-il  entendre  omnes  exercitus (Ulyricos)?  Comp.  II,  86  :  Illyricis 
exercitibus;  de  même,  II,  60:  lUyricot,  exercitus.  Mais  en  ce  dernier  passage,  «ceterae 
legiones  contactu  et  adversus  Germanicos  milites  invidia  bollum  meditabantur,  »  est 
opposé  à  «praecipua  in  Vitellium  alienatio  per  Ulyricos  exercitus».  Il  vaut  donc 
mieux  entendre,  par  omnes  exercitus,  toutes  les  armées  non  vitellienncs.  Mais  alors 
l'espoir  de  Vespasien  est  étrangement  motivé:  il  compte  sur  l'adhésion  des  légions 
du  Danube  (autres  que  la  troisième),  parce  que  le  mécontentement  est  général 
contre  Vilellius  dans  les  armées  romaines!  Et  que  signifie  au  juste  venientium  a 
Vitellio  militum?  L'explication  de  Valmaggi  ne  me  satisfait  guère:  «Dalla  parte 
di  Vitellio,  per  (rarle  alla  sua  parle.  »  Et  je  n'en  vois  pas  d'autre.  Quant  à  Vinvidia 
adversus  Germanicos  milites,  que  Tacite  signale  ailleurs,  spécialement  dans  les 
armées  d'Orient  (II,  G),  elle  animait  certainement  aussi  les  légions  du  Danube;  voyez 
Suétone,  Vesp.  G. 


i!i-i  UEVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 

odium,  ulfionis  cupiditas  ad  virtutetn  accendit';  »  ils  ne  de- 
mandent qu'à  prendre  vaillamment  leur  revanche.  Mais  qui 
ne  voit  que  Tacite,  pour  avoir  donné  çà  et  là  ces  indications, 
n'était  point  dispensé  de  les  récapituler  ici?  Et  il  l'a  bien 
senti  lui-même:  seulement,  au  lieu  d'exprimer  en  une  défini- 
tion générale,  aussi  pleine  et  forte  que  possible,  la  cause 
commune  aux  divers  effets  qu'il  allait  énumérer,  il  a  eu 
l'idée  bizarre  de  ne  faire  d'abord  porter  l'explication  par  celte 
cause  que  sur  le  cas  des  légions  de  Mésie  :  «  Imbutae  favore 
Othonis,  quamvis  proelio  non  interfuissent,  »  et  de  la  répéter 
plus  loin  pour  les  légions  de  Pannonie  :  «  Dolorem  iramque 
Bedriacensis  pugnae  retinentes.  n  Outre  que  les  deux  formules 
sont  assez  faibles,  le  procédé,  qui  n'était  pas  logique,  n'était 
pas  non  plus  pratique.  Ne  pas  expliquer  d'un  seul  coup  les 
trois  cas,  c'était  s'obliger  à  les  expliquer  l'un  après  l'autre, 
s'exposer  au  péril  des  redites.  Ce  péril,  Tacite  a  su  l'esquiver, 
en  apparence  du  moins,  quand  il  a  dû  motiver  l'adhésion  des 
troupes  pannoniques,  en  tirant  parti  de  ce  que  celles-ci  avaient 
combattu  à  Bedriacum,  tandis  que  les  troupes  mésiques 
n'avaient  pas  assisté  à  la  bataille;  différence  insignifiante  au 
point  de  vue  des  sentiments  qui  les  poussèrent,  les  unes  et  les 
autres,  vers  Vespasien.  La  quatorzième  légion,  en  majeure 
partie,  n'avait  pas  assisté  à  la  bataille,  et  pourtant  elle  parut  à 
Vitellius  la  plus  mal  disposée,  la  plus  dangereuse  des  légions 
olhoniennes,  si  bien  qu'il  crut  prudent  de  l'envoyer  tout  de 
suite  en  Bretagne  ^  11  n'y  avait  pas  même  un  détachement 
des  légions  de  Mésie  à  Bedriacum,  et  pourtant  ce  furent  elles 
qui,  par  la  mutinerie  d'Aquilée,  manifestèrent  de  la  fa^on 
la  plus  violente  leur  hostilité  au  nouveau  prince.  11  ne  faut 
donc  pas  insinuer  que  chez  les  présents  le  désir  de  la  revanche 
était  plus  vif  que  chez  les  absents.  La  variété  des  formules 
n'est  que  verbale,  la  gradation  est  tout  artificielle.  Et  lorsque 
Tacite  arrive  au  troisième  cas,  celui  des  troupes  de  Dalmatie, 
il  n'a  même  plus  le  moyen  de  donner  à  l'explication  un  faux 
air  de  nouveauté  :  car,  jusque  dans  les  circonstances  les  plus 

..  11,77. 

a.   II,  06. 


i/aDIIÉSK»     de    l/lLIAUICUM    A    L\    CAUSE    FLAVIENXE  343 

accessoires,  elles  ont  partagé  le  sort  des  troupes  de  Pannonie. 
Ne  sachant  comment  masquer  la  redite,  il  emploie  la  res- 
source facile,  mais  grossière,  de  l'omission  pure  et  simple. 
En  sorte  que,  l'adhésion  de  ce  corps  d'armée  n'étant  nulle- 
ment rattachée  à  la  cause  commune,  si  nous  n'avions  ailleurs 
la  preuve  qu'il  dut  en  suhir  lui  aussi  l'inllucnce,  nous  croirions 
qu'il  ne  fit  que  céder  à  l'exemple  ou  à  la  pression  des  corps 
d'armée  voisins,  la  seule  cause  indiquée  ici  :  «  luncti  inde 
Moesici  ac  Pannonici  exercitus  Delmaticum  militem  traxere.  » 
Le  développement  dont  nous  regrettons  l'absence  aurait 
servi,  non  seulement  à  définir  la  cause  qui  agit  sur  les  trois 
groupes  des  légions  danubiennes,  mais  encore  à  caractériser 
son  mode  d'action,  qui  fut  le  même  dans  les  trois  provinces. 
L'impulsion  ne  vint  pas  d'en  haut;  les  sentiments  qui  pous- 
sèrent les  troupes  à  la  révolte,  le  désir  et  l'espoir  de  venger 
Othon  et  de  se  venger  elles  mêmes  en  combattant  pour  Ves- 
pasien  contre  Vitellius,  elles  les  avaient  conçus  spontanément; 
et,  si  l'insurrection  eut  ses  meneurs,  dont  Tacite  nous  fera 
connaître  en  temps  opportun  les  deux  principaux,  Antonius 
Primus  et  Cornélius  Fuscus;  si,  parmi  les  légats  des  légions 
et  autres  officiers  ou  fonctionnaires  supérieurs,  qui  restèrent 
pour  la  plupart  sur  la  réserve',  il  se  trouva  quelques  agita- 
teurs, ils  n'allumèrent  pas  le  feu,  ils  ne  firent  que  l'attiser  au 
bon  moment.  Quant  aux  légats  consulaires  des  trois  provinces, 
ils  ne  prirent  pas  l'initiative  de  la  défection,  ils  ne  se  laissèrent 
même  pas  sans  hésitation  entraîner  par  le  courant.  Lorsque 
le  Batave  Civilis,  voulant  excuser  sa  rébellion  contre  la  puis- 
sance romaine,  prétendra  qu'elle  fut  une  levée  de  boucliers 
contre  Vitellius  et  assimilera  son  cas  à  d'autres  :  «  Arma  in 
Germania  movi,  quae  Mucianus  in  Suria,  Aponius  in  Moesia, 
Flavianus  in  Pannonia...',  »  cette  affirmation  ne  nous  éton- 
nera pas  dans  le  plaidoyer  d'un  coupable  qui  arrange  les 
choses  à  sa  manière  et  à  son  avantage;  elle  n'en  est  pas 
moins   doublement    contraire   à   la   vérité  historique,   et  par 


I.  En  Pannonie,  du  moins  (III,  3),  et  sans  doute  aussi  dans  les  deux  autres  corps 
d'armée. 
?.  V,  i6. 


34^  UEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

rintention  que  le  séparatiste  s'arroge  et  par  le  rôle  qu'il  prèle 
aux  légats  de  rillyricum.  En  réalité,  ce  rôle  fut  semblable  au 
rôle  passif  d'Hordeonius  Flaccus,  légat  de  la  Germanie  supé- 
rieure, à  l'époque  où  les  légions  du  Rhin  proclamèrent  Yitel- 
lius  empereur',  et  nullement  au  rôle  actif  des  gouverneurs 
orientaux,  ïiberius  Alexander  et  Mucien,  dans  la  révolution 
flavienne^.  Car  ils  ne  travaillèrent  ni  à  provoquer  l'explosion 
du  mécontentement  qui  agitait  la  masse  de  leurs  soldats,  ni 
à  tourner  cette  force  en  faveur  et  en  dévouement  au  profit 
du  parti  nouveau.  Tacite  aurait  dû  signaler  dès  l'abord 
ce  caractère  général,  l'effacement  des  chefs.  Il  ne  le  signale 
que  très  avant  dans  le  cours  du  récit,  en  termes  vagues  et 
surtout  de  telle  façon  que  la  remarque  a  l'air  de  concerner, 
dans  sa  pensée,  deux  seulement  des  trois  gouverneurs  : 
«  luncti  inde  Moesici  ac  Pannonici  exercitus  Delmaticum 
militem  traxere,  quamquam  consularibus  legatis  nihil  tur- 
bantibus.  Tampius  Flavianus  Pannoniam,  Pompeius  Silvanus 
Delmatiam  tenebant,  divites  senes.  »  Et  le  légat  de  Mésie, 
Aponius  Saturninus,  pourquoi  n'est-il  pas  nommé  ici  avec 
ses  deux  collègues?  Eut-il  une  conduite  différente?  Nous  allons 
voir  que  non.  Mais,  quand  Tacite  s'avise  enfin  de  faire  sa 
remarque  sur  l'attitude  des  légats  consulaires,  il  a  déjà  parlé 
d'Aponius  pour  en  dire  autre  chose,  le  tour  d'Aponius  est 
passé;  il  oublie  donc  ou  il  néglige  de  le  remettre  en  cause. 
Cette  omission,  analogue  à  celle  que  je  lui  reprochais  tout  à 
l'heure,  est  un  effet  du  même  vice  de  composition  :  il  ne  s'en 
serait  point  rendu  coupable^  s'il  avait  placé  la  remarque  là 
où  elle  devait  être,  dans  une  introduction  générale.  Si,  main- 
tenant, nous  voulons  nous  convaincre  que  la  conduite  d'Apo- 
nius fut  pareille  à  celle  des  deux  autres  et  nous  mettre  en 
mesure  de  préciser,  en  l'appliquant  aux  trois  légats,  l'indica* 
tion  par  trop  vague  nihil  furbantibus,  il  nous  faudra  cher- 
cher des  renseignements  hors  du  récit  que  nous  analysons  3. 
Bientôt  nous  ferons  grief  à  Tacite  de  ne  les  y  avoir  pas  mis; 


1 .    I,  .t5G. 

..   Il,  7,  7'4,  77.80. 

3.   !!,  90;  III,  !,,  5o. 


l'adhésion    de    L'iLLYniCUM    A    LA    CAUSE    FLAVlEiNNE  3/j5 

ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  aurait  dû  les  mettre  tous  dans  l'in- 
troduction. Non  :  il  fallait  réserver  les  choses  propres  à  chacun 
des  gouverneurs  pour  la  partie  du  récit  consacrée  à  sa  pro- 
vince, mais  faire  voir  dès  l'abord  ce  que  leur  conduite  à  tous 
trois  eut  de  commun.  Et,  après  avoir  constaté  qu'elle  fut 
également  passive,  puis  également  indécise,  il  fallait  dire 
pourquoi.  Tacite  l'a  dit  en  deux  mots  pour  Tampius  et  Pom- 
peius  :  ils  étaient  riches  et  vieux,  divites  scnes.  Au  lieu  de 
cette  esquisse  un  peu  trop  sommaire  et  perdue  au  milieu  du 
récit,  il  fallait,  placé  en  bonne  lumière,  un  portrait  collectif 
p]us  poussé  des  trois  légats.  Timorés  de  leur  naturel  et  refroidis 
encore  par  l'âge,  ayant  épuisé,  ou  presque,  la  série  des 
honneurs  sénatoriaux,  ils  préféraient  le  statu  quo  à  une 
nouvelle  révolution,  où  ils  risquaient  de  beaucoup  perdre  et 
ne  pouvaient  pas  gagner  grand'chose;  dépourvus  de  prestige 
et  d'autorité,  ils  étaient  aussi  incapables  de  provoquer  et 
de  diriger  l'insurrection  que  de  la  maîtriser;  elle  devait  se 
faire  et  se  fit  en  dehors  d'eux,  sinon  malgré  eux;  et  la  guerre 
qui  en  fut  la  conséquence  se  fit  sans  eux  ». 


Tacite  ne  dit  pas  formellement  que  la  révolte  commença  en 
Mésie,  et,  s'il  résulte  du  contexte  que  les  deux  corps  d'armée 
mésique  et  pannonique  firent  défection  avant  le  corps  d'armée 
dalmatique,  «  iuncti  inde  Moesici  ac  Pannonici  exercitus  Del- 
maticum  militem  traxere,  »  il  n'en  résulte  pas  que  les  légions 
de  Mésie  devancèrent  celles  de  Pannonie.  On  invoquerait  en 
vain,  pour  résoudre  la  question  de  priorité,  la  phrase  :  «  Ita  très 
Moesicae  legiones  per  epistulas  adiiciebant  Pannonicum  exer- 
citum...  »  La  démarche  des  troupes  mésiques  prouve  seule- 
ment  qu'à   l'instant   où   elles    venaient   de    s'insurger,    elles 


t.  Voyez,  III,  lo  et  ii,  la  disparition  d'Aponius  et  de  Tampius  au  début  même  de 
la  guerre.  Pompeius  n'entra  en  scène  qu'après  la  bataille  de  Crémone  (111,  5o)  et 
n'eut,  d'ailleurs,  malgré  son  rang  de  consulaire,  aucune  part  à  la  conduite  des 
opérations  ultérieures. 


3^0  11E\LE    DES    KTIDLS    ANCIENNES 

n'avaient  encore  reçu  aucune  nouvelle  d'une  insurrection 
pannonique,  et  celle  ignorance  se  concevrait  si  la  révolte 
avait  éclaté  simultanément  dans  les  deux  provinces  ou  même, 
étant  données  les  conditions  géographiques,  si  elle  avait  éclaté 
un  peu  plus  lot  en  Pannonie.  Une  autre  phrase  de  Tacite 
serait  moins  propre  encore  à  nous  tirer  de  l'incertitude  : 
«  Ai  in  Pannonia  tertia  décima  legio  ac  seplima  Galbiana... 
haud  cunctanter  Vespasiano  accessere...  »  Les  deux  légions  se 
rallièrent  sans  hésiter:  qu'est-ce  à  dire  au  juste?  Qu'elles  se 
déclarèrent  aussitôt  après  la  démarche  des  insurgés  mésiques 
ou  bien  aussitôt  après  avoir  pris  connaissance  de  la  lettre- 
circulaire  de  Vespasicn  qui  les  avait,  elles  aussi,  sollicitées 
çlireclemenl  1?  11  serait  pourtant  naturel,  rien  ne  s'y  opposant, 
de  penser  que  l'historien  a  suivi  l'ordre  chronologique,  et  nous 
aurions  d'autant  plus  sujet  de  le  croire  que  nos  trois  autres 
témoins,  Josèphe,  Suétone  et  Dion",  sans  raconter  les  choses 
en  détail,  mentionnent  la  défection  de  la  Mésie  avant  celle 
de  la  Pannonie.  Mais  Tacite  lui-même  placera  plus  tard  dans 
la  bouche  d'Anlonius  Primus  une  affirmation  décisive  :  d  Tum 
ad  Mocsicos  conversus  principes  auctoresque  belli  ciebat.  »  ^ 
Ici  donc,  pour  être  pleinement  clair,  au  lieu  de  constater 
d'emblée  que  la  troisième  légion  donna  l'exemple  aux  deux 
autres  légions  de  Mésie,  «  tertia  legio  exemplum  céleris  Moesiae 
legionibus  praebuit,  »  il  aurait  dû  constater  d'abord  que  ce 
corps  d'armée  fut  le  premier  des  trois  corps  illyriques  à  se 
mettre  en  état  d'insurrection. 

Pourquoi  la  Mésie  adhéra-t-elle  au  parti  llavien  avant  la 
Pannonie  et  la  Dalmalic?  Pourquoi  l'initiative  de  l'adhésion 
y  fut-elle  prise  par  la  troisième  «légion?  A  la  seconde  question 
le  texte  de  Tacite  ne  fournit  pas  ici  de  réponse.  Le  lecteur 
se  rappellera,  s'il  le  peut,  que  naguère  Vespasien,  faisant  le 
dénombrement  des  forces   sur  lesquelles    il    croyait   pouvoir 

..  III,  3. 

2.  Jos.,  Bell.  Jud.,  I\  ,  10,  0;  Sud.,  Vit.,  i5;  Dion,  05,  9. 

.3.  III,  2'i.  Celte  aninnation  n'est  pas  contredite  par  la  lettre  li'Antonius  à  Ves- 
pasien (III,  53):  «Se  Pannonicas  let,noncs  in  arma  egissc;  suis  stimulis  excilos 
Moesiae  duces.  »  Il  s'agit  ici,  non  de  l'adlusion  des  troupes  mési(pies  à  la  cause  fla- 
vienne,  mais  de  leur  cnlrée  en  campagne  (romp.  III,  5).  Les  légions  de  Pannonie 
arrivèrent  natiirellement  avant  elles  sur  le  théâtre  des  opérations  (111,  7,  9,    10). 


I,  ADHÉSION    DE    l/iLLYUlCUM    A    LA    CAUSE    FLAVIENNi:  .V|7 

compter,  a  considéré  la  troisième  légion  comme  lui  appar- 
tenant et  motivé  son  opinion  :  k  Tertiam  legionem,  quod  e 
Suria  in  Moesiam  transisset,  suam  numerabat'.  »  Et,  en  ad- 
mettant que  le  lecteur  s'avise,  sans  que  la  moindre  formule 
de  rappel  linvilc  et  Taide  à  faire  ce  retour  en  arrière,  de 
chercher  plus  haut  l'explication  qui  manque  ici,  il  aura  le 
droit  de  la  juger  un  peu  obscure,  de  ne  pas  saisir  tout  de 
suite  le  raisonnement  de  Vespasien.  Suffit-il  qu'une  légion 
ait  tenu  garnison  en  Syrie  avant  d'aller  en  Mésie  pour  qu'elle 
puisse  être  regardée  comme  acquise  à  la  cause  flavienne'.* 
Ne  faut-il  pas,  en  outre,  que  le  transfert  se  soit  fait  assez 
récemment  pour  qu'elle  ait  servi  sous  les  ordres  du  légat 
actuel,  Mucien,  l'ami  et  l'instigateur  de  Vespasien,  poui- 
qu'elle  ait  en  quelque  sorte  vu  de  près  Vespasien  à  l'œuvre 
dans  la  province  voisine  de  Judée?  Un  rapprochement  avec 
ce  passage  de  Suétone  ^  :  «  Legione  terlia,  quae  sub  exitu 
Neronis  translata  ex  Syria  in  Moesiam  fuerat,  »  nous  montre, 
d'une  part,  que  cette  condition  était  remplie,  et,  d'autre  part, 
que  Tacite  aurait  pu  l'indiquer  sans  allonger  beaucoup  sa 
phrase  trop  concise  :  tout  serait  clair,  s'il  n'avait  omis  la 
circonstance  sub  exitu  Neronis. 

Quant  à  la  première  question,  on  y  peut  répondre  avec  le 
texte  de  Tacite.  Les  légions  de  Mésie,  outre  l'influence  de  la 
cause  commune,  subirent  celle  de  causes  spéciales.  Elles  se 
rallièrent  au  parti  flavien  non  seulement  parce  qu'elles 
étaient  imhutae  Javore  Othonis,  comme  les  autres,  mais  aussi 
parce  qu'elles  avaient  à  redouter  de  Vitellius  la  punition  de 
certains  méfaits  qui  pouvaient,  au  contraire,  leur  devenir  un' 
mérite  aux  yeux  de  Vespasien.  Pour  être  rigoureusement 
complet,  il  eût  fallu  ajouter  deux  autres  motifs  qui  contri- 
buèrent à  la  promptitude  de  leur  adhésion,  la  présence  même 
dans  la  province  de  la  légion  la  mieux  disposée  pour  Vespa- 
sien, en  qui,  avec  le  vengeur  désigné  d'Othon,  elle  voyait,  elle 
seule,  le  candidat  de  Mucien,  en  qui,  plus  que  les  autres 
légions,   elle   estimait  le  glorieux  vainqueur   des  Juifs;  —  la 

I.  11,74- 

a.    Vexp.,  (>. 


3^8  UEVLE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

proximité  relative  des  provinces  orientales,  gruce  à  laquelle  la 
lettre- circulaire  de  Yespasien  dut  parvenir  un  peu  plus  lot  en 
Mésie.  Tacite  a  pensé,  non  peut-être  sans  raison,  que  ces 
deux  motifs  étaient  trop  évidents  pour  qu'il  fût  besoin  de  les 
signaler  au  lecteur.  Voyons  donc  ce  qu'il  a  dit  de  la  seule 
cause  spéciale  énoncée  par  lui,  la  mutinerie  d'Aquilée  : 
«  Aquileiam  progressae,  proturbatis,  qui  de  Othone  nuntia- 
bant,  laceratisque  vexillis  nomen  Vitellii  praeferentibus», 
rapta  postremo  pecunia'  et  inter  se  divisa,  hosliliter  egerant; 
unde  melus  et  ex  metu  consilium,  posse  imputari  Vespasiano, 
quae  apud  Vitellium  excusanda  erant^.  »  Ce  résumé  trop 
succinct  ne  donne  pas  de  l'événement  une  idée  exacte  et  pleine  ; 
si  Ton  veut  savoir  plus  en  détail  comment  les  choses  se  pas- 
sèrent et  quelle  fut  au  juste  la  gravité  des  méfaits,  il  faut  le 
confronter  avec  le  récit  de  Suétone^.  Suétone  se  trompe,  sans 
"doute,  en  affirmant  que  la  mutinerie  fut  l'œuvre  de  trois  déta- 
chements légionnaires  :  «  Moesiaci  exercitus  bina  e  tribus 
legionibus  milia  missa  auxilio  Othoni...»  D'après  Tacites  et 
PlutarqueG,  c'est  bien,  semble-t-il,  les  trois  légions  tout 
entières  qui  se  portèrent  au  secours  d'Othon  et  s'avancèrent 
jusqu'à  Aquilée'.  Suétone  a  tort  aussi,  sans  doute,  de  dire  que 


1.  Quels  étaient  ces  vexilla  au  nom  de  Vitcllius?  Ceux  des  légions  de  Mésic 
portaient  naturellement  le  nom  de  leur  empereur  à  elles,  Othon.  Pcrson  suppose 
qu'il  s'agit  des  étendards  de  détachements  vitelliens  qui  vinrent  à  la  rencontre  des 
troupes  mésiqucs  et  leur  annoncèrent  la  défaite  et  la  mort  d'Ollion.  D'après 
Valmaggi,  c'étaient  ceux  des  fjracmissi  (II,  /|6)  qui,  ayant  fait  leur  soumission  à 
Vitellius  avec  les  autres  troupes  du  quartier  général  otlionien  (11,  ûi),  avaient  inscrit 
le  nom  de  leur  nouvel  imperalor  sur  leurs  étendards  et  rev(!naient  annoncer  le 
désastre  à  leurs  camarades.  Il  peut  s'agir  aussi  d'étendards  que,  la  nouvelle  reçue,  les 
chefs  ou  certains  des  chefs  mésiques,  partisans  du  ralliement  à  \  itellius  ou  le  regar 
dant  comme  inévitable,  essayèrent  de  faire  arborera  la  place  des  étendards  othonicns. 

2.  Burnouf:  le  trésor  militaire;  Louandre  :  le  trésor  de  l'armée;  Orelli- Meiser, 
après  avoir  cité  ces  deux  traductions  :  «  Moneo,  quia  nonnulli  pcrperam  de  rapinis 
in  privatos  homines  cxercitis  acceperunt.  » 

o.  Fcrret  :  a  Id  est,  posse  Vcspasianum  iis  obligari,  quae  contra  Vitellium,  etiam 
non  pro  se,  facta  fucrant.  » 

4.  Vesp.,  G. 

5.  II,  Sa:  "  Paucis  diebus  quartam  dccimam  Icgionem...  cum  Moenicis  copiis 
adfore;);  V'i:  «  Venirc  Moesicas  legiones;»  AO:  «  Pracmissi  c  Mocsia  camdeui  obsti- 
nalioncm  advcntantis  cxercilus,  legiones  Aquileiam  ingressas  nuiiliabaiit.  »  De 
même  ici:  «  (legiones)  Aquileiam  progressae.» 

0.  Othon,  8  :  tt,v  ez  Myii'a;...  o-jvaixiv  y-or,  xaO'  ôobv  ovjtxv,  —  i5  :  ',\naYY£X).oy(Tt  tt,v 
£x  M'jT'.a;  r,|iâ)v  ô  jvau,tv  oO  ttoa'/.ôjv  r,)xz^ù>'i  ôoôv  àTté/jeiv  rfir^  y.2tTaoaivo'j<Tav  etti  t'ov  'Aoptav. 

7.  Pour  Savilc,  l'erreur  de  Suétone  n'est  pas  douteuse.  Mais  il  ne  l'expliquf*  pas. 
Ce  qui  a  pu   induire  .Suétone  en  erreur,  c'est  le  cas  des  légions  de  Pannonie  et  de 


l'adhésion  Dt;  i/ili.yuicum  a  i,a  causk  ki.wiknm:  3^9 

CCS  troupes  n'élaienl  pas  encore  parvenues  à  A({uik'c,  quand 
elles  reçurent  la  nouvelle  du  desastre  :  c  Postquam  ingressis 
iler  nuntiatum  est  viclum  eum  ac  vim  vilae  suae  altulisse, 
nihilo  setius  Aquileiam  usque  perseveraverunt',  quasi  rumori 
minus  crederent.  »  D'après  les  affirmations  très  précises  de 
Tacite 2,  elles  avaient  atteint  Aquilée,  non  seulement  lors- 
qu'elles refusèrent  de  croire  à  la  défaite  et  au  suicide  d'Olhon, 
mais  dès  avant  la  mort  d'Othon.  Enfin,  Suétone  est  plus  vague 
que  Tacite  sur  les  actes  de  brigandage  :  «  Ita  per  occasionem 
ac  licentiam  omni  rapinarum  génère  grassati...  »  Mais,  à  partir 
de  ce  point,  il  prend  l'avantage  pour  le  garder  jusqu'au  bout. 
Tacite  ne  fait  intervenir  la  crainte  des  comptes  à  rendre  que  la 
mutinerie  d'Aquilée  une  fois  achevée,  et  n'explique  par  cette 
crainte  que  l'adhésion  définitive;  à  peine  indique- 1  il  que 
la  mutinerie  comporta  une  tentative  de  défection.  Suétone, 
qui  ne  racontera  pas  l'adhésion  définitive,  raconte  en  détail 
celte  tentative  avortée  et  la  motive  par  la  peur  du  châtiment 
que  méritaient  les  actes  de  brigandage  :  «  Cum  timerent  ne 
sibi  reversis  reddenda  ratio  ac  subeunda  poena  essel,  consi- 
lium  inierunt  eligendi  creandique  imperatoris;  neque  enim 
détériores  esse  aut  Hispaniensi  exercitu,  qui  Galbam,  aut  prae- 
tbriano,  qui  Othonem,  aut  Germaniciano,  qui  Yitellium  fecis- 
sent.  »  Sous  l'influence  de  la  crainte  et  de  cette  jalousie 
militaire,  ils  délibèrent,  passant  en  revue  les  noms  de  tous  les 

Dalmalie  :  celles-là  se  firent  précéder  de  délaclicments  (II,  11).  —  On  ue  saurait 
invoquer  en  sa  faveur  le  fait  que,  dans  le  récit  de  Tacite  comme  dans  le  sien,  il  n'est 
question  que  de  vexilla,  non  d'aigles  et  de  signa;  vexilla  au  nom  de  Vilellius  déchirés 
(Tacite),  vexilla  au  nom  de  Vcspasicn  arborés  (Suélone).  Ce  fait  n'indique  pas  de 
façon  certaine  la  présence  de  simples  détachements.  Des  images  impériales  en  métal 
ne  pouvaient  s'improviser  comme  des  étendards  en  étoffe  au  nom  d'un  empereur. 
Les  mutins  n'eurent  donc  pas  le  loisir,  même  s'ils  étaient  légions  et  non  détaclie- 
menls,  d'arborer  en  fait  d'enseignes  séditieuses  autre  chose  que  des  vexilla  ;  cl  ils 
n'eurent  pas  le  moyen  de  détruire  autre  chose  que  des  vexilla  vitelliens  fabriqués  sur 
place  ou  bien,  si  l'on  accepte  l'opinion  de  Persori  ou  de  Valmaggi,  apportés  par  les 
détachements  de  l'armée  victorieuse  ou  leurs  camarades  pracinissi,  qui  vinrent  à  leur 
rencontre. 

1.  Perseveraverunt  n'a  rien  en  soi  d'invraisemblable.  Juste -Lipse:  «Ut  soient 
homines  in  spcm  suam  proni.  » 

2.  Comparez  notre  passage  avec  II,  /|0  :  «  Praemissi  e  Mocsia  eamdem  obstina- 
lionem  advcntanlis  cxeicilus,  legioncs  Aquileiam  ingrcssas  nuntiabant  (Olhoni).  » 
Dira-l-on  qu'ils  exagèrent.^  «  Quid  si  pr,Toptxw;,  non  vere,  ut  averlerent  Othonem  ab 
cxtremorum  cogilatione.^  »  (Salinerius.)  C'est  possible,  à  la  rigueur.  Plutarque  fait 
dire  à  Olhon  seulement  que  l'armée  de  Mésie  descend  vers  l'Adriatique  au  moment 
où  il  va  mourir. 

Rev.  lit.  anc.  a'i 


35o  lŒVUE    DfS    KIXDES    ANCIL>.\LS 

candidats  possibles,  de  tous  les  légats  consulaires;  tous  leur 
déplaisent  pour  diverses  raisons.  Alors  entre  en  scène  la 
troisième  légion:  «  Gum...  quidam  e  legione  terlia...  Vespa- 
sianum  laudibus  ferrent,  assensere  cuiteti  nomcnque  eius 
\exillis  omnibus  sine  mora  inscripserunt.  »  Se  douterait-on, 
à  lire  Tacite,  qu'il  y  eut  dès  lors  une  élection  de  Vespasien?  Et, 
s'il  dit  que  les  soldats  mutinés  déchirèrentles  vexilla  portant  le 
nom  de  Yilellius,  il  ne  dit  pas  qu'ils  en  arborèrent  d'autres 
avec  le  nom  de  Vespasien.  Omettre  des  circonstances  comme 
celles-là,  ce  n'était  pas  élaguer  du  superflu,  c'était  amputer  le 
fait  de  membres  essentiels.  Tout  ce  que  Tacite  dit  est  utile, 
mais  il  ne  dit  pas  tout  ce  qui  est  nécessaire.  Ce  qu'il  supprime 
a  parfois  plus  d'importance  que  ce  qu'il  conserve  :  car  son 
excessive  préoccupation  d'être  bref,  son  zèle  fervent  à  rac- 
courcir la  narration  originale,  dont  la  sienne  et  celle  de 
Suétone  sont  deux  dérivations  indépendantes',  en  arrivent 
à  troubler  son  discernement.  L'inscription  du  nom  de  Vespa- 
sien sur  les  drapeaux  était  encore  plus  significative  que  la 
destruction  des  drapeaux  portant  le  nom  de  Vitellius  et, 
d'ailleurs,  l'impliquait  logiquement.  A  sacrifier  l'une  des  deux 
circonstances,  il  valait  mieux,  comme  le  fit  Suétone,  sacrifier 
la  seconde;  Tacite  a  sacrifié  la  première. 

Cette  recherche  exagérée  de  la  brièveté  ne  saurait  se  justi- 
fier, mais  elle  se  conçoit.  La  mutinerie  d'Aquilée,  si  elle  ne 
constitue  pas,  à  la  place  où  Tacite  la  raconte,  un  hors-d'œuvre, 
—  nous  avons  montré  plus  haut  2  la  double  utilité  de  la  phrase 
qui  lui  est  consacrée,  —  n'en  constitue  pas  moins  une  digres- 
sion rétrospective.  Tacite  l'abrège  donc  autant  que  possible 
dans  la  crainte  qu'elle  n'alourdisse  le  récit  où  elle  s'intercale 
et  ne  détourne  trop  longtemps  l'attention  vers  le  passé  au 
détriment  du  présent.  Il  y  avait  un  moyen  excellent  d'éviter 
à  la  fois  les  deux  écueils  :  raconter  en  détail  l'alTaire  d'Aquilée 
à  la  place  que  lui  assignait  sa  date,  la  seconde  moitié  d'avril  3, 

1.  Les  sources  de  Tacite,  p.   i58. 

2.  A  la  fin  du  S  HI. 

.3.  La  mutinerie  s'étanl  produite  à  la  nouvelle  du  suicide  d'Othon,  qui  mourut 
sinon  le  i5,  au  moins  le  iC  ou  le  17  avril.  Voyez  Goyau,  Chronologie  de  C empire 
romain,  \>.   l'ia. 


I.'auIIÉSIO.N    Dli    1,'lLK^UICLM    A    LA    CALSE    ILWlE.NNl;  3,")! 

et  ne  la  mentionner  ici  que  par  allusion  avec  une  formule  de 
renvoi.  Il  n'est  pas  malaisé  de  trouver,  dans  le  deuxième  livre 
des  Histoires,  le  point  où  elle  se  fût  tout  naturellement  insérée. 
Le  chapitre  66  commence  par  la  phrase  :  «  Angehat  \  itellium 
victarum  legionum  haudquaquam  fraclus  animus  :  sparsae 
per  Italiam  et  vicloribus  permixlae  hostilia  loquehanlur...  « 
Nous  sommes  aux  derniers  jours  d'avril  ou  aux  premiers  jours 
de  mai'.  Il  s'agit  des  troupes  olhoniennes  qui  ont  pris  part 
à  la  bataille  de  Bedriacum  ou  qui  étaient  sur  le  théâtre  de  la 
guerre.  Ce  chapitre  et  le  suivant  énumèrcnt  les  mesures 
ordonnées  contre  elles  par  Yilellius:  licenciement  des  cohortes 
prétoriennes,  envoi  en  Espagne  de  la  legio  prima  classicorum, 
renvoi  en  Bretagne  de  l'une  des  légions  dalmatiques,  la  qua- 
torzième, et  dans  leurs  quartiers  ordinaires  de  l'autre,  l'on- 
zième, ainsi  que  d'une  légion  pannonique,  la  septième 
Galbienne,  tandis  que  l'autre,  la  treizième,  est  employée  ù  la 
construction  de  deux  amphithéâtres  dans  les  villes  de  Crémone 
et  de  Bologne.  Tacite  conclut  :  «  Et  victas  quidem  partes 
modeste  distraxerat.  »  Avant  de  quitter  cet  ordre  d'idées,  la 
dislocation  du  parti  vaincu,  les  précautions  prises  contre  l'état 
d'esprit  inquiétant  des  Olhoniens,  il  aurait  dû  raconter  la 
mutinerie  d'Aquilée,  qui  fut  la  manifestation  la  plus  violente 
de  ce  même  état  d'esprit.  Nous  attendions  ce  complément  du 
récit,  nous  souvenant  qu'avec  les  légions  de  Pannonie  et  de 
Dalmatie,  dont  il  vient  d'être  question,  celles  de  Mésie  s'étaient 
déclarées  pour  Othon,  qu'elles  s'étaient  mises  en  marche, 
qu'avant  la  mort  d'Othon  elles  entraient  à  Aquiléea.  La 
transition  paraissait  tout  indiquée  :  après  le  cas  des  Othoniens 
présents,  celui  des  absents;  après  les  propos  hostiles  de  certains 
Olhoniens,  hostilia  loquebantur,  les  actes  hostiles  de  certains 
autres,  tiostiliter  egerant.  Pourquoi  Tacite  n'a -t- il  pas  consacré 
à  ces  actes,  au  lieu  d'une  courte  digression  rétrospective,  une 
narration  détaillée  à  leur  place  chronologique.^  Peut-être  lui 

1.  Vitellius  a  déjà  passé  les  Alpes  (II,  06),  mais  il  n'est  pas  encore  arrive  à 
Crémone  d'où,  après  avoir  assisté  aux  spectacles  offerts  par  Caeciiia,  il  ira  visiter  les 
champs  de  Bedriacum  «  inlra  quadragcsimum  pugnae  diem  »  (II,  70).  Or,  la  bataille 
eut  lieu,  sans  doute,  le  i/t  avril. 

2.  I,  76;  II,   II,  32,  W,  /16. 


35a  KEVLE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

a-t-il  semblé  que  le  récit  de  l'élection  manquée  déflorerait  en 
quelque  sorte  le  récit  de  la  véritable  élection.  Il  est  permis 
d'estimer,  au  contraire,  que  celui-là  eût  très  heureusement 
préparé  celui-ci.  La  version  de  Suétone  nous  met  en  mesure 
de  conjecturer  que  la  source  commune  avait  raconté  l'affaire 
d'Aquilée  parmi  les  faits  d'ordre  militaire  consécutifs  à  la 
bataille  de  Bcdriacum,  et  d'affirmer  qu'elle  l'avait  racontée 
avant  la  proclamation  de  Yespasien  en  Orient.  Entre  cette 
proclamation  et  la  tentative  avortée  Suétone  indique  un 
rapport  d'efl'et  à  cause  :  «  Et  tune  quidem  compressa  res  est, 
revocatis  ad  officium  numeris  parumper.  Geterum  divulgato 
facto  Tibcrius  Alexander  praefectus  Aegypti  primus  in  verba 
Vespasiani  legiones  adegit  kalendis  luliis.  »  Il  n'a  pas  inventé, 
il  a  trouvé  marqué  dans  sa  source  ce  rapport  dont  la  réalité 
ne  paraît  pas  douteuse  :  il  est  naturel  que,  s'il  fut  mis  le 
premier  au  courant  d'un  acte  qui  dénotait  incontestablement 
les  bonnes  dispositions  d'un  important  corps  d'armée  si  bien 
placé  au  point  de  vue  stratégique,  le  préfet  d'Egypte  n'ait  pas 
hésité  à  brusquer  le  premier  l'exécution  du  dessein  concerté 
avec  Mucien  et  Yespasien».  Motivée  dans  la  version  de 
Suétone,  son  initiative  ne  l'est  nullement  dans  la  version  de 
Tacite,  qui  se  borne  à  la  constater  :  «  Initium  ferendi  ad  Vespa- 
sianum  imperii  Alexandriae  coeptum,  festinante  ïiberio 
Alexandro,  qui  kalendis  luliis  sacramento  eius  legiones 
adegit.»  Ainsi,  pour  n'avoir  pas  voulu  insérer  l'épisode 
d'Aquilée  à  la  place  que  lui  assignait  la  logique  autant  que 
la  chronologie,  non  seulement  il  s'est  condamné  à  donner  un 
récit  insuffisant  du  fait  lui-même,  mais  encore  il  a  coupé 
arbitrairement  le  lien  historique  qui  l'unissait  à  d'autres  faits. 

L'initiative  de  la  troisième  légion,  dont  parle  ici  Tacite, 
«  tertia  legio  cxemplum  céleris  Moesiae  legionibus  praebuit,  » 
est  évidemment  distincte  de  celle  que  la  même  légion  prit 
à  Aquilce  en  proposant  aux  suffrages  des  mutins  la  candi- 
dature de  Yespasien.  Le  contexte  l'indique  déjà,  puisqu'il 
faut  entendre  exemplain  tra/i'igredicndi  in  partes;  or,  la  muti- 
nerie d'Aquilée   avait  été  non  l'adhésion  à  un  parti  existant, 

I.  ir,  7'i. 


l'adhésion    de    l/lI.LYUICLM    A    I.A    f:\I  SE    l'I.AVlKN.NE  S."),"? 

mais  un  essai  de  constitution  d'un  parti.  La  chronologie 
achève  de  le  démontrer.  L'empereur,  à  qui  l'acte  séditieux 
dont  il  s'agit  ici  fut,  Tacite  nous  l'apprend  ailleurs,  dénoncé 
immédiatement  par  une  lettre  du  gouverneur  Aponius',  ne  le 
connut  même  pas  tout  de  suite  après  son  arrivée  à  Rome, 
tandis  que  l'élection  d'Aquilée  avait  eu  lieu  vers  la  fin  d'avril, 
comme  Vitelhus  descendait  à  peine,  venant  des  Gaules,  dans 
la  vallée  du  Pô;  et  nous  savons  que  sa  marche  à  travers  l'Italie 
fut  très  lente  %  qu'il  fit  son  entrée  à  Rome  en  plein  été. 
L'exemple  ici  mentionné  fut  le  signal  et  le  commencement  de 
la  révolte  définitive,  le  premier  effet  de  la  lettre-circulaire  par 
laquelle  Vespasien,  proclamé  en  Orient,  sollicitait  l'adhésion 
des  autres  armées^;  il  se  produisit  vers  la  fin  de  juillet  ou  le 
début  d'août  ^  Si  nous  voulions  être  renseignés  sur  la  scène  de 
la  défection,  telle  qu'elle  se  passa  soit  à  la  troisième  légion, 
soit  aux  autres  légions  de  l'Illyricum,  Tacite  ne  satisferait 
guère  notre  curiosité.  Tout  ce  que  nous  apprendrons  de  lui 
à  ce  point  de  vue,  non  pas  ici,  mais  plus  loin,  c'est  que  la 
révolte  de  la  troisième  légion  éclata  de  façon  soudaines  et 
qu'en  Pannonie  la  lettre  de  Vespasien  fut  communiquée  aux 
soldats  officiellement  assemblés  g.  Encore  ces  détails  ne  nous 
seront- ils  pas  donnés  pour  eux-mêmes.  Au  reste,  d'après  les 
scènes  analogues  que  Tacite  a  racontées"^,  nous  pouvons  faci- 
lement deviner  l'essentiel  de  celle-ci.  La  défection  se  mani- 
festait normalement  par  la  prestation  du  serment  militaire  au 
nouvel  empereur  et  par  la  destruction  des  images  de  l'ancien 
et  des  étendards  à  son  nom.  Tacite  a  eu  raison  de  nous  épar 
gner  ces  lieux  communs,  si  dans  l'espèce  il  ne  s'était  rieji 
passé  qui  en  pût  sauver  la  banalité.  Il  n'a  pas  davantage 
détaillé  la  proclamation  de  Vespasien  par  les  légions  d'Egypte 
et  de  Syrie.  Mais  il  a  décrit  plus  largement  sa  proclamation 

1.  II,  97. 

2.  II,  87.  Son  entrée  à  Rome  (II,  89)  n'est  point  datée  par  Tacite.  Le  premier  fait 
daté  ensuite  est  du  milieu  de  juillet  (AT  Kalendas  Augustas,  II,  gi).  Nous  savons, 
d'autre  part,  qu'il  s'acheminait  vers  Rome  maturis  iom  frugibus  (II,  87). 

3.  II,  Sa,  98;  m,  3;  IV,  34. 
It.  Voy.  la  fin  du  S  II. 

5.  II,  96. 
C.  III,  3. 
7.  I,  27,  36,  55-57;  ni,  i3-i4;  IV,  3i,  37,  59,  70. 


354  UEVtE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

en  Judée,  où  sa  présence  avait  donné  à  la  scène  un  caractère 
plus  solennel  et  plus  rare,  à  cause  de  la  salutation  militaire  et 
de  l'allocution  impériale  i. 

Quand  les  trois  légions  de  Mésic  eurent  fait  acle  d'adhésion 
à  la  cause  flavienne,  elles  avisèrent  aux  moyens  d'y  rallier  les 
légions  de  Pannonie  :  «  Ita  très  Moesicae  legiones  per  epis- 
tulas  adiiciebant  Pannonicum  exercitum  aut  abnucnti  vim 
parabant  o.  La  phrase  signifie,  au  sens  littéral,  qu'elles  écri- 
virent à  ce  corps  d'armée  voisin  pour  le  gagner  par  la  persua- 
sion, et  que,  pour  le  cas  d'un  refus,  elles  se  disposaient  à  faire 
usage  contre  lui  de  la  force.  Est-ce  là  bien  exactement  ce  que 
Tacite  a  voulu  dire!'  N'a-t-il  pas  voulu  plutôt  nous  donner 
à  entendre  que  l'emploi  éventuel  de  la  force  était  annoncé 
dans  la  lettre?  Quoique,  grammaticalement,  per  epistulas  ne 
puisse  porter  que  sur  adUciebanl,  ne  faut -il  pas  regarder  le 
second  terme  comme  appartenant  logiquement  à  l'analyse  de 
cette  lettre?  Si  telle  a  été  la  pensée  de  Tacite,  il  aurait  dû 
écrire,  non  pas  vim  parabant,  mais  vim  ostendehani  ou  minila- 
bantur^,  ou  se  servir  de  quelque  autre  verbe  qui  exprimât, 
non  le  fait  seul  des  préparatifs,  mais  la  communication  de  ce 
fait  aux  intéressés;  avec  un  de  ces  verbes,  per  epistulas  portait 
aussi  sur  le  second  terme.  Et,  si  telle  n'a  pas  été  sa  pensée,  si, 
par  conséquent,  il  n'a  pas  commis  une  maladresse  d'exprès 
sion,  il  a  commis  une  inexactitude  de  fond,  nous  pouvons 
l'afïirmer  presque  à  coup  sûr.  Car  il  est  absolument  invrai- 
semblable que  les  troupes  de  Mésie  aient  écrit  aux  troupes  de 
Pannonie  pour  les  attirer  par  la  persuasion  à  leur  parti,  et 
en  même  temps,  sans  les  en  prévenir,  se  soient  préparées 
à  les  traiter  en  ennemies,  si  elles  refusaient.  Non,  elles  n'adop- 
tèrent pas  une  tactique  qui  eût  éfé  aussi  malhabile  que  sour- 
noise. Elles  leur  firent  savoir  à  la  fois  qu'elles  comptaient  sur 
leur  adhésion  volontaire,  mais  qu'elles  étaient  résolues,  s'il  le 
fallait,  à  user  de  contrainte.  Au  surplus,  il  va  sans  dire  que  la 
menace   intervenait   discrètement,    que    des   deux   termes   de 


I.  II,  79-80. 

a.  Comparez  III,  48:  «  Postqviam  merces  proditionis  aut  bcUuni  osteridebatur;  )> 
Ann..  XllI.  â'j  :  «  Minilando  vim  Romaiiam,  nisi  abscedcreiit  Frisii.  » 


l'adhésion    de    l/ll.l.YlUCLM    A    LA    CAUSE    FLAVIENNE  '^')5 

l'alternalive  le  premier  était  présenté  comme  l'hypothèse 
à  peu  près  certaine,  — ■  connaissant  déjà  les  sentiments  de  leurs 
camarades  envers  Yitellius,  les  soldats  mésiques  se  croyaient 
et  se  disaient  à  peu  près  sûrs  d'être  suivis  par  eux  de  bon  gré 
et  de  bon  cœur  dans  une  révolte  contre  Yitellius,  —  et  qu'ils 
n'insistaient  pas  sur  le  second  terme  présenté  comme  Ihypo 
thèse  tout  à  fait  improbable.  L'analyse  de  Tacite  est  donc, 
sans  doute,  obscure  ou  infidèle.  Si  elle  est  infidèle  sur  ce  point, 
ne  l'est-elle  pas  sur  un  autre?  En  même  temps  qu'à  leurs 
camarades  de  Pannonie,  les  soldats  de  Mésie  n'écrivirent-ils 
pas  aussi  à  ceux  de  Dalmatie?  Ils  n'avaient  aucune  raison  de 
penser  que  ces  autres  anciens  Othoni^ns  seraient  moins  bien 
disposés  pour  la  cause  flavienne,  et,  quoique  le  corps  d'armée 
dalmatique  ne  comprît  alors  qu'une  légion',  son  appoint 
n'était  pas  négligeable,  vu  son  excellente  position  stratégique 
à  proximité  de  la  frontière.  Le  plus  probable  me  paraît  être 
qu'à  elle  aussi  les  insurgés  de  Mésie  communiquèrent  tout  de 
suite  leur  décision  en  lui  demandant  d'y  adhérer,  et  que  Tacite 
a  omis  cette  communication  parce  qu'elle  ne  produisit  effet 
qu'après  la  déclaration  des  légions  de  Pannonie.  Mais  il  est 
possible,  à  la  rigueur,  que  le  corps  de  Mésie  ne  se  soit  inquiété 
d'abord  de  rallier  à  sa  cause  que  le  plus  important  des  deux 
autres  corps  illyriques,  dans  l'espoir  que  la  seule  pression  du 
double  exemple  entraînerait  le  troisième  corps  et  le  plus 
faibles  Et,  en  effet,  la  légion  dalmatique  ne  se  déclara  qu'a- 
près avoir  subi  cette  pression  :  «  luncti  inde  Moesici  ac 
Pannonici  exercitus  Delmaticum  militem  traxere.  »  Mais  cette 
phrase,  notons-le  bien,  ne  signifie  pas  nécessairement  que  le 
double  exemple  fut  l'unique  mobile  de  la  détermination,  et 
n'exclut  pas,  en  particulier,  la  possibilité  de  la  démarche 
immédiate  que,  malgré  le  silence  de  Tacite,  nous  estimons 
vraisemblable. 

Quelle  fut,  dans  l'insurrection  mésique,  l'attitude  du  gou- 

1.  m,  5o.  Voyez  plus  bas  S  VII. 

2.  Dans  le  discours  que  Tacite  lui  fait  tenir  au  conseil  de  guerre  de  Poclovio, 
Antonius  néglige  le  corps  dalmatique  :  «  Quin  potius  eo  ipso  uterentur,  quod  Panno- 
nicae  legiones...  resurgere  in  ullionem  properent,  Moesici  exercitus  intégras  vires 
altulerint?  » 


356  HKVtF.  DES  K  IL  DES  ANCIENNES 

verneur  Aponius?  Ce  n'est  pas  ici  que  nous  l'apprendrons, 
quoiqu'un  assez  long  développement  soit  consacré  à  ce  person- 
nage. iSous  saurons  plus  tard'  qu'il  se  conduisit  d'abord  en 
fonctionnaire  loyal,  mais  que  sa  fidélité  ne  dura  pas;  qu'il 
dénonça  à  Yitcllius  la  révolte  de  la  troisième  légion,  mais 
qu'ensuite,  sans  doute  lorsque  les  deux  autres  légions  se  furent 
déclarées  et  par  crainte  du  danger  qu'il  courrait  en  résistant 
au  mouvement  généralisé,  il  adhéra,  lui  aussi,  à  la  cause 
flavienne:  «  Prima  Vitellio  terliae  legionis  defectio  nuntiatur, 
missis  ab  Aponio  Saturnino  epistulis,  antequam  is  quoque 
Yespasiani  partibus  adgregaretur;  sed  nequc  Aponius  cuncta, 
ul  trepidans  re  subila,  perscripserat...  2.  »  Tacite,  étant  donné 
surtout  qu'il  n'a  pas  mis  en  tète  du  récit  la  définition  générale 
de  la  conduite  des  trois  légats,  ne  sera  excusable  d'avoir  différé 
ces  renseignements  que  s'ils  sont  plus  nécessaires  là  où  il  les 
a  placés.  Que  veut-il  peindre  dans  ce  dernier  passage?  L'effet 
produit  sur  Yitellius  par  la  mauvaise  nouvelle.  Le  détail  «  sed 
neque  Aponius  cuncta,  ut  trepidans  re  subita,  perscripserat  » 
lui  est  utile,  servant  à  expliquer  en  partie  les  illusions  de 
Yitellius,  qu'entretient  d'ailleurs  l'adulation  des  courtisans. 
Mais  il  n'a  que  faire  de  la  circonstance  «  antequam  is  quoque 
Yespasiani  partibus  adgregaretur  ».  11  fallait  donc  mentionner, 
dans  le  récit  des  affaires  illyriques,  l'envoi  de  la  lettre  et  la 
volte-face  d'Aponius,  et  plus  tard,  en  enregistrant  la  réception 
de  la  lettre  et  son  effet,  noter  qu'elle  ne  découvrait  pas  toute  la 
gravité  de  la  situation.  Tacite  n'a  pas  su  faire  ce  départ  logique  ; 
le  même  défaut  nous  apparaîtra  plus  loin  de  façon  encore  plus 
sensible  3.  Quant  au  développement  ici  consacré  à  Aponius, 
c'est  une  anecdote,  intéressante  pour  sa  psychologie  indivi- 
duelle, mais  sans  rapport  avec  l'évolution  du  mouvement 
insurrectionnel.  «In  eo  motu  Aponius  Satuniinus  Moosiae 
rector  pessimum  facinus  audet,  misso  centurione  ad   interfi- 

1.  Il,  90. 

2.  Qu'avaitil  omis:'  Il  disait  que  la  troisième  légion  avait  proclamé  Vespasien, 
mais  il  ne  disait  pas  que  la  défcctioM  avait  été  provoquée  par  une  lettre  où  Nïspnsicn 
annonçait  sa  proclamation  en  Orient.  Car,  si  Aponius  l'eût  dit,  sa  lettre  aurait  appris 
du  même  coup  à  Vitiliius  la  défection  orientale,  et  Tacite  ne  pourrait  pas  dire  : 
'<  Prima  N'ilellio  tertiae  legionis  defectio  nuntiatur.  » 

'S.  Voyoz  S  VI. 


l'adhésion    de    i/iU-VRICI m    V    la    CAUSK    l'I.AVIEN.NE  iô-j 

ciendum  Tctlium  Iulianum  scplimae  legionis  legalum  ob 
simultates,  quibus  causam  parlium  praelendebal.  »>  Il  nous 
importait  assez  peu  de  savoir  qu'Aponius,  converti  à  la  cause 
flavienne,  trouva  méchamment  dans  le  zèle  de  cette  cause  un 
prétexte  pour  assouvir  une  haine  personnelle.  Nous  n'avions 
pas  besoin  de  faire  si  ample  connaissance  avec  ce  comparse. 
La  suite  de  l'anecdote  ne  concerne  même  plus  /Vponius;  mais 
Tacite,  l'ayant  entamée,  ne  peut  guère  se  dispenser  de  l'ache- 
ver :  ((  Iulianus,  comperto  discrimine  et  gnaris  locorum  adscitis, 
per  avia  Moesiae  ultra  montem  Haemum  profiigit.  Nec  deinde 
civili  bello  interfuit,  per  varias  moras  susceptum  ad  Vespa- 
sianum  iter  trahens  et  ex  nuntiis  cunctabundusaut  properans.» 
On  le  voit,  la  digression  s'écarte  de  plus  en  plus  du  sujet.  Les 
aventures  de  Tettius,  qui,  pas  même  à  titre  de  comparse,  n'eut 
part  aux  événements  en  question,  sont  ici  chose  de  pure 
curiosité.  Puisque  Tacite  tenait  à  les  raconter,  quoiqu'elles 
fussent  en  soi  d'un  minime  intérêt  historique,  elles  eussent 
trouvé  leur  place  naturelle  au  livre  IV  •,  où  le  cas  de  Tettius 
vient  deux  fois  devant  le  sénat.  Dans  la  séance  du  i'' janvier  70  : 
((  Tettio  Iuliano  praetura,  tamquam  transgredientem  in  partes 
Vespasiani  legionem  deseruisset,  ablata  »  ;  et  peu  de  temps 
après  :  «  Redditur  Tettio  Iuliano  praetura,  postquam  cognitus 
est  ad  Vespasianum  confugisse.  »  Qui  se  rappelle  encore,  en 
lisant  ces  deux  passages,  dans  quelles  circonstances  Tettius 
avait  quitté  le  commandement  de  sa  légion?  Et,  partant,  qui 
pourrait,  avec  le  texte  seul,  bien  comprendre  les  motifs  qui 
engagèrent  le  sénat  à  rapporter  son  décret  de  révocation?  Elle 
aussi,  cette  révocation  prononcée  et  rapportée  n'est  qu'un 
fait  historique  insignifiant.  Mais,  à  le  mentionner,  du  moins 
fallait-il  le  rendre  pleinement  intelligible.  En  parlant  de  Tettius 
au  livre  II,  Tacite  ne  songeait  pas,  peut-être  même  ne  savait-il 
pas,  qu'il  aurait  à  reparler  de  lui  au  livre  IV. 

T.  Ch.  39,-/10. 


358  lŒVlE    DES    ÉTLDES    ANCIE>?iES 


M 


«  At  in  Pannonia  tertiadecima  legio  »  ac  septima  Galbiana, 
dolorem  iramque  Bedriacensis  pugnae  retinentes,  haud 
cunclantcr  Vespasiano  accessere,  vi  praecipua  Primi  Anlo- 
nii.  »  Celle  phrase  contient  plus  d'une  obscurité.  Nous  avons 
déjà  remarqué  qu'à  elle  seule  elle  ne  nous  permettrait  pas 
de  discerner  si  les  troupes  pannoniques  se  déclarèrent 
avant  ou  après  avoir  appris  la  défection  des  troupes  mési- 
ques.  Nous  en  serions  réduils  à  la  conjecture  vraisem- 
blable que  la  défection  de  la  Pannonie  fut  postérieure  à  celle 
de  la  Mésie,  parce  que  Tacite  la  raconte  en  second  lieu,  et, 
conséquemmenl,  que  la  démarche  des  premiers  insurgés  en 
fut  la  cause  immédiate,  si  une  affirmation  qu'il  nous  faut 
chercher  hors  de  ce  récit  ne  nous  procurait  sur  ce  point  la 
certitude^.  Haud  cunctanter  signifie  donc  exactement  que  les 
légions  de  Pannonie  ne  balancèrent  pas  à  reconnaître  Vespa- 
sien,  dès  qu'elles  y  furent  invitées  par  l'exemple  et  les 
sollicitations  des  légions  de  Mésie.  Dans  l'intérêt  de  la  clarté, 
Tacite  aurait  bien  dû  préciser  en  ajoutant  ce  détail.  Et  pourquoi 
jusque-là  avaienl-elles  hésité?  Pourquoi  n'avaient-elles  pas  cédé 
aux  sollicitations  directes  de  Yespasien,  malgré  leur  ressen- 
timent contre  le  vainqueur  de  Bedriacum?  D'abord,  parce  qu'à 
la  force  de  ce  ressentiment  ne  se  joignait  pas  pour  la  Pannonie 
celle  des  raisons  spéciales  qui  hâtèrent  l'adhésion  de  la  Mésie; 
ensuite,  par  l'effet  d'une  sorte  de  prudence  instinctive  qui 
retenait  chez  les  plus  faibles  lélan  de  leur  zèle  révolutionnaire, 
tant  qu'ils  ignoraient  quel  parti  prendraient  les  plus  forts  :  les 
deux  légions  sentirent  que  l'initiative  convenait  mieux  aux 
trois  légions  leurs  voisines.  Quand  on  n'envisage  que  la 
phrase  et  le  proche  contexte,  le   sens   des   mots   tu'  praecipua 

I.  Ritter  :  «  Tertiadecimanos,  quos  paulo  ante  (c.  67)  Cremonae  et  Bononiac 
struere  amphitheatra  iussos  esse  retiulit,  eos  ex  his  locis,  postquam  ea  opéra 
perfocerunt,  Poetovionem  in  Pannoniam  remisses  esse,  hoc  supplendum  legenlibus 
rerum  scriptor  reliquit.  » 

•>.    AVijr  le  dcbiJt  du  <  V. 


r,'AnHi':sioN   de  i.'m.i.yuicum  a  la  caisk  fi.wiem.xk  35f> 

Prinii  Anlonii  n'ap{)araU  pas  non  plus  clairement.  L'inllucnce 
d'Antonius  Primus  fut  prépondérante  dans  cette  alTaire;  mais 
prépondéranle  par  rapport  à  quoi?  Son  autorité  individuelle 
contribua-t-elle  plus  qu'aucun  autre  mobile  à  déterminer 
l'adhésion  du  corps  d'armée,  ou  bien  fut-il  dans  le  corps 
d'armée  le  meneur  le  plus  actif  et  le  plus  écouté?  La  traduction 
de  Burnouf,  qui  est  ici  très  exacte,  garde  fidèlement  toute 
l'obscurité  du  texte  :  c  En  Pannonie,  la  treizième  légion  et  la 
septième  Galbienne,  nourrissant  un  profond  ressentiment  de 
l'affront  de  Bédriac,  embrassèrent  sans  balancer  la  cause  de 
V^espasien.  Ce  fut  surtout  par  l'influence  d'Antonius  Primus.») 
Un  membre  de  phrase  que  nous  rencontrons  un  peu  plus 
bas  :  c(  Labantibus  Vitellii  rébus  Vespasianum  secutus  grande 
momentum  addidit,  »  nous  porterait  à  adopter  la  première 
interprétation,  sans  nous  y  obliger  pourtant.  Car  le  poids 
qu'Antonius  mettait  dans  la  balance  pouvait  être  considérable 
et,  néanmoins,  n'être  pas  le  plus  puissant  des  mobiles.  D'ail- 
leurs nous  verrions,  en  y  regardant  de  près,  qu'entre  vi  prae- 
cipua  et  grande  momentum  il  n'y  a  pas  stricte  corrélation 
logique  :  l'un  désigne  seulement  le  rôle  d'Antonius  pendant  la 
période  qui  aboutit  à  l'adhésion,  et  l'autre  son  rôle  pendant 
toute  celte  guerre  civile.  Nous  ne  découvrirons  la  solution 
sûre  de  la  difficulté  qu'au  début  du  troisième  livre.  Là  Anlonius 
sera  qualifié  «acerrimus  belli  concitator  » '.  Là  Tacite%  ayant 
constaté  que,  dès  la  réception  de  la  lettre  de  Vespasien,  il 
avait  su  prendre  sur  les  troupes  et  mis  au  service  du  parti 
nouveau  un  ascendant  unique,  poursuivra:  <(  Proxima  Cornelii 
Fusci  procuratoris  auctoritas^.  »  Ce  rapprochement  fixe  le 
sens  de  vi  praecipua  :  Anlonius  fut  l'agitateur  le  plus  influent. 
Et  le  passage  qui  nous  fournit  le  rapprochement  nous  apprend 
aussi  à  partir  de  quel  moment  s'exerça  son  action   et  en  quoi 

I.  III,  2.  Ces  mots  signifient,  non  pas  qu'Antonius  fut  ce  jour-là  l'instigateur  le 
plus  ardent  de  la  guerre,  mais  qu'il  le  fut  pondant  toute  cotte  périodfî.  La  remarque, 
si  elle  n'avait  qu'une  portée  spéciale,  serait  oiseuse  à  côté  du  discours  d'Antonius. 
Comp.,  du  reste,  la  définition  générale  du  rôle  de  Fuscus,  acerrimam  bcUo  facem  prae- 
tulit  (II,  86). 

s.  III,  3-4. 

3.  Stcin,  dans  Pauly-Wissowa,  Peal  Encycl.,  IV,  i34i,  croit  à  tort  que  cette 
phrase  signifie  le  rôle  de  Fuscus  au  conseil  de  guerre  de  Poetovio.  II  résulte  évidem- 
ment du  contexte  qu'elle  s'applique  au  rôle  de  Fuscus  en  général. 


36o  REVCE    DKS    ÉTUDES    ANCIENNES 

elle  consista  :  dès  le  premier  jour  il  prit  franchement  position, 
tandis  que  la  plupart  des  officiers  tergiversaient,  et  il  prononça 
publiquement  un  discours  qui  était  un  plaidoyer  pour  Vespa- 
sien,  un  réquisitoire  contre  Vitellius  :  «  Ea  statim  contione... 
qua,  recitatis  Vespasiani  epistulis,  non  ut  plerique  incerta 
disseruit,  hue  illuc  tracturus  interpretatione,  prout  conduxis- 
set;  aperte  descendisse  in  causam  videbatur,  eoque  gravior 
militibus  eratculpaevelgloriae  socius  '.  »  Ce  que  nous  trouvons 
dans  ce  passage,  ce  ne  sont  pas  seulement  des  indications 
précises  sur  le  rôle  personnel  d'Antonius;  nous  pouvons,  grâce 
à  lui,  reconstituer  les  phases  de  la  période  comprise  entre  la 
démarche  de  Vespasien  auprès  des  légions  pannoniques  et 
celle  des  insurgés  mésiques;  nous  pouvons  aussi  faire  sa  juste 
part  à  chacune  des  causes  qui  produisirent  l'adhésion.  En  leur 
qualité  d'anciens  Olhoniens,  les  soldats  de  Pannonie  accueil- 
lirent avec  faveur  l'invitation  de  Vespasien;  mais  ils  ne  prirent 
pas  tout  de  suite  leur  décision.  Tandis  que  la  plupart  des  chefs 
s'appliquaient  à  garder  une  attitude  équivoque,  Antonius  et 
quelques  autres  meneurs  entretinrent  et  accrurent  l'agitation 
révolutionnaire.  Le  jour  où  arriva  la  nouvelle  de  l'insurrection 
mésique,  délivrées  du  seul  scrupule  qui  les  contînt,  les  troupes 
pannoniques  s'empressèrent  de  reconnaître  Vespasien.  Là  oii 
Tacite  l'a  mis,  ce  passage  si  instructif  n'est  qu'un  hors-d'œuvre. 
Il  sert  à  établir  un  rapprochement  entre  1  attitude  d'Antonius 
au  conseil  de  guerre  dePoetovio,  où  il  soutient  avec  véhémence 
son  plan  d'offensive  immédiate,  et  son  attitude  dans  l'assemblée 
où  avait  été  lue  la  lettre  de  Vespasien.  Le  rapprochement  est 
intéressant:  il  nous  montre  Antonius  imposant  définitivement 
par  le  second  discours  la  haute  opinion  que  le  premier  avait 
fait  concevoir  de  lui  2.  Mais,  outre  qu'il  n'est  pas  essentiel. 
Tacite  aurait  pu  obtenir  le  même  effet  par  une  simple  allusion 
rétrospective,  si,  au  lieu  de  différer  jusqu'après  le  conseil  de 
guerre  la  mention  du  premier  discours,   il   l'avait  mise  à  sa 


I.  m,  3. 

2.  m,  3  :  it  Hacc  ac  lalia...  ita  effudit,  ut...  vulgus  et  ceteri  unum  virum  duccm- 
quf,  sprcla  aliorum  segnitia,  laudibus  ferrent.  Haiic  sui  famam  ca  statim  contione 
commoverat,  qua  recitatis  Vespasiani  epistulis...  » 


l'adhésion  de  l'illyricum  a  la  cause  fla vienne  36 1 

place  chronologique,  dans  le  récit  deraclhcsion,  dont  elle  était, 
à  notre  avis,  une  partie  nécessaire.  Et  ce  n'est  pas  là,  nous  le 
verrons  bientôt,  le  seul  développement  que  le  récit  de  l'entrée 
en  campagne,  qui  n'en  a  pas  besoin,  devrait  restituer  au  récit 
de  l'adhésion,  qui  s'en  passe  mal. 

Dans  ce   dernier  viennent  ensuite  une   biographie  et  une 
caractéristique  d'Antonius.  L'importance  de  son  rôle  présent 
et   futur  justifie    l'étendue   assez   grande  du    morceau,    bien 
ordonné,  remarquable  aussi  par  la  netteté  et  la  vigueur  des 
touches.    Ces    qualités    sautent    aux    yeux.    Mais    un    examen 
attentif  mitigé    la  première    impression    trop    favorable,    en 
découvrant  plusieurs  fautes,  qui  ne  sont  pas  toutes  sans  gra- 
vité. Voici  la  notice  biographique  :  «  Is  legibus  nocens  et  tem- 
pore  Neronis  falsi  damnatus  inter  alia  belii  mala  senatorium 
ordinem  reciperaverat.  Praepositus  a  Galba  septimae  legioni 
scriptitasse   Othoni    credebalur,  ducem  se  partibus  offerens  ; 
a  quo  neglectus  in  nullo  Othoniani  belli  usu  fuit.  Labantibus 
Vitellii  rébus  Vespasianum  secutus  grande  momentum  addi- 
dit...  ))  Autant  que  nous  pouvons  en  juger,  elle  est  exacte-, 
hormis  sans  doute  un  détail.   La  septième  légion  Galbienne 
prit  part  à  la   bataille   de   Bedriacuma.    Faut-il   donc   croire 
qu'Antonius  en  avait,  pour  une  raison  quelconque,  quitté  le 
commandement  pendant  la  guerre  entre  Othon  et  Vitellius.^ 
Non  ;  selon  toute  vraisemblance.  Tacite  s'est  exprimé  inexac- 
tement :  il  a  voulu  dire  qu'Antonius  n'avait  pas  eu  dans  cette 
guerre  l'emploi  souhaité  de  dux  partiam,  n'y  avait  figuré,  sans 
rendre  aucun  service  notable,  qu'à  son  rang  de  légat  légion- 

^  I.  Comp.  sur  deux  points  importants  Dion  Cassius,  65,  g  :  ç^yivTa  [xàv  sx  xaTa- 
ocx/,;  £u\  ToO  Népwvoç,  xaxaxOévira  8a  hnh  toO  râX6a.  Il  ajoute  inexactement  :  xa\  xoO 
llavvovixou  axpaTouîoo-j  i'px^''^^-  Josèphe,  Bell.  Jud.,  IV,  n,  2,  est  encore  plus  inexact 
burle  crime  de  faux  et  la  condamnation,  voyez  Ann.,  XIV,  40. 

a.  «Tertia  décima  legio  ac  septima  Galbiana,  dolorem'  iramquc  Bcdriaccnsis 
pugnae  relinenles  »  l'indique  nettement.  Dans  le  récit  même  de  la  bataille  et  de  la 
déroute,  Tacite  ne  mentionne  que  la  treizième  (II,  /,3-W).  Mais  la  septième  s'était 
mise  en  marche,  elle  aussi,  pour  aller  au  secours  d'Otiion  (II  ,1)  Elle  est  au 
nombre  des  légions  vaincues  que  Vitellius  trouve  en  Italie  et  disperse  dans  les 
provinces^  (II,  GG-67).  Elle  dut  assister  tout  entière  à  la  bataille,  puisque  Tacite 
constate  la,  pour  la  qualorzième  seulement,  qu'elle  n'y  avait  été  représentée  que  par 
une  avant-garde:  «  Angcbat  Vitellium  viclarum  legionum  haudquaquam  fractus 
an.mus...,  praec.pua  qua.ladecimanorum  fcrocia,  qui  se  victos  abnuebant  :  quinpe 
Bedriacensi  acie  vcxillariis  tantum  pulsis  vires  legionis  non  adfuissc.  »  Comp  II  L 
a  la  fin.  Ce  détachement  est  mentionné  dans  le  récit  de  la  bataille   II    y  '      ' 


SGa  uL\Lii  dilS  étlues  a>(;ii:n.M::s 

naire.  Au  point  de  vue  de  limparlialité,  la  biographie  laisse 
un  peu  plus  à  désirer,  h  legibus  iiocens  el  leinpore  Neroiiis  jalsi 
damimlus  étale  aN  ec  trop  de  coniplaisauce,  en  le  dédoublant  ver- 
balement, le  crime  unic^ue  d'Antonius".  En  introduisant  par 
credebalur  la  mcnlion  des  lettres  à  Olhon,  Tacite  avoue  qu'il 
n'a  pas  le  droik  de  tenir  la  chose  pour  certaine;  et  pourtant 
il  énonce  comme  un  fait  le  silence  dédaigneux  d'Othon,  a  quo 
negleclus,  ce  qui  implique  ou  a  l'air  d'impliquer  qu'il  regarde 
aussi  comme  un  l'ait  l'offre  d'Anlonius.  Il  y  a,  de  sa  part,  ou 
insinuation  tendancieuse  ou  gaucherie  de  construction  gram- 
maticale. Le  portrait  se  rattache  étroitement  à  la  notice  ;  il 
consiste  en  une  série  d'appositions  au  sujet  unique  des  verbes 
de  celle  ci,  à  la  personne  d'Antonius  :  «...  strenuus  manu, 
sermone  promptus,  serendae  in  alios  invidiae  artifex,  discor- 
diis  et  sedilionibus  potens,  raptor,  largitor,  pace  pessimus, 
bello  non  spernendus.  »  Toutes  ces  appositions  sont  explica- 
tives de  Vespasianum  seculus  grande  nionieiifani  addidit.  La 
dernière;,  pace  pessimus,  bello  non  spernendus,  récapitule,  non 
seulement  les  autres,  mais  l'ensemble  du  morceau.  Ainsi  que 
l'avant -dernière,  raptor,  largitor'^,  elle  se  compose  de  deux 
termes  antithétiques,  dont  le  premier,  logiquement  subordonné 
au  second,  le  modifie  comme  ferait  une  proposition  adversa- 
tive  :  si  Antonius  prenait  avidement,  il  donnait  largement; 
s'il  était  détestable  dans  la  paix,  il  n'était  pas  méprisable 
dans  la  guerre.  Il  s'en  faut  que  ce  portrait  soit  complet,  qu'il 
nous  représente  toute  la  physionomie  morale  du  personnage, 
tel  que  les  événements  nous  le  feront  connaître  peu  à  peu. 
Aussi  bien  Tacite  n'a  t-il  pas  eu  l'intention  de  le  faire  complet. 
De  même  que  la  bi()gra[)hie  sert  à  expliquer  par  ses  antécé- 
dents l'intervention  d'Anlonius  dans  une  guerre  civile  où 
cet  ambitieux  sans  scrupule  ne  voit  qu'une  bonne  occasion 
de  faire  sa  fortune,  de  même  le  portrait  sert  à  expliquer   par 


I.  lUller  :  "  Eniintialiim  is  legibiis  nocens  ccrtius  dcfiiulur  sequoiilc  et  lempore 
Aeroiiis  fahi  danmalns.  »  Sans  doute,  mais  il  fallait  du  premier  coup  donner  la  délî- 
nition  précise.  —  Les  détracteurs  d'Antonius  auprès  du  Vespasien  remplaçaient  tout 
simplement  le  sinu^ulier  par  le  pluriel  :  «  adiunclis  prioris  vitae  criminibus  » 
(IV,  ^o). 

a.  La  correction  de  Heracus  :  nii>li  Inrgilor,  o>l  inutile. 


l'adhésion    de    L'iLLÏRIGUM    A    I..V    CALSE    FLAYIENNE  303 

certaines  de  ses  qualités  et  certains  de  ses  défauts  [)Ourquoi 
son  rôle  y  fut  grand.  Etant  admise  cette  conception  fort  légi- 
time, Tacite  peut  et  doit  négliger  tous  les  traits,  même  im- 
portants en  soi,  dont  il  n'a  pas  ici  à  tirer  argument.  Ne  nous 
étonnons  donc  point  qu'il  ne  dise  rien,  par  exemple,  de  l'or-^ 
gueil  insolent  et  de  la  vanité  fanfaronne  dAntonius'.  iMais, 
nous  plaçant  à  son  point  de  vue,  nous  lui  reprocherons 
d'avoir  donné  une  idée  tout  à  fait  insulïisante  des  qualités 
qu'Antonius  déploya  au  profit  de  la  cause  llavicnne,  en  ne 
lui  attribuant  que  la  bravoure  personnelle  et  la  facilité  de 
parole.  L'ensemble  des  mérites  qui  expliquent  l'importance 
de  ses  services  fut,  en  réalité,  autrement  riche  et  rare  :  il  eut 
fallu  lui  reconnaître  la  hardiesse  intelligente  dans  la  concep- 
tion du  plan  de  campagne  2;  la  prévoyance  dans  la  prépara- 
tion >',  malgré  quelques  accès  de  témérité  qui  furent  toujours 
heureux i;  le  sang-froid,  le  coup  d'œil,  la  décision  et  la 
vigueur  dans  l'action  &;  la  connaisance  profonde  et  le  manie 
ment  sûr  des  âmes  militaires  *î.  La  masse  des  soldats  l'avait 
bien  jugé  :  Antonius  était,  dans  toute  la  force  des  termes,  un 
homme  et  un  chef^.  Tacite,  qui  amoindrit  de  façon  si  injuste 
le  lot  de  ses  qualités,  exagère  avec  la  même  partialité  hostile 
le  lot  de  ses  vices.  A  mesurer  la  place  qu'ils  occupent  dans 
la  phrase,  on  croirait  volontiers  que  les  vices  eurent  dans 
les  succès  d'Antonius  une  bien  plus  grande  part  que  les  qua- 
lités. Or,  ce  serait  une  illusion,  que  le  troisième  livre  des 
Histoires  se  chargerait  de  dissiper.  Et,  tout  d'abord,  ils  ne 
sont  pas  aussi  nombreux  qu'ils  le  paraissent  :  car  serendae  in 
alios  invidiae  exprime  partiellement  la  cause  de  discordiis   et 

1.  III,  49,  53;  IV,  39,  80. 

2.  III,  2. 

3.  III,  5,  8. 

ti.  III,  9,  5o,  5g. 

5.  III,  i5-i8,  2i-3o. 

G.   III,  10,  20,  2l\. 

7.  III,  3  :  ((  Ut...  vulgus  et  ceteri  unum  virum  ducemquc,  sprcta  aliorum  segnilia, 
laudibus  ferrent.  »  Voyez  encore,  sur  son  autorité,  III,  lo,  80;  IV,  Sg,  80.  —  Malgré 
l'inlluence  hostile  de  Mucien,  Vespasien  ne  pouvait  s'empêcher  de  lui  rendre  justice  : 
<(  Trahebatur  in  divcrsa  hinc  meritis  Antonii,  cuius  ductu  coufectum  haud  dubie 
belhim  crat...  »  (IV,  80).  Tout  ce  qu'il  en  dit  lui-même,  sans  aucune  modestie,  dans 
sa  lettre  à  Vespasien,  est  vrai  (III,  53),  excepté  «  suis  exhorlationibus  Gallias  Hispa- 
iiiasquf...  ad  Vespasianum  conversas.  »  Voyez  5  VIII. 


36/i  hEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

sediliotiibiis  potens',  qu'achèvera  d'expliquer  raptor,  largitor  : 
Antonius,  surtout  par  son  adresse  à  jeter  le  discrédit  sur 
autrui  et  sa  libéralité  corruptrice,  était  un  redoutable  meneur 
révolutionnaire  2.  Restent  donc  seulement  le  talent  de  l'intrigue 
diffamatoire,  la  pratique  des  rapines  et  des  largesses 3.  Or,  s'il 
est  vrai  qu'Antonius  vainqueur  se  paya  lui-même  de  ses 
victoires  en  se  gorgeant  de  butin  ^,  nous  ne  voyons  pas  qu'il 
ait  corrompu  ses  soldats  en  flattant  leur  cupidité  5,  à  moins 
que  nous  ne  voulions  le  rendre  responsable  du  sac  de  Cré- 
mone, ce  que  Tacite  n'ose  faire  6.  Et,  quant  aux  services  qu'il 
rendit  h  Vespasien  par  l'intrigue  au  moment  de  l'adhésion 
pannonique,  ils  ont  beau  être  considérables,  ils  sont  peu  de 
chose  en  comparaison  de  ceux  qu'il  lui  rendit  ensuite  par  les 
armes  uniquement. 

Il  y  eut  en  Pannonie  un  autre  agitateur  de  marque,  le 
procurateur  Cornélius  Fuscus.  Les  indications  qui  le  concer- 
nent se  trouvent  malencontreusement  divisées  entre  le  récit 
de  l'adhésion  et  la  digression  du  troisième  livre,  011  déjà  nous 
sommes  allés  chercher  nos  renseignements  sur  la  propagande 
d'Antonius  en  faveur  de  Vespasien.  Dans  cette  digression, 
après  le  passage  relatif  à  Antonius,  on  lit:  «  Proxima  Cornelii 
Fusci  procuratoris  auctoritas?,  »  transition  qui  ferait  à  souhait 
le  pendant  de  vi  praecipua  Primi  Anlonii.  Tandis  que,  dans 
la  digression,  les  deux  principaux  meneurs  sont  juxtaposés. 


i.  Remarquons  aussi  la  géraination  discordiis  et  seditionibus.  Elle  est  familière 
à  Tacite;  comp.  I,  'iG,  8'r,  II,  23;  Ann.,\l,  3,  i6;  de  même,  Anti.,  I,  19:  sedilionem 
et  lurbas;  llist.,  IV,  i  :  turbas  et  discordias. 

2.  Comp.  IV,  I  :  «  Duces  parlium  accendentlo  civili  bello  acres,  lemperandae  vic- 
toriae  impares,  quippe  inler  lurbas  et  discordias  pessimo  cuique  plurima  vis,  pax 
et  quies  bonis  arlibus  indigent.  » 

3.  Tacite  nous  montrera  Antonius  intrif^uant  contre  Mucien  (III,  53j  et  contre 
Caccina  (IV,  80).  Quant  à  ses  intrigues  ou  prétendues  intrigues  contre  Tampius  et 
Aponius  (III,  II),  contre  Vespasien  avec  Vitellius  (III,  78)  et  auprès  do  Scribonianus 
Crassus  (IV,  Sg),  il  ne  s'en  portera  pas  garant.  Il  nous  le  montrera  aussi  corrompant 
la  discipline  militaire  dans  l'intérêt  de  son  ambition  et  de  sa  cupidité  (III,  'ly). 

!i.  IV,  2:  «  Summa  polcntiac  in  Primo  Antonio.  Is  pccuniam  laniilianuiue  e  i)rin- 
cipisdomo  quasi Cremoncnsem  praedam  rapere.  «Comp.  111,  'iiy.  «...  seu  felicilas  in  lali 
ingcnio  avariliam,  superbiam  celeraque  occulta  mala  patefecit.  Ut  caplain  llaliam 
pcrsultare...  Quae  seditiosa  et  corrumpendae  disciplinac  mox  in  praedam  vertebat.  » 

5.  Voyez,  au  contraire,  ses  elTorts  pour  la  réfréner  (III,  Co,  82).  Mais  il  ne  put  s'en 
rendre  maître,  surtout  après  la  prise  de  Home  (IV,  i). 

C.  m,  28,  3-!,  3'i,  '19. 

7-  III,  /». 


I.  ADHESION    DE    L  II.LTRICUM    A    LA    CAL'SE    FLAVIE.NNE  3G5 

comme  le  voulait  la  logique,  ils  sont  séparés  dans  noire  récit 
par  un  assez  long  intervalle  que  remplissent  la  mention  du  ral- 
liement de  la  Dalmatie  à  la  cause  adoptée  par  les  deux  autres 
provinces  et  une  caractéristique  sommaire  des  gouverneurs 
de  Pannonie  et  de  Dalmatie.  La  formule  qui  introduit  le  déve- 
loppement consacré  à  Fuscus  :  «  Sed  procurator  adcrat  Corné- 
lius Fuscus,  »  et  la  place  même  qu'occupe  ce  développement 
ont  fait  croire  à  beaucoup  '  que  le  ressort  de  sa  procuration 
comprenait  les  deux  gouvernements  de  Tampius  Flavianus 
et  de  Pompeius  Silvanus.  Mais  il  n'en  est  rien  ;  nous  avons 
affaire  à  un  artifice  bizarre  de  composition  dont  nous  verrons 
tout  à  l'heure  la  raison.  La  digression  prouve  qu'il  n'était 
procurateur  que  de  la  Pannonie,  puisqu'elle  ne  le  met  en 
relation  qu'avec  le  gouverneur  de  la  Pannonie.  Ici  nous  avons, 
comme  pour  Antonius,  sa  biographie  et  son  portrait,  mor- 
ceau assez  long,  mais  suffisamment  justifié  par  l'importance 
de  son  rôle,  quoique  ce  rôle  ne  soit  pas  comparable  à  celui 
d'Anlonius,  surtout  pendant  la  période  des  opérations  mili- 
taires'. D'ailleurs,  il  s'agit  d'une  personnalité  originale  et 
bien  distincte  de  l'autre  :  «  ...  Vigens  aelate,  claris  natalibus, 
prima  inventa  quaestus3  cupidine  senatorium  ordinem  exue- 
rat;  idem  pro  Galba  dux  coloniae  suae,  eaque  opéra  procu- 
rationem  adeptus,  susceptis  Vcspasiani  partibus  acerrimam 
bello  facem  praetulit;  non  tam  praemiis  periculorum  quam 
ipsis  periculis  laetus,  pro  certis  et  olim  partis  nova,  ambigua, 
ancipitia  malebat.  »  L'image  qui,  dans  ce  morceau,  sert  à 
définir  son  action  en  tant  que  meneur,  est  belle,  mais  n'en 
donne  qu'une  idée  fort  vague.  Ayons  encore  une  fois  recouis 
à  la  digression.  Nous  y  apprendrons  d'abord  que,  comme 
Antonius,  il  s'était  d'emblée  jeté  h  corps  perdu  dans  la  révo- 

1.  Après  Piclicna  :  «Cujiis  provinciac  procurator  esset,  Pannoniac  an  Dalmatiac, 
minime  traditur.  Ideo  credendum  est  utriusciue,  nam  infcrius  apparct  eum  apud 
utrumque  exerciliini  auctorilatem  liabuisse.  »  Cette  alTirmation  est  fausse  :  voyez  III, 
!i-  —  Valmaggi  hésite.  —  Heraeus,  GantrcUe,  Goolzer,  la  Prosop.  imp.  rom.,  Stcin  dans 
Pauly-Wissowa,  n'attribuent  à  Fuscus  que  la  Pannonie. 

2.  m,  12,  h-i. 

3.  Quaestus,  correction  de  Grotius,  est  aujourd'hui  la  vulgate.  Quiclis,  leçon  du 
manuscrit,  a  été  vainement  défendu  par  Jac.  Gronov,  Ernesti,  Broticr,  Doederlein,  etc. 
Meiser,  suivi  par  Ed.  ^VolfF,  conjecture  inquies.  Voyez  l'appendice  critique  de 
Valmaggi. 

Rev.   Et.  niir.  2J 


3GG  niîME    DFS    ÉTUDES    ANr:it;>M:S 

lution  :  «  Is  quoque  vehemenler  in  Vilellium  invehi  solilus 
nihil  spei  sibi  inter  adversa  rcliquerat.  »  Nous  y  verrons 
aussi  que  son  rôle,  selon  qu'il  était  naturel  à  cause  de  la 
dinérence  de  leurs  fonctions,  se  distingua  de  celui  d'Antonius, 
en  ce  que  le  légat  légionnaire  agit  principalement  sur  les 
troupes,  et  le  procurateur  sur  le  gouverneur  de  la  province, 
Tampius  Flavianus,  timoré  de  son  tempérament  et  refroidi 
encore  par  l'âge,  avait  pris  la  fuite  au  début  de  l'insurrection 
pour  aller  se  mettre  à  l'abri  en  Italie.  Puis,  la  fièvre  révo- 
lutionnaire l'ayant  gagné,  il  était  venu  reprendre  son  com- 
mandement et  jouer  son  rôle  dans  la  guerre  civile.  Déjà 
suspect  aux  soldats  comme  parent  de  Vitellius,  il  n'avait 
fait  par  ses  variations  qu'augmenter  leur  défiance  i.  Ce  chan- 
gement et  ce  retour  étaient  en  partie^  l'œuvre  de  Cornélius 
Fuscus,  qui  avait  pensé  que  la  présence  du  légat  consulaire 
à  la  tète  des  insurgés  pannoniques  aurait  un  avantage  au 
moins  momentané:  «  Flavianum  ...  rerum  novarum  cupido 
legati  nomen  resumere  et  misceri  civilibus  armis  impulerat, 
suadente  Cornelio  F'usco,  non  quia  industria  Flaviani  egebat, 
sed  ut  consulare  nomen  surgentibus  cum  maxime  partibus 
honesta  specie  praetenderetur.  » 

En  précisant  pour  Cornélius  Fuscus  l'indication  vague  acerri 
mani  bello  fucem  praelulU ,  Tacite  a  précisé  du  même  coup  pour 
Tampius  Flavianus  l'indication  non  moins  vague  sur  son 
attitude  et  celle  du  légat  de  Dalmatie  :  nihil  tarhanlibus.  Et  donc 
cette  digression  du  troisième  livre,  où  nous  avons  dû  aller 
chercher  tant  de  choses,  nous  est  apparue  peu  à  peu  tout 
entière  comme  le  complément  nécessaire  du  récit  de  l'adhésion, 
et  nous  avons  senti  toujours  plus  vivement  le  regret  que  Tacite 
n'en  ait  pas  incorporé  la  matière  au  récit  de  l'adhésion.  Quand 
j'appelle  ce  développement  une  digression,  je  sais  bien  que  le 

I.  (^ue  signifie  «  perlidiae  locum  quaesisse  crcdcbatur  »  ?  L'explication  de 
Pichena  n'est  pas  bonne:  ((Credcbant  scilicet  Flavianum  in  Pannoniam  revertisse 
ea  mente,  ut  lf;,'iones  illas  rursum  a  \'espasiano  alienaret.  »  Comment  les  légions  de 
Pannonic  auraient-elles  pu  concevoir  la  crainte  absurde  (juo  Tampius,  qui  n'avait 
eu  aucune  influence  sur  elles  en  faveur  de  Vespasien,  aurait  luie  influence  dange- 
reuse contre  Vespasien?  Klles  craignaient  qu'il  ne  les  fit  tomber  dans  ({uelquc 
piège  pendant  la  guerre;  voyez  III,  lo. 

a.  Tacite  dit  un  peu  plus  haut:  sponle  ramenverat .  Mais  cette  adinnation  est 
contredite  par  suofleiitf  Cornelio  Ftisnj. 


l'aduésio.n  l)e  l'illyi\icum  a  La.  cause  flavie>me  3G7 

mot  nest  pas  d'une  absolue  exactitude.  De  môme  que  les  verbes 
au   plus-que-parfait  s'y  mêlent  aux  verbes  à  l'imparfait,   de 
même  les  choses  proprement   passées,    c'est-à-dire  achevées 
avant  le  conseil  de  guerre  de  Poetovio,  le  premier  discours 
d'Antonius,  la  déclaration  immédiate  et  catégorique  de  Cor- 
nélius Fuscus,  la  fuite  et  le  retour  de  Tampius  Flavianus,  s'y 
mêlent  aux  choses  encore  actuelles  au  temps  du  conseil  de 
guerre,  le  prestige  suprême  d'Antonius,  l'autorité  considérable 
de  Fuscus,  la  situation  précaire  de  Flavianus  tenu  en  suspicion 
par  ses    soldats.    Aux   seules    parties    rétrospectives  convient 
rigoureusement  le  nom  de  digression.  Mais  il  n'en  reste  pas 
moins  vrai  que  la  place  naturelle  des  unes  et  des  autres  était 
dans  le  récit  de  l'adhésion  ou,  pour  le  dénommer  plus  exac- 
tement, dans  le  récit  des  affaires  du  Danube  avant  le  conseil 
de  Poetovio,  dans  le  récit  du  deuxième  livre,  correspondant  au 
laps  de  temps  oii  les  unes,  celles  qui  sont  achevées,  ont  été, 
où  les  autres,  celles  qui  durent  encore,  mais  ne  sont  plus  que 
la   prolongation   de   faits   antérieurs,   ont    commencé    à  être. 
Tacite  n'aurait  eu  le  droit  de  les  faire  passer  du  premier  récit 
dans  le  second  que  si  elles  avaient  dû  y  être  nécessaires  ou  au 
moins   plus  utiles.  Nous  avons  vu  que  tel  n'était  pas  le  cas 
pour  ce  qui  concerne  Antonius.  En  était-il  autrement  pour  ce 
qui  concerne  Flavianus  et  Fuscus?  Y  avait  il  lieu   de  différer 
jusqu'au  troisième  livre  l'histoire  de  Flavianus,  où  est  impliqué 
Fuscus,    afin    de    motiver   la  sédition  qui   va  bientôt  éclater 
contre  le  légat  de  Pannonie,  et  peut-on  penser  que  Tacite  l'a 
différée  dans  celte  intention?  Nullement.  Si  l'histoire  de  Tam- 
pius Flavianus  avait  été  racontée  à  sa  place,  dans  le  deuxième 
livre,  il  eût  suffi  de  la  rappeler  en   y   renvoyant'.  Tacite  l'a 
transportée  dans  le  troisième  livre,  mais  sans  la  joindre  au  récit 
de  la  sédition,  dont  elle  est  séparée  par  le  récit  assez  long  des 
premières  opérations  militaires.  Et,  le  moment  venu  de  racon. 

i.  Ainsi,  quand  il  raconte  (III,  u)  la  sédition  contre  le  lôgat  de  Mésie,  Tacite 
rappelle  la  lettre  par  laquelle  Aponius  dénonçait  à  Vitellius  la  défection  de  la 
3*  légion.  Seulement,  tandis  que  l'envoi  de  la  lettre  est  donné  d'abord  comme  un 
fait  (II,  (j6),  il  ne  s'agit  plus  ici  que  d'une  opinion  des  soldats  :  <<  Vulgatis  cpistulis, 
quas  Saturninus  ad  Vitellium  scripsisse  credebatur.  »  Il  y  a  discordance  entre  les  deux 
passages,  à  moins  que  Tacite  ne  veuille  parler  dans  le  second  d'une  aulre  lettre, 
aullienli(iue  ou  apocryphe,  mais  postérieure. 


368  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

1er  la  sédition  i,  il  n'y  a  pas  renvoyé,  il  a  exposé  de  nouveau 
les  motifs  que  les  troupes  avaient  ou  croyaient  avoir  de  détester 
le  légat  consulaire.  Il  avait  dit  d'abord  :  «  ïampius  Flavianus... 
suspiciones  militum  inritabat,  tamquam  adfinitatis  cum  Vitel- 
lio  meminisset;  idemque,  quod  coeptante  legionum  motu 
profugus,  dein  sponte  remeaverat,  perfidiae  locum  quaesisse 
credebatur.  «  L'un  des  motifs  de  suspicion  revient  dans  le 
second  passage,  mais  l'autre  y  est  remplacé  par  deux  nouveaux 
motifs  de  haine  :  «  Rapiuntur  arma  metu  proditionis.  Ira 
militum  in  Tampium  Flavianum  incubuil,  nuUo  criminis 
argumento,  sed  iam  pridem  invisus  turbine  quodam  ad  exi- 
lium  poscebatur  :  propinquum  Yitellii,  proditorem  Othonis% 
interceptorem  donativi  clamitabant.  »  Les  deux  passages  ne  se 
contredisent  pas.  Ils  se  complètent  ;  mais,  tout  de  même,  on  est 
choqué  de  lire,  à  quelques  pages  d'intervalle,  deux  motivations 
distinctes,  subjectives  l'une  et  l'autre,  c'est-à-dire  mises  au 
compte  des  soldats,  de  leurs  sentiments  à  l'égard  de  leur  chef. 
Il  y  a  là  une  disparate  qui  serait,  à  tout  prendre,  moins  cho- 
quante, si  le  premier  passage,  incorporé  au  récit  de  l'adhésion, 
se  trouvait  ainsi  plus  éloigné  du  second.  Elle  n'existerait  pas, 
si  Tacite  avait  inséré  dans  le  récit  de  l'adhésion  toute  l'his- 
toire de  Flavianus,  tous  les  griefs  des  soldats  contre  lui,  et  les 
avait  récapitulés,  au  moment  de  la  sédition,  en  une  phrase 
rapide, comme  «propinquum  Yitellii,  proditorem  Olhonis,  inter- 
ceptorem donativi  clamitabant»,  mais  plus  complète.  Que  l'on 
n'excuse  pas  sa  conduite  en  prétendant  qu'il  a  reporté  au 
troisième  livre  une  bonne  partie  des  indications  relatives  à 
Antonius,  Cornélius  et  Tampius,  pour  alléger  d'autant  le  récit 
de  l'adhésion.  La  présence  de  cette  matière,  qui  lui  appartenait, 
ne  l'eût  pas  alourdi  ;  elle  lui  eût  donné  plus  de  consistance  et 
de  précision  ;  et  l'absence  de  la  même  matière  désencombrerait 
le  récit  de  l'entrée  en  campagne,  qui,  pour  exprimer  la  sou- 
daineté de  l'offensive  et  la  rapidité  de  l'invasion,  devrait  être 
aussi  vif  et  prompt  que  possible,  libre  d'impedimenta,  comme 


I.   III,    10. 

a.  Savilc  :  «  Haec  particularia  non  describuntur,  iibi,  me  judice,  in  praeccdentibus 
narrari  dcbucrunt,  cum  hic  rclalu  dijrna  censuerit.  » 


l'.VDHÉSION    de    l/lLr.YRICLM    A    LA    CAUSE    ILAVIEMNE  869 

les  ailes  et  les  cohortes  qu'Antonius  Primus  et  Arrius  Varus 
précipitèrent  sur  l'Italie'.  Il  n'y  a  qu'une  explicalion  de  la 
conduite  de  Tacite,  et  ce  n'est  pas  une  justification.  La  faute 
vient  d'un  vice  général  de  méthode  qui  lui  en  a  fait  commettre 
bien  d'autres.  Ici,  comme  souvent  ailleurs,  ayant  à  traiter  une 
série  d'événements  qui  constituaient  ensemble  une  période 
logique,  au  li_u  d'approfondir  l'étude  de  la  période  tout  entière 
avant  de  commencer  le  travail  de  rédaction,  au  lieu  d'amasser 
et  de  mettre  en  ordre  tous  ses  matériaux,  d'établir  en  détail 
tout  son  plan,  il  n'a  pris,  au  préalable,  qu'une  vue  superficielle 
de  l'ensemble,  puis  l'a  divisé  en  parties,  —  l'avènement  de 
Vespasien  en  Orient,  l'adhésion  de  l'Illyricum,  l'invasion  de 
l'Italie,  etc.,  —  et  a  rédigé  chacune  de  ces  parties  sans  avoir 
poussé  au  delà  ses  recherches  et  sa  préparation.  C'était  s'in- 
terdire, hors  des  limites  de  chaque  partie,  tout  autre  moyen  de 
corriger  l'ordonnance  défectueuse  de  l'original,  qu'un  travail 
de  retouches  et  de  remaniements  auxquels  Tacite  semble  ne 
s'être  jamais  astreint.  Quand  les  détails  complémentaires, 
qu'il  eût  mieux  valu  insérer  dans  le  récit  de  l'adhésion,  arri- 
vèrent à  sa  connaissance,  qu'il  les  doive  à  sa  source  principale 
ou  à  une  source  secondaire  utilisée  seulement  à  partir  de 
l'entrée  en  campagne  %  le  récit  de  l'adhésion  était  rédigé  et, 
pour  lui,  définitivement  rédigé;  il  les  intercala,  le  moins  mal 
qu'il  put,  là  où  nous  les  trouvons.  L'analyse  du  second  dis- 
cours d'Antonius  amena  en  guise  de  rapprochement  la  mention 
du  premier;  de  même  Anlonius  amena  Fuscus,  et  Fuscus 
Flavianus. 

VII 

L'adhésion  du  corps  d'armée  dalmatique  tient  fort  peu  de 
place  dans  le  récit  :  ((  luncti^  inde  Mocsici  ac  Pannonici  exer- 

I.  III,  2,  0. 

a.  Les  mémoires  de  Vipstanus  Messalla,  dont  Tacite  se  servit  a\i  troisième  livre  pour 
compléter  ou  contrôler  le  récit  de  Pline  l'Ancien,  sa  source  principale.  \  oyez  Les 
sources  de  Tacile,  182  et  suiv.,  230  et  suiv. 

3.  Orclli-Meiser  :  «  Consiliis  suscipiendarum  Vcspasiani  parlium  ;  nain  postea 
demnm  accitus  est  exercitus  Mocsicus.  »  Plus  exactement,  la  jonction  matérielle,  la 
concentration  des  légions  mésiqvies  et  paimoniques  se  fit  plus  lard,  après  le  conseil 
de  Poelovio,  sous  les  murs  de  Vérone  (III,  7-10). 


,i-(3  îtKVUE    DKS    tTUDi:S     \NC1EK>F..S 

citus  Delmalicum  militem  traxere.  »  C'est  à  peu  près  tout. 
Nous  avons  déjà  signalé  un  défaut  de  cette  phrase.  Elle  risque 
de  faire  croire  que  la  légion  de  Dalmatie  se  rallia  au  parti 
flavien  uniquement  pour  imiter  l'exemple  ou  obéir  à  la  pression 
des  deux  corps  d'armée  voisins.  11  est  bien  certain  que,  même 
si  son  inclinalion  spontanée  ne  l'avait  point  portée  à  suivre  le 
mouvement,  une  seule  légion  n'aurait  pas  osé  se  mettre  en 
lutte  contre  cinq  et  qu'elle  aurait  subi  forcément  ce  que  Tacite 
appelle  quelque  part  le  contactas  valentiorum^.  Mais  les  légion 
naires  dalmatiques,  anciens  combattants  de  Bedriacum,  avaient 
autant  de  raisons  que  leurs  camarades  pannoniques  et  mésiques 
de  haïr  Yitellius,  et  l'hislorien  ne  devait  pas  exposer  son  lecteur 
à  voir  leur  action  sous  un  jour  faux.  Nous  avons  dit  plus  haut^ 
comment  il  en  était  venu  là.  Car  son  intention  n'a  sûrement 
pas  été  de  nous  faire  entendre  qu'ils  s'étaient  ralliés  à  contre- 
cœur, et  i'  ne  faudrait  pas  interpréter  dans  ce  sens  une  phrase 
du  troisième  livre:  «  Undecima  legio  sese  adiunxerat,  initio 
cunctata,  sed  prosperis  rebtis  anxia  quod  defuisset-^  »  Elle 
signifie  que  la  légion  dalmatique  avait  d'abord  hésité,  non  pas 
quand  il  s'était  agi  de  reconnaître  Vespasien,  mais  quand  il 
s'était  agi  d'entrer  en  campagne,  d'aller  se  joindre,  dans  la 
haute  Italie,  aux  autres  légions  illyriques.  Elle  avait  hésité,  non 
que  ses  dispositions  à  l'égard  de  Vespasien  fussent  au  fond  peu 
favorables  et  qu'elle  n'eût  pas  embrassé  sa  cause  de  bon  cœur, 
mais  parce  que  le  plan  d'Antonius  ne  lui  convenait  pas  ou,  pour 
mieux  dire,  ne  convenait  pas  à  son  chef,  le  légat  légionnaire 
Annius  Bassus,  ni,  par  suite,  au  légat  consulaire  Pompeius 
Silvanus  qu'il  menait  à  sa  guise''.  En  n'approuvant  pas  ce  plan, 
Annius  Bassus  ne  jugeait  pas  autrement  que  Vespasien  et 
Mucien,  et  sans  doute  eut-il  plus  tôt  qu'Antonius  connaissance 
des  instructions  formelles  de  l'empereur,  qui  ordonnait  de  ne 

I.  I,  1 1  :  "  In  favorem  aut  odium  contactu  valentiorum  agcbantur  (provinciac);  » 
comp.  I,  76:<<Kadem  formido  provinciam  Narbonensem  ad  Vilellium  vertil,  facili 
transita  ad  proximos  et  validiorcs.  » 

a.  S  III. 

3.  III,  5o. 

!i.  Ibùl.:  «  Duccbat  Pompeius  Silvanus  consularis;  vis  consiliorum  pcnes  Annium 
Bassum  le;;ionis  logatum.  Is  Silvanum  socordem  bello  et  dies  reriim  verbis  terciitcm 
specic  obsequii  rc^rebat  et  ad  omnia,  quae agenda  forent,  quiela  cum  industria  aderat.  » 


l'adhésion    de    I.'iI.I.YHICUM    \    l.\    CAUSE    FLAVIENNE  3^1 

pas  dépasser  Aquilée'.  N'oublions  pas  que  la  temporisation 
avait  eu  ses  partisans  au  conseil  de  guerre  de  Poelovio'  et 
qu'Antonius  avait  fait  adopter  le  plan  de  l'olTensive  immédiate 
sous  certaines  conditions:  «Vos...  legiones  continete;  mihi 
expeditae  cohortes  sufTicient.  »  Il  n'était  pas  question  alors 
d'une  marche  générale  en  avant  \  Et,  en  effet,  Antonius  ne 
pénétra  en  Italie  qu'avec  des  vexilla  d'infanterie  légère  et  une 
partie  de  la  cavalerie^.  Les  légions  ne  se  mirent  en  mouvement 
qu'à  la  nouvelle  de  ses  premiers  succès^.  Celle  de  Dalmalie, 
pour  la  raison  que  nous  disions  tout  à  Iheure,  fut  un  peu  plus 
longtemps  à  se  décider,  si  bien  que  la  bataille  de  Crémone  se 
livra  sans  elle.  Alors,  ou  bien  les  dernières  préventions  contre 
le  plan  d'Antonius  tombèrent  dans  l'esprit  de  ses  chefs,  ou 
bien  l'élan  des  soldats,  qui  voulaient  leur  part  de  gloire  et 
craignaient  d'arriver  trop  tard,  les  entraîna  malgré  eux.  Si  donc 
l'affirmation  initiale:  «  adcelerata...  Vespasiani  coepta  Illyrici 
exercitus  studio  transgressi  in  partes  »  convient  mieux  aux 
deux  autres  corps  d'armée,  si  le  corps  dalmatique  ne  mit  pas 
au  service  du  parti  une  ardeur  aussi  prompte,  ce  n'est  pas 
à  dire  qu'il  s'y  rallia  par  contrainte,  et  Tacite  a  eu  tort  de  nous 
exposer  à  le  croire. 

Il  a  eu  tort  encore  de  ne  désigner  ce  troisième  corps  d'armée 
que  par  les  mots  Delmaticum militem,  dont  le  vague  contraste 
avec  la  précision  des  formules  employées  pour  les  deux  autres. 
Car  il  nous   a  fait  savoir  non  seulement  le  nombre,  mais  le 


1.  III,  8  :  «  Quae  (l'invasion  de  l'Italie)  ignara  Vespasiano  aut  velita;  quippe 
Aquileiae  sisti  bellum  exspectarique  Mucianum  iubebat,  adiciebatque  imperio  consi- 
lium...  Eadem  Mucianus  crcbris  epistulis  monebat...  Cetcruni  ex  distantibus  tcrrarum 
spatiis  consilia  post  res  adfcrebantur.  » 

2.  III,  I  :  «Quibus  opperiri  auxilia  et  trahere  bellum  videbatur....  Venlurum  cum 
copiis  Orientis  Mucianum.  » 

3.  III,  2.  Du  moins,  il  n'en  était  pas  question  ouvertement,  car  Antonius  y  songeait 
déjà  et  y  comptait,  sentant  bien  que  les  cohortes  et  les  ail'^s  ne  pourraient  jouer  que 
le  rôle  d'une  avant-garde  et  qu'elles  auraient  promptcinent  besoin  d'être  soutenues 
par  le  gros  de  l'armée.  Il  insinuait  que  les  légions  ne  demanderaient  bientôt  qu'à  le 
suivre,  quand  elles  auraient  appris  ses  premiers  succès  :  «  lam  rcseratam  Italiam, 
impulsas  Vitellii  res  audietis.  luvabit  sequi  et  vestigiis  vincentis  insislere.  »  Il  ne 
tarda  pas  à  les  appeler  lui-même  à  la  rescousse  :  «  Geterum  ut  transmittere  in  Italiam 
bellum  impune  et  usui  foret,  scriptum  Aponio  Saturnino,  cum  excrcitu  Moesico 
celeraret»  (III,  5). 

4.  m,  6. 

5.  III,  y,  g,  lo. 


37a  UEVIE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

numéro  et,  au  besoin,  le  surnom  des  légions  mésiques  et  pan- 
noniques.  Cette  inégalité  de  traitement  n'est  pas  fortuite,  du 
moins  je  crois  y  découvrir  une  double  intention.  D'une  part, 
Tacite  recherche  la  variété  ;  la  phrase  en  question  correspond 
à  :  ((  Ita  très  Moesicae  legiones...  adliciebant  Pannonicum  exer- 
citum";  »  les  deux  phrases  eussent  été  trop  semblables,  à  son 
gré,  s'il  avait  écrit  :  «  Moesici  ac  Pannonici  exercitus  Delma- 
ticam  legionem  traxere.  »  D'autre  part,  il  veut  signifier  que, 
même  si  la  légion  dalmatique  avait  été  mal  disposée  pour  Ves- 
pasien,  elle  aurait  dû  céder  à  l'impulsion  irrésistible  des  cinq 
autres  légions;  dans  ce  but,  il  grossit  verbalement  le  sujet  et 
atténue  l'objet  ;  la  résistance  est  exprimée  par  le  mince  singu- 
lier collectif  Delmaticum  militem,  la  puissance  par  le  pluriel 
emphatique  Moesici  ac  Pannonici  exercitus.  Il  est  intéressant  de 
noter  ici  les  trois  valeurs  différentes  du  substantif  exercitus 
dans  ce  récit  de  l'adhésion.  D'abord,  toutes  les  forces  militaires 
de  rillyricum  ne  sont  qu'une  armée,  Illyrici  exercitus  studio; 
puis  le  corps  d'armée  pannonique  devient  à  lui  seul  une 
armée,  Pannonicum  exercilum  ^  ;  enfin,  les  deux  corps  d'armée 
pannonique  et  mésique  forment,  non  pas  deux,  mais  plusieurs 
armées,  Moesici  ac  Pannonici  exercitus.  Ces  variations,  la  der- 
nière surtout,  ne  sont  pas  assurément  le  fait  d'un  esprit  que 
tourmente  le  souci  de  la  rigoureuse  exactitude,  ni  peut-être 
même  celui  d'un  écrivain  bien  scrupuleux.  Les  deux  intentions 
que  j'ai  cru  pouvoir  prêter  à  Tacite  n'excusent  pas,  selon  moi, 
un  manque  de  précision  regrettable.  Le  lecteur  peut  fort  bien 
ne  plus  se  rappeler  qu'il  n'y  a  plus  en  Dalmatie  qu'une  légion, 
l'onzième,  depuis  que  la  quatorzième,  partie  avec  elle  au 
secours  d'Othon,  a  été  renvoyée  directement  d'Italie  en  Bre- 
tagne \  Et,  s'il  ne  se  le  rappelle  plus,  il  ne  l'apprendra  de  nou- 

1.  Comp.  plus  bas  :  Illyricis  exercitibas...  desciscentibas.  Ce  phiricl  est  plus  expressif 
apriijlagrabfit  ingens  bdlum  qvte  ne  serait  le  singulier  Illyrico  exercitu...  de^ciscente. 
Ce  que  je  reproche  à  Tacite,  c'est  d'avoir,  dans  le  même  passajçe,  donné  au  même 
mot  trois  valeurs  différentes.  Au  surplus,  qu'ailleurs  il  emploie  exercitus  isolément 
tantôt  ilans  le  sens  d'armée  ou  ffroupo  d'armées,  tantôt  dans  celui  de  corps  d'armée, 
tantôt  même  dans  celui  de  division,  cela  n'a  rien  en  soi  de  choquant.  Par  exemple,  le 
pluriel  Illyriri  exercitus  isolé  (U,  ()0)  semble  aussi  natiirel  que  le  serait  le  sinfifulier. 

2.  Il  serait  d'autant  plus  excusable  de  ne  pas  se  le  rappeler  que  Tacite  n'a  pas  dit 
combien  il  y  avait  de  léf,Mons  en  Dalmatie  au  moment  de  la  guerre  entre  Othon  et 
Vitellius.  Il  a  dit  seulement  que  les  légions  de  Pannonie  et  de  Dalmatie  étaient  quatre 


l'adhésion    de    l'iLLYI\ICUM    a    la    cause    FLAVIENIfE  378 

veau  que  vers  le  milieu  du  troisième  livre,  après  la  bataille  de 
Crémone,  quand  cette  légion  entrera  tardivement  en  cam- 
pagne I. 

J'ai  dit  que  la  phrase  dont  nous  venons  de  nous  occuper 
était  à  peu  près  tout  ce  qui  concernait  la  Dalmatic  dans  le  récit 
de  l'adhésion.  Il  y  a  pourtant  ceci  encore,  qui  s'applique  à  la 
Pannonie  et  à  elle  :  «...  quamquam  consularibus  legalis  nihil 
turbantibus.  Tampius  Flavianus  Pannoniam,  Pompeius 
Silvanus  Delmatiam  tenebant,  divites  senes.  »  Nous  avons 
déjà  noté,  d'une  part%  que  la  remarque  sur  l'altitude  des  légats 
consulaires  devrait  être  placée  ailleurs  et  englober  celui  de 
Mésie,  tandis  qu'elle  a  tout  l'air  de  ne  se  rapporter  qu'aux 
deux  autres;  d'autre  part 3,  que  sur  le  cas  de  Tampius  il  y  avait 
à  dire  des  choses  plus  précises.  11  y  en  avait  aussi  sur  celui  de 
Pompeius,  et  Tacite  nous  les  dira  seulement  au  troisième  livre, 
comme  il  l'a  fait  pour  Tampius  :  «  Undecima  legio  sese  adiun- 
xerat...  Ducebat  Pompeius  Silvanus  consularis  ;  vis  consilio- 
rum  pênes  Annium  Bassum  legionis  legatum.  Is  Silvanum, 
socordem  bello  et  dies  rerum  verbis  terentem  specie  obsequii 
regebat,  et  ad  omnia,  quae  agenda  forent,  quieta  cum  indus- 
tria  aderat  i*.  »  Puisque,  évidemment,  tels  étaient  déjà  les  deux 
personnages  au  temps  de  l'adhésion,  c'est  alors  qu'il  fallait 
nous  les  peindre  et  nous  montrer  Pompeius  incapable  de 
jouer  par  lui-même  aucun  rôle  dans  ce  mouvement  révolu- 
tionnaire, mais  Bassus  lui  enseignant  ses  paroles  et  ses  gestes, 
comme  Fuscus  régentait  Tampius.  Là  où  ils  sont,  leurs  por- 
traits et  la  définition  de  leurs  rapports  ne  sont  véritablement 
qu'un  hors-d'œuvre.  Gomme  pour  Tampius  et  Fuscus,  Tacite 
nous  aurait  sans  doute  fourni  plus  tôt  ces  renseignements,  s'il 
les  avait  eus  plus  tôt.  Ne  les  ayant  pas  et  trouvant  que,  telle 
quelle,  la  partie  du  récit  consacrée  à  la  Dalmatie   serait  bien 

en  tout  (II,  1 1).  Puisqu'une  des  quatre  a  été  renvoyée  en  Bretagne  (II,  GG)  et  qu'il  en 
reste  deux  en  Pannonie  (II,  80),  il  n'y  en  a  plus  qu'une  en  Dalmatie.  Avant  la  guerre, 
il  y  en  avait  sans  doute  deux  dans  chaque  province,  et  l'onzième  que  nous  retrouvons 
seule  en  Dalmatie  (III,  5o),  y  formait  auparavant  corps  d'armée  avec  la  quatorzième. 

I.   III,  5o. 

a.  S  IV. 

.1   S  VI. 

4.  III,  5o. 


,'>'j4  IIKVUE    DES    ÉTUDES    .\>CIE>NLS 

pauvre,  bien  courte,  en  comparaison  de  celles  qui  concernaient 
la  Mésie  et  la  Pannonie,  il  a  cherché  un  artifice  propre  à  mas- 
quer le  vide  et  à  corriger  la  disproportion.  11  a  quitté  subrepti- 
cement la  Dalmatie  pour  revenir  à  la  Pannonie,  tout  en  se 
donnant  l'air  d'être  sur  les  confins  desdeux  provinces  :  «  Tam- 
pius  Flavianus  Pannoniam,  Pompeius  Silvanus  Delmatiam 
tenebant...  ;  sed  procurator  aderat  Cornélius  Fuscus...  » 
Auprès  de  qui  ')  Kn  réalité,  auprès  de  Tampius,  avons-nous  vu; 
en  apparence,  auprès  de  Tampius  et  de  Pompeius.  Ainsi 
déplacé  par  ruse,  le  développement  sur  le  procurateur 
établit  l'équilibre.  Il  y  a  symétrie  pour  l'œil  et  pour  l'esprit 
inattenlif  ou  dont  le  préjugé  paralyse  le  sens  critique.  L'édifice 
fait  illusion,  et  cependant  il  suffit  d'un  souffle  pour  jeter  à  bas 
ce  château  de  cartes. 


VIII 


Les  insurgés  du  Danube,  dans  leur  zèle  pour  la  cause 
flavienne,  voulurent  mettre  à  son  service,  avec  leurs  propres 
forces,  l'influence  qu'ils  pensaient  avoir  en  certaines  provinces 
non  encore  ralliées  :  «  Igitur  movere  et  quatere,  quidquid  us- 
quam  aegrum  foret,  adgrediuntur.  Scriptae  in  Britanniam  ad 
quartadecimanos,  in  Hispaniam  ad  primanos  epistulae,  quod 
utraque  legio  pro  Othone,  adversa  Vitellio  fuerat;  sparguntur 
per  (îallias  litterae.»  La  notion  que  représente  le  pluriel  adgre- 
diuntur nest  nulle  part  exprimée  formellement  dans  les  phrases 
précédentes  '  ;  il  faut  la  dégager  de  tout  le  contexte  et  spéciale- 
ment de  la  phrase  :  «  luncti  inde  Moesici  ac  Pannonici  exercitus 
Delmaticum  militem  traxere,  »  où  figurent,  comme  sujet  ou 
comme  objet,  toutes  les  parties  de  l'armée  illyrique.  Les  lettres 
en  question  furent  écrites  au  nom  de   toute  l'armée,  comme 

I.  PcTionnc,  à  ma  connaissance,  ne  s'est  jamais  avisé  de  rapporter  adgrediuntur  au 
trio  Tampius,  Pompeius  et  Fuscus,  ce  qui  serait  possible  grammaticalement,  mais 
impossible  logiquement,  puisqu'ainsi  Antoiiius,  le  principal  meneur,  se  trouverait 
exclu,  tandis  queTampius  et  Pompeius  prendraient  une  importance  qui  ne  leur  con- 
vient guère. —  Heraeus  et  Gantrelle  ne  rapportent  le  verbe  qu'à  Antonius  et  Fuscus.  — 
Ernesti:  <>  Haec  non  pertinent  ad  s^lum  Fuscum,  sed  ad  duces  Vespasiani  ».  —  Picliena  : 
'(Cave...  hacc  ad  Corn.  Fuscum  referas,  sed  ad  Vespasianum  caeterosque  partium 
suarum  duces.  » —  Orelli-Meiser:  «  Vespasianus  et  partium  duces.  Sane  consentaneum 
est  epi*(ula^  illas  ah  ipso  Vespasiano  scriptas  esse.  » 


l'adhésion  de  i/ii.lyrigom  a  la  cause  FLVVIEN.NE  .'iyS 

celle  que  naguère  les  légions  du  Khin  avaient  adressée  aux 
légions  de  Pannonie  pour  les  gagner  au  parti  de  Vitellius 
contre  Othon '.  Elles  furent  rédigées  par  Anlonius,  Fuscus  et 
les  autres  promoteurs  du  mouvement,  comme  le  légat  Fabius 
Valens  avait  rédigé  la  lettre  de  l'armée  germanique  aux  cohortes 
préloriennes  et  urbaines  vers  le  début  de  la  dernière  guerre 
civile^.  Le  contexte  nous  fournissant  la  notion  du  sujet,  c'est 
agir  arbitrairement  que  d'aller  la  chercher,  en  tout  ou  partie, 
hors  du  récit  de  l'adhésion,  que  d'y  impliquer  Vespasien  et  les 
chefs  de  l'insurrection  orientale  ou  de  les  substituer  même  aux 
insurgés  danubiens.  Au  surplus,  la  propagande  dont  il  est  ici 
parlé  se  distingue  évidemment  de  celle  que  Vespasien  a  faite 
et  fait  faire  aussitôt  après  sa  proclamation  en  Orient,  Celle-ci 
n'est  pas  seulement  antérieure  à  la  propagande  illyrique,  puis- 
qu'elle a  provoqué  parmi  les  légions  du  Danube  la  révolte  qui  a 
éclaté  «  recitatis  Vespasiani  epistulis  »  3  ;  elle  a  été  aussi  plus 
générale  :  «  Ad  omnes  exercitus  legatosque  scriptae  epistulae  '*  ;  » 
outre  qu'il  reste  moins  à  faire  après  l'adhésion  de  l'illyricum, 
nous  verrons  tout  à  l'heure  que  «  movere  et  quatere,  quidquid 
usquam  aegrum  foret  »  délimite  le  champ  spécial  où  s'exerça 
l'activité  des  nouveaux  adhérents.  Ils  s'adressèrent,  non  pas  à 
tous  ceux  qui  n'avaient  pas  encore  fait  défection,  mais  seule- 
ment à  ceux  qu'ils  croyaient  avoir  des  chances  de  gagner.  Tacite, 
ayant  déjà  mentionné  la  propagande  de  Vespasien  en  temps 
opportun,  aurait  commis  une  faute  bien  étrange,  s'il  l'avait  men- 
tionnée une  seconde  fois,  ici,  hors  de  propos.  Ce  qui  a  induit 
certains  commentateurs  à  trop  élargir  le  sujet  d'adgrediuniur, 
c'est  sans  nul  doute  la  phrase  initiale  du  chapitre  suivant  : 
«  Dum  haec  per  provincias  a  Vespasiano  ducibusque  partium 
geruntur...  »  Mais  elle  récapitule  tout  ce  qui  s'est  passé  du 
côté  flavien,  soit  en  Orient,  soit  en  lllyricum,  bien  loin  qu'elle 
porte  uniquement  sur  la  mention  récente  de  la  propagande. 


1.  1,67:  «  Epistulis,  quae  nomine   Germanici  exercitus   ad    Pannooicas    Icgiones 
ferebantur  » 

2.  I,  74:  «  Addidit  epistulas  Fabius  Valens  nomine  Germanici  exercitus  ad  praeto- 
rias  et  urbanas  cohortes.  » 

3.  III,  3. 
4-  II,  82. 


376  UFVUE    DliS    ÉTUDES    ANCIENNES 

Les  insurgés  du  Danube  devaient  naturellement  songer  à  sol- 
liciter d'abord  en  faveur  de  Vespasien  les  troupes  qui,  ayant 
embrassé  comme  eux  la  cause  d'Othon,  partageaient  leurs  sen- 
timents de  haine  contre  Viteilius.  Pour  gagner  les  armées 
d'Espagne  et  de  Bretagne,  ils  écrivirent  non  à  ces  deux  armées 
dans  leur  ensemble,  mais  d'une  part  à  la  première  légion',  de 
l'autre  à  la  quatorzième,  aux  anciennes  légions  othoniennes^ 
Celle-ci,  après  Bedriacum,  où  son  avant-garde  s'était  battue, 
avait  semblé  à  Viteilius  la  plus  dangereuse  des  légions  vaincues, 
si  bien  qu'il  l'avait  sur  le-champ  renvoyée,  non  en  Dalmatie  d'où 
elle  venait,  mais  dans  son  antérieure  garnison  plus  lointaine^. 
Celle-là,  à  Rome,  avait,  en  même  temps  que  les  prétoriens, 
proclamé  Othon  empereur''  et,  à  Bedriacum,  s'était  fait  remar- 
quer par  sa  vaillance  acharnée^;  Viteilius  l'éloigna,  elle  aussi, 
de  l'Italie  autant  que  possible,  ut  pace  et  otio  mitescerel^.  Quant 
aux  autres  légions  des  deux  armées,  ignorant  leurs  disposi- 
tions, les  insurgés  illyriques  ne  s'adressent  pas  directement 
à  elles.  Ils  répandent  leur  letire-circulaire  à  travers  les  Gaules, 
parce  qu'ils  ont  sujet  de  penser  que  là  aussi  il  y  a  des  bles- 
sures mal  cicatrisées,  qui  saigneront,  si  on  les  touche.  Les  Gaules 
n'ont  peut-être  pas  encore  oublié  qu'elles  combattirent  naguère 
sous  Vindex  contre  ces  légions  de  Germanie  qui  ont  fait  Vitei- 
lius empereur'.  Galba  mort,  qui  avait  été  leur  bienfaiteur,  la 
peur  les  a  rangées  au  parti  de  Viteilius,  mais  la  peur  seule- 
ments.  Il  n'y  a  pas  eu  plus  de  sympathie  spontanée  dans  le 
ralliement  de  la  Narbonnaise'-'  et  sa  fidélité  ne  doit  pas  être 
plus  solide.  Othon  a  fait  des  avances  aux  Viennois'»;  Viteilius 
les  a  tenus  en  suspicion,  et  ses  soldats  ont  failli  les  exter- 
miner". La  propagande  illyrique  ne  semble  pas  s'être  essayée 

I.  Prima  classicorum  (II,  G7)  ou  prima  Adiutrix  (II,  /|3;  III,  Mt). 

1.  III,  i3  :  «Othoniani  exercitus  robur,  primanos  quartadecimanosque». 

3.  II,  II,  43,  60. 

4.  I,  36. 

5.  II,  43. 

6.  II,  67. 

7.  I,  8,  5i. 

8.  I,  64,  76. 
cj.  I,  7O. 

10.  I,  77. 

11.  I,  G5-0G;  II,  06. 


l'adhésion  de  l'illïrigum  a  la  cause  flavienne  377 

ailleurs  que  dans  ces  trois  contrées,  Bretagne,  Gaule,  Espagne. 
Elle  ne  fît,  sans  doute,  aucune  tentative  en  Afrique,  parce 
qu'en  ce  pays  il  n'y  avait  ou  ne  paraissait  y  avoir  rien  qui 
aegrum  foret,  rien  qu'elle  pût  avantageusement  movere  et  qua- 
tereK  L'énumération  que  Tacite  juxtapose  à  son  énonciation 
générale  l'épuisé  donc.  Mais,  s'il  énumère  toutes  les  démar- 
ches de  l'action  collective,  on  peut  lui  reprocher  d'abord 
de  n'avoir  aucunement  motivé  la  troisième,  ensuite  de  n'avoir 
pas  mentionné  ici  une  autre  démarche  qui,  sans  faire  partie, 
à  parler  rigoureusement,  de  celte  propagande,  s'y  rattache 
par  la  communauté  du  but,  je  veux  dire  la  lettre  d'Antonius 
Primus  à  Julius  Civilis.  Antonius  n'ignorait,  sans  doute,  ni 
que  ce  Batave,  très  influent  parmi  ses  compatriotes 2,  avait  eu 
autrefois  des  relations  d'amitié  avec  Vespasien3,  ni  qu'il  gar- 
dait rancune  à  Vitellius  du  danger  de  mort  où  la  haine  des 
légions  germaniques  l'avait  mis  au  temps  de  la  révolte  contre 
Galba''.  Il  y  avait  donc  là  aussi  une  plaie  à  aigrir.  Tacite  parle 
à  deux  reprises,  mais  beaucoup  plus  lard,  de  cette  lettre. 
D'abord,  il  en  affirme  l'existence  et  en  résume  le  sens  :  «  Missis 
sane  ad  eum  Primi  Antonii  litteris, quibus  avertere  accita  Vitellio 
auxilia  et  tumultus  Germanici  specie  retentare  legiones  iubeba- 
tur.  5  ))  Puis  il  meldans  la  bouche  de  Civilis  une  déclaration  à  peu 
près  identique  :  «  Primo  Antonio. , .  cuius  epistulis  ad  bellum  actus 
sum,  ne  Germanicae  legiones  et  Gallica  iuventus  Alpes  transcen- 
derente.»  Civilis  avait  reçu  la  lettre  de  très  bonne  heure,  avant 
même  que  le  gouverneur  des  Germanies,  Hordeonius  Flac- 
cus7,  n'eût  reçu  la  circulaire  de  Vespasien  aux  légats  et  aux 
armées,  celle-là  précisément  qui  avait  provoqué  l'insurrection 
illyrique,  —  avance  anormale  d'ailleurs,   due  sans  doute  au 


1.  II,  97-98, 

3.  I,  59;  IV,  i3. 

3.  IV,  i3;  V,  36.  Peut-être,  comme  le  pense  Heraeus,  s'étaient-ils  connus  au  temps 
de  l'expédition  de  Bretagne,  en  'i3.  Vespasien  commandait  alors  dans  celte  province 
la  deuxième  légion  (III,  W),  et  Civilis  y  servait  parmi  les  auxiliaires  batavcs  ratta- 
chés à  la  quatorzième  légion  (I,  69,  64;  II,  "37,  60;  IV,  i-?,  ii). 

It.  I,  59;  IV,  i3,  3i;  V,  2O. 

5.  IV,  i3. 

6.  V,  a  G. 

7.  Légat  de  la  Germanie  supérieure  (I,  8,  5J-5G).  Vitellius,  partant  pour  l'Italie, 
lui  avait  laissé  le  gouvernement  des  deux  provinces  (II,  57). 


3-8  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

fait  que  les  premiers  exemplaires  expédiés  furent  intercepics 
en  Relie  oii  veillait  un  procurateur  fidèle  à  Vitellius".  Quand 
Hordeonius  fut  ainsi  officiellement  sollicité  dadhérer  à  la 
cause  flavienne%  Givilis  s'était  déjà  conformé,  en  apparence 
du  moins,  au  programme  que  lui  traçait  Antonius.  11  avait 
conseillé  à  ses  compatriotes  de  refuser  les  recrues  demandées 
par  Vitellius,  il  avait  arrêté  les  cohortes  bataves  qui,  sur 
l'ordre  du  même  Vitellius,  allaient  partir  pour  l'Italie,  il  en 
avait  constitué  le  noyau  d'une  armée  de  rebelles,  mais  qui 
avait  prêté  serment  à  Vespasien^.  U  résulte  de  tout  cela  que 
la  lettre  d'Antonius  à  Givilis  fut  contemporaine  de  la  propa- 
gande collective,  qu'il  l'écrivit  dès  avant  le  conseil  de  guerre 
de  Poetovio,  hâte  bien  naturelle,  puisque  tout  de  suite  il  avait 
senti  quel  péril  les  renforts  venus  de  Germanie  pourraient 
faire  courir  à  la  cause  flavienne'^  Mais  cette  lettre  ne  fut 
qu'une  démarche  personnelle.  Ni  Vespasien  n'avait  sollicité 
Givilis,  qui  ne  manquerait  pas  de  faire  valoir  un  tel  argu- 
ment dans  son  plaidoyer^,  s'il  lavait  à  sa  disposition,  ni 
l'armée  de  l'Illyricum  ne  le  sollicita;  c'eût  été  traiter  dégal 
à  égal  avec  un  étranger  de  naissance,  un  simple  préfet  de 
cohorte  auxiliaire 6.  Antonius  n'écrivit  qu'en  son  propre  nom; 
il  prit  s^ur  lui  seul  la  responsabilité  d'une  manœuvre  qui  con- 

I.  II,  82, 98;  m,  3, 5. 

■j.  IV,  24.  «  ...  adlalae  a  V  espasiano  litterae,  quas  Flaccus,  quia  occullari  nequi- 
baiit,  pro  contione  recitavil  vinctosque,  qui  adtulerant,  ad  Vitellium  inisit.  »  D'ail- 
leurs, il  savait  déjà  icdirecteaient  la  proclamation  de  Vespasien  et  lui  était  favorable 
au  fond  (IV,  i3). 

3.  IV,  i4-2i.  Si,  au  lendemain  de  Crémone,  les  chefs  flaviens  craignaient  encore 
que  l'armée  de  Germanie  n'envoyât  des  renforts  à  Vitellius  (III,  35),  «  susjjecta  Ger- 
mania  tamquam  in  auxilium  Vitellii  adcingerelur,  »  ce  n'était  pas  la  faute  de  Givilis. 

4.  «  Nec  procul  Gernianiam,  undc  vires;  »  comp.  II,  97;  111,  8,  i5.  —  Hordeonius 
joignit  ses  cxhortalions  orales  aux  exhortations  écrites  d'Antonius,  «inclinato  in  Ves- 
pasianum  animo  et  rei  publicae  cura,  cui  excidiurn  adventabat,  si  redintegratum  hél- 
ium et  tôt  arniatorum  milia  Ilaliam  inrupissent.  »  Tacite  fait  raisonner  Hordeonius 
comme  si  celui-ci  connaissait  déjà  ou  pouvait  prévoir  que  les  renlorts  demandés  par 
Vitellius,  s'ils  partaient,  n'arriveraient  qu'après  le  désastre  de  Crémone  et  la  mise 
hors  de  combat  par  capitulation  de  la  première  armée  vitellienne.  Lt  jiourlant  ceci  se 
passe  en  Germanie  avant  la  bataille  de  Crémone  :  «  Haec  in  Gcrmania  ante  Cremo- 
rense  prooliumgcsta  »(l\',  3i).  Parler  à  ce  moment  de  redintcgralio  belli,  de  recommen- 
cement de  la  guerre,  c'est  faire  un  anachronisme.  Tacite  en  commet  un  autre  sem- 
blable (III,  iCi),  lorsque,  ayant  raconté  l'adhésion  des  Gaules,  de  l'Espagne  et  de  la 
Bretagne  au  parti  flavien  après  la  bataille  de  Crémone,  il  introduit  par  cette  formule 
sa  première  mention  dos  troubles  de  Germanie  :  «  tiirbata  p(>r  eosdcm  dies  Germania.  » 

5.  V,  2G. 
G.   IV,  3i. 


L  ADHÉSION   Dji  l'illyuicum  a  la  cause  KLAVIE.NMÎ  .S71) 

venait  bien  à  son  andace,  d'un  jeu  dangereux  dont  les  suites 
pouvaient  être  et  furent  graves.  Que  Tacite  ait  connu  l'exis- 
tence de  la  lettre  dès  le  moment  où  il  composait  le  récit  de 
l'adhésion,  quand  il  n'avait  pas  encore  dépouillé  ses  docu- 
ments sur  la  révolte  de  Givilis,  c'est  fort  douteux.  En  tout  cas, 
l'omission  est  regrettable.  Car  la  démarche  personnelle  d"An- 
tonius,  dont  il  ne  parle  pas,  eut  quelque  efficacité,  tandis  que 
la  propagande  collective,  dont  il  parle,  n'en  eut  aucune. 

Civilis  était,  dès  le  principe,  rebelle,  en  réalité,  à  la  puissance 
romaine.  Ceux  qu'avait  pu  tromper  son  adhésion  apparente 
au  parti  flavien,  le  comprirent  bien  après  la  bataille  de  Cré- 
mone et  encore  mieux  après  la  mort  de  Vilellius'.  N'importe, 
il  rendit  service  à  Vespasien  en  débauchant  ou  en  occupant 
les  forces  qui  seraient  allées  au  secours  de  Vitellius.  Sa  haine 
contre  Rome  eût-elle  suffi  à  lui  faire  concevoir  le  dessein  qu'il 
exécuta.^  Peut-être;  mais  les  suggestions  orales  d'Hordeonius, 
écrites  d'Antonius,  n'y  furent  évidemment  pas  étrangères  en 
fait  3.  Au  contraire,  la  lettre  circulaire  des  insurgés  illyriques 
ne  produisit  nulle  part  aucun  effet  décisif  avant  la  bataille  de 
Crémone,  ce  qui  revient  à  dire  tout  simplement  qu'elle  n'en 
produisit  jamais  aucun;  ajoutons  que  celle  de  Vespasien 
n'opéra  pas  davantage,  si  ce  n'est  dans  l'Illyricum.  Les  Gaules, 
l'Espagne,  la  Bretagne,  sollicitées  de  part  et  d'autre 3,  restèrent 
neutres,  tant  que  la  fortune  des  armes  n'eut  pas  donné  à  l'un 
des  deux  rivaux  un  avantage  capital'.  Puisque  la  préférence 

1.  IV,  3j  et  suiv.  ;  54  et  siiiv. 

a.  IV,  i3  :  «Inde  causae  irarum  spesque  ex  malis  nostris.  Setl  Givilis,  ultra  qiiam 
barbaris  solitum  ingenio  sollers...,  ne  ut  hosti  obviam  iretur,  si  a  populo  Romano 
palam  descivisset,  Vespasiani  amicitiam  studiumque  partium  praetendit,  missis  sane 
ad  eum  Primi  Antonii  lilteris...  Eadem  Hordeonius  Flaccus  praesens  monuerat.  » 
Dans  son  plaidoyer,  il  impute  naturellement  toute  la  responsabilité  de  sa  révolte  à 
Antonius  et  Hordeonius  :  «  Primo  Antonio...,  cuius  epistulis  ad  bcUum  actus  sum... 
Quae  Antonius  epistulis,  Hordeonius  Flaccus  praesens  monebat.»  (V,  26).  Le  plus- 
que-parfait  monuerat  signifie,  s'il  est  exact,  que  les  exhortations  d'Hordeonius  avaient 
précédé  la  lettre  d'Antonius.  Mais  est-il  exact?  Tacite  semble  se  corriger  lui-même  en 
mettant  le  verbe  à  l'imparfait  dans  le  discours  de  Civilis.  S'il  y  eut  antériorité,  ce  fut 
de  peu.  La  lettre  de  Vitellius  demandant  des  renforts  à  Hordeonius  (II,  97)  et  la 
lettre  d'Antonius  à  Civilis  en  faveur  de  Vespasien  durent  être  à  peu  près  contem- 
poraines. 

3.  11,83,  86,  97;  III,  a,  i5. 

4.  III,  W.  Quand  Caecina  (III,  i3)  affirme  à  ses  soldats  que  les  Gaules  et  les  Espa- 
gnes  sont  contre  Vitellius,  il  altère  la  vérité  dans  l'intérêt  de  la  cause  qu'il  plaide  ; 
il  j)résente  oinnia  de  Vitellio  in  drleritts. 


38o  REVUE    DES    ÉTL'DES    AλICIENNES 

secrète  qu'elles  pouvaient  senlir  pour  Vespasien  ne  se  manifesta 
qu'alors,  on  a  le  droit  de  penser  que  celte  préférence  n'aurait 
pas  eu  raison  de  leurs  hésitations  avec  le  temps,  et  d'attribuer 
leur  ralliement  au  seul  prestige  du  succès.  Les  premières 
lettres  venues  de  l'Orient  et  du  Danube  furent  vaines;  mais 
celles  que  les  vainqueurs  flaviens  datèrent  de  Crémone  ■  firent 
merveille.  A  regarder  de  près  comment  les  choses  se  passèrent 
alors,  selon  le  témoignage  de  Tacite,  on  se  persuade  encore 
mieux  que,  du  moins  en  Bretagne,  la  propagande  illyrique 
avait  été  complètement  inutile.  Car,  si  des  trois  légions  hispa- 
niques celle  qui  prit  l'initiative  de  l'adhésion  fut  bien  la  prima 
adiutrix  «  memoria  Othonis  infensa  Yitellio  »  2,  la  légion  à  qui 
justement  et  pour  cette  raison  même  s'étaient  adressés  les  insur- 
gés danubiens,  la  plus  empressée  des  quatre  3  légions  britan- 
niques fut  la  seconde,  que  Vespasien  avait  si  brillamment 
commandée  sous  le  règne  de  Claude,  et  non  pas  la  quatorzième, 
en  qui  pourtant  les  sollicitations  de  ses  anciens  camarades 
othoniens  étaient  venues  agiter  les  vieilles  colères 'î. 

Ainsi  la  propagande  collective  des  légions  illyriques  en 
faveur  de  Vespasien  ne  fut  qu'un  témoignage  inefficace  de  leur 
bonne  volonté  :  cela  résulte  des  récits  ultérieurs  de  Tacite,  et 
il  l'avoue,  mais  un  peu  trop  discrètement  à  la  fin  de  celui-ci  : 
«  Momentoque  temporis  flagrabat  ingens  bellum,  Illyricis  exer- 
citibus  palam  desciscentibus,  ceteris  fortunam  secuturis.  » 
Le  prosélytisme  si  actif  des  insurgés  danubiens  eut  beaucoup 
moins  impressionné  le  lecteur  franchement  averti  que  tant 
de  zèle  fut  dépensé  en  pure  perte.  Au  reste,  dans  toute  celte 

1.  III,  35  ;  IV,  3i.  .Vntonius  Primus  écrivit  alors  àCivilis  une  nouvelle  lellre  qu'il 
ne  faut  pas  confondre,  comme  le  fait  Heraeus,  après  Orelli-Meiscr,  avec  celle  dont  nous 
avons  déjà  parlé:  «Lectae  doindcî  pro  contionc  «'pislulae  Antonii  ad  Civilcm  suspi- 
ciones  militum  inritavere,  tamquam  ad  socium  j)artium  scriptae  et  de  Germanico 
exercitu  hostilitcr  »  (IV,  Sa).  Antonius  se  vante,  quand  il  prétend  (III,  53)  que  «suis 
exhortationiLius  Gallias  Hispaniasque...  ad  Vespasianum  conversas».  La  nouvelle  du 
succès  fut  infiniment  plus  efïicacc  que  les  exliortalions  dont  il  raccompagnait. 

2.  III,  /l'i  ;  comp.  II,  86  :  «  ...  Ic^mo  pro  Otlionc,  adversa  Vitellio  fuer.it.  » 

3.  Les  trois  léf^ions  qui  a\ aient  fourni  des  détachements  à  l'armée  de  Vilellius 
(II,  57,  100;  III,  22)  et  la  quatorzième  arrivée  depuis  (II,  GG). 

4.  III,  /i'4  :  '<  At  lirilanniam  inclinatus  crga  Vespasianum  favor,  quod  illicsecundae 
legioni  a  Claudio  praepositus  et  bcUo  clarus  egerat,  non  sine  molu  adiunxit  cete- 
rarum,  in  quibus  pierique  conturioncs  ac  milites  a  Vitellio  provecti  expcrtum  iam 
principem  aiixii  mutaljant.  »>  .Si  Tacite  dit  vrai,  les  faveurs  intéressées  de  Vitellius 
avaient  plu  sur  la  (piatorzic' nie  légion  et  l'avaient  amadouée. 


L  ADHESION    DE    L  ILLYRICUM    A    I.A    CAUSE    FF.AVIENNE  38 1 

phrase  finale,  l'exactitude  est  sacrifiée  à  reffct  dramatique.  Le 
pluriel  Illyricis  exercilibas  cnile  le  nombre  des  rebelles.  La 
proposition  principale  avec  le  premier  ablatif  absolu  exagère 
et  l'importance  de  leur  rôle  et  la  soudaineté  de  l'événement; 
car  la  défection  des  provinces  orientales  avait  déjà  allumé 
l'incendie,  l'adhésion  de  l'Illyricum  ne  fit  que  l'augmenter,  le 
propager  soudain  d'Orient  en  Europe.  Supposons  un  moment 
que  ces  fautes  n'existent  pas;  il  en  reste  une  quand  même, 
la  plus  grave.  Des  deux  ablatifs  absolus  coordonnés  le  pre- 
mier énonce  un  fait  qui  explique  et  prouve  la  proposition 
principale;  mais  le  fait  énoncé  par  le  second  la  rectifie  ou 
mieux  la  contredit.  Momento  temporis  Jlagrabat  ingens  bellum 
n'est  vrai  qu'en  ce  qui  concerne  Illyricis  exercitibus  palam  descis- 
cenfibus.  Les  autres  adhésions  ne  se  produisirent  pas  momento 
temporis,  puisqu'elles  furent  postérieures  à  la  bataille  de  Cré- 
mone, et  surtout  elles  eurent  pour  effet,  non  d'alimenter  la 
guerre  civile,  mais  de  l'éteindre.  Si  les  neutres  s'étaient  décla- 
rés pour  Vitellius,  l'incendie  aurait  pris  de  nouvelles  forces, 
il  y  aurait  eu  redinteg ratio  belli.  Comme  ils  se  déclarèrent  pour 
Vespasien,  celui-ci  n'eut  plus  qu'à  noyer  les  décombres  fumants. 
Il  ne  fallait  donc  pas  coordonner  grammaticalement  les  deux 
ablatifs  absolus,  de  façon  telle  qu'ils  parussent  avoir  l'un  et 
l'autre  la  même  valeur  logique.  On  m'objectera  que  Tacite 
raisonne  ici  en  faisant  abstraction  de  l'avenir,  qu'il  se  met  à  la 
place  des  insurgés  illyriques  ou  des  contemporains,  lesquels, 
dans  leur  enthousiasme  ou  leur  épouvante,  purent  s'imaginer 
que  l'incendie  allait  soudain  gagner  tout  l'empire,  que  d'autres 
adhésions,  déjà  mentalement  résolues,  suivraient  de  près  Içs 
adhésions  alors  manifestes  (palam  desciscentibus),  et  attendaient 
tout  au  plus,  pour  se  rendre  publiques,  le  premier  succès  du 
parti  flavien.  Je  répondrai  que  je  le  crois  aussi.  Il  me  répugne, 
en  effet,  de  supposer  que  Tacite  ou  bien  ignorait  encore  ou 
bien  avait  un  instant   oublié   la  suite   des  événements,  assez 


1.  Il  fallait  transformer  le  second  ablatif  absolu  en  une  proposition  indépendante 
dont  le  verbe  indiquât  que  l'auteur  ne  prenait  pas  la  chose  à  son  compte.  Comp.  II, 
74  :  «(Vespasianus)  tertiam  legionem...  suam  numcrabat;  cclerae  Illyrici  Icgioncs 
secuturae  sperabantur. » 


Rev.  El.  anc. 


26 


38a  REVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

pour  se  la  figurer  vraiment  telle  qu'il  la  représente  ici.  J'aime 
mieux  penser  qu'il  y  a,  non  erreur,  mais  artifice  littéraire. 
Tacite  a  voulu  rendre  son  récit  plus  dramatique  en  le  termi- 
nant par  la  perspective  d'une  vaste  conflagration  imminente. 
Dans  cette  intention  et  de  sang-froid,  il  nous  a  induits  à  pré- 
voir comme  un  élément  de  guerre,  ce  qui  fut  en  vérité  un 
élément  de  paix,  les  adhésions  ultérieures.  Ce  trompe-l'oeil 
n'est- il  pas  indigne  d'un  historien? 


IX 


Un  récit  qui  s'engage  dans  les  développements  particuliers 
du  sujet,  mal  annoncé  d'ailleurs,  sans  s'être  arrêté  aux  con- 
sidérations générales  qu'exigeait  l'économie  rationnelle  de 
l'ensemble;  —  qui  contient  du  superflu  et  ne  contient  pas,  tant 
s'en  faut,  tout  le  nécessaire;  où  la  plupart  des  faits  ne  sont  pas 
exposés  avec  assez  de  précision  et  de  détail,  en  sorte  qu'ils 
nous  y  apparaissent  sous  un  jour  insuffisant  ou  même  sous 
un  jour  faux  ;  —  tout  cela  parce  que  l'auteur,  n'ayant  pas,  au 
moment  d'écrire,  la  pleine  possession  de  sa  matière,  n'était  en 
mesure  ni  de  choisir  avec  tact  ni  de  distribuer  selon  la  logique; 
—  un  récit  qui  ne  dénote  pas  plus  que  celle  de  la  matière  la 
maîtrise  sûre  de  la  forme,  où  l'expression  défigure  parfois 
et  parfois  obscurcit  la  pensée,  tantôt  sans  que  l'écrivain  l'ait 
voulu,  par  suite  d'une  distraction,  d'une  gaucherie,  d'une 
excessive  préoccupation  de  nouveauté,  de  brièveté,  de  variété; 
tantôt  l'écrivain  l'ayant  voulu,  afin  que  la  vérité,  arrangée  ou 
travestie,  produisît  plus  d'effet,  ayant  péché,  dans  ce  cas,  non 
plus  par  inadvertance,  mais  de  propos  délibéré;  —  où,  avec  la 
même  improbité  artificieuse,  la  proportion  naturelle  des  parties 
est  sacrifiée  au  vain  souci  d'une  symétrie  factice; —  un  tel  récit, 
dont  presque  toutes  les  phrases  appellent  de  quelque  façon  la 
critique,  ne  vaut,  certes,  ni  comme  document  historique  ni 
comme  œuvre  d'art,  qu'on  le  dise  parfait.  Peut-être  même  ne 
serait-il  pas  injuste  de  le  dire  manqué. 

PmuppE  FABIA. 


NOTKS   GALLO-ROMAINES 


XX 

LA  QUESTION  DES  IBÈRES 

La  solution  a  classique  »  '  que  l'on  donne  à  celte  question 
est  la  suivante  :  les  Ibères  sont  une  des  plus  vieilles  races  de 
l'Europe,  maîtresse  jadis  de  toute  la  Gaule,  refoulée  plus  tard 
en  Espagne  par  les  Ligures  et  les  Celtes.  —  C'est  une  solution 
tout  opposée  qui  me  paraît  résulter  de  l'examen  chronolo- 
gique des  textes  et  de  l'étude  des  noms  de  lieux. 

Il  n'y  a  pas  de  race  ibérique.  Les  Ibères  sont  un  Etat  qui 
s'est  constitué,  au  plus  tard,  vers  le  vi"  siècle,  dans  la  vallée 
de  l'Èbre,  et  qui  a  reçu,  soit  des  étrangers,  soit  des  indigènes, 
le  nom  du  lleuve  comme  nom  de  guerre^.  Cet  État  avait  une 
langue  dominante,  dont  nous  possédons  peut-être  quelques 
mots  dans  les  noms  de  lieux  habités,  par  exemple  :  lliberris, 
«ville-neuve»,  Calagarris,  llerda^,  et,  faute  de  mieux,  nous 
pouvons  appeler  celte  langue  «  libère  >). 

Mais  ne  groupons  pas  sous  un  seul  concept  un  peuple,  son 
nom,  sa  langue  et  sa  race.  Laissons  ce  soin  aux  faiseurs 
de  propos  politiques.  Parler  de  race,  le  plus  souvent,  c'est  se 
moquer  de  l'histoire.  Du  mot  de  c  Romains  »,  qui  désignait,  au 
iv"  siècle  de  notre  ère,  l'empire  de  Rome,  conclurons-nous 
à  l'existence  d'une  race  romaine  et  d'une  langue  propre  à 
cette  race?  Les  Francs  de  Charlemagne  constituaient-ils  une 
race  franque,  parlaient-ils  une  langue  d'origine  franqué? 
Comme  les  Francs  et  comme  les  Romains,  les  Ibères  n'étaient 
que  des  groupes  d'hommes  associés  sous  un  seul  nom  et 
qui  avaient  adopté  une  certaine  langue. 

Ce  nom  et  cette  langue  ont  pénétré  au  nord  des  Pyrénées, 
mais  seulement  après  le  vi*  siècle,  et  seulement  dans  la  France 

I.  Jusqu'où  pénètre  actuellement  cette  théorie,  on  peut  le  voir  par  les  livres  de 
classe  les  plus  élémentaires,  par  exemple:  Choublier,  Histoire  nationale,  [kjoo],  p.  3  : 
«  ...des  tribus  errantes,  venues  de  l'Asie,  les  Ibères...,  rel'oulés  dans  le  Sud.  » 

a.  Cf.  plus  haut,  p.  3a5. 

3.  Cf.  plus  haut,  p.  326;  même  Bévue,  1901,  p.  3r!7  et  s. 


384  REVUE    DES    ÉTLDES    ANCIEPi.NES 

méridionale.  Ils  y  ont  progressé  au  détriment  du  nom  et  de  la 
langue  de  la  population  indigène,  celle  des  Ligures. —  Le  plus 
ancien  auteur  connu  qui  ait  nommé  des  populations  de  la 
Gaule,  Hécatée  de  Milet,  localise  encore  les  Ibères  dans  l'Es- 
pagne citérieure  :  les  gens  de  Narbonne,  les  Élisyques,  sont 
appelés  par  lui  une  nation  de  Ligures'.  Nous  sommes  vers 
l'an  5oo  avant  notre  ère.  —  Moins  d'une  génération  plus  tard, 
vers  480-4702,  le  périple  traduit  par  Aviénus  énumère  les 
peuples  des  rivages  gaulois.  Sur  l'Atlantique,  il  ne  connaît 
que  des  Ligures;  sur  la  Méditerranée,  il  étend  le  nom  ibère 
jusqu'en  Cerdagne;  au  delà,  jusque  vers  l'étang  de  Thau, 
il  parle  d'  «  Ibères  et  de  Ligures  mêlés  »  ;  plus  à  l'est,  il  n'y 
a  plus  que  des  Ligures.  L'invasion  des  Ibères  s'est  donc  pro- 
duite depuis  l'an  5oo,  ce  qui  confirme  le  périple,  en  rappelant 
que  les  tribus  de  la  Cerdagne  viennent  de  prendre  ce  nom 
d'Ibères3.  —  L'invasion  a  dû  continuer  quelque  temps  encore  : 
un  demi -siècle  plus  tard,  Hérodore  arrête  ce  nom  au  Rhône  ^, 
limite  que  lui  assignera  le  périple  de  ScylaxS.  —  Il  n'a  jamais 
pénétré  au  delà.  —  Les  Ibères  furent  donc,  pour  la  Gaule,  un 
peuple  conquérant  venu  du  Sud,  comme  les  Vascons,  comme 
les  Arabes,  comme  les  gens  de  la  Navarre  ou  de  l'Aragon  :  leur 
histoire  est  un  fait  semblable  à  beaucoup  d'autres.  —  Remar- 
quez, parmi  les  noms  de  lieux  de  la  France  méridionale, 
ceux  qui  sont  d'apparence  ibérique  :  Iliberris  (Elne),  Eliberre 
(Auch),  Caucoliberis  (Gollioure)G.  Tous  présentent  le  mot  -berris, 
qui  signifie  «  neuf  »  :  c'étaient  donc  des  fondations  nouvelles, 
œuvre  d'un  peuple  nouveau-venu.  —  11  est  possible  que  cette 
théorie  soit  erronée  :  mais  la  Revue  des  Éludes  anciennes  sera 
largement  ouverte  à  ceux  qui  voudront  la  combattre. 

Camille  JLLLIAN 


I.  F.  H.  Gr.,  Didot,  t.  I,  p.  a  :  'EXtTjxoi,  é'Ôvo;  Acyûuv. 
3.  Cf.  plus  haut,  p.  3î5,  note  i. 

3.  Vers  55i-3. 

II.  F.  H.  Gr.,  II,  p.  Si. 

5.  G.  G.  M.,  I,  p.  17-18:  Aiyve;  y.ai  "IS^pe;  \iiyiiei  (aIxP'-  ''^o-c(x\i.o'j  'PoSavoO.  Le 
périple  dit  de  Scymnus  dit  que  les  Marseillais,  â/ôévre;  Et;  'Ior,ptav,  ont  fondé  Agde 
(v.  3oG):  si  ce  texte  signifie  (ce  dont  je  doute)  qu'Agde  fut  bâtie  sur  terre  ibérique, 
cela  va  de  soi,  Agde  ayant  été  fondée  après  470. 

0.  Cf.  aussi  Ilungunverro,  Itinéraire  du  Jérusalem,  j).  55o,  entre  Aiicli  et  Toulouse. 


MASQUES  DE  DIEUX  GAULOIS 


Le  musée  de  Saintes  possède  cinq  masques  ou  plutôt  trois 
masques  et  deux  moitiés  de  masques  de  divinités  païennes  en 
calcaire  tendre,  provenant  des  terrains  dits  de  Saint- Saloine. 
I''  Le  premier  (fig.  i),  très  barbare,  a  été  pul)lié,  assez  mal 
du  reste,  sous  le  nom  d'idole  gauloise,  dans  le  Ballelin  de  la 
Société  des  Archives  historiques  de  Saintonge  et  d'Aunis,  t.  I,  p.  91 . 

Il  mesure  environ  o"'5o  de  haut,  mon- 
tre une  bouche  ouverte,  meublée  de 
trois  dents  espacées, 
la  lèvre  supérieure 
peut-être  couverte 
d'une  moustache 
(??),  la  tête,  plaie, 
coiffée  d'une  sorle 
de  bonnet  (??)  sur 
lequel  est  fixée  une 
rouelle  bien  appa- 
rente. La  langue 
semble  tirée  hors  de  la  bouche;  mais  le  travail  est  tellement 
grossier  qu'en  vérité  on  ne  peut  qu'émettre  des  conjectures. 
En  côté,  paraissent  des  protubérances  que  le  Bulletin  appelle 
un  serpent.  On  pourrait  aussi  bien  y  voir  de  grosses  mèches 
tordues.  La  trop  grande  inexpérience  de  l'ouvrier  a  trahi  son 
intention. 

2°  Le  second  masque  (fig.  2),  complet  lui  aussi,  n'est  ni 
moins  barbare  ni  moins  plat  que  le  précédent.  Il  mesure 
o™35  de  haut  et  o"'25  de  large.  La  face  postérieure  est  plaie;  il 
porte  une  ride  sur  le  front  et  un  appendice  très  saillant  qui 
peut  être  une  corne,  mais  d'une  forme  rappelant  beaucoup 
mieux  un  priape.  Là  encore  le  sculpteur  devait  appartenir  aux 
basses  classes. 


Fig. 


Fig. 


386 


IIEVUE    DES    ETUDES    ANCIENNES 


3°  Le  plus  grand  des  masques  du  musée  (fig.  3),  artistique 
comparativement  aux  précédents,  mesure  o""66  de  haut  et  o"'43 

de  large.  Il  est  taillé  dans  une 
demi-colonne,  toujours  à  plat.  Le 
nez  est  bien  dessiné,  la  bouche 
ouverte,  garnie  d'une  rangée  de 
dents  indiquée  par  des  raies,  et 
/<^^v\y  {^7"^%.  deux  appendices,   que  l'on  pren- 

i.v  //,       Vu  1  //>,  drait   pour    deux    langues (??),    se 

détachent  de  chaque  côté.  L'iris 
des  yeux  est  fait  d'un  trou.  On 
voit  sur  le  front  cinq  grosses  rides, 
et  les  oreilles  ont  la  longueur 
des  oreilles  classiques  des  satyres. 
Une  bordure  unie  encadre  cette 
figure. 

4°  Le  numéro  k  est  une  moitié 
de  masque  :  il  n'a  pas  la  barbarie  des  deux  premiers  (fig.  k). 
Les  yeux  sont  assez  bien  dessinés 
et  deux  petites  cupules  indiquent 
les  prunelles.  Il  a  deux  longues 
oreilles,  cinq  rides  sur  le  front  et, 
simplement  gravé,  le  même  appen- 
dice que  le  numéro  2'. 

Ce    masque,    coupé   au-dessous 
du   nez,    mesure   o^Ao   de   largeur   et   o^aS   de   hauteur. 

5°  Le  dernier  numéro  est  encore  un  demi -masque.  On  n'y 
voit  que  les  yeux,  la  naissance  du  nez   et  un   peu  de  front. 

Ch.  D/VNGIBEAUD. 


Fig.  3. 


1.  [Sur  le  côté  de  l'autel  dédie  à  Maia  et  trouvé  au  cimetière  Saiiit-Vivion  de  .Saintes 
(Revue,  igoi,  p.  99)  se  trouve  dessinée  une  figure  qui  jiourrait  être  un  phallus.  J'avais 
d'abord  pensé  à  quelque  \ag'ue  corps  d'animal  ;  M.  VA\^èr3.nû\ii\i  (Revue  épigraphique, 
1001)  n'a  pas  accepté  cette  hypotiièsc.  —  C.  J.) 


UN  NOUVEAU  DICTIONNAIIIE  TOPOGfiAPllIQUE 


Nous  avons  trop  souvent,  ici  même,  fait  campagne  en  faveur 
de  l'admirable  collection  de  nos  Dictionnaires  topographiques 
pour  ne  pas  saluer  avec  joie  le  vingt-troisième  de  la  série  : 
Haute-Marne,  par  M.  Roserot  (igoS,  in-4°  de  LX-220  p.).  C'est 
une  très  bonne  fortune  pour  nous  tous  :  la  moisson  y  est 
riche  pour  les  études  celtiques.  Voici  un  nouveau  Mediolanum 
(Moëlain).  Et,  surtout,  beaucoup  de  nouveaux  noms  de  rivières, 
et  l'on  sait  que  ces  noms  sont  peut-être,  de  tous,  les  plus  utiles 
pour  connaître  le  vocabulaire  de  la  plus  ancienne  langue  par- 
lée dans  notre  pays  :  Girfontaine  (p.  46),  Sirusjons  (cf.  Sirio, 
le  Gérons);  la  Droye,  Dria,  où  l'on  reconnaît  le  vieux  radical 
préceltique,  européen,  pélasgique,  ligure,  comme  on  voudra 
l'appeler,  qui  a  donné  tant  de  noms  de  rivières  au  nord  de  la 
Méditerranée;  Jai-rivus,  qui  fait  penser  à  Mars  Giarinus,  au 
Jarret,  au  Gier,  etc.  ;  l'Ornelle,  Olomna,  à  rapprocher  de 
rOglio  (Ollius),  des  maires  Ollogabiae  et  Ollototae  de  Germanie 
ou  de  Bretagne  ï  ;  Ona  (p.  176),  qui  est  bien,  je  crois,  un  quali- 
ficatif de  source  d'avant  les  Celtes  (cf.  Onohrisates,  Onesii,  dans 
la  région  pyrénéenne);  le  Rognon,  Rodigio,  où  l'on  retrouve 
les  noms  du  Rhône  français,  du  Rodano  italien,  de  la  Roya, 
de  la  Rône  en  Sarthe.  Quand  se  mettra-ton  enfin  à  inventorier 
tous  ces  noms  de  sources  et  à  reconquérir  ainsi  le  trésor  des 
mots  communs  à  cette  population  de  même  langue  qui  a  peu- 
plé l'Europe  —  et  peut-être  d'autres  terres  méditerranéennes  — 
avant  l'histoire  connue?  Si  jamais  cet  inventaire  s'établit,  la 
France  aura  le  mérite,  avec  ses  Dictionnaires  topographiques, 
d'y  avoir  apporté  les  plus  nombreux  éléments. 

Li.   J . 

I.  Cf.  encore  VOlina  (l'Orne,  Ptolémée,  II,  8,  3),  Oltis,  qui  est  à  la  fois  le  Lot  et  l'Oust, 
affluent  de  la  Vilaine  (pourquoi,  à  ce  propos,  les  éditeurs  et  les  lexicographes  n'ac- 
ceptent-ils pas  la  correction,  proposée  par  Valois,  de  Clitis  en  Oltis  chez  Sidoine, 
Carmina,  V,  209),  Oldeia,  l'Audège,  etc.  etc.?  Très  curieuse  serait  à  étudier  l'inscrip- 
tion de  Nîmes  (XII,  8097)  OLO.NEMAVSO,  si  le  texte  était  sûr. 


STATUETTE  DE  BliONZE  TIlOUVEIî  A  BORNOS 

(Plamche  II) 


Nous  devons  la  communication  de  la  photographie  que 
reproduit  notre  planche  11  à  la  libéralité  infatigable  de  notre 
ami  M.  Arthur  Engel.  11  a  bien  voulu  nous  la  transmettre, 
l'ayant  lui-même  reçue  de  notre  correspondant  d'Arcos  de  la 
Frontera,  M.  Miguel  Manchefio. 

Cette  jolie  Vénus  a  été  trouvée  en  1897  ^  Bornos,  l'antique 
Carissa  Aurélia,  et  elle  appartenait  en  1898  à  D.  Agostîn  del 
Campilio,  de  Madrid. 

La  main  droite,  dont  les  doigts  sont  brisés,  tenait  probable- 
ment un  miroir  où  la  déesse  se  regardait  en  arrangeant  de  la 
main  gauche  les  boucles  de  sa  chevelure.  Le  visage,  qui  a  beau- 
coup souffert,  est  ce  qu'il  y  a  de  moins  heureux  dans  la  figurine  ; 
les  traits  en  sont  lourds,  et  le  galbe  peu  joli;  mais  le  mouve- 
ment a  de  la  vérité,  lattitude  de  la  grâce,  les  lignes  sinueuses 
des  hanches  et  des  genoux  ont  de  l'élégance,  et  les  formes  un 
peu  grêles  du  buste  et  de  la  taille  donnent  au  corps  un  certain 
charme  juvénil. 

Le  motif,  d'ailleurs,  n'a  rien  d'original,  et  les  statuettes  de 
même  type  sont  loin  d'être  rares.  11  suffît  de  parcourir  le 
Héperloire  de  la  statuaire  grecque  et  romaine  de  M.  Salomon 
Reinach  pour  s'en  convaincre.  Mais  les  innombrables  figurines 
de  Vénus,  œuvres  d'industrie  ccrurante  qui  s'inspirent  plus  ou 
moins  directement  à  l'époque  romaine  des  types  créés  par 
Praxitèle  et  ses  émules,  ne  gardent  pas  souvent,  comme  celle- 
ci,  quelque  cliose  de  la  délicate  saveur  originelle.  C'est  ce  qui 
nous  a  décidé  à  en  montrer  l'image  aux  lecteurs  de  la  Revue. 

Pierre  PARIS. 


MISCELIANEA^ 


XI 

LE  FONDEUR  BOTRYS,  DE  LEUGÉ  (EN  lONIE?) 

M.  Foucart  a  publié,  d'après  une  copie  et  un  estampage 
de  M.  (aujourd'hui  Sir)  Biliotti,  l'inscription  suivante,  du 
II*  siècle  avant  notre  ère,  qui  fut  trouvée  à  Rhodes  en  i885^  : 

KAEY2TPAT02KAEYXAPI02 
KAEITnNAEY0PANOPO2 
OEOIl 

BOTPriAEVKANOSEXAAKOrPrHlE 

Depuis,  celte  dédicace  a  été  reproduite  par  MM.  Hiller  von 
Gârtringen  ^  et  H.  van  Gelder  '-*,  mais  sans  commentaire;  après 
M.  Foucart,  je  ne  vois  pas  que  personne  s'en  soit  occupé; 
M.  S.  Reinach  la  mentionne  dans  les  addenda  de  son  Traité 
dépigraphie  grecque  (p.  552),  mais  ni  Sittl,  dans  son  Archéo- 
logie, ni  Blûmner,  dans  sa  Technologie  (cf.  t.  IV,  p.  6o/j,  s. 
V.  5(a>vXoypYeTv),  ne  l'ont  utilisée.  Pourtant,  les  quelques  lignes 
que  M.  Foucart  lui  avait  consacrées  n'auraient  pas  dû  laisser 
de  surprendre  :  «  C'est  le  seul  exemple  jusqu'ici  de  la  mention 
du  fondeur  sur  la  base  d'une  statue  grecque;  il  n'est  pas 
moins  rare  de  trouver  une  œuvre  d'art  exécutée  dans  une  cité 
hellénique  par  un  Lucanien.  »  Admettre  que  la  Lucanie  ait 
fourni  un  ouvrier  d'art  à  Rhodes,  à  une  époque  où  Rhodes 
en  produisait  tant  et  en  attirait  des  villes  grecques  d'alentour, 

1.  Voir  Bev.  Et.  anc,  t.  I,  p.  ao8  et  a8i  ;  t.  II,  p.  17  et  i33  ;  t.  IV,  p.  85  et  196. 
a.  Bail,  de  Corr.  hellénique,  IX  (i885;.  p.  899  et  SaS. 

3.  C.  I.  Ins.,  I,  106  (cf.  p.  207);  Hiller  von  Gârtringen  n'a  pas  retrouvé  la  pierre 
{Jahrbuch,  189/i,  p.  1x2). 

4.  Inschr.  von  Bhodos  (GoUitz,  III),  n"  3836. 


Sqo  revue  des  études  anciennes 

c'est,  suivant  le  proverbe,  ykxuv.' v.q  'AOr^vaç,  d'autant  plus  qu'au 
II*  siècle  avant  notre  ère  la  Lucanie,  à  la  suite  de  la  guerre 
punique,  paraît  avoir  subi  une  forte  régression  vers  la 
barbarie.  Si  Botrys  avait  été  natif  d'une  des  colonies  fondées 
par  les  Grecs  en  Lucanie,  l'inscription  dirait  de  quelle  ville  il 
était;  elle  l'appellerait  Héracléote  par  exemple,  ou  Posidoniate, 
mais  non  Lucanien.  Si,  au  contraire,  Botrys  était  de  Vhinter- 
land  de  la  Lucanie,  il  ne  porterait  pas  un  nom  grec.  Enfin, 
on  ne  sache  pas  que  la  Lucanie  ait  eu  des  mines  de  cuivre, 
et  que  l'industrie  du  bronze  y  fût  développée.  Pour  toutes 
ces  raisons,  je  tiens  le  fondeur  Botrys  pour  originaire  non 
de  la  Lucanie,  mais  d'une  des  nombreuses  localités  qui  en 
pays  grec  portaient  le  nom  de  A£Û/,y]  ou  \-Jj/,y.<.K  La  plus 
importante  était  une  petite  ville  dans  le  voisinage  de  Phocée, 
qui  est  mentionnée  assQz  souvent  dans  les  textes  littéraires 
sous  les  deux  noms  Aej/.v;  et  Aej/.a'.,  et  dont  on  a  des  mon- 
naies 2.  Il  est  vrai  que  sur  ces  monnaies,  l'ethnique  est 
*  \vx/.7.'.vjz  (AEYKAIEHN).  Mais  rien  n'empêche  de  croire 
que  deux  ethniques  étaient  nés  des  noms  \zjy,r^  et  Aîu/.r.  : 
Ae'j/.a'.£j;  (comme  'Ap-.jca-.îj;  de  'Ap-ijor;),  et  As'j/.Tjvd;  (comme 
M:tjy;v;;  de  Mstjy;),  d'où,  en  dorien,  Aeu/.avéç.  Du  reste,  le  mot 
A£j/.r,viç  est  attesté  par  Galien  pour  un  village  de  l'Ida  troyen  : 
or  Y&  [j.y;v  Ï\).z\  TToXTTa'.,  /.aôaxsp  cjv  y.at  â'AAoi  h  'Aaia,  Sapo'.aviç  iz 
•/.%'.  Aeyy.y;vàç  iv3!ji,a^3Jjr;  aùti;  (les  châtaignes,  ^aXavou;)  âuo  xwv 
)(a)p(wv  àv  oTç  'jrXsTj-a'.  ysvvwvxa'....  Ae'j/,r(Val  ôà  àzo  ynù^ioM  tivoç  èv  xô) 

'  ^'    ■'     ''   "  Paul  PERDRIZET. 


1.  Il  y  a  justement  une  lacune  dans  Etienne  de  Byzance  à  l'endroit  où  ces  Ae-Jxy] 
et  Ae-jxat  devaient  être  éaumérées.  De  Aâptfra,  le  recueil  des  'EOvcxâ,  dans  son  état 
actuel,  saule  à  A/iIavoî.  «  Inter  sectiones  de  Larisa  et  Lernno  malta  urbiiim  pupulorumque 
nomma  intercidisse  apertum  est»  (Meineke). 

a.  Imhoof-Blumer,  Monnaies  grecques,  p.  289-290.  Pour  la  position  de  la  Leuce 
d'Ionie,  cf.  Kiepcrt,  Formae  orbis  antiqui,  IX.  Pour  les  textes  littéraires,  cf.  Smith, 
Dict.  of  greek  and  roman  geography,  s.  v.  Leucae. 

3.  De  prob.  alim.,  4. 


YA RI ET ES 


Sur  une  récente  traduction  de  Pétrone 

I.  Comme  beaucoup  d'écrits  de  la  littérature  latine,  le  Satyricon 
de  Pétrone  abonde  en  termes  empruntés  à  la  langue  spéciale  du  droit, 
reproduit  avec  complaisance  des  épisodes  tirés  de  la  pratique  judiciaire 
et  fait  de  constantes  allusions  aux  institutions  juridiques».  Mêlés  de 
près  ou  de  loin  au  monde  du  forum  et  des  affaires,  les  Romains 
aimaient  à  retrouver  dans  leurs  œuvres  littéraires  l'image  de  leurs 
occupations  favorites,  toujours  vivante,  rarement  déformée,  parfois 
volontairement  travestie  et  poussée  jusqu'à  la  bouffonnerie  2.  Ainsi 
assaisonné  de  termes  juridiques  scrupuleusement  choisis,  exact  jus- 
qu'à la  minutie,  professionnel  jusque  dans  les  moindres  nuances, 
le  langage  de  l'auteur,  plus  piquant,  plus  savoureux  pour  les  lecteurs 
du  temps,  n'en  est  que  plus  obscur  pour  ceux  d'aujourd'hui.  Car, 
n'étant  plus,  comme  ceux  de  jadis,  des  initiés,  il  leur  faut  une  prépara- 
tion scientifique  qui  manque  d'habitude  aux  plus  exercés.  Tentent-ils 
de  traduire,  la  tâche  devient  plus  malaisée  encore,  puisqu'à  une 
expression  dont  la  technicité  est  voulue,  ils  doivent  substituer  un  équi- 
valent de  même  valeur,  appartenant  à  une  langue  spéciale  avec  laquelle 
le  traducteur  n'est  que  rarement  familier. 

Aux  prises  avec  cette  double  tâche,  M.  ïailhade  paraît  en  avoir 
mesuré  tous  les  périls  3.  Leur  est-il  resté  inférieur,  c'est  ce  qu'essayent 
de  montrer  les  courtes  notes  qui  vont  suivre.  Mais  il  faut,  tout  d'abord, 
en  limiter  soigneusement  la  portée. 

Une  question  plus  générale  domine,  en  effet,  celle  qui  fait  l'objet  des 
présentes  remarques.  Elle  concerne  la  méthode  suivie  par  M.  Tailhade, 
la  valeur  de  son  procédé  de  traduction.  Ce  procédé,  pour  mieux  dire 
ces  procédés,  car  il  y  en  a  plusieurs,  s'inspirent  d'une  pensée  unique. 
L'auteur  a  voulu  réagir  contre  la  méthode  de  ses  devanciers.  Aux  ver- 
sions assagies,  enrubannées  et  édulcoréps  qui  le  précèdent,  il  a  voulu 
substituer  une  reproduction  qu'il  a  jugée  plus  voisine  de  la  réalité  et 

I.  Il  n'a  pas  paru  utile  de  dresser  ici  la  liste  des  passages  du  Satyricon  où  il  est 
question  des  choses  du  droit.  Pour  la  constituer  avec  pleine  sécurité  on  ne  man- 
quera pas  de  s'aider  de  l'excellent  Lexicon  Petronianum  de  Segebade  et  Lommatzsch, 
Leipzig,  1898. 

3.  Pichon,  Histoire  de  la  littérature  latine  (a*  édit.),  p.  108  :  «  l'esprit  latin  est  avan 
tout  moqueur  et  bouffon.  » 

3.  Pétrone,  Le  Satyricon,  trad.  Laurent  ïailhade,  Paris,  190a. 


392  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENIHES 

qu'il  a  peinte  de  couleurs  plus  violentes  et  plus  étranges  parce  qu'il 
les  a  crues  plus  justes.  De  là  une  langue  composite,  faite  d'argot 
moderne  et  de  vieux  français,  mais  où  domine  l'argotique,  plus  expres- 
sif, plus  inattendu,  plus  pimenté  surtout  1.  Comme  le  Satyricon  est,  en 
elTet,  une  œuvre  réaliste  où  l'on  fait  parler  les  gens  de  la  basse  plèbe, 
d'anciens  esclaves  enrichis,  des  coureurs  d'aventures  infâmes,  des 
escrocs,  des  poètes  faméliques,  tout  un  monde  sorti  des  bas-fonds, 
le  traducteur  a  estimé  opportun,  pour  rendre  ces  conversations  avec 
tout  leur  sans-gêne,  de  les  écrire  en  style  débraillé  ou  grossier.  Il 
y  avait  dans  cette  tentative  quelque  chose  qui  était  bien  imaginé,  mais 
qu'il  ne  fallait  pas  exagérer  3.  La  réaction  n'a-l-elle  pas,  comme  tou- 
jours, dépassé  le  but?  La  langue  des  faubourgs,  des  ateliers  montmar- 
trois, des  usines,  pittoresque  sans  doute,  mais  employée  à  jet  continu, 
était-ce  l'instrument  le  plus  convenable  pour  rendre  la  prose  latine? 
Ne  risque-t-on  pas  de  dénaturer  ainsi  la  manière  de  Pétrone,  qui,  par  une 
coquetterie  commune  à  beaucoup  de  réalistes,  ne  visait  pas  à  être 
le  charme  de  la  canaille,  mais  le  régal  des  délicats  et  tentait  de  sauver 
la  bassesse  de  la  pensée  par  la  recherche  du  style  3  ? 

Ces  questions  se  posent  forcément.  Elles  dépassent  le  cadre  étroit 
où  je  me  suis  volontairement  renfermé.  Elles  s'y  rattachent  pourtant 
dans  une  certaine  mesure. 

11.  Les  termes  de  la  langue  juridique  n'ont  pas  encore  trouvé 
d'équipollents  dans  notre  sermo  plebeius.  Il  y  a  des  raisons  à  cela. 
Mais  ce  n'est  pas  le  lieu  de  les  rechercher.  Puisque  ce  vocabulaire  lui 
faisait  défaut,  M.  Tailhade  s'est  rabattu  sur  le  vieux  français.  Il  a 
pensé  qu'une  patine  archaïque  donnerait  aux  épisodes  d'ordre  judi- 
ciaire une  teinte  d'antiquité  qui  les  ferait,  plus  savoureux.  Cette  affec- 
tation de  vieux  langage  n'a  rien  d'utile.  Mais  le  mal  est  plus  grand. 
Elle  donne  souvent  une  idée  tout  à  fait  fausse  de  la  vie  juridique 
romaine.  En  voici  plusieurs  exemples. 

Au  chapitre  XX\1\  (Buecheler),  Trimalchio,  parlant  de  lui-même, 
dit  :  In  Cancro  ego  natus  siim,  ideo  multis  pedibus  sto  et  in  mari  et  in 
terra  nmlta  possideo;  j'ai  sur  mer  comme  sur  terre  de  nombreuses 


I.  Il  y  aurait,  pour  qui  est  compétent,  à  rechercher  si  le  vieux  français  de  la  tra- 
duclioii  n'est  pas  lui-même  un  assemblag'e  de  termes  appartenant  à  des  époques 
difTt  Tontes. 

3.  Pétrono  est  resté  dans  la  note  juste  on  prêtant  à  certains  de  ses  personnages 
le  langage  qui  convient  à  leur  condition,  non  pas  {^rossier,  mais  calqué  sur  le  latin 
populaire.  V.  l'ichon,  op.  cit.,  p.  âia;  Thomas,  Pétrone.  L'envers  de  la  société  romaine, 
190a,  pp.  117,  17/i,  175,  17G,  181  ;  Friedlander,  Petronii  cena  Trimalchionis,  iSgi.p.  lO. 

.3.  Les  bons  juges  ne  font  pas  défaut  pour  le  dire.  V.  Collignon,  Étude  sur 
Pétrone,  1892.  Introd.  p.  v;  pp.  20,  Ix-j;  Thomas,  op.  cit.,  pp.  33,  61,  72,  109;  Pichon, 
op.  cit.,  p.  5i2;  Friedlander,  op.  cit.,  p.  9;  G.  Boissier,  L'opposition  sous  les  Césars  (3), 
pp.  357-2G0.  Tous  ces  témoignages  modernes  concordent  avec  les  appréciations  des 
XVII'  et  xvni*  siècles,  dont  on  trouvera  un  résumé  dans  Pétrequin,  Nouvelles  recher- 
ches... sur  Pétrone,    18G9,  pp.  20,  ai,  Itft,  l\b. 


v.vuiÉTF.s  3g3 

choses  qui  m'appartiennent.  Or,  on  lit  dans  la  traduction  (p.  71)»  «  à 
travers  les  Ilots  et  les  continents,  j'instaure  mes  alleux.  »  Alleux,  pour 
dire  choses  dont  on  est  propriétaire,  est  fort  mal  choisi.  Dans  le  lan- 
gage technique  de  l'ancien  droit  français,  l'alleu  est  une  terre  qu'on 
oppose  au  bénéfice  ou  fief,  à  toutes  les  tenures  pyour  lesquelles  on  doit 
des  obligations  féodales 2.  Parler  d'alleu  pour  dire  propriété,  c'est  faire 
songer  à  un  état  social  dont  les  Romains  du  temps  de  l'Empire 
n'avaient  aucune  idée. 

Quand  il  est  question  des  esclaves,  M.  ïailhade  a  cru  plus  expressif 
et  plus  parlant  de  traduire  5?ryu5  par  u  serf  »  (pp.  5G,  77,79,  85).  D'autres 
fois,  il  appelle  a  page  »  celui  que  le  latin  nomme  puer  (pp.  07,  60,  96), 
quoique  plusieurs  lignes  plus  loin  il  lui  rende  son  nom,  esclave  (p.  97). 
On  n'apprendra  rien  à  ceux  qui  sont  au  fait  de  l'histoire  des  institu- 
tions en  rappelant  que  le  sennis  romain  n'a  qu'une  parenté  assez  éloi- 
gnée avec  le  serf  médiéval.  Rendre  servus  par  serf,  travestir  en  page 
le  puer,  c'est  donner  à  la  narration  du  romancier  latin  un  vernis 
moyenâgeux  tout  à  fait  choquant. 

Mentionnons  aussi  la  transformation  du  serous  publicus  qui  accom- 
pagne le  praeco  (ch.  LXXWVII)  en  esclave  «  banal  »  (pp.  i85,  186). 
Ce /)ra^co  devient  à  son  tour  un  ((  héraut  »  (p.  187),  comme  il  fallait  s'y 
attendre.  Jadis  on  disait  le  four  banal,  le  pressoir,  le  moulin  banal  pour 
désigner  le  four,  le  pressoir,  le  moulin  où  les  habitants  étaient  tenus 
devenir  faire  cuire  leur  pain,  apporter  leur  vendange,  faire  moudre  leurs 
céréales.  Ces  locaux  étaient  la  propriété  du  seigneur  et  non  des  habi- 
tants 3.  Un  esclave  comme  celui  qui  accompagne  le  crieur,  et  qui 
appartient  à  la  colonie,  est  donc  un  esclave  public,  mais  non  banal. 
Il  est  vrai  que  l'auteur  s'empresse  (p.  187)  de  restituer  à  cet  esclave  sa 
véritable  qualification.  Mais  pourquoi  sacrifier  la  précision  à  la  variété 
du  style? 

On  trouve  également  «  hoirie  »  pour  héritage  ou  succession  (pp.  78, 
378),  u  de  grandes  patentes  par  lesquelles  Trimalchio  conférait  la 
liberté»  (p.  101),  là  où  le  latin  dit  simplement  :  decretum...  quo  libe- 
rum  jussit  esse;  «  une  vacation  à  la  criée  »  (p.  70),  pour  auctio  qui- 
signifie  vente  aux  enchères  comprenant,  s'il  y  a  lieu,  plusieurs  séances 
ou    vacations  4;    «  rémérer   les    fonds   qui  avaient  appartenu  à  mon 

I.  La  traduction  n'a  pas  été  faite  d'après  un  bon  texte.  Elle  ne  reproduit  pas  la  numé- 
rotation couramment  adoptée.  Aussi  renverrons-nous  aux  paj^es  de  la  version  fran- 
çaise et  non  aux  ctiapitres.  Les  renvois  au  texte  latin  sont  faits  d'après  l'édition 
Buecheler,  Berlin,  1863. 

3.  V.   Godefroy,  Diclionnaire  de  l'anc.  langue  française,  supplément,  v*  \luef;  La 
Gurne  de  Sainte  Palaye,  Dictionnaire  historique  de  l'anc.   langue  française,  v*  Aleud 
Rageau  et  de  Laurière,  Glossaire  du  droit  français,  v»  Aleu  franc,  Alcu  roturier. 

3.  V.  Perrière  Dict.  de  droit  et  de  pratique,  V  Bannal.  Adde  v"  Bannalité,  Four 
banal.  Esmein,  Cours  élémentaire  d'Iiistoire  du  droit  français  (3),  pp.  aG3,  584-  Liltré, 
hoc  verb.,  indique  comme  premier  sens  :  terme  de  féodalité. 

!>.   V.  Furetière,  v  Vacation;  Littré,  hoc  verb. 


394  BEVUE    DES    ÉTIDES    ANCIENNES 

maître»  (p.  i46)  quand  Pétrone  (ch.  LXXVI)  écrit:  redemi Jundos, 
c'est-à-dire  je  rachetai  aux  acquéreurs  les  fonds  de  terre  qui  avaient 
appartenu  à  mon  maître,  ce  qui  n'est  pas  du  tout  l'opération  de  droit 
appelée  réméré  et  qui  consiste  à  reprendre  à  l'acheteur  un  bien  qu'on 
lui  a  soi-même  vendu'. 

Un  dernier  exemple  des  inconvénients  du  procédé  employé  avec 
prédilection  par  la  traduction.  Au  chapitre  LXXI,  Trimalchio,  après 
avoir  proclamé  les  dispositions  qu'il  a  insérées  dans  son  testament, 
ordonne  qu'on  en  apporte  une  copie  pour  en  donner  lecture  intégrale  : 
exemplar  testamcnli  Jussit  ajferri.  M.  Tailhade  (p.  i35)  traduit  «  enjoint 
qu'on  apporte  une  minute  de  son  testament  ».  Or,  Trimalchio  ne  peut 
recitare  qu'une  copie  de  son  testament.  L'original  était  écrit  sur  des 
tabulae  soigneusement  fermées  et  scellées  du  sceau  des  témoins.  Leur 
contenu  n'était  connu  qu'après  qu'elles  avaient  été  ouvertes,  reslgnalae. 
Traduire  exemplar  par  minute,  c'est,  pour  l'amour  du  pittoresque, 
commettre  une  erreur.  Dans  la  pratique  des  actes  publics  de  notre 
ancienne  France,  de  nos  jours  encore,  la  minute,  écrite  en  petits  carac- 
tères, minutis  lilteris,  est  toujours  l'acte  original,  celui  qui  demeure 
dans  l'étude  ou  le  greffe  de  l'ofRcier  public  préposé  à  sa  conservation. 
La  copie  n'est  jamais  rédigée  «  en  minute  «a.  Donc,  un  exemplar 
teslamenli  n'est  pas  une  minute,  c'est  tout  le  contraire. 

Cet  emploi  de  termes  d'ancien  français  est  donc  peu  heureux,  puis- 
qu'il est  presque  toujours  une  source  d'inexactitude.  La  version  cesse, 
dès  lors,  d'être  sincère.  En  tout  cas,  la  couleur  ne  l'est  plus,  Ne  serait- 
ce  pas  le  cas  d'appliquer  à  l'auteur  lui-même  ce  que  dit  son  avis  pré- 
monitoire (p.  xxx)  :  ((  Rien  de  plus  grotesque  que  d'imposer  à  la  mon- 
naie antique  les  appellations  du  numéraire  d'à  présent  »  ? 

III.  M.  Tailhade  devait  verser  dans  l'excès  contraire.  Il  a  transformé 
certaines  idées  antiques  jusqu'à  les  rendre  méconnaissables  sous  le 
masque  moderne  dont  il  les  a  revêtues.  Les  vigiles  ou  gardes  de  nuit, 
chargés  du  service  des  incendies,  deviennent  par  lui  des  «  garçons  de 
police  »  (p.  149).  11  dénomme  «  capitaine  »  (p.  306)  le  même  individu, 
Lichas,  que  quelques  pages  plus  haut  il  qualifie  «  armateur  »  (p,  192) 
et  plus  bas  «  patron  »  (pp.  igS,  iqA)^.  On  voit  une  afl'ranchie  répudiée 
par  son  mari  le  «  garde-champêtre  »  (p.  99),  lequel  est  dans  le  texte 
un  circumitor  ou  circilor  (ch.  LUI),  chargé  de  faire  des  rondes  dans 

I.   Littré,  V  Réméré. 

a.  Godefroy,  op.  cit.,  v"  Minuer,  Minute,  Minuter. 

3.  Dans  le  langage  courant  du  droit  maritime,  propriétaire,  armateur  et  capitaine 
désignent  trois  personnages  distincts.  Lyon  -Caen  et  Renault,  Précis  de  droit  commercial, 
II,  pp.  tifx,  lîi,  note  5.  Toutefois,  quand  il  ne  s'agit  pas  d'un  gros  navire,  le  proprié- 
taire peut  être  à  la  fois  son  propre  armateur  et  son  propre  capitaine.  Tel  est  évidem- 
ment le  cas  de  Lichas,  navigii  dominas  quod  régit  (Ch.  C,  Cl).  Le  traducteur,  en 
employant  simultanément  les  trois  termes  :  patron,  armateur,  capitaine,  ne  va  donc 
pas  contre  le  sens  du  texte.  Il  eût  été  plus  simple  pourtant  de  ne  se  servir  que  d'un 
seul.  Ajoutons  que  armateur  surtout  a  une  allure  véritablement  trop  moderne. 


VARIÉTÉS  SgS 

les  propriétés,  peut-être  aussi  de  colporter  des  marchandises  dans  les 
marchés. 

IV.  Comme  tous  les  termes  techniques,  les  mois  du  latin  juridique 
sont  parfois  difficiles  à  rendre  en  une  autre  langue.  Pour  se  tirer 
d'embarras,  certains  reproduisent  le  mot  tel  quel,  sauf  un  léger  chan- 
gement dans  la  désinence.  Cette  manière  est  peu  recommandable. 
D'abord,  elle  manque  de  franchise.  En  outre,  elle  contribue  à  jeter  une 
obscurité  de  plus  sur  des  idées  auxquelles  le  lecteur  n'est  pas  toujours 
familier.  Cette  nouveauté  n'était  pas  pour  faire  reculer  un  audacieux 
comme  M.  Tailhade.  Pourtant  elle  lui  a  paru  tellement  en  dehors  des 
usages  qu'il  a  senti  le  besoin  de  s'excuser  de  la  liberté  grande,  d'expli- 
quer les  mots  ainsi  forgés  de  toute  pièce  et  de  traduire  sa  propre 
traduction!.  En  tout  cas,  voilà  comment  les  colliberli  deviennent 
des  «  coliberts  »  (pp.  69,  io5,  108)2,  comment  l'affranchissement  se 
transmue  en  u  manumission  »  (pp.  49,  69,  100)  3,  pourquoi  la  femme 
d'un  esclave,  esclave  comme  lui,  est  nommée  sa  «  contubernale  » 
(pp.  106,  i34,  184),  du  lathi  contubernalis. 

Outre  l'étrangeté,  cela  ne  va  pas  non  plus  sans  inconvénient.  Le 
mot,  dans  notre  langue,  a  pu  prendre  un  sens  courant  différent  du 
mot  latin.  Rendre  ce  terme  tel  quel,  sans  tenir  compte  de  cette  altéra- 
tion, peut  exposer  le  traducteur  à  des  méprises.  En  voici  une  preuve. 
Slatimque  codicillos  poposcit  (ch,  LV)  est  traduit  :  aussitôt  il  demande 
ses  codicilles  (p.  loi).  On  peut  croire,  étant  donné  le  sens  actuel  du 
mot  codicille,  que  Trimalchio  va  rédiger  quelque  disposition  de  dernière 
volonté,  annexe  à  son  testament.  Il  s'agit  simplement  du  carnet  de 
notes  oîi  il  inscrit  les  vers  qu'il  compose. 

V.  Restait  une  dernière  ressource,  reproduire  tel  quel  le  terme  latin, 

I.  C'est  ce  qu'il  a  fait  pour  la  traduction  de  contubernalis  en  «contubernale» 
p.  106,  note  I. 

a.  C'est  une  faute  de  traduire  colliberlus  par  le  mot  francisé  «  colibert  »,  qui  est 
employé  dans  l'ancien  français  pour  désigner,  selon  les  époques,  un  affranchi  ou  un 
serf.  V.  Godefroy,  Dict.,  v°  Culvert;  La  Curne  de  S"  Palaye,  Dict.,  V  Cuivers;  Ducange, 
Glossarium,  \°  Colliberli;  Viollet,  Histoire  du  droit  civil  français,  pp.  3o6-3o7.  Esmein, 
Cours  élémentaire  d'histoire  du  droit  français  (3),  p.  aSS,  note  4.  Le  colibert  de  l'ancien 
droit  français  n'a  donc  de  commun  que  le  nom  avec  celui  que  les  textes  de  bonne 
latinité  ou  les  documents  épigraphiques  appellent  collibertus  ou  conlibertus  et  qui  est 
sans  doute  un  affranchi,  mais  groupé  en  une  sorte  d'association  avec  d'autres  affran- 
chis du  même  maître.  C'est  ainsi  que  les  colliberti  de  Trimalchio,  ses  anciens 
compagnons  d'esclavage,  sont  aussi  ses  compagnons  de  table  et  figurent  au  nombre 
des  hôtes  du  festin.  M.  Thomassuggère  donc  une  idée  inexacte  de  la  condition  de  ces 
colliberti  Trimalchionis,  quand,  à  plusieurs  reprises  (op.  cit.,  pp.  117,  ia4,  «76),  il  les 
appelle  les  affranchis  de  Trimalcion.  Trimalchio  n'est  pas  leur  patron.  Eux  et  lui 
ont  le  même  patron. 

3.  Manumission  et  manumetre  sont  des  termes  de  vieux  français.  V.  Godefroy 
Dictionn.  h.  v.  L'emploi  de  manumission  a  induit  M.  Tailhade  à  traduire  omnes  illos  in 
testamento  meo  manamitto  (ch.  LXXI)  par  «je  donne  à  tous  par  mon  testament  la  manu- 
mission »  (p.  ii4).  Or,  au  propre,  la  manumission  est  l'acte  juridique  par  lequel  un 
maître  affranchit  son  esclave.  La  manumission  se  fait,  elle  ne  se  donne  pas.  C'est  la 
liberté  qui  est  donnée  par  le  testament  de  Trimalchio. 


396  llEVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

ne  pas  traduire  par  conséquent.  Système  auquel  se  contraint,  aveu 
d'impuissance  auquel  se  résoud,  sans  fausse  honte,  un  auteur  fertile  en 
ressources  verbales,  au  fait  de  tous  les  vocabulaires.  On  lit  donc,  non 
sans  quelque  surprise  :  «  on  le  promenait  autour  du  pomaerium  » 
(p.  285)';  ((  sa  case  était  le  sacrariuni  de  l'indigence»  (p.  266);  «les 
sacra  perturbés  »  (p.  3^);  ((  un  piteus  d'affranchi  (p.  73);  «allons  au 
forum  et  demandons  le  mutuiim  »  (pp.  109,  iio),  en  ]al\n,  pecunias 
mutuennir  (ch.  LA  111),  ce  qui  se  traduisait  si  facilement  par  :  deman- 
dons à  emprunter  de  l'argent.  Je  passe  la  cella,  la  camélia,  le  stator, 
Yarenarius,  le  patcrfamitias,  alors  pourtant  que  le  nomenclator  et  le 
dispensalor,  habillés  à  la  française,  deviennent  le  nomenclateur  et  le 
dispensateur.  Ici,  des  explications  deviennent  nécessaires  et  sous  peine 
de  n'être  pas  comprise  la  traduction  dégénère  en  édition  annotée  a. 

VI.  L'œuvre  de  M.  Tailhade  nous  est  présentée  dans  une  préface  de 
M.  de  Boisjolin  comme  une  hardiesse  heureuse,  élant  «  littérale  », 
remarquable  parla  «justesse  du  terme  »,  condition  d'art  imposée  à 
l'heure  présente  par  la  science  du  langage  (pp.  xxi,  xxii).  S'il  est 
vrai  qu'on  est  toujours  trahi  par  les  traducteurs,  ne  l'est-on  pas  aussi 
par  les  préfaciers,  traducteurs  à  leur  manière,  qui  expliquent  les 
intentions,  les  supposent  même  et,  préoccupés  de  plaire,  oublient  de 
juger?  Plus  modeste,  M.  Tailhade  sait  très  bien  qu'une  traduction, 
même  loyale,  n'est  qu'un  reflet  (pp.  xxviii,  xxix).  Encore  faut-il 
que  l'image  n'ait  pas  d'autres  couleurs  que  le  modèle  et  surtout  qu'elle 
n'en  ait  pas  plusieurs  là  o\i  l'original  s'était  contenté  d'une  seule. 
Tel  n'est  pas  le  cas  pour  les  passages  juridiques.  La  manière  du 
traducteur  a  été  incohérente,  instable.  11  fallait  prendre  un  parti  et 
savoir  s'y  tenir.  Sans  doute,  cette  façon  ondoyante  met  de  l'inattendu 
et  de  la  variété  dans  le  récit.  Mais  cette  qualité  est  obtenue  aux  dépens 
de  la  clarté,  souvent  de  la  sincérité. 

Et,  puisque  nous  venons  de  toucher  à  ce  dernier  point,  il  ne  paraî- 
tra pas  hors  de  propos  de  signaler,  en  plus,  quelques  erreurs  dues 
cette  fois  non  à  l'imperfection  du  mode  de  traduction  employé,  mais 
à  un  défaut  de  connaissances  juridiques,  excusable,  après  tout,  chez 
un  pur  lettré  qui  ne  s'est  pas  attaudé  à  «  l'étude  inepte  des  Digestes  »  3. 

Parmi  les  annonces  que  fait  l'actuaire  de  Trimalchio,  figure  la 
lecture  des  testaments  des  gardes  des  domaines  ou  forêts,  saltus, 
exhérédant  leur  patron  :  recitabantur  et  salluariorum  testamenta  quibus 
Trimalchio  cum  elogio  exheredabatur  (ch.  LUI).  L'elogium  qui  accom- 
pagne dans  un  testament  une  clause  d'exhérédalion,  c'est  l'indication 
du  motif  pour  lequel  le  testateur  exhérède.  Le  sens  d'elogium  en  pareil 

I.  Le  latin  porte  :  rircum  ducrbatur  per  lolam  civilatcni  cl  la  iioto  (p.  aSf»)  explique 
que  pomaerium  n'est  pas  dans  le  Icxlo.  • 

a.   V.  les  notes  au  bas  des  pajçes  no,  137,  i3i,  i3(i,  i38,  ilti,  iS\,  etc. 
3.  Tailhade,  Au  pays  du  mujle,  Quartier  latin,  p.  .5'». 


VAKIKTKS  397 

cas  n'est  pas  douteux'.  Le  dictionnaire  de  Quicherat  (édit.  Châtelain) 
se  rapproche  de  la  signification  vraie  en  traduisant  «  il  était  déshérité 
avec  intention  ».  Friedlandcr,  tout  à  fait  exact,  écrit:  «Testamente... 
in  denen  ïrimalchio  unter  Angabe  des  Grundes  von  der  Erbschaft 
ausgeschlossen  war^.  »  Pour  notre  traducteur,  Velogium  est  devenu 
un  équivalent  d'éloge  ;  en  conséquence,  il  a  compris  «  qui  exhérédaient 
Trimalchio  avec  beaucoup  de  politesses  »  (p.  99). 

Habinnas  (ch.  LXV)  rapporte  qu'un  personnage,  Scissa,  a  affranchi 
un  de  ses  esclaves  au  moment  où  celui-ci  était  sur  le  point  de  mourir. 
Je  pense,  ajoute-t-il,  qu'il  va  avoir  à  payer  gros,  car,  outre  qu'il  a  donné 
un  grand  festin  de  funérailles  en  l'honneur  de  cet  esclave,  lautum 
novemdiale  servo  suo...  faciebat,  il  va  avoir  en  plus  à  acquitter  une 
forte  somme  aux  fermiers  de  la  Vicesinia  libertalis  vel  manumissionum, 
pour  l'impôt  du  vingtième  3.  Puisque  l'affranchi  est  mort,  c'est,  en 
effet,  le  patron,  auteur  de  l'affranchissement,  qui  doit  payer  l'impôt^. 
Or  l'esclave,  continue  le  narrateur,  est  estimé  par  les  fermiers  de  l'im- 
pôt à  5o,ooo  sesterces.  On  comprend  dès  lors  pourquoi,  en  son  lan- 
gage toujours  imagé  à  propos,  Pétrone  écrit  que  Scissa  a  un  compte  en 
surplus  à  régler,  une  mantissa  à  payer  à  la  ferme  de  l'impôt,  et  puto 
cum  vicensimariis  magnam  mantissam  habet,  qainquagenta  enim 
millibus  aestimant  morluum'^.  Or,  M.  Tailhade  comprend  ainsi  ce  pas- 
sage :  ((  Scissa  donnait  un  riche  novemdial  en  mémoire  de  son  es- 
clave... je  pense  qu'il  trouvera  une  bonne  aubaine  avec  les  percepteurs 
du  vingtième.  On  estime  le  défunt  à  cinquante  mille  grands  sestercius  » 
(p.  i2/|).  L'idée  de  Pétrone  sort  de  là  complètement  méconnaissable. 
Sans  doute,  le  passage  était  difficile 6.  Mais  Friedlander  consulté  à  pro- 
pos donnait  l'utile  indication  suivante  :  und  ich  glaube  Sie  (Friedlân- 


I.  V.  outre  les  textes  littéraires  réunis  par  Friedlander,  Anmerkungrn,  p.  aCo,  les 
fragments  caractéristiques  d'Africain,  Dig.  XXVIII,  a,  i4  S  a,  et  Ulpien,  Dig.  XXXVil, 
10,  I  s  9,  et  Dirksen,  Manuale,  y'  Elogium. 

3.  On  n'oubliera  pas  que  la  traduction  de  Friedlander  date  de  1891. 

3.  Il  est  encore  question  de  l'impôt  du  vingtième  dans  le  Satyricon,  cli.  LVIH,  LXXI. 
On  consultera  à  ce  sujet  O.  Hirschfeld,  Untersuchungen  auf  dein  Gcbiete  dcr  ruinischen 
Verwaltangsgeschichte,  I,  pp.  68-71  ;  Gagnât,  Étude  hist.  sur  les  impôts  indirects, 
pp.  153-173;  Humbert,  Essai  sur  les  finances...  chez  les  Romains,  I,  pp.  23,  98  99,  190, 
378,  384,  373,  496;  Mommsen  et  Marquardt,  Organisation  financière  (trad.  Vigie), 
pp.  355,  356. 

4.  V.  Friedlander,  Anmerkungen,  p.  27s;  Caynat,  op.  cit.,  p.  170. 

5.  Sur  le  sens  de  mantissa,  qui  veut  dire  au  propre  un  surpoids,  un  «pardessus», 
comme  disent  les  boulangers  et  les  bouchers  de  nos  jours,  V.  Facciolati  et  Forcellini  ; 
Freund  Theil;  Lewis  and  Short  a  latin  Dictionary,  qui,  d'ailleurs,  ne  paraît  pas  avoir 
compris  le  sens  du  passage. 

6.  On  peut  s'en  apercevoir  en  lisant  la  traduction  de  Guorlc,  qui  porte:  «outre 
l'impôt  du  vingtième  qu'il  y  gagne,  il  a  trouvé,  je  pense,  une  bonne  succession,  car 
on  n'estime  pas  à  moins  de  cinquante  mille  écus  les  biens  du  défunt.  »  Le  diction- 
naire de  Quicherat  (édit.  Châtelain)  au  mot  mantissa,  renvoie  au  passage  de  Pétrone 
et  traduit  par  gain,  profit,  ce  qui  laisse  supposer  que  les  auteurs  du  dictionnaire  ont 
adopte  le  sens  erroné  de  de  (iiicrle. 

ftcv.  lit.  anc.  '1 


âgS  KEVUE   DES   ÉTUDES   A^C1ENNES 

der  estime  que  Scissa  est  une  femme)  hat  bei  den  Pachtern  der  Frei- 
lassungssteuer  noch  eine  grosse  Zugabe  zu  machen,  denn  Sie  schàtzen 
den  \  erstorbenen  auf  fiinfzigtausend  ». 

A  ces  exemples,  on  pourrait  en  joindre  d'autres.  Mais  il  y  aurait 
mauvaise  grâce  à  insister  sur  ce  côté  défectueux  de  la  traduction. 
A  cet  égard,  M.  Tailhade,  d'ordinaire  soucieux  de  modernité,  est 
resté  dans  la  tradition.  Du  temps,  déjà  lointain,  où  paraissaient  en 
France  des  traductions  d'écrivains  latins,  les  auteurs  de  ces  travaux 
utiles  n'eurent  pas  toujours  le  respect  scrupuleux  du  texte,  ni  surtout 
la  compréhension  des  nuances,  des  finesses,  des  allusions  plaisantes 
dont  les  choses  du  droit  fournissent  le  prétexte.  Mieux  armés,  mieux 
documentés  que  ne  pouvait  l'être  notre  auteur  dans  la  retraite  forcée 
d'où  est  sortie  sa  version,  on  les  voit  souvent  ou  se  dérober  devant 
la  difficulté  technique  ou  rester  manifestement  trop  au-dessous  d'elle. 

Sans  doute,  il  faut  savoir  gré  à  M.  ïailhade  d'avoir  attiré  de  nou- 
veau l'attention  sur  les  avantages  de  ce  genre  de  travail  2.  Et  c'est 
œuvre  méritoire  pour  un  prime-sautier  de  s'abdiquer  soi-même,  de 
contraindre  son  geste,  de  composer  son  visage,  de  feindre  des  attitudes, 
de  se  modeler  sur  autrui.  Encore  fallait-il  aller  jusqu'au  bout  dans 
cette  voie  de  renoncement.  L'honneur  des  lettres  latines,  si  injustement 
dédaignées,  réclamait  ici  un  effort,  dont  un  fervent  comme  M.  Tail- 
hade était  parfaitement  capable.  Et  il  eût  été  bon  que  nous  eussions 
à  opposer  à  Friedlander  non  une  transposition  amusante  de  verve, 
mais  un  décalque  toujours  fidèle. 

Gaston  MAY. 


1.  Addc.  Friedlander,  Amnerkungen,  p.  3(j7. 

3.  M.  Ledrain,  préface  de  Terre  latine,  fait  observer  (p.  III)  que  le  latiniste 
consommé  se  révèle  dans  la  plus  légère  chronique  de  M.  Tailhade,  et  que  c'est  à  la 
source  latine  qu'en  écrivain  de  pure  race  il  a  recours  pour  se  renouveler. 


BIBLIOGRAPHIE 


Vorldufiger  Bericht  iiber  eine  archuologische  Expédition  nach 
Kleinasien,  unieriiommen  im  Aaf fraye  der  Gesellschaft  zur 
FÔrderung  deuischer  Wissenschaft,  Kunsl  and  Literatur  in 
Bôhmen,  von  J.  Juthner,  Fr.  KnoU,  K.  Patsch,  H.  Swoboda. 
Prague,  J.  Koch,  igoS;  i  vol.  in-8"  de  62  pages,  avec  une 
carte  et  un  plan. 

On  sait  la  part  prépondérante  que  les  Autrichiens,  avec  Benndorf, 
Petersen,  Niemann„  d'abord  sous  les  auspices  de  l'Académie  des 
sciences  de  Vienne,  plus  lard  aux  frais  du  comte  Lanckorohski,  ont 
prise  à  l'exploration  du  sud-ouest  de  l'Asie  Mineure.  Une  province 
importante  était  restée  en  dehors  de  leur  champ  de  recherches  : 
risaurie.  Elle  vient  d'être  parcourue  à  son  tour,  sur  liniliative  de  la 
Société  pour  l'avancement  de  la  science,  de  l'art  et  de  la  littérature 
germaniques  en  Bohême,  par  MM.  Julius  Juthner,  Fritz  Knoll,  Karl 
Patsch  et  Henri  Swoboda.  En  trois  mois  (4  avril-28  juin  1902),  nos 
voyageurs  ont  sillonné  de  part  en  part  le  massif  montagneux  qui 
formait  la  frontière  entre  la  Lycaonie  au  nord,  la  Pisidie  à  l'ouest,  la 
Pamphylie  au  sud  et  l'isaurie  à  l'est.  Partis  de  koniah,  ils  ont  com- 
mencé par  rayonner  entre  les  lacs  de  Bey-Chéhir  et  de  Sidi-Chéhir. 
Puis,  du  bord  méridional  de  la  plus  importante  de  ces  deux  nappes, 
ils  ont  poussé  jusqu'au  versant  pamphylien  du  Taurus,  non  loin  de 
Sidé.  Après  quoi,  ils  sont  revenus,  par  Isaura,  à  Koniah. 

En  attendant  lin-quarlo  qui  fera  suite  aux  Reisen  de  Benndorf  et  aux 
Villes  de  la  Pamphylie  et  de  la  Pisidie  du  comte  Lanckoronski,  la 
Mission  d'Isaurie  a  publié  son  journal  de  route,  oîi  elle  a  consigné  les 
résultats  principaux  de  son  exploration.  Sans  parler  du  relevé  des 
ruines  d'Isaura,  la  contribution  qu'elle  apporte  à  la  géographie  et  à  la 
topographie  anciennes  est  considérable.  Trois  villes  ont  été  identifiées 
d'une  manière  définitive  :  Pappa-Tiberiopolis,  à  Yonouslar,  le  long 
de  la  voie  romaine  qui  faisait  communiquer  Iconiura  et  Antioche  de 
Pisidie;  Amlada,  aux  ruines  du  Asar-Dagh,  près  de  Kizildja-Keuï; 
Vasada,  au  village  de  Déré-Keuï,  sur  le  bord  oriental  de  la  plaine  qui 
unit  le  lac  Caralis  au  lac  Trogitis.  Ces  déterminations  modifient  les 
hypothèses  courantes,  fournissent  des  points  de  repère  certains  et 
jettent  une  précieuse  lumière  sur  le  réseau  des  sites  du  district. 

Les  unes  et  les  autres  se  fondent  sur  des  témoignages  épigraphi- 
ques.  La  Mission  d'Isaurie  a  copié  plus  de  3oo  inscriptions  nouvelles, 


AOO  KEVUE  DES  ETUDES  ANCIENNES 

revu  ou  collalionné  80  textes  déjà  connus,  pris  enfin  4oo  plioto- 
graphies  de  monuments  ou  de  paysages.  Parmi  les  documents 
découverts,  il  en  est  un  dont  la  valeur  historique  mérite  d'être  parti- 
culièrement signalée.  C'est  la  stèle  de  Kizildja-Keuï  contenant  les 
rescrits  d'un  roi  de  Pergame  à  la  ville  d'AmIada.  Ce  roi  est  nommé  : 
il  s'appelle  Attale.  Mais  de  quel  Attale  s'agit-il?  Probablement  d'AttalelI, 
agissant  comme  représentant  de  son  frère  Eumène.  Dans  cette  hypo- 
thèse, les  textes  d'Amlada  auraient  été  rédigés  entre  les  années  162  à 
160  avant  notre  ère.  Ils  complètent,  de  la  façon  la  plus  heureuse,  ce 
que  nous  savions  de  l'expansion  du  royaume  de  Pergame  durant  la 
période  qui  suit  le  traité  d'Apamée. 

Nous  en  avons  assez  dit  pour  montrer  l'importance  et  l'intérêt  de  la 
dernière  campagne  archéologique  entreprise  dans  le  ïaurus  central. 
On  ne  saurait  trop  féliciter  les  savants  explorateurs  de  leur  activité  et 
de  leur  succès.  Une  seule  réserve.  Mentionnant  leurs  devanciers,  ils  se 
bornent  à  citer  Sterrett,  Ramsay,  G.  Hirschfeld.  Je  tiens  à  faire 
observer  que  mon  ami  Pierre  Paris  et  moi  avons  également  che- 
vauché en  Karamanie.  Ce  fut,  il  est  vrai,  avec  de  bien  maigres  res- 
sources. Nous  n'étions  subventionnés  ni  par  de  généreuses  Académies, 
ni  par  des  misses  opulentes.  Nous  disposions,  pour  tout  viatique,  de 
notre  solde  mensuelle,  qui  s'élevait  à  3oo  francs,  à  quoi  la  muni- 
ficence de  l'Administration  ajoutait  5oo  francs  de  crédit  extra- 
ordinaire. Avec  de  pareilles  ressources,  nous  ne  pouvions  songer 
à  des  fouilles  exhaustives.  Cependant,  lorsque  nous  visitâmes  Isaura, 
nous  eûmes  soin  de  réquisitionner  au  village  d'Hadjilar  une  demi- 
douzaine  d'hommes.  Chacun  d'eux  se  munit  des  instruments  qui 
pouvaient  ressembler  de  plus  près  à  une  pioche,  et  la  petite  troupe 
gravit  les  rampes  qui  mènent  à  Zengibar-Kalessi.  Là,  nous  fîmes 
retourner  tous  les  blocs  dont  le  poids  ou  les  dimensions  n'excédaient 
pas  la  portée  de  nos  moyens  dynamiques.  C'est  ainsi  que  furent  mises 
à  jour  trois  des  inscriptions  les  plus  intéressantes  qu'eût  encore 
fournies  Isaura  :  la  dédicace  à  Marc-Aurèle  (BiilleUn  de  Correspondance 
hellénique,  t.  XI,  1887,  p.  68-69)  ^^  ^^^  dédicaces  au  légat  C.  Etrilius 
Regillus  Laberius  Priscus  (ihid.,  t.  IX,  i885,  p.  433-436).  Sans  doute, 
ces  textes  ont  été  aussi  publiés  par  Sterrett  (r/ic  Wol/e  Expédition  lo 
Asia  Minor,  n"  180,  189,  190),  mais  après  nous.  C'est  nous  qui,  les 
premiers,  les  avons  dégagés  du  sol,  où  ils  étaient  assez  profondément 
enfouis.  Sterrett,  qui  nous  succéda  à  un  mois  de  distance  (nous  étions 
à  Zengibar-Kalessi  le  3  mai  i885,  il  y  vint  le  3  juin),  trouva  sa  lâche 
facilitée  par  nos  débU-viemcnts.  Je  trouve  excellent  qu'on  rende  justice 
au  voyageur  américain;  mais  la  chronologie,  à  défaut  d'autre  chose, 
veut  qu'on  n'oublie  pas  non  plus  ceux  qui  l'ont  précédé. 

Geouges  RADET. 


niBLiOGriAPHiE  4oi 

J.  G.  G.  Anderson,  Asia  Minor  (Murrays  handy  classical  Maps), 
Londres,  igoS. 

M.  Anderson,  dont  nous  résumions  dernièrement  les  fructueuses 
recherches  en  Asie  Mineure  {Revue  des  Études  anciennes,  t.  V,  p.  3i4- 
3i6),  a  eu  l'excellente  îdée  d'éditer,  dans  un  format  commode,  une 
carte  de  la  péninsule  qu'il  connaît  si  bien.  Cette  carte  lui  vaudra  la 
reconnaissance  de  tous  ceux  qui  s'intéressent  à  l'Antiquité.  Groupant 
en  un  tableau  d'ensemble  toutes  les  données  jusqu'ici  acquises  par  la 
science,  elle  dispensera  le  plus  souvent  de  déployer  d'immenses 
feuilles  encombrantes,  d'ouvrir  à  chaque  instant  les  pochettes  des 
grandes  publications  archéologiques,  d'avoir  sans  cesse  à  portée  de  la 
main  une  vaste  bibliothèque  d'ouvrages  de  poids  et  de  dimension. 

L'Asie  Mineure  de  M.  Anderson  comprend  deux  choses  :  la  carte  et 
l'index,  celui-ci  destiné  à  faciliter  l'usage  de  celle-là.  On  ne  sera  pas 
surpris  que  l'auteur,  familier  avec  son  sujet,  nous  ait  fourni  les 
preuves  d'une  information  solide  et  minutieuse.  J'ai  relevé  chez  lui  peu 
de  lacunes.  Voici  pourtant  une  omission  que  je  lui  signale  :  celle  de 
Mygdus  en  Bithynie,  —  la  «  Mœdo  Orienlis  »  de  l'Itinéraire  Antonin,  — 
que  j'ai  fixée  à  Mékedjé  (Revue  des  Universités  du  Midi,  t.  III,  1897, 
p.  1-4).  Cette  assimilation,  qui  offre  tous  les  caractères  de  l'évidence, 
a  été  immédiatement  admise  par  Ramsay,  qui  m'a  écrit  l'avoir  sépa- 
rément découverte  de  son  côté. 

Au  reste,  les  déterminations  de  sites  sont  de  deux  catégories  : 
celles  qui,  s'appuyant  sur  des  textes  épigraphiques  formels  et  notam- 
ment sur  les  dédicaces  à  ethniques  trouvées  in  situ,  sont  absolument 
certaines;  celles  qui,  procédant  par  induction  d'après  les  données  des 
écrivains  anciens,  n'ont  le  plus  souvent  qu'une  valeur  d'attente.  Ici, 
les  hypothèses  qui  paraissent  le  mieux  établies  s'écroulent  tout  à  coup 
devant  le  témoignage  d'une  inscription.  C'est  ce  qui  est  arrivé,  par 
exemple,  pour  Amlada  et  Vasada.  M.  Anderson  les  a  mises  oîi  il 
semblait  naturel  de  les  placer.  Mais  la  Mission  d'Isaurie,  dont  nous 
analysons  plus  haut  les  recherches,  les  a  découvertes  ailleurs.  Du 
moins  M.  Anderson  a-t-il  eu  la  prudence  de  faire  suivre  d'un  point 
d'interrogation  le  site  qu'il  leur  assigne.  J'aurais  voulu  qu'il  en  usât 
de  même  pour  Pednélissos.  La  localisation  de  cette  ville  à  Sirt  n'est 
encore  qu'une  hypothèse.  Elle  est  due  à  Gustave  Ilirschfeld.  Elle 
m'avait  paru  douteuse  jadis  et  j'en  avais  proposé  une  autre  (Revue 
archéologique,  t.  XXII,  1898,  p.  192-195).  Depuis,  en  relisant  mon 
article  à  tête  reposée,  je  me  suis  aperçu  que  mes  arguments  n'empor- 
taient pas  la  conviction.  Je  crains,  en  particulier,  que  le  rapprochement 
de  la  Saporda  de  Polybe  avec  l'Isbarta  moderne  ne  soit  qu'une  conso- 
nance trompeuse,  et  je  me  demande  maintenant  si  cette  mystérieuse 
Saporda,  qui  n'est  plus  mentionnée  après  218,  ne  serait  pas  tout  sim- 


402  lŒVUE  DES  ÉTUDES  ANCIENNES 

plement  le  nom  prépergaménien  d'Attaleia  de  Pamphylie.  Si  cela  est, 
mon  système,  étayé  en  partie  sur  l'identité  d'Isbarta-Saporda,  ne  lient 
plus  debout.  Toujours  est- il  que  l'emplacement  de  Pednélissos  reste 
incertain,  et  c'est  grand  dommage  que  MM.  Jûthner,  Knoll,  Patsch  et 
Swoboda  aient  exploré  la  vallée  du  Mêlas  sans  pousser  jusqu'à  Sirt. 
On  attend  le  coup  de  pioche  heureux  qui  révélera  sûrement  le  nom 
des  raines  de  cette  bourgade. 

Autant  M.  Anderson  a  été  attentif  dans  l'élaboration  scientifique  de 
sa  carte,  autant  son  éditeur  en  a  soigné  l'exécution  matérielle.  L'em- 
ploi judicieux  des  teintes  permet  d'embrasser  d'un  coup  d'œil  la 
gamme  hypsométrique.  Les  divisions  administratives,  —  l'auteur  a 
choisi  celles  du  i"  siècle  de  notre  ère,  entre  les  années  63  et  72,  quand 
s'achève  l'occupation  romaine,  —  sont  claires  et  apparentes.  Enfin,  la 
gravure  est  nette,  fine,  lisible.  Il  y  a  richesse  sans  empâtement. 
L'Asia  Minor  de  la  collection  Murray  est  donc  à  tous  égards  une 
publication  excellente,  qu'on  ne  saurait  trop  recommander. 

Georges  RADET. 

W.  M.  Ramsay,  Cilicia,  Tarsus,  and  the  great  Taurus  pass 
(extrait  du  Geographical  Journal,  octobre  1908)  ;  une  brochure 
de  56  pages,  avec  carte. 

Dans  ce  travail,  où  il  reprend  et  refait  un  des  chapitres  de  son  His- 
torical  Geography  of  Asia  Minor,  Ramsay  caractérise  d'abord  les  traits 
physiques  et  politiques  de  l'ancienne  Gilicie;  il  s'occupe  ensuite  des 
fleuves  et  des  villes  de  la  plaine  de  Tarse;  il  reconstitue  enfin,  section 
par  section,  le  tracé  de  la  grande  passe  du  Taurus.  Sources  classiques, 
témoignages  byzantins,  documents  arabes  ou  turcs,  il  met  tout  en 
œuvre,  depuis  Cyrus  le  Jeune  jusqu'à  Ibrahim-Pacha,  avec  une  magis- 
trale connaissance  des  textes  et  des  lieux.  Cette  étude  sur  l'importante 
marche-frontière  qui  fait  communiquer  l'Anatolie,  ce  prolongement 
de  l'Europe,  avec  la  Syrie,  ce  vestibule  de  la  Haute  Asie,  est  une  des 
plus  serrées  qu'ait  écrites  l'érudit  voyageur. 

Georges  RADET. 

D'  J.  Rouvier,  Numismatique  des  villes  de  la  Phénicie  (extraits 
de  la  Bévue  numismatique,  du  Journal  asiatique,  de  la  Revue 
des  Éludes  grecques,  du  Journal  international  d'archéologie 
numismatique),  1896-1903. 

Sur  les  conseils  de  son  maître  et  ami  M.  Babelon,  M.  le  D'  Jules 
Rouvier,  professeur  à  la  Faculté  française  de  médecine  de  Bey- 
routh,  a    entrepris  de   nous  donner  le  Corpus  des  monnaies  de  la 


BIBLIOGRAPHIE  4o3 

Phénicie.  Il  a  préludé  à  ce  gigantesque  travail  par  toute  une  série  de 
publications  qu'il  convient  de  citer  d'abord. 

Une  métropole  phénicienne  oubliée  :  Laodicée,  métropole  de  Canaan 
(A  partir  d'Antiochus  IV  Épiphane,  Béryte  reçut  le  nom  de  Laodicée 
de  Canaan,  qu'elle  conserva  jusque  sous  Alexandre  II  Zébina.  La 
Béryte  moderne  occupe  l'emplacement  de  la  Béryte  romaine,  mais 
non  celui  de  la  Béryte  phénicienne.  Celle-ci,  Palébéryte  ou  Laodicée 
de  Canaan,  était  située  plus  au  sud,  entre  le  Ouady-Choueifat  et  le 
Nahr-el-Ghadir.  Revue  numismatique,  1896). 

Les  monnaies  autonomes  de  Béryte  (ibid.,  1898). 

Les  ères  de  Béryte  {Journal  d'archéologie  numismatique,  1899). 

L'ère  de  Botrys  {ibid.,  même  année). 

L'ère  de  Marathos  {Journal  asiatique,  1898). 

Les  ères  de  Tripolis  {ibid.,  même  année). 

L'ère  d'Alexandre  le  Grand  en  Phénicie  {Rev.  Études  grecques,  1899). 

Gébal-Byblos  :  Son  histoire  dans  l'Antiquité  et  sa  nécropole  phéni- 
cienne {Revue  biblique,  1899). 

Les  ères  de  Gébal-Byblos  {Journ.  d'archéologie  numismatique,  1899). 

Ptolémaïs-Acé.  Ses  noms  et  ses  ères  sous  les  Séleucides  et  la  domi- 
nation romaine  avant  sa  transformation  en  colonie  romaine  :  198  avant 
J.-C.  — 54r  après  J.-C.  {Revue  biblique,  1899). 

Répartition  chronologique  du  monnayage  des  rois  phéniciens  dWrvad 
avant  Alexandre  le  Grand  {Journ.  d'archéologie  numismatique,  1898). 

Baal-Arvad,  d'après  la  numismatique  des  rois  phéniciens  d'Arvad 
durant  la  période  préalexandrine  :  U50  à  332  avant  J.-C.  (Baal-Arvad 
ne  fut  autre  que  Dagon  ichthyomorphe.  Cette  divinité  ascalonienne 
s'est  plus  tard  transformée  en  Poséidon,  avec  les  progrès  de  l'hellé- 
nisme sous  la  domination  des  Séleucides.  Journal  asiatique,  1900). 

Le  monnayage  alexandrin  d'Arados  {Revue  numismatique,  1900). 

La  simple  énumération  de  ces  monographies  atteste  avec  quelle 
activité  et  quel  soin  l'auteur  s'est  préparée  sa  tâche.  Quant  à  celle-ci, 
voici  de  quelle  méthode  il  s'inspira  en  l'abordant.  Partant  de  cette 
idée  que  les  observations  générales  ne  peuvent  naître  que  du  classe- 
ment et  du  rapprochement  des  faits,  il  a  commencé  par  dresser 
le  catalogue  des  monnaies,  se  réservant  de  publier  plus  tard  une  intro- 
duction où  il  dégagera  la  doctrine  de  la  numismatique  phénicienne. 

Ce  catalogue,  auquel  le  Journal  international  d'archéologie  numis- 
matique et  son  directeur  M.  Svoronos  ont  offert  l'hospitalité  la  plus 
généreuse,  est,  à  l'heure  actuelle,  tout  près  d'être  terminé.  Il  embrasse 
un  grand  nombre  de  monnaies  inédites  ou  mal  décrites.  M.  Bouvier 
y  a  suivi,  non  l'ordre  géographique,  mais,  à  l'exemple  de  Mionnet  et 
de  Babelon,  l'ordre  alphabétique,  à  savoir  :  Arados,  Béryte  (Laodicée 
de  Canaan),  Botrys,  Byblos  (Gébal),  Cœsarée  du  Liban  (Arca),  Carné, 
Dora,  Enhydra,  Marathos,  Orthosia,  Sidon,  Tripohs,  ï^t. 


4o^  REVUE    DES    ÉTUDES    ANCIENNES 

Les  deux  premiers  numéros  de  la  série,  Arados-Béryte,  ont  paru  en 
1900;  le  dernier,  Tyr,  est  sous  presse.  Il  semble  donc  que  l'auteur  ait 
réalisé  son  dessein.  Mais  ce  catalogue,  pour  la  rédaction  duquel 
M.  Rouvier  a  cependant  mis  à  profit  les  riches  collections  réunies 
à  Beyrouth  et  dans  les  autres  villes  syriennes,  ne  satisfait  plus  aujour- 
d'hui ce  juge  difficile.  Depuis  trois  ans  qu'il  l'édite,  il  est  entré  en 
possession  de  nouveaux  documents  fournis  par  le  British  Muséum  et 
par  d'autres  Musées  d'Europe.  Il  en  a  donc  entrepris  une  refonte  défi- 
nitive, qui  groupera  et  coordonnera  toutes  les  recherches  antérieures. 
Cette  réédition  paraîtra  en  1904,  à  Paris,  sous  les  auspices  du 
Ministère  de  l'Instruction  publique.  On  ne  saurait  trop  louer  M.  le  doc- 
teur Rouvier  de  sa  conscience  et  de  son  labeur.  Grâce  à  lui,  de  nom- 
breux problèmes  d'histoire  et  de  géographie  historique  recevront  leur 
solution  rationnelle.  Nous  en  avons  pour  garant  l'important  article  que 
lui  a  suggéré  une  récente  trouvaille  de  doubles  statères,  article  dont  la 
Revue  numismatique  de  1902  a  eu  la  primeur  et  qui  rectifie  bien  des 
attributions  courantes  :  Les  rois  phéniciens  de  Sidon  d'après  leurs 
monnaies  sous  la  dynastie  des  Achéménides  ("v'-iV  siècles  avant  J.-C). 

La  Numismatique  des  villes  de  la  Phénicie,  où  doit  se  fondre  la  subs- 
tance de  ces  monographies  diverses,  formera  un  précieux  complément 
aux  travaux  de  M.  Ernest  Babelon  sur  les  Perses  achéménides  et  à  ceux 
de  M.  Théodore  Reinach  sur  les  royaumes  de  l'Asie-Mineure. 

GEOxforcs  RADET. 


Ouvrages  récemment  parvenus  au  bureau  de  la  Revue  : 

C.  Barbagallo,  La  Rovina  economica  délia  Grecia  antica  (extrait  de 
la  Nuova  Antologia,  1"  août  1908). 

Fr.  Clmont  et  P.  Stroobant,  La  date  où  vivait  l'astrologue  Julien  de 
Laodicée  (extrait  des  Bulletins  de  l'Académie  royale  de  Belgique,  n"  8, 
août  1908). 

A.  Servi,  //  dominio  Mamertino  nella  Sicilia  (extrait  de  l'Archivio 
storico  Messinese,  4"  année,  1903). 


-?>o-ci- 


i6  novembre  {903. 


Le  Directeur -Gérant,  Georges  RADET. 


TABLE   ALPHABETIQUE 

PAR  NOMS   D'AUTEURS 


Arnaud  d'Ag!<el(G.)- —  Notes  sur  quclcjurs  découvertes  archéologiques  à  Mont- 

salier  (Basses  -Alpes) agô 

BouRCiEz  (É.).  —  H.  d'Arbois  de  Jubainville,  Éléments  de  la  grammaire  celtique 

(bibl.) joj 

Clerc  (M.).  —  Inscription  de  Vitrolles jq6 

—  P.  Azan,  Annibal  dans  les  Alpes  (bibl.) §6 

CoNSTANS  (L.)-  —  La  fabrique  de  la  Graufesenque igi 

CuMOisT  (Fr.).  —  Dioshiéron 1 1 

Dangibeaud  (Ch.).  —  Masques  de  dieux  gaulois 385 

DÉCHELETTE  (J.).  —  La  fabrique  de  la  Graufesenque  (Aveyron)  :  nouvelle  étude 

sur  les  origines  de  la  poterie  s.igillée  gallo-romaine 87 

De  Ridder  (A.)-  —  J-  Jûthner,  Der  Gymnaslikos  des  Pkilosiratos  (bibl.) 199 

—  H.  DragendorCf,  Thera,  t.  II:  Therœische  Grœber  (bibl.) 3o4 

Durrbach  (F.).  —  H.  Lechat,  Au  Musée  de  l'Acropole  d'Athènes  :  Études  sur  la 

sculpture  en  Attique  avant  la  ruine  de  l'Acropole  lors  de  l'in- 
vasion de  Xerxès  (bibl.) 3io 

Fabia  (Ph.).  —  L'adliésion  de  rillyricum  à  la  cause  flavienne  :  examen  critique 

du  récit  de  Tacite ^ 330 

FoNTRiER  (A.).  —  Inscriptions  d'Éry thrées j3 i 

Gassies  (G.).  —  Vénus  et  Adonis,  sur  un  monument  trouvé  à  Meaux 79 

Haussoullier(B.).  —  Bonita 10 

HoLLEAUX  (M.).  —  Curae  epigraphicac  (S*  article) ao5 

JouGUET  (P.).  —  Chronique  des  papyrus i3g 

JuLLiAN  (C).  —  Notes  gallo-romaines  :  XVII-XIX.  Remarques  sur  la  plus  ancienne 

religion  gauloise  ;  XX.  La  question  des  Ibères. . .     19,  ia4,  3/19,  383 

—  La  ïhalassocratie  phocéenne,  à  propos  du  buste  d'Elche 317 

—  A  propos  des  Suessiones 38 

—  Sur  quelques  noms  de  lieux  méridionaux i36 

—  Un  nouveau  dictionnaire  topographique 387 

—  Inscription  de  Toulon- en -Saintonge 13g 

—  Graffito  de  Bordeaux agï 

—  Tètes  coupées  et  masques  de  dieux 398 

—  lungfer,    Ueber  Personennamen   in  den   Ortsnamen  Spaniens  and 

Portugais  (bibl.) 3i6 

La  Ville  de  Mirmont  (H.  de).  —  L'astrologie  chez  les  Gallo-Romains  (a*  article).  j55 

Masquerait  (P.).  —  Euripide  et  les  femmes loi,  334 

—  P.  Mazon,  L'Orestie  d'Eschyle  (bibl.) 3o3 

—  J.  Estcve,  Les  innovations  musicales  dans  la  tragédie  grecque  à 

l'époque  d'Euripide  (bibl.) 19- 

—  J.   Estève,   De  formis  quibusdam  dochmii  et  versus  dochmiaci 

apud  Aeschylum,  Sophoclem,  Euripidem  exstantibus  (bibl.).. .  198 

Mat  (G).  —  Sur  une  récente  traduction  de  Pétrone 391 

Paris  (P.).  —  Isis,  terre-cuite  du  Musée  Balaguer,  à  Vlllanueva  y  Geltru i5 

—  Statuette  de  bronze  trouvée  à  Bornos 388 

— t  Collignon  et  Couve,  Catalogue  des  vases  peints  du  Musée  national 

d'Athènes  (bibl.) y3 

—  A.  de  Ridder,  Catalogue  des  vases  peints  de  la  Bibliothèque  nationale, 

première  partie  (bibl.) (ji 

—  Gudiol  y  Cuiiill,  Nocions  de  arqucologia  sagrada  catalana  (bibl.)  ...  gy 


io6  TABLE    ALPHABÉTIQUE    PAR    NOMS    DAL'TEURS 

Perdrizet  (p.).  —  stèle  funéraire  du  v*  siècle  au  Musée  de  Caudie i  ao 

—  Misccllanea  :  XI.  Le  foiidcu,r  Botrys,  de  Leucé  (en  lonie?) .    . .  .'îSy 

—  A.  Mayr,  Die  vorgeschichtlichen  Denkmaler  von  Malta  (bibl.)  ...  S7 
Hadeï  (G).  —  Recherches  sur  la  Géographie  ancieiuie  de  l'Asie  Mineure  :  I.  Sur 

un  point  de  l'itinéraire  d'Alexandre  en  Lycie;  II.  Dioshiéron 

et  Boni  ta i,       lu 

—  .\rfj:anthonios  et  le  mur  de  Phocéc 337 

—  Le    Congrès    international    des    sciences    historiques    à    Rome 

(3  -9  avril  igoS) 192 

—  V.  Bérard,  Les  Phéniciens  et  l'Odyssée,  I.  1  (bibl.) 81 

—  Mélanges  Perrot  :  Recueil  de  mémoires  concernant  l'archéologie  clas- 

sique, la  littérature  et  l'histoire  anciennes  (bibl.) 8y 

—  Guhl   et    Koner,   La  vie  antique,   manuel  d'archéologie   grecque  et 

romaine,  traduit  par  F.  Trawinski,  première  partie  :  La  Grèce 
(bibl.) 301 

—  II.  Lechat,  Catalogue  sommaire  du  Musée  de  moulages  de  l'Université 

de  Lyon  (bibl.) 3i2 

—  B.  Haiissoullicr,  Études  sur  l'histoire  de  Milet  et  du  Didymeion  (bibl.)  3i3 

—  J.  G.  G.   Anderson,  Asia  M inor  (bibl.) .'401 

—  J.  G.  C.  Anderson,  A  Journey  of  Exploration  in  Pontus,  t.  1  des 

Studia  Pçntica  (bibl.) 3i4 

—  J.  Jiithner,  Fr.  Knoll,  K.  Patsch,  H.  Swoboda,  Vorlâujîger  Bericht 

iiber  eiiic  archaologische  Expédition  nach  Kleinasien  (bibl.) 399 

—  VV.  M.  Ramsay,  Cicilia,  Tarsus,  and  Ihe  great  Taurus  pass  (bibl.)  . .  4o2 

—  D'  J.  Rouvier,  Numismatique  des  villes  de  la  Phénicie  (bibl.) 4o3 

Schwab  (R.).  —  XsXoi; a'jV 

Waltz  (A.).  —  H.  Bornecque,  Le  texte  de  Sénèque  le  Père  (bibl.) aoi 


TABLE    ANALYTIQUE 

DES  MATIÈRES 


I.  Articles  de  fond  et  Documents  originaux 

1°  Orient  grec.  —  Euripide  et  les  femmes  (P.  Masqueray),  p-  loi-i  i.)  cl  33Ji-i46. 
—  Recherches  sur  la  Géographie  ancictme  ih;  l'Asie  Mineure  :  I.  Sur  un  point  de 
l'itinéraire  d'Alexandre  en  Lycie;  II.  Dioshiéron  et  Bonita  (G.  Radet),  p.  i-iV  — 
Curae  epigraphicae,  3"  article  (M.  Holleaux),  p.  2o5-23o.  —  Inscriptions  d'Érythrces 
(A.  Fontrier),  p.  aSi-aSS.  —  Stèle  funéraire  du  V  siècle  au  Musée  do  Candie 
(P.  Perdrizet),  p.  lao-iaS. —  Miscellanca  :  XI.  Le  fondeur  Botrys,  de  Lcucé  (en 
lonie?)  (P.  Perdrizet),  p.  889-390.  —  Xeîpe;  (R.  Schwab),  p.  a/iy-a/iS. 

a°  Monde  latin.  —  L'adhésion  de  l'Illyricum  à  la  cause  flavienne  :  examen  critique  du 
récitde  Tacite  (Ph.  Fabia),  p.  339-382.  —  Inscription  de  Vitrolles(M.  Clerc),  p.  196. 

3°  PÉNINSULE  HISPANIQUE.  —  La  Tlialassocratic  phocéenne,  à  propos  du  buste  d'Elche 
(C.  Jullian),  p.  317-327.  —  Argantlionios  cl  le  mur  de  Phocéo  (G.  Radet), 
p.  327-328.  —  Isis,  terre-cuite  du  Musée  Balagucr,  à  Villanucva  y  Gellru  (P.  Paris), 
p.  i5-i8.  —  Statuette  de  bronze  trouvée  à  Bornos  (P.  Paris),  p.  388. 

k°  Antiquités  nationales.  —  Notes  gallo-romaines  (C.  JuUian)  :  XVII-XIX. 
Remarques  sur  la  plus  ancienne  religion  gauloise,  p.  19-37,  lai-iaS,  a'iy-aS'j;  XX. 
La  question  des  Ibères,  p.  383-384.  —  L'astrologie  chez  les  Gallo- Romains,  a'  article 
(H.  de  La  Ville  de  Mirmont),  p.  a55  -  298.  —  a  propos  des  Suessiones 
(C.  Jullian),  p.  28-36.  —  Sur  quelques  noms  de  lieux  méridionaux  (C.  JuUian), 
p.  i36-i38.  —  Un  nouveau  dictionnaire  topographique  (O.  Jullian),  p.  887.  — 
Inscription  de  Toulon -en -Saintonge  (C.  Jullian),  p.  lag- 135.  —  Graffito  de 
Bordeaux  (C.  Jullian),  p.  294.  —  Vénus  et  Adonis,  sur  un  monument  trouvé  à 
Meaux  (G.  Gassies),  p.  79-80. —  Notes  sur  quelques  découvertes  archéologiques 
à  Montsalier,  Basses -Alpes  (G.  Arnaud  d'Agnel),  p.  agô-agS.  —  Tètes  coupées 
et  masques  de  dieux  (C.  Jullian),  p.  398-802.  —  Masques  de  dieux  gaulois  (Ch. 
Dangibeaud),  p.  385-386.  —  La  fabrique  de  la  Graufesenque  (Aveyron)  :  nouvelle 
étude  sur  les  origines  de  la  poterie  sigillée  gallo-romaine  (J.  Déchelette),  p.  37-78. 

II.  Papyrologie 
Chronique  des  papyrus  (P.  Jouguet),  p.  139-190. 

III.  Variétés.  Chronique 

Sur  une  récente  traduction  de  Pétrone  (Q.  May),  p.  891-398.  —  La  fabrique  de  la 
Graufesenque  (Li.  Constans),  p.  191-193.—  Le  Congrès  international  des  scienceii 
historiques  à  Rome  (G.  Radet),  p.  193-195. 

IV.  Bibliographie 

V.  BÉRARD,  Les  Phéniciens  et  l'Odyssée  (G.  Radet),  p.  81-87.  —  A.  Matr,  Die 
vorgeschichtlichen  Denkmâler  von  Malta  (P.  Perdrizet),  p.  87-89.  —  P.  Mazon, 
L'Orestie  d'Eschyle  (P.  Masqueray),  p.  3o3-8o4.  — J.  Estève,  Les  innovations  mu- 
sicales dans  la  tragédie  grecque  à  l'époque  d'Euripide  (P.  Masqueray),  p.  197-198. 
—  J.  Estève,  De  formis  quibusdam  dochmii  et  versus  dochmiaci  apud  Aeschylum, 


J^oS  TAllLE    ANALÏTlQLt;    DES    MATIÈRES 

Sophoclem,  Euripidem  exstantibus  (P.  Masqueray),  p.  198-199.  —  J.  JOthner, 
Der  Gymnastikos  des  Philostratos  (A.  De  Ridder),  p.  199-201.  —  B.  Haussoullier, 
Études  sur  l'histoire  de  Milet  et  dti  Didymciou  (G.  Radet),  p.  3i3-3i4.  — 
J.  G.  C.  Anderson,  Asia  .Minor  (G.  Radet),  p.  ioi-ioa.  —  J.  G.  G.  Anderson, 
A  journey  of  exploration  in  Pontus  (G.  Radet),  p.  3iii-3i6.  —  J.  Juthner,  Fr.  Knoll, 
K.  Patsch,  h.  Swoboda,  Vorlâufigcr  Bcricht  ûbcr  eine  archâologische  Expédition 
nach  Kleinasien  (G.  Radet),  p.  399-400.  —  \V.  M.  Hamsay,  Cicilia,  Tarsus,  and  the 
great  Taurus  pass  (G.  Radet),  p  io2.  —  D'  J.  Rouvier,  Numismatique  des  villes  de 
la  Phénicie  (G.  Radet),  p.  .'io2-4oi.  —  Glhl  et  Koner,  La  vie  aiiticpie  :  I.  La  Grèce 
(G.  Radet),  p.  201.  —  Mélanges  Perrot  (G.  Radet),  p.  89-92.  —  H.  DRACENnoRFF, 
Tlicrn  :  t.  II.  ïheraeische  Gr.npber  (A.  De  Uidder),  p.  3u4-3io.  —  H.  Lechat,  Au  Musée 
de  l'AcTopoIe  d'Athènes  (F.  Dùrrbach),  p.  3io-3i2.  —  Coi-iicnon  et  Couve,  Cata- 
logue des  vases  peints  du  Musée  national  d'Athènes  (P.  Paris),  p.  93 -gi.  — 
A.  De  Ridder,  Catalogue  des  vases  peints  de  la  BibIiothè(iue  nationale  :  première 
partie  (P.  Paris),  p-  9^-96.  —  H.  Lechat,  Catalogue  du  Musée  do  moulages  de 
l'Université  de  Lyon  (G.  Radet),  p.  3i2-3i3.—  P.  Azam,  Annibal  dans  les  Alpes 
(M.  Clerc),  p-  96-98.  —  H.  Bor:vecque.  Le  texte  de  Sénèque  le  Père  (A.  "Waltz), 
p.  201-202.  —  luNGFER,  Ueber  Personennamcn  in  den  Ortsnamen  Spaniens  und 
Portugais  (C.  JuUian),  p.  3iG.  —  GuDiOL  t  Ccnill,  Nocions  de  arqueologia  sagrada 
calalana  (P.  Pairis),  p-  99-100.  —  H.  d'Ardois  de  Juhainville,  Éléments  de  la  gram- 
maire celtique  (É.  Bourciez),  p.  aoa-ao/i. 

V.  Gravures 

1°  A:'TiQUiTÉ  CLASSIQUE.  —  Stèle  du  Musée  de  Candie,  p.  121.  —  Monnaie  de  Datame, 
p.  2i8.  —  Inscription  d'Adigumé  (Lydie),  p.  11. 

2'  Antiquités  w.^tionales.  —  Inscription  de  Toulon -en -Saintonge,  p.  i3o.  — 
Marques  de  tâcherons,  p.  i3i,  i32,  i33. —  Inscription  du  bas-relief  de  Montsalier 
(Basses -Alpes),  p.  298.  —  Grafïito de  Bordeaux,  p.  29/1.  —Les  douze  signes  du  Zodiaque, 
p.  27a  et  273. —  Senlis  :  porte  des  arènes,  p.  3/i  ;  plan  du  rempart  romain,  p.  35; 
figure  de  Rome  casquée,  p.  36. —  Vénus  et  Adonis  (bas-relief  trouvé  à  Meaux),  p.  79. 
—  Autel  de  la  Fare  (Bouches -du- Rhône),  p.  297.—  Têtes  du  Musée  de  Bordeaux, 
p.  299.  —  Bas-relief  du  Musée  de  Bordeaux,  p.  3oo.  —  Stèle  de  Saint- Michel -de- 
Valbonne  (Var),  p.  3o2.  —  Masques  de  dieux  gaulois,  p.  380  et  387.—  Formes  de 
vases  moulés  de  Gaule  et  d'Italie  (La  Graufesenque,  Arezzo),  p.  69 -5o;  vase  ciné- 
raire trouvé  à  Roanne,  p.  5i:  scènes  de  pèche  sur  des  vases  de  la  Graufesenque, 
p.  55-50;  moules  cl  vases  de  l'atelier  Mommo,  p.  67;  fragments  de  vases  cylin- 
driques trouvés  à  la  Graufesenque,  p.  7a. 

VI.  Planches 

I.  Isis,  terre -cuite  du  Musée  Balaguer,  à  Villanueva  y  Geltru  (Espagne). 
II.  Vénus,  statuette  de  bronze  trouvée  en  Espagne. 

III.  Stèle  funéraire  du  v*  siècle  au  Musée  de  Candie. 

IV.  Inscription  de  Toulon-en-Sainlonge. 

V.  Bas-relief  gallo-romain  de  Montsalier  (Basses-Alpes). 
VI.  Mars  gaulois  trouvé  dans  les  Basses-Alpes. 


•H- 


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